Bonjour à toutes et à tous,

Merci à Chlio pour sa review, et merci aux lecteurs anonymes.

En parallèle de la relecture de cette histoire, j'ai commencé sa traduction en anglais. C'est un exercice que j'apprécie beaucoup, en espérant ne pas cumuler les erreurs !

Je vous laisse avec le chapitre le plus long de cette fiction !

Réponse aux reviews :

Chlio : Aucun soucis, je pense que le sort de Viconia mérite peut-être que je rajoute un peu plus de détails de toute façon ! Je suis contente que tu aies apprécié mon interprétation de Neuf-Doigts, nous aurons l'occasion de la revoir ! Quand au boss fight... la réponse dans ce chapitre.

Recommandation musicale : je vous conseille Reach, d'Eternal Eclipse, sur la chaîne Youtube Gloria Templum !

Je vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre 39 :

Mésange

Ils décidèrent d'agir le soir même. Bénéficiant de l'hospitalité de la Guilde, les aventuriers préparèrent minutieusement leur opération. L'entrepôt les intéressant se situait en plein cœur du Port-Gris, et ne contenait que quelques cargaisons dépourvues de valeur. Rien ne le distinguait, pas même le nom de ses soi-disant propriétaires : "Flymm". Pourtant, c'était bien là que le seigneur Gortash avait été aperçu à maintes reprises, en compagnie de membres du culte. D'après les éclaireurs de Neuf-Doigts, des individus y étaient entrés par dizaine… mais peu, à chaque fois, en étaient ressortis.

La reine de la pègre s'était montrée claire : cette mission devait se faire dans la totale discrétion, sans espoir de renforts. Si les compagnons se faisaient prendre, tout voleur nierait les avoir connus.

- Pas de secours, pas de seconde chance, avait-t-elle déclaré. Si Baldur's Gate s'apprête à perdre son libre-arbitre, je dois assurer la survie de ma société.

- Au détriment de la nôtre, avait grommelé Astarion.

La cheffe de la Guilde avait longuement fouillé son bureau, avant de leur tendre une boîte cylindrique. Faite entièrement de métal, des runes parcouraient sa surface grise, chaude au toucher.

- Une bombe runique, expliqua Neuf-Doigts. Extrêmement rare, propriété jalouse des gnomes… jusqu'à ce que je fasse affaire avec eux, bien entendu. Une fois déclenchée, vous n'aurez que quelques minutes pour vous échapper. Son périmètre d'explosion n'est pas large, mais puissant ; assez pour faire s'effondrer la forteresse du Dracosire.

- Et vous n'avez pas pensé à utiliser ça contre Gortash ? s'étonna Ombrecoeur.

- Si l'homme meurt mais que ses machines survivent, alors un autre viendra les utiliser. De plus, vider le centre stratégique de Baldur's Gate de tous ses patriars et Poings Enflammés n'est pas une mince affaire.

- Et suscite davantage de questions que la disparition soudaine d'un entrepôt, approuva Nymuë. La première unité disposait-elle aussi d'une bombe de ce genre ?

- Non. Il s'agissait à l'origine d'une simple mission de reconnaissance. Leur disparition fait que, maintenant, je contre-attaque.

- Et nous sommes la chair à canon…

Neuf-Doigts leur avait offert un sourire sardonique :

- Haut les cœurs, valeureux héros. Ce n'est pas tous les jours que l'on peut se vanter de voler un archiduc.

Les aventuriers s'étaient équipés, emportant avec eux armes, parchemins, et potions. Quand les douze coups de minuit avaient sonné, ils avaient quitté les égouts aussi discrètement que des ombres.

Le port était vide, à cette heure. Navires commerciaux et barques de pêcheurs flottaient paisiblement sur les eaux du Chiontar. Quelques Gardes d'Acier surveillaient la zone, formant une patrouille régulière ; mais ni soldats, ni Poings Enflammés ne furent aperçus.

- Gortash est connu pour être un inventeur, grogna un des voleurs les accompagnant. Avant même de construire sa milice, il était fabriquant d'armes ; contrebandier, aussi. Un type doué, mais imbu de sa personne avant même de fréquenter les nobliaux.

L'homme pivota, l'index pointé vers une structure métallisée à l'autre bout des quais :

- Ce qui vous attend là-dessous, c'est pas une balade de santé. Un gars comme lui aura mis des pièges. Des doubles sécurités. Attendez-vous fatalement à vous faire repérer.

- Qu'ils viennent, grogna Lae'zel. La Garde d'Acier ne saigne pas, mais se brise tout aussi bien.

- J'dis pas ça pour vous décourager, mes bonnes gens. Seulement que vous devriez prévoir un plan de retraite une fois fait ce que vous avez à faire.

Ils examinèrent le bâtiment, ne présentant aucun accès hormis l'entrée principale. Pas de fenêtres, d'ouverture sur le toit… juste l'eau salée du Chiontar. L'unique porte était fermée à clé, mais pas surveillée. "C'est suspect, pensa Nymuë. Ou Gortash pense réellement que sa fausse Fonderie est suffisante pour duper son monde… ou le voleur a raison, et le pire nous attend à l'intérieur". Astarion inspecta minutieusement la portière ainsi que son verrou ; un simple crochet dévoila l'intérieur sombre de l'entrepôt.

- C'est ici qu'on s'carapate, m'sieurs-dames, reprit le brigand. Vous êtes tout seuls, maintenant.

L'elfe noire inclina respectueusement la tête, tandis qu'Ombrecoeur et Lae'zel ouvraient la marche. L'imagination de la musicienne lui envoyait de terribles images alors qu'elle examinait les lieux. Chaque ombre était une silhouette prête à bondir sur eux ; chaque caisse, un explosif dissimulé. Mais là encore, les aventuriers furent pris de court, car il n'y avait rien dans le cargo. L'odeur de poisson était suffocante, signe que l'endroit ne servait plus de local commercial depuis longtemps. Ils ne trouvèrent ni trappe, ni faux mur ; juste une collection de registre miteux, à moitié effacés par les années.

- Je vais finir par croire que Gortash et ses amis ont fait trempette, pesta le roublard.

- Je doute que l'archiduc apprécie les bains de minuit dans la basse-ville, rétorqua Ombrecoeur.

-Et pourtant, il doit y avoir du vrai dans les geignements d'Astarion, réalisa la musicienne. L'unique accès de ce hangar est ce quai.

Nymuë pointa un des murs du bâtiment, monté sur pilori. Le sol avait été retiré afin de créer une zone d'amarrage où flottaient trois barques branlantes.

- Cela fait un moment que personne n'a emprunté ces canots, observa Lae'zel.

- En effet, et la Guilde aurait sans doute repéré des allers et venues en bateau. Ce qui veut donc dire que le seul passage…

- … Est dessous, comprit la prêtresse.

Nymuë approuva, souriante. Elle effleura le Chiontar du bout des doigts à la recherche d'un appareil, quand Astarion lui saisit brusquement la main :

- Attention, darling, souffla-t-il. Je vous préfère en un seul morceau.

Le levier caché sous les eaux était relié aux barques par trois fils métalliques, presque invisibles à l'œil nu. Sous chacun des navires avait été fixée une plaque arcanique. "Runes électriques, reconnut l'elfe noire. De quoi faire griller tout intrus.". Elle adressa un regard reconnaissant à son compagnon, qui se para de son plus beau rictus. Avec adresse, il décrocha les câbles de leur point d'ancrage et enclencha le mécanisme.

Un bruit de succion retentit. À l'intérieur du bassin, une tuyauterie sombre s'agita, le vidant lentement de son contenu. Les barques descendirent, pour se poser sur un sol recouvert d'algues et de boue. Un réservoir de la taille d'une habitation avait remplacé le port d'amarrage. En son centre, scintillante d'humidité, se trouvait une porte.

La musicienne retint un frisson d'excitation. Revan avait dû résoudre cette énigme, tout comme eux. Plus vite même, probablement ; il avait toujours eu le pied marin. Les aventuriers passèrent le seuil, attentifs à la moindre alarme ; mais le décor ressemblait désormais à une canalisation géante, faite de murs en métal et de couloirs en pierre dans lesquels circulait encore un peu d'eau croupie. Quelques cellules vides occupaient un côté de la pièce ; les matelas de paille et les assiettes vides attestaient qu'elles avaient été autrefois habitées.

- Vous pensez que c'est là que Gortash planque ses prisonniers ? s'enquit Astarion.

- Trop proches du port, réfléchit Ombrecoeur. Non, j'ai plutôt l'impression qu'il s'agit d'une zone de… punition.

La prêtresse désigna un tableau sur lequel était notée une série de noms. Près de chaque patronyme, un motif : "A refusé de travailler." ; "A tenté de faire du chantage" ; "A contesté les ordres.". Ombrecoeur avait raison, songea l'elfe noire avec amertume. Ce couloir servait à donner une leçon aux employés ayant osé braver l'autorité du tyran. Un avertissement que l'Élu de Baine prenait plaisir à rappeler à chacune de ses visites. Mais alors, si ce couloir faisait uniquement office de semonce… où se trouvait la vraie sentence, pour ses ennemis ?

La porte suivante leur permit de le découvrir. Le couloir donnait sur un sous-sol bien plus vaste que l'entrepôt… De la taille du port lui-même. Des passerelles longeaient les murs, l'espace central étant à nouveau rempli d'eau. Sauf qu'il n'était pas question d'un faux bassin, cette fois-ci…

- Qu'est-ce que c'est que cette chose ? souffla Ombrecoeur.

La construction occupait les trois quarts de la citerne. Bien qu'elle soit faite de métal - le même constituant la Garde d'Acier -, sa forme rappelait davantage celle d'un animal. Parfait croisement entre une limule et une raie, l'engin était constitué de deux ailes similaires à des nageoires, ainsi que d'une queue courte. Quelques hublots avaient été creusés dans sa coque, laissant deviner un intérieur spacieux. Pas une machine de guerre, comme celles parcourant les rues de la ville donc ; mais un véhicule. Nymuë et ses compagnons n'avaient jamais rien vu de tel.

La tête de diable gravée sur l'avant de l'instrument ne laissait aucun doute quant à son créateur. Gortash avait le même symbole brodé sur ses vêtements excentriques.

- Cette chose va sous l'eau, murmura la musicienne. Elle conduit Gortash et ses sbires hors de la ville, sans qu'ils ne puissent être suivis…

- Ou retrouvés, ajouta Astarion. Pas étonnant que Neuf-Doigts ait perdu la trace de ses hommes, s'ils ont été amenés là-dedans.

Nymuë remua, mal à l'aise. Si Revan avait bel et bien traversé les eaux à bord de cette chose… à quoi devaient-ils s'attendre, tout au bout ? L'inquiétude la rongeait alors que Lae'zel pointait du mouvement, sur leur gauche. Elle se sentit envahie d'un très, très mauvais pressentiment.

- Hey, grogna une voix endormie, c'est quoi ce bazar ? Vous avez rien à faire ici.

Un nain à demi-assoupi se tenait près de l'énorme machine. Après avoir refermé une ouverture, il se tourna vers les nouveaux arrivants :

- Le seigneur Gortash tient toujours à accompagner ses visiteurs personnellement, idem en ce qui concerne les révisions du submersible… Vous avez mal choisi votre moment, bande de…

- Impero te, chuchota Nymuë.

Une lueur mauve crépita le long de ses doigts, rampa sur le sol, effleura les jambes du nain pour mieux s'enrouler autour de ses épaules. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise lorsque le sort lui susurra à l'oreille. Un timbre mielleux et enjôleur, aussi abrutissant que des vapeurs d'opium.

- Quel est ton nom ? interrogea l'elfe noire.

- Masserouge, répondit docilement l'autre.

La jeune femme fronça les sourcils avec difficulté. Les sorts de charme étaient - de très loin - ceux qu'elle peinait le plus à maîtriser. Cela supposait une domination totale de l'esprit d'un tiers, ce qui était éminemment compliqué. Néanmoins, Masserouge se montrait étonnamment docile… La collection de bouteilles vides autour du submersible laissait deviner une hébétude n'ayant rien à voir avec l'enchantement.

- Et dire que vous vous êtes embêtée à utiliser la larve jusqu'à présent, darling, complimenta Astarion. Petite cachotière.

- Je pense que notre ami Masserouge a déjà ingurgité une bonne dose de vin, siffla la musicienne.

- Son esprit ne doit pas être complexe à maîtriser, observa Lae'zel. Pour boire plus que de raison en plein service, il doit être partiellement stupide.

Nymuë resta de marbre face aux ricanements de ses camarades. Ses yeux se plissèrent sur leur nouvel allié :

- Quel est ton travail, Masserouge ? demanda-t-elle.

- Conduire le seigneur Gortash et ses hommes au Trône de Fer, déclara aussitôt le nain. C'est une prison sous-marine, la plus inviolable de tous les royaumes. Capi et moi-même sommes les seuls capables d'aller jusque là-bas, et de revenir en un seul morceau. Le patron y enferme ses prisonniers de guerre, afin de les faire disparaître à l'insu de tous…

- Capi ? releva Astarion en haussant un sourcil.

- Le submersible. Je passe le plus clair de mon temps ici ; autant lui donner un petit nom !

Ses compagnons rirent à nouveau en imaginant la tête de l'Élu de Baine face à ce patronyme. Le cœur de l'elfe noire, quant à lui, était trop lourd pour se joindre à l'hilarité générale. "Faire disparaître les détenus", qu'il avait dit…

- Tu vas nous emmener au Trône de Fer, ordonna-t-elle. Sur le champ.

- Le grand chef n'envoie jamais personne d'habitude, déclara-t-il rêveusement. Mais c'est d'accord.

Nymuë glissa une bourse entre les doigts du nain, qui s'en empara avec ravissement. Une vieille combine que Revan lui avait apprise : l'avarice était une école de magie à part entière, après tout. Un esprit était plus facile à dominer s'il était convaincu d'agir de son propre chef. Via des récompenses ou des flatteries, le lanceur n'avait pas besoin de mettre toute son énergie dans un sortilège. Un mage puissant savait imposer sa volonté à sa victime, mais un mage intelligent la laissait entretenir les arcanes elle-même.

La jeune femme s'interrogea, tandis que Masserouge les faisait entrer à l'intérieur du submersible. Depuis qu'elle avait repris le violon, elle sentait les fils de la Trame se rattacher à elle. Pas de manière pernicieuse, comme les toiles de Lolth, mais comme une seconde peau. Le dernier morceau du puzzle. Parfois, quand elle se concentrait, Nymuë avait l'impression de sentir les flux de la magie danser autour d'elle, prêts à agir selon la moindre inclinaison de son archet. Sa maîtrise des arcanes avait toujours été empirique ; que cela soit à La Belle Étoile ou à Baldur's Gate, sa relation à la musique avait été trop conflictuelle pour former des enchantements harmonieux. Depuis qu'elle voyageait avec ses compagnons, elle avait l'impression que son art prenait un nouveau tournant.

Le sous-marin était séparé en deux parties : la première, remplie de sièges luxueux, réservée aux invités du seigneur Gortash ou à ses prisonniers. "Ironique d'assurer un tel confort à ses captifs…", pensa l'elfe noire. La seconde, où se faufila Masserouge, était constituée d'un immense tableau de bord sur lequel défilait un nombre impressionnant de leviers, boutons et autres appareils aux sifflements aigus. Quand les aventuriers s'installèrent, le nain tapota une série de commandes. Les lumières s'éteignirent, et Capi s'enfonça dans les profondeurs.

L'eau était d'un noir d'encre, à travers les hublots. Une lumière blanche émanait du submersible, mais son rayon était faible. Pendant de longues minutes, rien ne vint briser l'obscurité du Chiontar, et Nymuë en vint même à se demander s'ils n'avaient pas commis une terrible erreur en demandant au nain de les conduire au cœur des abysses. Mais alors qu'elle ouvrait la bouche pour s'enquérir de leur position, elle aperçut le bâtiment. Ce devait être un établissement spectaculaire, autrefois ; tout en pierre et en brique, le Trône de Fer gisait, déchu, au milieu des eaux. Les légendes racontaient qu'il y a une centaine d'années, le Bhaalspawn Sarevok avait tenté de semer le chaos à Baldur's Gate via cet antre. Après avoir été arrêté par un groupe d'aventuriers, auquel Jaheira elle-même avait appartenu, le lieu avait sombré dans les profondeurs du Chiontar et avait été livré à la colère d'Umberlie, Mère de l'onde. Sa sombre histoire avait ensuite été oubliée de tous… jusqu'à ce que Gortash trouve pertinent de le rénover. Si l'appréhension de la musicienne n'était pas si grande, elle pourrait presque admirer l'Élu de Baine. Au nez et à la barbe de sa comparse Bhaaliste, il s'était emparé d'un sanctuaire symbolique du Dieu du Meurtre, et en avait fait sa base personnelle.

"C'est sûr ! songea-t-elle. Les secrets de la Garde d'Acier se cachent à l'intérieur de la prison sous-marine.". Sa larve frétillait, et la jeune femme se rappela les expériences sanguinolentes aperçues dans les sous-sols de Hautelune… Se pourrait-il que la milice personnelle de l'archiduc ait un lien avec les parasites illithids ? Si c'était le cas, il n'était pas étonnant que son emplacement soit si bien protégé.

Quand Gortash s'exprima, il semblait on ne peut plus d'accord.

- Quelle intrépidité ! s'exclama-t-il. Ne vous a-t-on jamais appris à ne pas mettre le nez dans les affaires d'autrui ? Et moi qui pensais que nous étions alliés…

Les aventuriers se retournèrent brusquement, mais seule la silhouette translucide de l'archiduc leur faisait face. Bien qu'il remplisse la cabine du submersible, l'homme n'était pas vraiment présent. L'hologramme provenait du tableau de bord, directement émis par un petit cristal de couleur bleue. Dos à eux, Masserouge continuait à manœuvrer comme si de rien n'était.

- Vous ne pensiez quand même pas que j'étais aveugle aux allers et venues de ma propre invention ? questionna Gortash. Quand les alarmes ont sonné, je dois admettre avoir été perplexe face à ce déplacement non autorisé… Maintenant, j'avoue me sentir déçu. Je voyais du potentiel dans notre pacte.

- Cessez vos petits jeux, Gortash, siffla Nymuë. Nous savons que votre véritable Fonderie est là-dessous, tout comme vos prisonniers… Hors de question de les laisser entre vos griffes plus longtemps !

- Et pourtant, votre présence en ce lieu constitue l'unique menace quant à leur survie… Morts, mes captifs ne me seraient plus d'aucune utilité. Tandis qu'ici, ils forment une excellente main d'œuvre, contrôlée, discrète… et aisément remplaçable si le feu de la révolte venait à s'allumer. Sachez que je me suis préparé à cette éventualité, et que je n'hésiterai pas à faire intervenir mes hommes à la moindre interférence de votre part. Considérez bien vos options.

L'elfe noire échangea un regard avec ses compagnons. "Intervenir" ? L'archiduc avait-il accès au Trône de Fer, depuis la forteresse du Dracosire ?

- Retournez en ville et récupérez la pierre infernale d'Orin, ordonna l'Élu de Baine. Alors seulement, je pourrai pardonner cette transgression. Si nous sommes divisés, le cerveau vénérable créera une armée d'illithids, dont vous ferez partie. Ce n'est pas ce que je souhaite… Mais si vous forcez la Main Noire, sachez qu'elle s'abattra sur vous.

Nymuë ne broncha pas, résolue. Elle ne choisirait pas entre Revan et une alliance chimérique. Si Gortash souhaitait leur mettre des bâtons dans les roues, grand bien lui fasse.

Voilà qui accélérerait son exécution.

- Quel dommage. Quand mes Banites et moi-même arriverons pour arracher la pierre de Ketheric à votre cadavre, rappelez-vous ceci : vous auriez pu empêcher tout cela.

Il disparut, au moment même où Masserouge s'amarrait au bâtiment. Les piaillements de leur parasite étaient maintenant plus forts ; les murmures auxquels il répondait étaient légion.

- Nous allons devoir faire vite, haleta Ombrecoeur. Gortash sera là d'ici quelques minutes. Si nous parvenons à trouver les prisonniers, et à activer la bombe runique dans la machinerie principale…

- Nous n'aurons jamais le temps d'évacuer les lieux à temps ! protesta Astarion.

- Il nous faut pourtant essayer. Engloutir la Fonderie ainsi que son créateur !

- Non, contredit calmement Nymuë.

Ses camarades se tournèrent vers elle, surpris.

- Si nous noyons Gortash sous une multitude de gravats, nous ne retrouverons jamais sa pierre infernale. Nous avons besoin de sa gemme pour contrôler le cerveau vénérable, tout comme il a besoin de la nôtre.

Le visage de ses compagnons n'exprimait plus qu'une peur primaire. Même Lae'zel, habituellement un roc en toute circonstance, semblait hésitante. Leurs options s'amenuisaient.

- Nous allons nous scinder en deux groupes, décida Nymuë. Lae'zel et moi partons à la recherche des retenus. Astarion et Ombrecoeur, essayez de localiser le cœur de la Fonderie. Gortash a parlé de "feu de la révolte"... Ses hommes doivent être majoritairement situés du côté des prisonniers. Lae'zel, c'est là que j'aurai besoin de votre bras. Sa machinerie, en revanche, est certainement protégée par bien plus que des mercenaires. Ce sont sur vos talents, Astarion, que nous devrons compter.

La jeune femme se toura ensuite vers Masserouge, docilement accoudé au tableau de bord :

- Ne quitte pas les lieux tant que mes compagnons ou moi-même ne t'en donnons pas l'ordre, commanda-t-elle. Attends notre retour.

- Bien madame, répondit-il.

Le nain partit ouvrir une trappe au milieu du submersible, donnant sur une échelle. L'elfe noire adressa un regard entendu à ses camarades :

- Ne prenez pas de risques inutiles, rappela-t-elle. Utilisez votre larve pour communiquer.

Les aventuriers opinèrent, avant de s'engouffrer dans le ventre de la prison. Il faisait sombre, dans le Trône de Fer ; malgré les lampes accrochées au mur, le lieu était presque aussi indistinct que les eaux du Chiontar. Une série de couloirs les attendait, tous similaires en apparence. Les ondes psychiques auxquelles répondait leur parasite émanaient surtout de la droite ; c'est là-bas que se rendirent Astarion et Ombrecoeur.

La guerrière githyanki et la musicienne se retrouvèrent seules.

- Allons-y, chuchota Nymuë.

Une part d'elle-même avait envie d'appeler Revan à plein poumons. De courir, les sens en alertes, jusqu'à tomber sur son visage buriné et ses yeux fatigués. Mais elle se refusait à céder à la panique. La présence calme, disciplinée de Lae'zel l'aida à se concentrer. La première pièce qu'elles explorèrent était remplie de schémas ; des variantes de la Garde d'Acier, de taille et de disposition diverses. Gortash n'avait pas l'intention de se limiter à Baldur's Gate : une fois le culte de l'Absolue répandu en ville, ses ambitions se portaient à l'ensemble de Faerun. Ses futures créations avaient été pensées pour dominer toute sorte de territoires, des montagnes impénétrables de Kara-Tur, aux profondeurs abyssales des Tréfonds Obscurs. Bon sang, Nymuë apercevait même certains dispositifs faits pour neutraliser les arts nécrotiques du Thay !

Les deux femmes ne s'attardèrent pas. Délaissant les rêves de grandeur de l'archiduc, elles poursuivirent leur investigation. Chaque porte était une nouvelle déception, chaque battement de cœur un rappel de leur course contre la montre. La musicienne s'étonna de ne pas tomber sur plus de résistance, et à nouveau, un ignoble pressentiment vint lui saisir la gorge. Si Gortash et ses hommes n'étaient pas encore venus à eux… c'est que l'archiduc n'en éprouvait pas le besoin. Elle avait la certitude qu'ils couraient tout droit dans un piège.

La dernière salle dans laquelle elles pénétrèrent était nettement moins bien entretenue que le reste du bâtiment. À la fois humide et crasseuse, elle était composée d'une multitude de pièces isolées, assez grandes pour y faire tenir trois individus. Un hublot permettait d'en observer les occupants. Nymuë s'approcha du premier :

- Revan ? murmura-t-elle.

- Aidez-nous ! gémit une femme à l'intérieur. Ils nous enferment, nous exploitent pour… pour leur machine ! Ils nous éliminent à petit feu !

- Le collier, le collier, le collier… murmura frénétiquement le second captif, à ses côtés.

- Tout va bien, nous sommes là pour vous aider. Savez-vous comment ouvrir ces portes ?

- Non ! hurla la détenue. Ils ont dit qu'ils nous feraient exploser si on tentait de partir. Ceux qui travaillent bien seront ramenés à la surface. L'archiduc l'a promis.

- Mensonges, mensonges, chantonna le deuxième. Travaille l'acier de jour, devient cervelle la nuit.

- Tais-toi, Finn ! Ces créatures… Les Gardes d'Acier… Le seigneur Gortash nous force à les construire. On ne touche qu'au métal et aux composants, je le jure, mais Finn a essayé de se rendre dans le centre de contrôle de la Fonderie et…

- Cerveau, cerveau, cerveau, huma Finn. Petite larve au fond des neurones, anime la marionnette dans son armure. "Qu'elle est belle !", l'archiduc prône ! "Bienvenue chers amis, à Baldur.".

Nymuë échangea un regard avec la guerrière githyanki, toutes deux voyant leurs craintes concrétisées. C'étaient bel et bien grâce aux vers que Gortash contrôlait ses machines… De la même manière que lui et les autres Élus avaient retravaillé le parasite illithid pour dominer l'esprit des âmes éveillés, le disciple de Baine avait isolé des consciences de leur corps, afin de les placer ensuite dans des pantins d'acier…

L'elfe noire frissonna d'horreur. Ces cerveaux, que l'archiduc utilisait, étaient ceux de ses prisonniers. Opposants, rivaux, otages… tous ceux qu'il souhaitait voir disparaître atterrissaient ici. Quant à ceux lui étant plus utiles en vie, ils étaient employés dans la manufacture… Combien de détenus avaient manié, sans le savoir, le métal allant leur servir de nouvelle enveloppe ? Cette pauvre femme se faisait des illusions, pensa-t-elle tristement. Jamais Gortash ne les laisserait sortir d'ici.

Ses yeux se posèrent sur l'étrange engin entourant son cou. Un cristal rouge avait été incrusté en son centre. Il clignotait à un rythme régulier, comme un battement de cœur.

- Une sécurité, murmura la prisonnière. Les gardes sont censés l'activer si l'un de nous se révolte… ou s'ils nous soupçonnent de trafiquer les machines. Ça nous… ça…

- Ça explose, comprit Nymuë.

- Oui. Il se déclenche de lui-même, si nous essayons de l'enlever. On ne peut pas sortir du Trône de Fer, pas tant que nous le portons. Le seigneur Gortash a fait une démonstration. Asha et Tim avaient réussi à payer l'ancien pilote du submersible… Quand Tim est revenu, il avait à moitié perdu la raison. Au moment où Asha a mis le pied hors du sous-marin, le collier s'est activé.

- L'appareil détecte quand son porteur est trop éloigné de sa prison. Tsk'va ! C'est là la création d'un esprit mauvais et dérangé ! rugit la guerrière.

- Il doit bien y avoir un moyen de les désactiver, réfléchit l'elfe noire. Est-ce pour cela que Finn a cherché à se rendre dans la salle de contrôle ?

- Oui ! Tout est relié à la Fonderie. Les mécanismes interagissent entre eux, comme si les automates formaient une seule et même unité.

"Une seule et même colonie.", pensa Nymuë.

- Vu que nos colliers sont eux-mêmes connectés à cet endroit, Finn pensait… Il se disait que si l'appareil mère était désactivé ou détruit, nos bombes ne pourraient plus exploser. Mais les gardes l'ont pris sur le fait et le seigneur Gortash a dit que s'il tenait tant à contempler les dessous de l'usine, il pouvait tout aussi bien être utilisé pour son travail et…

Elle fondit en larmes. L'elfe noire n'avait pas besoin d'en savoir plus. Atomiser le noyau de la Fonderie n'était plus une simple mission pour détruire la milice de Gortash, désormais. C'était la condition nécessaire pour sortir les captifs hors de cet enfer, tout en les gardant en vie.

La musicienne continua d'inspecter les cellules, les unes après les autres. Les détenus n'étaient pas très nombreux ; une dizaine à peine. Cela faisait bien peu pour construire des machines de guerre… La plupart arborait une silhouette émaciée, des traits tirés, et l'horreur au fond des yeux. Ce fut alors qu'elle commençait à perdre espoir que Nymuë l'aperçut.

- Revan ! cria-t-elle.

Blotti contre le mur de sa geôle, le roublard avait l'air absent. Spectral, presque, comme si ses chairs s'étaient petit à petit décomposées. Quand la musicienne tapa contre la vitre de son hublot, il leva la tête.

- Nymuë ? murmura-t-il.

La jeune femme lui sourit, les larmes aux yeux. Elle ne pensait jamais le revoir ! Et ce n'était que maintenant qu'il lui apparaissait de nouveau qu'elle réalisait à quel point il lui avait manqué. Sa joie fut de courte durée quand son mentor se détourna :

- Tu n'es pas vraiment là, soupira-t-il. Comme à chaque fois. Ça murmure, encore et tout le temps…

- Tu penses que je suis une illusion ? Nous savons pourtant tous deux que tu manques cruellement d'imagination.

Elle eut le droit à une œillade agacée :

- Pourquoi t'es casse-pied même dans mes rêves, mésange ?

- Parce que ça n'en est pas un, abruti.

Un grincement sourd fit sursauter le roublard. Au fond de la pièce, Lae'zel venait de trouver un levier contrôlant l'ouverture des prisons. Revan leva des yeux écarquillés vers sa pupille et pendant une seconde, celle-ci hésita. À quoi ressemblait-elle après toutes ces semaines ? Était-elle si différente pour que son mentor ait l'air aussi surpris ? Elle vit son regard glisser de sa figure au violon dans son dos. Alors, il sut qu'elle était réelle.

- C'était idiot de venir, chuchota-t-il. Complètement suicidaire, et inconsidéré.

- J'ai appris des meilleurs, répondit la jeune femme.

Elle se jeta dans ses bras. La main de Revan sur sa nuque, son odeur de cuir, son étreinte embarrassée… Tout cela lui donnait l'impression d'être vraiment rentrée à la maison, pour la première fois depuis leur arrivée en ville. La musicienne retint un sanglot.

- T'es plus costaude, mésange, souffla le voleur. T'as dû faire un sacré voyage. A moins que tu aies simplement pris du poids ?

- Et toi, tu es moche à faire peur. C'est ta technique pour faire fuir les fidèles de l'Absolue ?

Il s'éloigna d'elle à regret, redevenant soudainement sérieux :

- Tu connais le culte ? demanda-t-il.

- Ils sont responsables de mon enlèvement. Neuf-Doigts et toi aviez raison, Revan. Ce qu'ils font, ce qu'ils prévoient de faire… C'est innommable. Ils doivent être stoppés à tout prix.

- Gortash ne nous laissera pas nous en aller. La patronne le soupçonne d'être affilié à ce bon vieux Baine. Si c'est vrai, il faut s'attendre à affronter l'avatar d'un dieu.

- Mes camarades et moi en avons déjà combattu un, riposta l'elfe noire. Nous sommes prêts à recommencer.

Le roublard la dévisagea avec une expression étrange, vite effacée par l'arrivée de Lae'zel :

- Tous les prisonniers sont en état de se déplacer, informa la githyanki. Nous devrions rejoindre les autres.

- Indique-leur la voie jusqu'au submersible, ordonna Nymuë. Qu'ils s'y cachent jusqu'à notre retour. Contacte Astarion et Ombrecoeur pour savoir s'ils ont trouvé la Fonderie.

La guerrière hocha la tête, et l'elfe noire invita son mentor à ouvrir la marche. Un sourire traversait son visage :

- Alors comme ça, tu donnes des ordres mésange ? Tu commandes une unité et sauves les miséreux ?

- Notre retour à Baldur's Gate n'a pas été une promenade de santé, si tu veux tout savoir. J'ai pris les rênes par défaut, mais chacun de mes compagnons aurait été capable d'en faire autant.

- Quitter la ville t'a fait du bien.

La musicienne ne répondit pas. Les échos de leur dernière conversation se jouaient en boucle dans sa mémoire.

- Tu te mêles aux autres maintenant, poursuivit tendrement Revan. Tu ne te caches plus du reste du monde… mais acceptes d'en faire partie. C'est une bonne chose.

Pendant une seconde, Nymuë fut tentée de mettre son cœur à nu. De lui partager ses craintes, ce qu'elle avait appris sur les Asenred, la menace de Lolth… Elle avait envie de se blottir contre son mentor et le laisser la rassurer, lui dire que tout irait bien. Mais elle n'était plus une enfant. D'aucun pourrait même dire qu'elle ne l'avait jamais vraiment été. Alors, à la place, elle rejoignit Lae'zel à l'avant de leur regroupement, et les fit cheminer jusqu'à l'échelle du sous-marin.

- Le passeur à l'intérieur a été ensorcelé, prévint Nymuë. Il ne vous dénoncera pas auprès de Gortash, soyez sans crainte. Restez à bord de l'engin jusqu'à notre retour. Mes compagnons et moi-même allons détruire la Fonderie, et neutraliser vos colliers.

- Je n'arrive pas à atteindre les consciences d'Ombrecoeur et Astarion, chuchota la githyanki.

L'elfe noire pivota vers elle, mais la guerrière anticipa sa prochaine question :

- Ils sont vivants, j'en suis certaine. Je sens leurs esprits. Seulement… leur environnement fait barrage à notre communication.

- Le cœur de la machinerie, comprit Nymuë. Ils ont dû la trouver.

- Vous allez mettre une éternité à les rejoindre, observa Revan.

La jeune femme lui adressa un regard noir, qui ne l'impressionna guère :

- Je sais où elle se trouve. J'y ai travaillé comme les autres, après tout. Vous trouverez plus rapidement vos amis si je vous guide, et on a pas une minute à perdre.

- Gortash et ses hommes nous attendent de pied ferme, objecta la musicienne. Dessine-nous un plan, et nous nous débrouillerons.

- Impertinente. Je t'ai tout appris, et maintenant tu veux me laisser au placard ? Ton ingratitude me choquera toujours, mésange. N'essaye même pas de négocier : je viens.

Nymuë tapa du pied, en proie à l'indécision. D'un côté, l'absence de réponse d'Astarion et Ombrecoeur signifiait sans doute que les hostilités avaient déjà dû démarrer. Il leur fallait rejoindre leurs compagnons le plus vite possible. De l'autre, elle n'aimait pas l'idée d'exposer Revan. Le voleur avait beau faire preuve de flegme, il haletait, et ses mains tremblaient. Son séjour en cellule l'avait profondément affaibli.

Il dû lire l'hésitation dans son regard, car il s'obligea aussitôt à se tenir droit, l'air sévère :

- Qu'est-ce je viens de dire, mésange ? N'essaye même pas de négocier. Allons-y.

Il se dirigea vers le couloir central, laissant les deux femmes le suivre. Le roublard s'avançait sans hésitation dans le labyrinthe métallique, s'immobilisant à chaque intersection avant de reprendre son chemin. Comme lors de leur premier trajet, aucun garde ne vint les accueillir. Au bout de plusieurs zigzags, ils arrivèrent au cœur d'un entrepôt où plusieurs plaques d'acier étaient suspendues à des chaînes. Divers outils étaient exposés sur des tables de travail, chacune déterminée à un poste précis.

- Là, on gravait l'emblème du seigneur Gortash sur le poitrail de l'armure, expliqua Revan. La semaine dernière, un des membres de la Guilde a tenté de dessiner un symbole disons… injurieux, à l'insu des gardes. Ils l'ont amené derrière cette porte, et je ne l'ai plus revu depuis.

Le voleur indiqua l'immense entrée à l'autre bout de la manufacture. Le parasite de Nymuë ronronnait si fort qu'elle peinait à se concentrer : l'origine des ondes psychiques venait de là. Le visage de Revan prit une expression sévère quand il rejoignit l'elfe noire :

- Mésange… la porte est ouverte. Elle a été déverrouillée.

- Sûrement l'œuvre d'Astarion. Tu l'apprécierais, je pense : vous partagez des talents similaires.

La jeune femme vit son mentor se figer, puis se tourner vers elle avec une expression dramatique :

- Nymuë, j'attendais que tu sois plus grande mais… il est temps que nous parlions des plaisirs charnels.

- Vous arrivez un poil trop tard, commenta tranquillement Lae'zel. Il n'y a rien qu'Astarion n'a pas déjà exploré.

- Taisez-vous, pour l'amour du ciel ! jura l'elfe noire.

Elle abandonna ses deux compagnons, le premier goguenard - bien que troublé par les propos de la githyanki -, et la seconde flegmatique. Observant la porte préalablement montrée par son mentor, la musicienne constata qu'elle était couverte de runes subtilement cachées au milieu de gravures. Un coup d'œil aux alentours lui confirma que les glyphes étaient liés à des appareils explosifs, juste derrière le battant. Là aussi, quelqu'un avait pris soin de désamorcer les pièges.

La pièce dans laquelle ils entrèrent était haute de plafond, mais peu large. Elle était recouverte d'étagères. Dessus se trouvaient… des cerveaux. Nymuë déglutit, suivie de Lae'zel ; même Revan avait perdu son rictus moqueur. La jeune femme avait beau savoir à quoi s'attendre, le spectacle restait impressionnant. Le nombre de jarres, sur ces murs… Des centaines, au bas mot. Des tonnes et des tonnes d'individus, apeurés, exploités et torturés.

Quand elle effleura un bocal, sa larve réagit vivement. Il y avait des parasites tout autour d'eux, pour chaque encéphale enfermé dans un flacon. En un battement de cils, Nymuë se retrouva debout au milieu de la Voie du Dracosire. Elle était immense, une Garde d'Acier servant fièrement Baldur's Gate, et faisait face à un groupe d'humains.

"Il a dit qu'il faisait partie du Poing Enflammé ! s'écria la femme la plus proche. Qu'on devait vider nos poches si on voulait entrer dans la cité. On ne savait pas qu'on allait se faire détrousser ! On a tout perdu, et mes enfants ont le ventre vide. Je vous en supplie, laissez-nous entrer !"

La musicienne serra les dents, alors que son bras amorçait un mouvement vers la hallebarde dans son dos. Luttant de toutes ses forces, elle poussa sur son ver illithid. Elle sentit la conscience à l'intérieur du cerveau résister, combattre son influence tandis qu'elle lui ordonnait de s'écarter devant la famille. Les rouages de la machine protestèrent, mais le corps d'emprunt finit par se déplacer. Du bout des doigts, la jeune femme fit signe aux réfugiés d'entrer dans la ville.

"Merci, saer, murmura l'inconnue. Venez les enfants, prenez vos sacs, vite !"

Nymuë fut brusquement expulsée du Garde d'Acier, de retour à l'intérieur de la Fonderie. Elle inspirait avec difficulté, son corps soudain bien léger après la masse écrasante de l'automate. Elle échangea un regard avec Lae'zel :

- C'est exactement ce que nous craignons, chuchota l'elfe noire. Chaque jarre, ici présente…

- … est un petit soldat de Gortash. Cet homme n'est qu'un pleutre, vil et méprisable !

- Vous me blessez, très chère. J'ai toujours eu à cœur le bien-être et le bonheur du peuple.

Les deux femmes se retournèrent. Surgis de la manufacture, Gortash et ses hommes les encerclaient. Des portails d'un bleu vif illuminaient les murs métalliques de l'entrepôt. Nymuë ne vit nulle trace d'Astarion ou d'Ombrecoeur.

- Je dois admettre que je suis impressionné. Ce n'est pas donné à tout le monde de découvrir mon submersible, et de se rendre jusqu'à mon Neuronateur. Toutefois, je crains que votre illustre aventure ne s'achève ici. Quel gâchis. Nous aurions pu régner sur ce monde, si vous aviez eu un tant soit peu d'ambition. À la place, je vais devoir transférer mes créations ailleurs, et l'océan sera votre tombe. Messieurs !

D'un signe de tête, l'archiduc ordonna à ses Banites de charger. Lae'zel plongea en avant, l'arme au clair ; son épée faucha les jambes d'un de leur assaillant, et son coude heurta le menton d'un second. Alors qu'un garde bondissait dans sa direction, une flèche vint le cueillir en pleine poitrine.

Nymuë releva la tête, extatique : leurs camarades étaient ici ! Surgissant des ténèbres, Ombrecoeur et Astarion s'attaquèrent aux hommes de main de Gortash, avant de faire front avec leurs camarades.

- Où étiez-vous ? glapit l'elfe noire.

- En train de vous chercher, figurez-vous, riposta le vampire. Nous avons trouvé le Neuronateur, et je pense savoir comment le détruire.

Il baissa sa voix d'un cran, les yeux dans ceux de sa compagne :

- La bombe runique, Nymuë. Vite.

La jeune femme jeta un œil au cylindre à sa ceinture, et le tendit au roublard. Il lui indiqua une immense machine dans leur dos, reliée aux étagères à l'aide de tuyaux. Chacun d'eux avait une allure organique, exactement comme dans la colonie illithide…

La musicienne comprit. Quand Astarion fonça vers le Neuronateur, bombe en main, elle rejoignit ses camarades au combat. Ombrecoeur invoqua un bouclier, tandis que Revan allait se mettre en lieu sûr. Nymuë fit tournoyer son poignard chaîné, dos à dos avec Lae'zel. Mais leur ennemi restait prudemment en retrait ; Gortash paraissait presque ignorer le tumulte autour de lui…

Cela s'expliqua lorsque le vampire atteignit le Neuronateur. Au moment où ses doigts effleurèrent la surface métallique, un poing gigantesque l'agrippa.

La Main Noire de Baine.

- Je crains que vous ne vous soyez fourvoyés, susurra l'archiduc.

Le cylindre glissa des doigts du roublard, tombant dans la poigne sombre du dieu de la Tyrannie. Gortash fit étinceler son gantelet doré, un mouvement succinct, mais assez puissant pour envoyer Astarion à l'autre bout de la pièce. Lorsqu'il serra sa prise, l'avatar de Baine fit de même…

Et la bombe runique se désintégra.

Nymuë regarda, bouche bée, leur unique espoir être réduit en poussière. Elle poussa un gémissement, alors même que la Main Noire se dirigeait à nouveau vers Astarion. Sans hésiter, elle s'interposa.

Le poing de Baine la cogna au milieu du ventre, créant une onde de douleur là où elle avait été blessée par Yurgir, quelques semaines plus tôt. La jeune femme fut projetée contre l'étagère à cerveaux dans une explosion de verre.

- Nymuë ! hurla Revan.

Plusieurs visions explosèrent sous ses paupières alors qu'elle frôlait les cervelles dégoulinantes. Un voleur implorant pitié tandis qu'une jambe d'acier se soulevait au-dessus de son crâne. Un groupe d'enfants en fuite dans des ruelles, poursuivis par une escouade de Poings Enflammés. Un couple enlacé attendant devant les cordes de la potence.

Ça ne pouvait s'achever ici. Elle refusait que cela s'achève ici. Ils étaient allés trop loin, avaient survécu à trop de choses pour échouer si près du but. Ignorant les morceaux de verre lui tailladant les bras, la musicienne se mit à ramper en direction du Neuronateur.

"Laisse tomber, mésange.", chuchota une voix dans son esprit.

La jeune femme se figea. Son regard se tourna vers Revan, et ses yeux marrons lui révélèrent ce qu'elle avait été incapable de comprendre lorsqu'elle l'avait trouvé dans sa cellule.

Le voleur était infecté. Affranchi de l'influence de l'Absolue, grâce au prisme astral.

"Tous les détenus n'ont pas eu le droit à ce traitement de faveur, murmura-t-il amèrement. Seulement ceux que Gortash souhaitait particulièrement punir. Je devais être amené dans cette pièce demain, mésange. Pour qu'ils me découpent le crâne, et mettent mon cerveau dans une jarre. Mais l'insertion de la larve s'est mal passée."

La musicienne secoua la tête, abasourdie. Les lèvres de Revan ne formaient aucun mot, pourtant elle l'entendait aussi distinctement que s'il s'était tenu à ses côtés.

"Non, souffla-t-elle. Tu seras soigné. Quand nous aurons éliminé Gortash et la dernière Élue de l'Absolue, nous vaincrons le culte…

- … La destruction du parasite ne pourra pas me sauver. Je t'ai déjà raconté comment sont mortes ma femme et ma fille ?"

Elle se sentait haleter, comme si une enclume lui pesait sur la poitrine.

"Elles étaient malades, répondit-elle doucement.

- Une démence fulgurante, qu'aucun médecin n'a jamais su soigner, approuva Revan. Une dégénérescence croissait dans leur cerveau, jusqu'à créer des crises."

Il s'interrompit un instant, sortant de sa cachette pour s'approcher discrètement du Neuronateur. Devant eux, Ombrecoeur, Astarion et Lae'zel continuaient à repousser les Banites, ainsi que la Main Noire.

"Des années après leur mort, j'ai compris l'origine de leur mal, continua le voleur. D'autres individus dans le voisinage avaient péri dans des circonstances similaires. Il s'avère que le responsable était un autel dédié à Talona, déesse de la putréfaction. Il fut retrouvé dans les égouts de notre quartier. Qui l'avait mis là, pour quelle raison… Je ne l'ai jamais su. Mais Talona avait suffisamment fait son œuvre pour infecter toutes les bâtisses environnantes."

Il sourit d'un air désolé en regardant Nymuë, comme un homme se remémorant une mauvaise plaisanterie.

"Certains sont décédés en quelques jours, comme ma Mireille et ma Sissy. D'autres, plus rares, n'ont pas été assez exposés pour avoir des séquelles. Et enfin, les derniers durent accepter de vivre en sursis, l'esprit endommagé, sans savoir quand la folie les prendrait à leur tour.

- Tu étais malade, murmura Nymuë. Toutes ces années…

- Neuf-Doigts était persuadée que l'on pourrait trouver un remède. Je dois admettre que moi aussi, j'y ai cru un moment. Mais mon cerveau est fichu, mésange. Même une larve illithide refuse d'y entrer."

L'elfe noire secoua la tête. Alors qu'elle se dirigeait vers Revan, le poing noir de Baine s'envola dans sa direction. Le sourire de Gortash était victorieux, éclairé par la gemme scintillante au bout de son bras.

Il n'aperçut pas Astarion bondir dans son dos ; il ne sentit que sa dague lui trancher la main d'un coup sec.

Gantelet et pierre infernale tombèrent au sol. Le hurlement de l'archiduc fut déchirant, le cri d'un tyran redevenu mortel… d'une Main noire devenue moignon. Nymuë hésita, quand les Banites pivotèrent vers le vampire. Elle était immobilisée entre l'homme l'ayant élevée, et celui qu'elle avait choisi d'aimer. Revan sourit :

"Tu te rappelles mésange ? Tu n'es pas ma fille. Mais tu avais raison."

Les yeux de l'elfe noire s'écarquillèrent en attendant le son aigu d'un mécanisme. Près du Neuronateur, Revan venait d'enlever son collier de sécurité.

"Ça n'aurait pas été une si mauvaise chose.", termina-t-il.

Il explosa.


Notes de fin :

Ne me détestez pas.