En voyant Jakob continuer à nettoyer une tasse déjà impeccable depuis plus d'une heure, Lilith se décida à lui parler :
— Qu'est-ce que tu crains tant, Jakob ?
Le majordome fit volte-face, grimaçant comme si Lilith venait de l'insulter.
— Ce que je crains ! Enfin ! C'est évident ! Le monde est dangereux ! Il pourrait lui arriver n'importe quoi !
— Ça ne dit pas de quoi tu as peur. Corrin n'est plus une enfant sur laquelle nous devons veiller. Elle est entraînée à se battre, elle mènera bientôt des champs de bataille. Si elle est incapable de se défendre contre quelques brigands, c'est que nous avons échoué quelque part. Serait-ce ça qui te ronge à ce point ?
— Mais tu ne comprends rien Lilith ! s'énerva-t-il en lui saisissant les bras. Dame Corrin est innocente ! Tu n'as pas remarqué les cauchemars qu'elle fait depuis qu'elle a dû exécuter ces espions ? Même si elle se retrouvait au pied du mur contre des scélérats, elle leur tendrait la main et leur donnerai tout son argent par pur bonté plutôt que de les combattre !
— Tu l'idolâtres trop. Dame Corrin est non seulement humaine, elle est aussi dragonne, réprimanda la créature divine.
— Qu'est-ce que cela change ?
— Dame Corrin n'est ni innocente ni suffisamment inconsciente pour se laisser tuer ou dépouiller si facilement. Si elle le décidait, elle pourrait mettre à feu et à sang Windmire, argumenta Lilith en se libérant de ses mains.
— Elle ne ferait jamais ça !
La femme aux cheveux bleus s'éloigna pour se placer à la fenêtre.
— Je ne pense pas non plus… Mais parfois, il ne suffit de pas grand chose… murmura-t-elle. Cependant, je crois suffisamment te connaître pour affirmer que ça ne changerait en rien ta loyauté, n'est-ce pas ?
Jakob ne lui répondit rien.
Le vase ayant été brisé était retourné sur la table, mais il ne pouvait plus être l'utilisé comme tel : l'eau fuyait par les micro-brisures qui n'avaient pu être réparées…
L'expression de Shura s'était figée un instant. Corrin se demanda si elle avait bien fait d'utiliser ce faux nom, effrayée qu'il possède une signification qu'elle ignorait. Cependant, elle n'eut pas le loisir de s'interroger trop longtemps car il lui demanda en retrouvant son flegme :
— Kamui, hm ? C'est pas très Nohrien, vous êtes Hoshidienne ?
— Euh, oui, c'est ça ! mentit Corrin avec le plus d'aplomb possible. Je suis une marchande itinérante ! C'est ma première fois à la capitale de Nohr et c'est pour ça que je me suis perdue...
— Intéressant, et qu'est-ce que vous vendez exactement ?
La dernière phrase avait été énoncée en Hoshidien, mais il avait une façon d'élocution et un choix de mot étrange, comme un genre de patois. Heureusement pour la princesse, elle avait toujours été très douée dans cette langue et répondit avec aisance :
— Des pêches.
C'était la première chose qui lui avait traversé l'esprit et qui lui rappelait Hoshido.
Elle s'efforça de soutenir le regard de Shura qui ne semblait absolument pas convaincu. Le crépitement de ses joues ne devait sûrement pas l'aider à avoir l'air crédible...
— Des pêches ?
— Oui.
— Juste... des pêches ?
— Oui. Mais des pêches de haute qualité ! s'empressa-t-elle d'ajouter.
— Hmm-hm.
Intérieurement, Corrin commençait à paniquer. Peut-être ferait-elle mieux de se jeter dehors et de courir de toutes ses forces - mais tout le monde la regardait du coin de l'œil... Pourrait-elle ne serait-ce que franchir la porte ?
— Je vais vous dire ce que je pense : vous êtes une demoiselle bourgeoise ou de sang bleu qui avait envie de découvrir la capitale. Peut-être parce que vous avez un père ou un fiancé trop « protecteur », ajouta-t-il en désignant sa bague du doigt, vous souhaitiez le faire par vos propres moyens. Cependant, vous vous êtes regrettablement perdue. De peur de croiser une patrouille ou des gens malhonnêtes, vous vous êtes réfugiée ici et espériez avoir un renseignement pour remonter à la surface. Ai-je bon ?
— Je -
— Ne recommencez pas à mentir parce qu'un tant soit peu que vous soyez une marchande, vous ne vous seriez pas aventurée ici bas sans être un peu plus armée qu'une dague, surtout sans garde du corps. Ou alors vous êtes incroyablement stupide. Et puis, je ne pourrai pas vous aider si vous ne me dites pas la vérité, recommanda-t-il avec un sourire entendu.
Corrin zieuta nerveusement derrière elle, craintive que ses estimations intéressent un peu trop ces messieurs et ces dames attablés.
— Il n'y a pas d'inquiétude à avoir : personne ne parle hoshidien ici en dehors de moi-même et du propriétaire, dont le vocabulaire se limite aux formules de politesse et "où sont les toilettes ?".
— Au fond à droite ! s'écria aussitôt celui-ci en passant avec une commande.
Shura lui adressa un bref geste de remerciement sans la quitter des yeux. Ne voulant pas paraître complètement à sa merci (et aussi un peu échauffée par ses propos), Corrin lui rétorqua avec véhémence :
— Je ne répondrai plus à vos questions ! Je n'ai rien fait qui mérite un interrogatoire et je n'ai pas besoin de votre aide !
L'homme éclata de rire.
— Vous avez du cran, je dois le reconnaitre. Enfin, si vous changez d'avis, vous savez où me trouvez.
Sur ces paroles, il quitta le zinc pour retourner à sa table et s'intéresser à l'empennage de ses flèches. Quelque peu remontée par l'impudence de cet homme, Corrin réussit à héler le propriétaire et lui demander des indications pour remonter à la rue marchande.
— À droite, puis à gauche, tout droit jusqu'à la rue Pavenli... marmonna Corrin en sortant du bar.
Elle se mit en route avec hâte, désireuse de vite retrouver sa sœur et ses vassaux qui devaient être morts d'inquiétude. Sans parler qu'il fallait absolument qu'elle soit au château avant le souper !
Suivant scrupuleusement les consignes du tavernier, Corrin s'enfonça dans des ruelles serrées et sombres. Le vent s'engouffrait désagréablement et la jeune femme resserra sa cape pour ne pas attraper froid. En arrivant à la fameuse rue, elle s'arrêta net.
Bien plus large que les allées précédentes, la rue Pavenli était loin d'être déserte. Dans des coins sombres et crasseux, des hommes, des femmes et des enfants si décharnés que Corrin crut voir des revenants, se tenaient assis, dissimulés dans la pénombre, silencieux comme des morts. Comme elle arrivait en trombe, les regards vides se tournèrent vers elle, luisant tels les yeux d'un chat dans les ténèbres.
Jamais la princesse n'avait été confrontée à tant de misère. La monstruosité de ces squelettes affamés lui inspira une telle épouvante qu'elle fit demi-tour, non sans s'assurer qu'aucun d'eux ne la suivait.
Dépitée, elle retourna dans la taverne pour demander s'il y avait un autre chemin (elle était certaine de ne pas être passée par-là auparavant), celui-ci lui rétorqua qu'il fallait qu'elle consomme à nouveau. Elle jeta un regard à l'homme qui l'avait secouru peu de temps avant qui, cette fois-ci, l'ignorait superbement, soit disant trop concentré à tendre la corde de son arc. Peut-être Corrin était naïve et ignorante, mais elle n'était pas assez stupide pour croire qu'il ne le faisait pas exprès. Avec un soupir de défaite, Corrin s'approcha de Shura.
— Tiens donc, vous ici ? lui dit-il platement en continuant à ajuster la corde.
— Par pitié, épargnez-moi votre sarcasme. Je… Je reconnais avoir eu tort. J'ai besoin de votre aide… S'il vous plait.
— Hmmm, soupira-t-il. Si vos excuses sont les bienvenues, vous vous rendez compte que ça sera insuffisant pour que je vous apporte mon aide, hm ? La pitié est chère, ici-bas.
La mâchoire de Corrin se crispa.
— Je n'ai pas d'argent sur moi…
— Je l'ai bien remarqué tout à l'heure. Mais vous pourriez me donner autre chose en attendant une rémunération en monnaie sonnante et trébuchante… Une sorte de gage, en somme.
L'avidité brillait dans ses yeux bruns. Était-ce à ça qu'étaient réduits certains hommes ? À en oublier les gestes naturels de venir en aide à son prochain par pur altruisme ? Dans son village, il n'aurait jamais été question d'une tel comportement…
Avec regret, Corrin porta sa main gauche dans son champ de vision et enleva sa bague de fiançailles. Silas la lui avait remise à ses seize ans… Une bague en or pur où avait été incrustée une multitude de pierres précieuses de différentes couleurs.
Si jamais elle ne pouvait pas la récupérer… La jeune femme priait pour que Silas lui pardonne.
— Pour combien voulez-vous en échange ? demanda-t-elle avec résignation.
En alternance, il regarda la bague, puis elle.
— Rien du tout : je n'en veux pas.
— Quoi ?! s'écria la princesse. Mais ! Je n'ai que ça à vous proposer !
— Qu'est-ce que vous avez alors autour du cou, hm ?
Inconsciemment, la princesse posa la main au niveau du bijou, dissimulé sous sa robe.
— C'est de l'or. Le maillage est fin aussi, montrez-le moi.
De mauvaise grâce, Corrin lui donna le collier. Shura regarda attentivement la pierre et l'inclina plusieurs fois, de façon à jouer avec la lumière de la bougie à sa table. Son insistance interrogea la jeune femme : pouvait-il savoir qu'il s'agissait une dracopierre ?
— Que représente le symbole, au centre de l'obsidienne ? demanda-t-il.
— Une rose… Il fait trop sombre ici pour peut-être la voir, mais c'est bien une rose.
— Hm-hm…
Les poings de Corrin se crispaient nerveusement. Elle n'avait qu'une crainte : qu'il prenne la fuite avec sa précieuse dracopierre.
— S'il vous plait… J'y tiens beaucoup… C'est l'un des rares objets que ma mère m'a laissé avant de nous quitter… plaida-t-elle.
Pendant un bref instant, Corrin crut voir une lueur de sympathie éclairer ses iris, avant qu'il n'ait un mouvement de bras pour l'enfourner dans sa poche avec un sourire satisfait.
— J'en prendrai soin, jusqu'à ce que vous me rameniez l'argent en échange.
Lorsqu'il lui annonça la somme qu'il en exigeait, Corrin en eut la nausée tant le prix était exorbitant. C'était clairement du vol, mais à ce stade, elle n'avait pas le choix. Contrainte, elle accepta d'un signe de tête. L'homme se leva d'un bond en frappant dans ses mains :
— Messieurs, mesdames ! Aujourd'hui, petite mission d'escorte pour ceux qui veulent, je prends les dix premiers !
Aussitôt, une quinzaine de volontaires se proposèrent, mais fidèle à ses propos, Shura n'en accepta que dix. Corrin les observa attentivement. Certains n'avaient pas fait de brin de toilettes depuis longtemps, d'autres avaient des vêtements maintes et maintes fois raccommodés. L'un d'entre eux avait un moignon ; une autre ne possédait plus qu'un œil. Tous étaient armés jusqu'aux dents. Que leur étaient-ils arrivés pour être dans un tel état…? Les conditions de Nohr à la capitale étaient-elles si terribles ? Elle repensa aux ombres qu'elle avait croisé plus tôt.
Elle frissonna.
Au moins, devait-elle s'estimer heureuse qu'elle n'était pas tombée sur un brigand. C'était en tout cas ce qu'elle pensait lorsqu'ils se mirent en route.
— On va éviter la rue Pavenli, annonça Shura en prenant la tête de leur groupe. C'est certes le moyen le plus rapide pour remonter, mais…
Il ne termina pas sa phrase. Personne ne releva.
— Bref, on va passer côté Folrich.
— Tu es sûr ? demanda une femme avec un grand chapeau brun. C'est le quartier de Nichol.
— Il n'est pas à la capitale à la belle saison. Il préfère mettre des villages à sac pendant les moissons…
— Tu t'avances un peu non ? Certes on est en fin juillet mais…
— Gretel, prévint-il en lui faisant face.
La femme leva les mains en signe d'apaisement, mais ça ne l'empêcha pas de rouler les yeux.
— OK patron, bien patron, ânonna-t-elle.
— Je préfère ça.
— Qui est Nichol ? voulut savoir Corrin.
— Un sale type, dit un mercenaire.
— Un vrai cafard ! ajouta Gretel. Il est increvable.
— Dernièrement, nos bandes se sont pas mal disputées des parcelles de territoire, expliqua Shura. Mais, encore une fois, il n'est pas censé être ici durant l'été. Même si on tombe sur ses hommes, ça ne devrait pas être trop dur de les mettre en déroute…
— Vous… disputer le territoire ? répéta Corrin, incrédule.
Shura échangea un drôle de regard avec Gretel.
— Mais elle sort d'où, ta princesse ? D'un œuf du Dragon Obscur ? souffla-t-elle à celui-ci.
— J'en sais rien et on s'en fiche.
— Je vous signale que je vous entends ! s'exclama Corrin avec moins de véhémence qu'elle l'aurait souhaité.
Elle commençait à fatiguée de sa longue et horrible journée…
— Je m'en excuse pour nous deux, lui dit Shura en se tournant vers elle en marchant à reculons, nous sommes simplement… surpris que vous ignorez les querelles entre… mercenaires. Vous êtes de province ?
— En effet.
— Bon, OK, ça se comprends… marmonna Gretel en mettant son arbalète sur ses épaules. Si vous êtes d'un endroit pépouze, j'imagine que vous avez jamais eu affaire des affreux de notre trempe.
Des… Des affreux ? Ils - Ils étaient bien des mercenaires, n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?!
Corrin déglutit. Elle avait peut-être affaire à des voleurs - et pas que des arnaqueurs, des vrais voleurs ! - finalement. Bon sang, comment allait-elle sortir de cette situation ? Pourrait-elle seulement récupérer sa dracopierre ?
Mais peut-être précipitait-elle trop son raisonnement. Après tout, pourquoi Shura se contenterait-il de son collier quand il pouvait obtenir… suffisamment d'argent pour s'acheter un petit manoir ?
L'allée dans laquelle il progressait menait sur une place avec une petite fontaine dont l'eau paraissait claire. Au centre du bassin se tenait une statue, représentant un enfant renversant un seau où l'eau s'écoulait. Le linge des habitants était encore une fois étendu entre chaque fenêtre, ce que Corrin trouvait étrange de part l'absence de vent.
Le lieu était étonnamment silencieux… Trop silencieux. Corrin suivait Shura de près, au point de presque lui marcher sur le talon de ses bottes. Lui-même semblait tendu, aux aguets. La cadence du groupe avait considérablement ralenti.
— Kamui…
Elle manqua de peu d'oublier qu'il s'agissait de son nom d'emprunt.
— … Savez-vous vous battre ? lui demanda-t-il en hoshidien d'une voix très basse.
La demoiselle anticipait déjà le pire.
— Oui. Je manie l'épée depuis quelques années maintenant.
— J'espère ne pas le regretter en vous faisant confiance. En position : on a de la compagnie ! s'écria-t-il en bandant son arc.
La flèche frappa une personne à la fenêtre d'une habitation ; son arc tomba à terre tandis que son corps pendait par le balcon, sans vie. Une dizaine d'autres projectiles s'échappèrent des immeubles, frappant l'un des hommes de Shura qui s'écroula. Gretel l'attrapa par le col pour le trainer à l'abri. De leur cachette à peu près à couvert, elle sortit de son carquois un caducée d'environs trente centimètres, dont l'extrémité avait une pierre encastrée. Elle arracha d'un coup sec la flèche avant de le lever en murmurant une incantation : l'extrémité s'illumina et le sang cessa de couler de la poitrine du blessé. Il se redressa, de nouveau prêt à repartir au combat.
Corrin, la respiration courte, s'était mise aux côtés de Shura contre un mur, cherchant frénétiquement des ennemis des yeux.
Subitement, des portes s'ouvrirent et des hommes armés d'épées et de dague arrivèrent à l'assaut dans des cris perçants. La princesse se saisit de sa propre dague, bien que loin d'être son arme de prédilection. Shura abattit deux hommes devant eux. Contre toute attente, il se jeta dans la mêlée, frappa directement ses opposants avec son arc avant de donner un coup de pied dans l'une des épées à terre. Elle glissa jusqu'aux pieds de la jeune femme.
— Si les choses tournent en notre défaveur, vous prenez la fuite ! lui cria-t-il en s'élançant vers le centre de la place.
Elle eut tout juste le temps de ramasser l'arme avant qu'elle ne manque de peu de se faire décapiter : elle se jeta de côté en frappant les genoux de son assaillant pour esquiver l'attaque. Du sang lui arrosa le visage, la bile lui monta à la gorge. D'une roulade, elle se remit sur ses pieds tandis que son ennemi s'écroula à terre. Sans s'assurer qu'il soit mort, elle para l'assaut d'une hache et repoussa son nouvel ennemi de front. La femme grogna, mais n'eut pas le loisir d'attaquer à nouveau car ce fut elle qui, frappée par derrière, se prit un coup de hache.
Il y avait… tant de sang… Le bruit des lames sur les armures et les boucliers créaient un tintamarre infernal… Les hurlements déchiraient le calme de l'après-midi… Au sommet de la statue, Shura se tenait droit, presque surréel tant son équilibre paraissait stable. Aux pieds de la statue, des cadavres s'étendaient aux alentours du bassin, dont l'eau s'était teintée de rouge…
Haletante, Corrin humecta ses lèvres asséchées, portant à sa langue un goût métallique. Ce n'était qu'un prémisse de ce à quoi ressemblerait la guerre, et pourtant… malgré une partie d'elle galvanisée par le carnage, la jeune femme se sentait au bord de la nausée…
Une douleur la fusilla au niveau de la cheville : l'homme qu'elle avait affronté plus tôt venait de la poignarder. Prise par l'adrénaline, elle répliqua pour achever son assaillant avant de clopiner à couvert.
Sa nausée avait disparu, mais elle fut remplacée par quelque chose de bien plus terrible.
De la rage.
Une rage qu'elle reconnaissait entre mille. Cette même rage qui avait fait apparaître la Bête en elle, cette Bête qui voulait survivre par dessus tout et détruire tous ceux qui s'opposaient à elle.
Non, non ! implorait-elle en sentant le sentiment monter.
Le dragon n'avait que faire de ses supplications : il rodait dans son esprit, cherchant la faille afin de se libérer de leur chaire rose et tendre pour s'abreuver de cette liqueur métallique qui recouvrait le sol.
Puis une sensation de soulagement l'aspergea toute entière ; du coin de l'œil, Corrin vit Shura avec un caducée depuis le centre de la place avant de reprendre son arc et de continuer ses assauts. Sa cheville avait cessé d'être douloureuse, et, surtout, de saigner.
C'était peu : si Corrin avait repris le contrôle, la Bête attendait son heure, se tapissant dans son esprit jusqu'à ce qu'une brèche s'ouvre à nouveau pour prendre le dessus. Mais d'ici là, Corrin devrait pouvoir se défendre sans avoir à perdre son humanité.
Un peu chancelante, elle se redressa, se mit en garde avant de se jeter dans la mêlée.
En y réfléchissant, elle aurait pu s'enfuir. Elle aurait pu aussi en profiter pour se retourner contre Shura et récupérer son dû. Mais ces idées n'effleurèrent pas son esprit tellement elles lui semblaient déshonorantes à non seulement sa parole, mais sa personne toute entière. Corrin était une princesse. Une future guerrière pour la gloire de Nohr. Et une dragonne, descendante de la Déesse des ténèbres et de la nuit. Alors malgré sa répulsion pour le sang, ses aspirations pacifiques, elle ne se laisserait pas tomber au combat ou abandonner ses alliés — même d'un jour.
Un court moment, il lui sembla qu'ils prenaient le dessus. Le sol, jonché des cadavres de leurs ennemis, était devenu humide de leurs sangs et de leurs larmes. Shura lui-même commençait à arborer un rictus vainqueur, soulagé d'en venir à bout.
Mais ce fut à ce moment précis qu'une hachette vola en sa direction. D'un saut souple, Shura l'esquiva de justesse mais perdit dans le même temps son emplacement stratégique.
Une énorme masse fusa sur lui, le plaquant à terre. Avant même que l'un d'entre eux puissent réagir, leur groupe se retrouva cerné par une dizaine d'autres mercenaires.
Et celui qui les menait, chevauchant le wyvern maintenant Shura au sol, se révélait être nul autre Nichol.
Ses yeux gris transperçaient sa cible avec une détermination à toute épreuve. Aucune excitation ou joie ne transparaissait cependant ; de façon presque contradictoire avec sa volonté de vaincre, son expression corporelle restait apathique, presque lasse de la besogne qu'il allait devoir accomplir. Shura serra les dents. Une goutte de sueur roula sur son front.
Le wyvern se cabra, Shura ayant réussi à lui enfoncer son kunai dans sa serre. Cependant, le belliciste semblait avoir prédit le coup : il avait sauté de sa selle juste avant que son destrier ne se rue, et le laissa s'envoler sur l'un des immeubles pour panser sa plaie. Bien qu'il gardait le silence, ses intentions restaient limpides : aujourd'hui, il aurait la tête de Shura ou mourrait en essayant.
— Putain, je l'avais dit, marmonna Gretel entre ses dents.
Son arbalète étant une arme de recharge lente, elle avait opté pour la dague afin de contrer les approches frontales. À ses côtés, Corrin n'en menait pas plus large, repoussant deux ennemis à la fois.
La Bête grondait.
Leur meneur demeurait le plus en difficulté. Bien qu'il gardait son kunai près de sa portée, les deux chefs de gang savaient que ça serait insuffisant, surtout face à la hache et aux tomes de son adversaire. Contraint par son arme de longue distance, il s'éloignait en faisant face à son adversaire pour trouver le recul nécessaire, ce que Nichol s'empressait de rattraper à pas mesurés et assurés.
— Ça t'amuse, hein ? lui cracha Shura en attrapant l'une des rares flèches restantes dans son carquois.
Nichol émit un souffle de dérision, hautain.
— Bien sûr que ça m'amuse, grinça-t-il. Tu es si suffisant de toi-même malgré ta grande prudence, il fallait bien que ça se retourne contre toi un jour ou l'autre.
— Tu es certain que tu ne parles pas de toi ?
— Je ne crois pas que tu sois en position de me provoquer ! menaça le brigand en touchant l'un de ses tomes qui s'illumina d'une vive lumière.
Tonnerre. Un faisceau électrique s'échappa depuis la paume de Nichol pour s'abattre sur Shura. La douleur devait être foudroyante : son cri tonna dans la place et pourtant, il encaissa étonnamment bien l'assaut, perdant juste son équilibre le temps d'un instant. Il décocha enfin sa flèche ; sans effort, Nichol l'esquiva.
— Pff. Dire que tu m'as mis tant de bâtons dans les roues... tout ça pour que ta fin soit pathétique !
Lumière. Deux explosions aveuglantes se suivirent simultanément, la deuxième envoyant rouler Shura sur le sol. Dans sa chute, son l'arc se brisa. Sonné, il n'eut pas le temps de se relever lorsque Nichol arriva à lui, la hache dégainée.
Même en sachant au fond d'elle-même qu'il était déjà trop tard, Gretel s'apprêtait à intervenir. Elle hurla son nom, horrifiée de voir la hache se lever, prête à frapper.
Puis, un animal énorme passa au devant elle.
Des cris suivirent.
Cependant ce n'était pas Shura qui avait hurlé mais son agresseur.
Nichol venait de se faire plaquer au sol par une immense créature reptilienne. Son corps svelte était recouvert d'écailles argentées, possédait une queue fine et élancée terminée par trois appendices bleu marine. Elle ne pouvait voir sa tête, lui tournant le dos. Malgré sa stupéfaction, la pensée sardonique que Nichol devait avoir une meilleure vue traversa son esprit.
Puis…
La bête plongea en avant et un craquement sinistre s'entendit… suivi de bruits de mastication.
Shura, aux premières loges, se recula lentement de la scène en rampant sur le dos, horrifié de ce qu'il venait de voir. Son regard fébrile croisa celui de Gretel et elle comprit.
La créature venait d'arracher et de dévorer la tête de Nichol.
D'un mouvement sec, la tête du reptile se tourna vers le groupe des survivants. Les derniers membres du gang adverse prirent la fuite, mais quelques hommes de leur côté disparurent en même temps qu'eux.
Dans un hurlement de désespoir et de rage, le wyvern arrivait au secours de son maitre avec une précipitation vaine.
— Gretel, où est Kamui ? interrogea précipitamment Shura en boitant vers elle.
Tout en brandissant son caducée, elle chercha du regard leur cliente avant de se rendre compte avec effroi qu'elle avait aussi disparu. Pendant que ses regards paniqués allaient et venaient dans l'espoir de la retrouver, les deux créatures reptiliennes se jetaient l'une sur l'autre — le wyvern, plus petit, fut projeté contre une façade qui en garda la marque.
Merde, merde, merde ! Est-ce que Kamui avait pris la fuite ? Ou pire, s'était faite enlever pendant qu'elle était distraite ? Et cette - cette chose !
Alors que l'extrémité de son bâton cessait de luire, aucun des deux hors-la-loi n'osaient bouger, assistant à l'affrontement avec une fascination morbide.
Si le combat continuait de faire rage, il était évident que le plus grand des deux possédait l'avantage. Le sang du wyvern se mélangea à celui des hommes et, bientôt, ses rugissements se tarirent. Le monstre resta immobile un moment, sa proie entre ses serres-avant, exhalant bruyamment par une gueule mauve du sang de sa victime.
— Le Dragon Obscur... Notre déesse... murmura l'un des leurs encore présent, possédé par une fièvre pieuse.
Arnold se jeta à genoux, recroquevillé sur lui-même, humidifiant ses avant-bras et ses jambes.
Ces propos firent sortir Shura de sa transe. Il ne croyait pas aux esprits, aux dieux ou à l'Enfer : c'étaient des balivernes bonnes pour les enfants et les faibles d'esprit. En revanche, il savait presque mieux que quiconque que les bénédictions (qu'est-ce qu'un sort de soin si ce n'était une bénédiction en elle-même ?) tout comme les malédictions existaient.
Le corps de Kamui ne gisait pas parmi les décombres de ce qu'il avait pu constater, ce qui était en soit un soulagement. Il ne pensait pas qu'elle ait pris la fuite, sinon elle aurait quitté les lieux depuis bien longtemps. Elle lui avait semblé trop fière pour abandonner le combat. Potentiellement, l'un des hommes de Nichol avait pu l'enlever pour demander une rançon, en imaginant qu'ils aient pu identifier leur lien de client et employé.
Et il y en avait une dernière possibilité. Une possibilité complètement dingue et qui ne lui aurait même pas effleuré l'esprit si sa grand-mère ne lui avait pas raconter autant d'histoires sur les malédictions.
Mais… et si...
La créature dragonienne se tenait face à eux. Elle ne cherchait pas à les attaquer. Au contraire, elle se recula, donnant l'impression qu'elle cherchait à se rapetisser.
Subitement elle poussa un cri déchiré, agitant sa tête en mugissant avec... désespoir ?
— Shura, qu'est-ce qu'on fait ? interrogea précipitamment Gretel.
À en juger par son expression corporelle, elle semblait prête à déguerpir. Arnold avait toujours le nez dans la fange, récitant avec ferveur des prières dans un murmure. Les deux autres gardaient leur distance, observant la scène sans savoir quoi faire non plus. Shura déplorait la mort de trois de leurs compagnons ; quant aux autres, ils avaient quitté les lieux. À leur décharge, la situation avait dérapé d'une façon inimaginable...
Il se retourna vers sa camarade, et lui dit :
— Tu peux aller à l'arrière, je reste là pour le moment.
— Quoi ?!
— Ah, emmène Arnold avec toi : il va devenir gênant... s'il ne l'est déjà pas, ajouta-t-il plus avec condescendance.
— Shura ! On sait pas d'où vient ce truc -
Avant qu'elle ne puisse en dire plus, le supposé dragon avait considérablement diminué de taille. Il prenait une apparence hybride, presque humaine de part ses postures et son maintient sur les pattes arrières. Ses écailles arboraient un éclat plus ternes, en fait, on aurait pu croire que du tissu les remplaçaient... et il ressemblait à...
L'expression de Shura s'assombrit. Sa mâchoire se crispa.
Lentement, il commença à s'approcher de ce qu'il pensait être Kamui. Gretel secoua la tête, incrédule et désapprobatrice, avant de trainer Arnold à l'arrière non sans quelques protestations de la part de ce dernier.
Bien que parcourue de soubresauts, sa physionomie adoptait un contour plus humain. Sa robe et sa cape lui étaient revenus, la plupart de sa peau était dénudée d'écailles. Seules les extrémités, dont la tête qu'elle tenait entre ses serres, conservaient encore un reliquat reptilien. Sa queue, maintenant proportionnée à la taille de son corps, battait l'air avec nervosité.
Kamui tituba, prise d'une violente crise de spasmes, avant de tomber à genoux, frémissante. Toujours avec beaucoup de précautions, Shura la rejoignit à terre.
La respiration sifflante, Kamui l'implora :
— Maaaaaa daaaa... Maaaaa-ah !
Ce n'était qu'une pure supposition de sa part, mais au vu de l'attachement qu'elle portait à son pendentif, Shura le lui présenta. Qu'il s'agisse d'un talisman ou d'un objet à forte valeur émotionnelle, peut-être pouvait-il lui être utile pour retrouver ses esprits - et ainsi, son apparence originelle.
D'un geste vif, elle le lui arracha pour placer la pierre dans sa bouche - Shura crut qu'elle allait l'avaler sur le moment. À peine le pendentif effleura-t-il ses lèvres que sa gueule redevint un visage blanc et pur, ses cheveux repoussèrent. Ce qui changea le moins furent ses yeux, modifiant juste leurs formes. Ils étaient éteints.
Penaude, encore au sol, elle recracha doucement la pierre de sa bouche pour la placer dans sa paume. Elle eut un mouvement pour le lui rendre, ce que Shura refusa d'un geste de la main :
— Je ne crois pas que ce serait sage. Vous m'avez proposé votre bague, toute à l'heure ? proposa-t-il avec délicatesse.
Avec un acquiescement mou, elle lui remit la bague avant d'attacher son collier autour de son cou de ses mains tremblantes.
Cet instant était incroyablement inconfortable, mais devait l'être encore plus pour Kamui que lui. Par pudeur, il n'osa pas lui demander qu'elle était la nature exacte de sa malédiction. En revanche, par sympathie, il lui offrit l'un de ses mouchoirs propres. Elle le dévisagea avec incrédulité.
— Pour votre visage : il serait bon de le nettoyer.
Toujours vide d'énergie, Kamui l'accepta.
— Merci...
Alors qu'elle se débarbouillait avec les moyens du bord, Shura se tourna vers ses coéquipiers. Arnold ne semblait toujours pas remit de ses émotions, marmonnant encore des paroles fanatiques qui le firent grincer ses dents. S'il avait su, il aurait pris quelqu'un d'autre... Après leur mission, il essaiera de lui mettre la pression pour qu'il se taise plutôt que de "répandre la bonne nouvelle" ou autre connerie.
— Bon ! annonça Shura après s'être raclé la gorge, Maintenant ce... cet incident terminé, reprenons notre route qui devrait s'avérer plus tranquille.
— Non mais, sérieusement, on ne va pas parler de ce qu'il vient de se produire ? s'écria Gretel d'une voix aigre.
Shura lui jeta un regard furieux. Kamui venait de se lever pour les rejoindre.
— Non, parce qu'il n'y a rien à dire.
— Arrête de déconner ! Je sais pas...
Sa voix se suspendit quand Corrin se mêla à eux.
Dire qu'elle était exténuée serait un bel euphémisme, mais, surtout, elle craignait les regards et que la rumeur se répande. Si jamais son père venait à apprendre qu'elle s'était transformée en dragon dans la capitale pour faire face à des bandits de grands chemins... lors d'une sortie non-officielle... menée par Elise !
Elle en frissonnait d'avance.
Gretel détourna brusquement la tête, eut un geste violent du bras pour signer un profond agacement avant de leur tourner le dos. Ce fut au tour de Shura se secouer la tête, tout aussi ennuyé qu'elle, avant de mener le peu de ce qui restait de leur groupe. Gretel ferma la marche, mais gardait un air froid et distant avec elle.
De toute façon, Corrin n'avait plus envie de parler.
Une part d'elle était soulagée que Shura ne l'ait pas plus interrogée ou mal réagit face à la monstruosité qu'elle avait montré. Cependant cela l'interrogeait tout autant, et des pensées délirantes passaient dans son esprit : allait-il la tuer quand l'occasion se présenterait ? La vendre à des mages noirs menant des expériences ? Elle avait entendu des choses bien sinistres sur les recherches de certains sorciers de la bouche de Léo et -
Et…
Les yeux du jeune homme devant elle la dévoraient avec une fascination qui l'effrayait.
— On y est.
Corrin releva enfin les yeux du sol pour s'approcher de Shura.
Ils débouchaient sur une allée passante, lumineuse et vivante. D'un seul coup, l'étau qui serrait son cœur le relâcha. Elle respirait mieux. Elle devrait pouvoir se repérer de là, retrouver quelques boutiquiers qu'elle avait croisé et même -
— Corrin !
Sa petite sœur se jeta dans ses bras, avant de se reculer avec horreur :
— Oh non ! Tu es couverte de sang, qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?! Tu es blessée ? Montre-moi, vite ! J-Je vais trouver -
— Je vais bien Elise. Je suis juste... un peu secouée, mais il y a plus de peur que de mal.
— Nous sommes sincèrement désolés de n'avoir pas remarquer que vous vous êtes perdus dans la foule, s'excusa platement Effie aux côtés d'un Arthur trempé de sueur, en plus de ça vous avez été en danger...
— Ce n'était pas un moment agréable, mais ce n'est pas exactement votre faute. Je n'aurai jamais cru être un jour confronté à une telle foule, et encore moins m'y noyer ! Heureusement que j'ai -
Mais au moment où elle allait introduire Shura et ses compagnons, elle se rendit compte que le groupe avait disparu. Le petit sourire qu'elle venait de retrouver grâce à leurs retrouvailles s'effaça pour devenir plus sombre.
Son annulaire lui semblait nu sans sa bague...
— Il faut qu'on retourne au château tout de suite, surtout au vue de l'état dans lequel tu es... Il va falloir qu'on se montre prudent si on ne veut pas que Père l'apprenne.
Avec gravité, sa grande sœur acquiesça et ils mirent immédiatement en route.
Hormis la réaction de Jakob (qui fut de faire une syncope de quelques minutes), Corrin ne rencontra pas de grande difficulté pour retourner au chateau et se changer. Lilith ne l'interrogea pas, mais lui rappela qu'elle était à son entière disposition si elle avait besoin de parler.
Il n'eut qu'au diner que les regards se posèrent sur elle : elle toucha à peine à son assiette, ce qui inquiéta toute la fratrie. Si elle prétexta qu'elle était trop fatiguée pour manger, elle savait à leurs regards qu'ils n'étaient pas convaincus. Ils la laissaient tranquille pour le moment pour ne pas l'embarrasser devant les nobles à leur tablée.
Corrin aurait voulu croire qu'elle était encore sous le choc de ce qui venait de lui arriver dans les bas quartiers de Nohr. Peut-être l'était-elle.
Mais surtout, au moment du repas, la princesse avait le ventre déjà plein.
