Bonjour à toutes et à tous,

Merci à Chlio pour son commentaire et merci aux lecteurs anonymes.

La relecture/correction de cette histoire est maintenant finalisée jusqu'au chapitre 15, autrement dit tout le premier Acte.

Probablement un de mes chapitres préférés pour cette semaine. J'ai hâte de savoir ce que vous en pensez.

Réponse aux reviews :

Chlio : Astarion a planté ses crocs là où ça faisait mal ! Il me semble que même s'il est régulièrement "calmé" lors de l'aventure, il se comporte de manière ombrageuse si tu te mets entre lui et ses objectifs. Peu importe ton attitude en vérité, car c'est la peur qui le domine. Et c'est la peur qui l'attend dans ce chapitre.

Je vous souhaite une excellente lecture.


Chapitre 41 :

Précipice

"Ça ira mieux au lever du soleil."

Pendant longtemps, ce mantra avait aidé Astarion à affronter son quotidien. Quand Cazador ou ses sbires le battaient jusqu'à lui arracher la peau. Quand son seigneur et maître riait en gravant des runes au creux de son dos. Quand il passait une énième nuit de débauche, à s'oublier lui-même aux côtés d'inconnus.

L'aube avait marqué, à chaque fois, la cessation temporaire de ses tourments. Cazador et ses hommes se terraient dès ses premiers rayons, et ses conquêtes survivaient rarement à leur nuit partagée.

"Ça ira mieux au lever du soleil."

Oui, le point du jour constituait un répit dans sa longue vie de péchés et de misères, quand bien même il n'était pas autorisé à déambuler dans sa lumière. Son arrivée était inéluctable ; les siècles passaient, les grands de ce monde naissaient et mouraient, mais malgré tout, il demeurait. Même un seigneur vampire ne pouvait altérer l'immuable.

Aujourd'hui, les certitudes d'Astarion s'effondraient. L'aurore ne serait pas un obstacle pour les disciples de l'Absolue, un mal bien plus grand que Cazador, s'il en était. Quant à son maître, le Rite d'Ascension Profane le libérerait des entraves de l'obscurité. Il n'y aurait plus aucune heure, plus aucune seconde pour être à l'abri de sa cruauté.

"Mais il y a une vérité pire que tout cela.", songea le roublard en contemplant les premières lueurs de l'aube. Le soleil était en train de se lever, et ils n'avaient toujours pas retrouvé Nymuë.

La clé abandonnée par Orin menait à une adresse : une boutique de pierres tombales, nommée Chantecreux. À la suite de l'enlèvement de l'elfe noire, Astarion avait voulu s'y rendre sur le champ. Seule l'opiniâtreté de ses camarades l'avait arrêté :

- Orin veut nous mener tout droit dans un piège, avait objecté Ombrecoeur. Il nous faut agir avec prudence. Contacter Neuf-Doigts, peut-être, ou nos alliés… Établir une stratégie !

La vision du vampire s'était teintée de rouge. Nymuë était entre les mains d'une secte malfaisante, et la prêtresse voulait réfléchir à un plan ? Elle était seule, pieds et poings liés…

Le vase le plus proche avait fait l'objet de sa colère.

- Il faut y aller MAINTENANT ! avait-il rugi.

Les deux femmes n'avaient pas été le moins du monde impressionnées. "Ne comprenaient-elles donc rien ?". Ils n'avaient pas le temps d'organiser un sauvetage ! D'ici quelques heures, Orin se lasserait de ses petits jeux et éviscèrerait sa victime de la plus affreuse des façons. Et alors, qu'importait que Cazador vienne le chercher en personne pour achever son rituel, ou que le cerveau vénérable se libère ?

Plus que jamais, le pouvoir accordé par le Rite de l'Ascension lui paraissait attrayant. Une telle catastrophe n'aurait pu se produire s'il avait disposé de cette puissance. Orin et ses assassins n'auraient été qu'une nuée d'insectes venant se briser à son contact. Devait-il se précipiter au palais Szarr dès maintenant ? D'après ses frères et sœurs, la cérémonie était prévue pour le lendemain…

Il y a de ça quelques heures à peine, il aurait accueilli avec joie l'occasion de prendre sa revanche sur Cazador. Les informations fournies par Aurélia et Léon étaient précisément ce qui lui manquait pour établir un plan d'attaque. Puis, il y avait eu cet échange houleux avec Nymuë…

- Vous faites fausse route, Astarion, avait déclaré Lae'zel.

Le roublard s'était tourné vers ses camarades, groggy. Il était toujours entouré de débris de vase.

- Votre culpabilité ne va pas disparaître, sous prétexte que vous faites l'erreur de sous-estimer nos ennemis.

- Vous n'êtes pas le seul à vous soucier de Nymuë, avait ajouté la prêtresse.

"Culpabilité ?". Il avait pourtant fui à toutes jambes la lente contagion provoquée par les remords et la honte, et ce d'aussi longtemps qu'il s'en souvenait. Ils hantaient ses jours, tourmentaient ses nuits ; avaient nourri son dégoût et sa haine. Comme une bactérie, son aversion de lui-même avait rongé ses os jusqu'à la moelle, ne lui laissant à termes rien d'autre que ses peurs. Il avait eu tout le loisir de s'y confronter, il y a un siècle, quand Cazador avait sanctionné sa toute première tentative d'insurrection. Sa faute avait été de vouloir épargner une de ses victimes… précisément par culpabilité. Sa récompense fut d'être enfermé entre quatre planches pendant un an, enterré vivant, avec la solitude comme unique compagnie. À la suite de cela, de tels sentiments ne s'étaient plus jamais manifestés.

Alors pourquoi était-il maintenant saisi par les regrets ?

- Récapitulons, reprit Ombrecoeur. Nous savons qu'Orin aime jouer : elle veut un combat digne de ce nom, afin de faire couler le sang au nom de Bhaal. Tant que nous ne nous sommes pas pliés à son caprice, il y a peu de chance qu'elle s'en prenne à Nymuë.

- Faire appel à nos alliés est périlleux, poursuivit Lae'zel. S'il y a des changelins dans ses rangs, nous ne pouvons assurer l'intégrité de quiconque nous rejoindra. Nous devons nous limiter à nous-mêmes, et mettre en place un code de reconnaissance afin de nous préserver des métamorphes.

La prêtresse acquiesça vigoureusement, regroupant déjà leur arsenal de combat. Elle constata que les pierres infernales de Ketheric et Gortash étaient toujours présentes dans leur poche de cuir ; Orin n'avait même pas cherché à s'en emparer.

- Voilà qui valide votre théorie, Ombrecoeur, siffla la githyanki. L'inconstance de l'Élue de Bhaal lui fait perdre tout sens de la stratégie. Toutefois, cela la rend aussi imprévisible… Astarion, ce sera à vous d'ouvrir la marche.

Le roublard sursauta, soudainement sorti de sa torpeur :

- Comment ? s'exclama-t-il.

- Nous avons besoin de vous pour désamorcer les pièges, continua la guerrière, et Orin s'attend à ce que vous preniez la tête de cette expédition.

Loin de clarifier la situation, cette explication le perdit davantage. Lae'zel émit un reniflement dédaigneux :

- J'ignore combien de temps Orin a revêtu la peau de Yenna, mais je suppose qu'elle nous a observés avant de passer à l'action. En fait, je pense même que l'enfant n'a jamais quitté Aigreterre vivante.

Ombrecoeur cessa de préparer leurs affaires, le visage inondé de tristesse.

- Elle a eu tout le loisir d'examiner nos forces, nos faiblesses… nos liens. C'est vous qu'elle a provoqué avant de s'enfuir, Astarion. L'Élue de Bhaal a beau être fourbe, elle sait que connaître sa cible est une arme au même titre qu'un poignard. Elle veut nous tester, nous faire sortir de nos gonds… en utilisant votre affection pour Nymuë contre vous.

Voilà précisément ce qu'il avait toujours cherché à éviter, à la suite de son châtiment. L'amour était une prison tout aussi dorée et séduisante que le palais Szarr. Il vous rendait aveugle, dépendant ; la confiance était un outil. Il avait observé les risques qu'entraînait ce type d'attachement chez ses frères et sœurs. Par amour pour sa fille, Léon avait pris sa place et laissé Cazador le transformer en rejeton. Afin d'obtenir le titre de favori auprès du maître, certaines amitiés s'étaient transformées en rivalité. Tout sentiment, quel qu'il soit, devenait un moyen de pression.

Et pourtant, quelque chose s'était forgé entre l'elfe noire et lui. Quand ses jeux de séduction avaient causé sa perte. Quand, au bout de deux siècles, il avait réalisé qu'il comptait pour quelqu'un.

"Qu'elle soit maudite !" jura Astarion. Où était donc Nymuë il y a vingt ans, deux cents ans ? Que faisait-elle quand il n'était qu'un de ces rejetons maltraités, qu'aujourd'hui elle était si prompte à sauver ? Comment osait-elle l'avoir trouvé si tardivement, après ce qu'il était devenu.

Ne saisissait-elle pas ? Ce rituel était son unique moyen d'avoir quelque chose de décent à lui offrir ! Avec ce pouvoir, il pourrait tout lui accorder. L'immortalité, des serviteurs, une demeure digne d'une reine ! Jamais plus ils ne craindraient qui que ce soit. Mais non ; Nymuë ne voyait que les sacrifices que le Rite imposait, sans en considérer les avantages. Elle ne comprenait pas que son âme avait déjà disparu depuis longtemps. Elle était un cercueil dans lequel de nombreuses choses avaient fini par être enterrées : l'innocence, la foi, l'amour. Ses précédentes conquêtes, tout comme son maître, avaient violé tout ce qu'il était, et il n'avait plus rien de pur à présenter. L'Ascension était sa chance de tout recommencer à zéro.

La décision la plus sage, la plus sûre, était de partir sur le champ affronter Cazador. Rameuter ses frères et sœurs, ainsi que ses compagnes d'infortunes s'il pouvait les convaincre de rallier sa cause. Peut-être même parviendrait-il à persuader certains de leurs nouveaux alliés. Nymuë avait choisi son camp à la suite de leur dernière conversation, après tout.

Oui, c'était sans aucun doute la chose la plus intelligente à faire. Aussi, Astarion s'était-il maudit en prenant la tête des opérations vers la boutique de Chantecreux.

Ils avaient atteint l'échoppe au lever du soleil, mais l'heure matinale à elle-seule n'aurait su expliquer la décrépitude des lieux. Des planches recouvraient les fenêtres ; les murs gris, ainsi que la toiture à demi-effondrée, témoignaient que le commerce n'avait pas été actif depuis longtemps. Ce n'étaient pourtant pas les morts qui manquaient, à Baldur's Gate.

Sans surprise, la clé laissée par Orin leur permit d'accéder au bâtiment. Astarion ne put s'empêcher de penser que c'était de très mauvais goût, pour un groupe d'assassins, que de cacher leur repère derrière un service funèbre. Beaucoup trop cliché selon lui. Hormis un bureau d'accueil, l'endroit était relativement nu ; une penderie garnie de manteaux, quelques tableaux, et un vieux registre poussiéreux. Voilà tout ce qui composait la pièce.

- Il doit y avoir autre chose, insista Ombrecoeur. Orin ne nous aurait pas fait venir ici, autrement.

"L'incarnation même de l'évidence.", songea Astarion. Il ne partagea pas cette pensée à voix haute toutefois ; il ne tenait guère à pousser sa chance. Ses camarades faisaient preuve d'une certaine froideur à son égard. Aussi désagréable cela soit-il, le vampire considérait peut-être mériter ces reproches.

Ses doigts agiles frôlaient chaque objet, chaque texture légèrement bombée sur le mur. Bientôt, il trouva ce qu'il cherchait.

- Ici, indiqua-t-il. À l'intérieur de l'armoire.

Les cultistes avaient opté pour un bon vieux double-fond, un classique des passages clandestins. Toujours aussi plaisant malgré des années existences ; un peu comme le vin, finalement.

Les escaliers disparaissaient dans les profondeurs du bâtiment. Dans d'autres circonstances, Astarion aurait lancé une remarque spirituelle quant à cette énième excursion sous terre. Il allait finir par croire que cela faisait partie du cahier des charges de tout bon "méchant". Même Cazador avait sa chapelle souterraine, maintenant ! Mais alors qu'il plongeait dans les ténèbres, le roublard n'eut guère le cœur à la plaisanterie. Là, dans le ventre du monstre, Nymuë était en danger.

Ils marchèrent longtemps. Quelques pièges parsemaient le chemin, mais rien ne faisant le poids face à ses outils. Ils n'entendaient aucun bruit, et ne décelaient aucune présence. Astarion savait que ses camarades l'avaient compris, elles aussi : ils fonçaient tout droit dans un guet-apens.

Leurs yeux finirent par discerner la lueur tremblotante d'une torche. Une lourde porte de fer se dressait entre eux et l'antre des Bhaalistes. Astarion ignorait ce à quoi il s'attendait. D'aucun aurait imaginé un repère de meurtriers comme une boucherie crasseuse, remplie d'entrailles et de cadavres sanguinolents.

À la place, ils tombèrent sur une salle du trône.

Quatre sièges surplombaient un autel de pierre ; un, immense et luxueux, placé légèrement au-dessus des trois autres, plus sobres. Une gravure sur le mur central représentait un crâne souriant, aux yeux cramoisis. Le symbole de Bhaal ; le cinquième et dernier membre de ce tribunal.

Un jugement venait d'être donné, semblait-il. Si le plus grand des trônes était vide, ce n'était pas le cas des trois autres ; leurs occupants avaient la gorge tranchée, la tête penchée dans un angle peu naturel. Autant pour sa première impression, songea Astarion. La subtilité n'était définitivement pas le fort d'Orin.

Ce n'est que lorsque les aventuriers s'avancèrent qu'ils aperçurent le dernier élément de ce charmant tableau. Caché par l'autel sacrificiel, un grand bassin avait été taillé à même le sol, aux pieds des sièges. Il était rempli d'une eau rouge et opaque ; le vampire ne put s'empêcher de trouver son parfum entêtant. Un changelin était enchaîné au milieu des fluides carmins, les mains jointes en prières.

Il ouvrit les yeux à leur arrivée.

"Le Tribunal n'est plus, et la maison de Bhaal est fermée.

Un Jugement doit être rendu, seul le prix du sang est accepté."

"Merveilleux.", persifla Astarion. Les assassins s'exprimaient en rimes. La petite mise en scène d'Orin était claire, si ce n'était élégante : pour rejoindre son Élue, les aventuriers devaient offrir un sacrifice à Bhaal. Elle avait même eu l'amabilité de leur fournir une victime. "Qu'à cela ne tienne, se décida le roublard en dégainant sa dague. Ce changelin ne sera pas le seul à mourir aujourd'hui.".

- Attendez, Astarion ! le retint Ombrecoeur. Vous jouez le jeu d'Orin en agissant ainsi.

- Parce que vous pensez pouvoir en dicter les règles ? provoqua-t-il.

Un bruit de succion retentit dans son dos. Se retournant, le vampire eut la surprise de tomber nez-à-nez avec une copie conforme de la prêtresse. Elle observait leur groupe avec un rictus amusé.

- Trois coups, et Bhaal sera satisfait, annonça la doublure. Tranche la gorge, transperce le ventre, poignarde le cœur.

Astarion pivota vers sa camarade. Ombrecoeur contemplait sa jumelle avec répulsion :

- Au moins dans le temple de Shar, ma réplique avait pour but de me mettre à l'épreuve… Là, il s'agit juste d'une perversité supplémentaire.

- Il n'y a pas d'issues, remarqua Lae'zel. Aucune porte qu'Astarion saurait ouvrir. Le chemin vers le cœur du temple restera fermé tant que la Bhaalspawn ne se sera pas amusée avec nous.

- Ainsi soit-il, abdiqua la demi-elfe. Faites ce que vous avez à faire, Astarion.

Le roublard s'avança vers le changelin. La répugnance marquait ses traits, mais sa main ne trembla pas lorsque le tranchant de sa lame effleura la gorge d'Ombrecoeur. Un sourire rouge vint se dessiner au creux de son cou.

- Ah, soupira-t-elle. Tranche la gorge. Merveilleux.

Elle tordit sa tête sur le côté, sans le quitter des yeux ; son corps fut secoué de soubresauts. Sa peau devint jaunâtre, ses oreilles s'allongèrent, et ses cheveux prirent une teinte rousse… La créature était maintenant un portrait vivant de Lae'zel.

- Transperce le ventre, invita-t-elle.

La vraie githyanki émit un sifflement. Sans doute Orin devait-elle trouver amusant de les voir mettre en scène leur propre mort. Pour sa part, la guerrière estimait ce petit jeu tout simplement abject.

- Allez-y, ordonna-t-elle à son camarade hésitant. Nous n'avons pas de temps à perdre avec ces pitreries.

Ravalant la nausée qui lui montait à la gorge, Astarion planta sa dague dans l'abdomen de la créature. Le changelin rit aux éclats avant de se transformer, et la curiosité saisit le vampire : allait-il s'affronter lui-même ? Avoir enfin une idée de sa propre image, avant de s'ôter la vie…

Il examina la façon dont la chevelure passa du roux sombre au blanc éclatant. Des yeux gris le contemplèrent avec tendresse. Une main, bleue pâle, lui caressa la joue.

Il n'avait pas affaire à son propre visage… mais à celui de Nymuë.

- Poignarde le cœur, chuchota-t-elle.

C'était elle ; c'était sa voix, ses expressions ! Il reconnaissait la douceur de son regard, la timidité de son sourire. Pourquoi ne réalisait-il que maintenant qu'il en avait mémorisé le moindre détail ? Chacune de ses mimiques, chaque ligne… il ne s'était même pas rendu compte du temps qu'il avait passé à la dévisager. Et la dernière fois qu'il l'avait fait, il lui avait bel et bien poignardé le cœur.

- Ce n'est pas la vraie, Astarion, souffla la prêtresse.

Son murmure était tremblant.

- Vraiment ? chuchota la musicienne.

Elle s'approcha de lui, posant son front contre le sien.

- Je ne vous en veux pas, vous savez, pour ce que vous avez dit plus tôt. Vous aviez raison.

Astarion sentait sa poitrine se soulever à un rythme effréné. La lame de son poignard menaçait la poitrine de la jeune femme, sans porter le coup fatal.

- Je laisse mes êtres chers mourir, car je suis terrifiée à l'idée de vivre à leurs côtés. Parce que je redoutais de fuir le cirque, j'ai mis Elyon en danger. Et par crainte de quitter Baldur's Gate, j'ai poussé Revan dans ses retranchements. J'ai peur, si peur de ne pas être acceptée que je sabote toutes mes chances. Je m'autodétruis, et mon entourage avec moi, plutôt que d'admettre avoir formé une attache.

Ses doigts remontèrent le long de ses bras :

- Jusqu'à vous. Vous, qui n'étiez pas prévu. Pas voulu, non plus. Me voilà au bord du précipice, encore plus effrayée qu'auparavant… car vous m'avez donné envie d'essayer.

C'était impossible. Ces paroles, ces confessions… le changelin ne pouvait les avoir inventées. Leurs mains se joignirent, tandis qu'elle l'aidait à placer son couteau :

- Quand vous parlez du Rite de l'Ascension, vous êtes terrifiés, vous aussi. Vous sabotez également vos chances, sans même vous en rendre compte. Mais je crois… Je crois qu'à nous deux, nous pouvons vaincre ces peurs. Vivre et être libre… pour de vrai.

- Je viens vous chercher, promit-il. Je vous le jure.

Elle sourit en accompagnant le mouvement de sa dague. Ses yeux se fermèrent, et ses traits redevinrent ceux du changelin. Quand la créature s'enfonça dans les eaux rouges, le mur gravé du symbole de Bhaal s'affaissa. Un tonnerre d'applaudissements les accueillit.

Les assassins étaient une cinquantaine. Soigneusement répartis sur des gradins, ils acclamèrent les aventuriers à grands cris, saluant ce sacrifice si bien offert. Les mains d'Astarion tremblaient autour de son poignard. Il voulait se précipiter sur les Bhaalistes, et les déchiqueter un à un. Il voulait entrouvrir les lèvres et leur arracher la gorge à coup de crocs. Utiliser ses ongles comme des griffes, de part et d'autre de leur visage…

Soudain, ses yeux tombèrent sur la véritable responsable. Celle ayant pris plaisir à mettre en scène cette comédie, pour mieux les perturber avant leur affrontement.

Orin la Rouge. Bien visible en contrebas des gradins, assise sous une effigie gigantesque de son meurtrier de père… L'Élue de Bhaal serrait le corps de Nymuë dans ses bras.

- Chut, chut, murmura-t-elle tendrement. Vous voyez ? Ils arrivent…

Elle caressait les cheveux de l'elfe avec douceur, presque comme une mère berçant son nouveau-né. Seul le reflet de sa dague brisait ce portrait.

- Vous avez vu comme je me suis montrée patiente ? Comme j'ai été sage ? Oh, c'était un tel délice que de plonger dans son esprit, de voir votre dilemme ! Et ce sang, ce sang, ce sang ! Vous auriez dû frapper plus fort, fléau de Myrkul et de Baine. Remplir le bassin, le faire déborder, graver votre peine dans votre chair avec vos propres ongles !

Elle fut secouée d'un rire désincarné, avant de se rapprocher subitement de sa victime :

- Mais pensiez-vous réellement pouvoir sauver qui que ce soit ? Seules les lames offrent le salut.

- Tout ce que vous lui faites, je vous le ferai subir au centuple, rugit Astarion.

- Oh, belles promesses, douces promesses ! soupira-t-elle. Vous ne mentez pas, petit agneau. C'est en effet votre mort qui repeindra ces murs d'écarlates.

Elle huma l'air, les traits tordus par la déception.

- Votre meurtre aurait dû être exquis. Digne de l'aube sanglante de Bhaal ! Mais vous gâchez mon plaisir, et maintenant, il ne vaut plus rien.

Un murmure s'éleva des gradins. Les mains en prière, les cultistes s'étaient mis à psalmodier. Astarion resserra sa prise sur sa dague, Ombrecoeur et Lae'zel dégainèrent masse et épée. La dernière Élue s'avança vers les pupilles rouges du dieu du Meurtre, les bras écartés :

- Venez à moi, Père ! hurla-t-elle. Faites de ma chair ce que requiert votre plan impie.

Des runes pourpres apparurent sur le sol, semblables à des gouttes de sang formant un cercle parfait. Les joyaux, dans les orbites de Bhaal, luirent de mille feux. Astarion craignit le pire. Il se rappelait la forme monstrueuse qu'avait prise Ketheric, sous les tours de Hautelune… Le Père de l'Effroi leur envoyait un avatar à son image, à son tour.

Deux énormes griffes déchirèrent le dos de l'assassin, de l'intérieur. La créature se fraya un chemin à l'air libre, à travers les os, les viscères et les tripes. Sa peau était rugueuse, incrustée de pics tranchants. Une seconde paire de bras sortis de la carcasse, puis deux jambes, une queue et un buste. Enfin, savourant le goût de son propre sang, le museau d'Orin se détacha de sa prison de chair. Sa mâchoire n'était qu'une rangée de dents. "Le Massacreur.", reconnut le vampire ; il en avait entendu parler, lorsque les rejetons de Bhaal avaient mis à mal la cité il y a un siècle… Mais jamais il n'aurait cru voir la chose de ses propres yeux. La forme divine du Seigneur du Meurtre, octroyée à ses plus grands fidèles… La mort personnifiée, imprégnée de son essence, et créée pour le carnage.

- Derrière moi ! rugit Ombrecoeur.

La prêtresse invoqua une gigantesque figure argentée, similaire à un chevalier portant épée et bouclier. L'Esprit Gardien se jeta sur le Massacreur, au moment même où celui-ci chargeait. Ses quatre bras griffèrent le paladin d'argent, mais il résista. Lae'zel bondit sur le côté, profitant de cette distraction pour frapper la créature à revers. Un coup parfait, tailladant le ventre du monstre, là où la peau était le plus tendre.

Ce fut à peine si Orin réagit. D'un ample mouvement de queue, elle projeta la githyanki à l'autre bout du temple, à deux pas du précipice précédent la statue de Bhaal. Ses iris rouges étincelaient toujours, témoins du combat.

Astarion zigzagua, évitant les griffes et les crocs. Il attrapa Nymuë, laissée à quelques pas du Massacreur, et la traîna derrière l'autel sacrificiel. Sa peau était pâle, et ses battements de cœur imprécis.

En vie. Affaiblie, et diminuée par l'invasion pernicieuse d'Orin dans son esprit, mais en vie. Le roublard caressa le visage de sa conjointe, et ce faisant, ses yeux glissèrent vers les gradins. Les Bhaalistes psalmodiaient encore, et de leur litanie s'élevait un bourdonnement sourd. Astarion observa les dents du Massacreur manquer la nuque de Lae'zel de quelques centimètres ; la guerrière lui avait pourtant planté sa dague dans toute la largeur de la cuisse.

"Les prières le rendent invulnérable.", comprit-il. Orin voulait un duel, certes, mais uniquement selon ses règles et ses avantages. Il était temps de changer la donne…

L'Esprit Gardien d'Ombrecoeur continuait d'harasser le monstre, l'attaquant de front, tandis que la githyanki et la prêtresse frappaient ses angles morts. Le Massacreur concentrait ses assauts sur les aventurières plutôt que sur le paladin d'argent, et la demi-elfe ne dû sa survie qu'au bouclier de son invocation, brandit à la dernière seconde.

Astarion sortit de derrière l'autel. Sans un regard pour le champ de bataille, il bondit souplement par-dessus le gouffre, et se raccrocha à la pierre rugueuse de l'autre côté. Il essaya de ne pas songer à quel point il était vulnérable, dans cette position, sans la possibilité d'assurer ses arrières. Il se mit à grimper.

Il sentit Orin arriver avant même de l'entendre. Plantant sa dague dans la roche, il se laissa glisser sur le côté au moment où une queue hérissée de pics pourfendait la gravure. Il battit du bras, tâchant désespérément de s'accrocher au mur ; son couteau commençait déjà à s'affaisser sous son poids. Finalement, ses doigts saisirent une nouvelle prise, et il s'élança à nouveau en direction de la statue de Bhaal. Le crâne aux yeux rouges paraissait presque rire de son initiative.

Le Massacreur rugit, prêt à s'élancer une seconde fois ; mais un coup de l'Esprit Gardien interrompit son mouvement, alors même qu'Ombrecoeur générait une bulle de Silence sur les spectateurs. Les incantations s'interrompirent tout à coup. L'épée du paladin trancha la chair de l'Élue de Bhaal, laissant un stigmate cramoisi au niveau de sa poitrine.

Le grognement d'Orin était rempli de haine. Elle se jeta sur la prêtresse, concentrée à maintenir deux sortilèges en même temps. Lae'zel s'interposa, et à la place de la demi-elfe, ce fut le pommeau de son épée que son adversaire goûta. Quand le monstre recula, sa queue s'enroula autour du bras armé de l'Esprit Gardien ; deux de ses bras vinrent réduire en miettes ce qui restait de son bouclier.

Alors que des crocs jaunâtres se refermaient sur sa nuque, le paladin d'argent disparut.

- Orin ! hurla Astarion.

La fille du Fléau se retourna. Le roublard était suspendu à l'effigie de Bhaal, au niveau de ses iris incandescents.

- Ton meurtre sera exquis, persifla-t-il.

Sa dague brisa le rubis dans l'œil droit du squelette. Des cris retentirent du côté des gradins, alors que le sort de Silence se levait. Les cultistes couraient désormais, paniqués face à l'image saccagée de leur Seigneur. À travers le rugissement du Massacreur, les compagnons reconnurent le timbre aïgue et furieux d'Orin.

"Maintenant !" pensa Astarion. Sa lame perça le deuxième joyau, et l'assassin le chargea sans réfléchir. Lae'zel planta son épée dans sa queue, l'immobilisant temporairement. Le vampire saisit sa chance ; il bondit du haut de son perchoir, atterrit sur les épaules de la créature, et lui trancha la gorge.

Le Massacreur émit un râle sourd ; une odeur métallique emplit l'air tandis que sa forme diminuait, fondait en une marée de sang. La githyanki et la prêtresse rattrapèrent leur compagnon à la dernière minute. Bientôt, seul demeura le cadavre exsangue d'Orin. Un squelette écarlate, affichant un dernier et immense sourire.

Lae'zel pivota vers les cultistes, mais les gradins s'étaient déjà vidés. Un duel avait été demandé, et un duel avait eu lieu : d'une macabre façon, Bhaal avait eu son offrande. Pinçant des lèvres, Ombrecoeur ramassa une dague rouge, près de la carcasse de l'ancienne Élue. La dernière pierre infernale avait été incrustée dans son pommeau.

- C'est fini, chuchota-t-elle. Nous les avons toutes !

- Ce sera fini quand nous aurons vaincu le cerveau vénérable, contredit Lae'zel.

Les aventurières suivirent le vampire des yeux, alors qu'il se précipitait derrière l'autel sacrificiel. La mort d'Orin aurait dû libérer sa victime de son sommeil, néanmoins celle-ci gardait les yeux fermés.

En réalité, son pouls était faible ; ses mains, gelées.

- Non, non ! souffla Astarion.

Ses camarades le rejoignirent au pas de course. Ombrecoeur effleura le front de la musicienne, mais sa magie ne fit aucun effet. La Bhaalspawn ne s'était pas contentée de l'endormir : à l'aide de son parasite, elle avait envahi son esprit, ravagé la moindre miette de son intimité afin d'extraire ses souvenirs et ses pensées. Voilà qui expliquait la clairvoyance du changelin, dans la salle du Tribunal ; la conscience de l'elfe noire avait été jetée aux oubliettes.

- Revenez-moi, supplia le roublard. Je vous en prie.

La prêtresse retint un sanglot. Sa main saisit le bras de Lae'zel, n'osant émettre ses craintes à voix haute. Peut-être étaient-ils arrivés trop tard.

Astarion serrait le visage de Nymuë entre ses mains, son front collé au sien. La douleur déformait ses traits ; ses lèvres étaient entrouvertes sur un cri de rage silencieux.

Ses dernières paroles avaient été de la traiter de lâche. Lui, dont même l'ombre était tremblante ! S'il n'avait pas eu si peur, peut-être aurait-il osé admettre ce qu'il avait toujours su.

Il ne voulait pas accomplir le Rite de l'Ascension. Pas vraiment ; il voulait la liberté que supposait ce pouvoir, sa protection. Il fantasmait sur l'idée de revenir vivant, après deux siècles d'errance. Mais le rituel aurait ajouté de nouveaux fantômes à ceux hantant déjà son existence. Comme celui qu'il étreignait.

Des doigts vinrent lui caresser la joue :

- Tout va bien, murmura une voix, toute proche. Tout ira bien.

Le vampire s'éloigna brusquement. Des yeux gris le dévisageaient avec affection. Le sourire de Nymuë, bien qu'épuisé, était inimitable ; le changelin ne lui avait pas rendu justice.

Astarion laissa échapper une exclamation, comme si on l'avait frappé, avant de serrer la musicienne contre lui. Ombrecoeur chuchota une prière de remerciements ; même Lae'zel perdit quelque peu de sa contenance.

- Je regrette, souffla-t-il à son oreille. Pardonnez-moi. Par pitié, ne me haïssez pas.

Il était pris de tremblements, blottis tel un enfant cherchant du réconfort. Il sentit la main familière de la honte lacérer son cœur : il était celui sollicitant son appui, alors même qu'elle avait manqué mourir par sa faute. L'angoisse et le dégoût lui crachaient de sombres injures dans les tréfonds de son esprit ; il était à genoux, sous le coup de leurs attaques, trop impur pour demander grâce.

Le regard de Nymuë rencontra le sien. Elle ouvrit la bouche pour parler, prête à déverser une sentence qui serait à jamais irrévocable.

- Je vous aime.


Notes de fin :

J'espère que vous avez apprécié ce remaniement du Tribunal du Meutre, ainsi que ce combat contre la dernière Élue.

Ça nous laisse encore un antagoniste avant le final, pas vrai ?

Je vous remercie pour votre lecture, et vous dit à la semaine prochaine !