Corrin. Corrin. Corrin.

Ce devait être un cauchemar. C'était juste un autre de ses cauchemars - ce n'était pas possible qu'au cours de la même journée il retrouve deux fantômes, réunis en une seule personne. Impossible. Ce devait être une coïncidence, une horrible coïncidence -

— Shura ? Ça va ? demanda Gretel avec solicitude.

Non ça va pas bordel de merde ! voulait-il lui hurler au visage. Il se passa une main dans ses cheveux en bataille, chassant les sueurs froides qui recouvraient son front.

— Corrin...

— Quoi ?

— Corrin, l'enfant de Garon, c'est bien un prince ? Pas vrai ? lui demanda-t-il en se mettant face à elle.

Gretel haussa un sourcil.

— J'ai pas tout suivi de la guerre des concubines, faut dire que c'est vraiment le cadet de mes soucis... Mais oui, je me souviens qu'y a eu des histoires il y a quelques années autour du genre de Corrin. Initialement, il avait été dit qu'elle avait donné naissance à un garçon... Mais ça fait un moment maintenant qu'il a été révélé que Corrin a toujours été une fille. Pourquoi ?

Non non non ! Ça ne pouvait pas - ! Elle ne pouvait pas être - ! Ce n'était PAS possible ! Cette révélation allait le rendre FOU !

— Attends, tu crois quand même pas que cette gamine était la princesse ? Des nana qui portent le nom d'un enfant royal, ça n'a rien de très -

— Je vais te le dire une fois gentiment : tais-toi. Je ne suis pas en état de discuter.

Bien que toujours agité par cette nouvelle, il s'adressa à Arnold tout en s'avançant vers lui.

— Toi. Si je te surprends en train de faire des discours publics ou je ne sais quoi, tu peux dire adieu à ta part.

— Les gens ont le droit de savoir ! siffla-t-il. Ce n'est pas parce que tu crois en rien qu'on doit laisser les autres dans l'ignorance !

Shura lui attrapa le col et le plaqua au mur de la maisonnée.

— Tu vas FERMER ta GUEULE ! Les "autres" comme tu dis, n'ont pas besoin qu'on leur fasse miroiter des croyances supposées ! Surtout qu'on ne sait PAS qui est cette fille, et ça ressemble bien plus à une malédiction qu'à l'incarnation d'un dieu !

Si les deux hommes continuaient de se fixer en chien de faience, les autres baissèrent les yeux en revoyant la scène se jouer dans leur tête. Shura avait peut-être raison, mais une partie en eux restait convaincu qu'il y avait quelque chose de plus. Quelque chose qui venait d'un autre monde, de puissant et dangereux, qu'on ne pouvait retrouver chez l'Homme.

Quelque chose dénuée d'humanité.

Arnold finit enfin par baisser les yeux. Mais il murmura tout de même :

— Pauvres ceux qui ne voient pas et qui ne croient pas... Si cela n'arrive pas maintenant, cela arrivera bientôt. Les signes sont là.

— Pfff ! souffla Shura en le relâchant avec brusquerie. Pauvres ceux qui espèrent surtout ! Vous devenez aveugle à votre propre bêtise.

Son interlocuteur plissa les yeux, furieux de ses propos, mais garda le silence. Bien qu'ils étaient à l'abri des regards dans cette petite ruelle sans issue, Gretel ne put s'empêcher de jeter un rapide coup d'œil aux fenêtres, inquiète que les cris de Shura interpellent des habitants ou des passants.

Elle connaissait Shura depuis de nombreuses années et pourtant, elle ne parvenait pas à expliquer son comportement. Si sa sympathie envers la donzelle s'expliquait parce qu'il fréquentait une femme maudite, le reste de ses propos lui paraissait complètement irrationnel. Qu'est-ce que ça pouvait faire que Arnold parle de cet incident ou non ? Des fanatiques comme lui, il y en avait à la pelle et des bien plus agités que lui par dessus le marché. Certes, il y en avait peut-être un peu plus ses dernières années, mais rien qui ne provoquerait une émeute. Elle pouffa le plus doucement possible à l'idée qu'une révolution puisse avoir lieu au nom d'une guerre sainte... Et pourquoi cette réaction par rapport à Corrin ? Bien franchement, le fait qu'elle ait menti sur son nom n'avait pas vraiment d'importance. Pour un peu, elle lui reconnaitrait que c'était intelligent de sa part.

Enfin, Shura retrouva un semblable de sang froid et leur annonça qu'il reviendrait vers eux quand il obtiendra la paie. Le peu d'entre eux se dispersèrent, cependant elle resta à ses côtés.

— Qu'est-ce que tu comptes faire ? l'interrogea-t-elle.

— Je dois aller voir Nyx.

— J'espère qu'elle aura préparé du thé ! sourit-elle en étirant ses bras. Je serai pas contre -

— Je ne veux pas que tu viennes.

Sa légèreté la quitta immédiatement.

— Pourquoi ?

— Ce ne sont pas tes affaires.

— Shura, qu'est-ce qui se passe ?

— Ce ne sont pas. Tes affaires.

Il accéléra le pas. Non sans irritation, Gretel lui courut après.

— Mais qu'est-ce qui te prends ?! Pourquoi tu te mets dans tout tes états pour si peu ? Qu'est-ce que ça peut faire que le rejeton du roi soit une fille ou un garçon -

— Je t'ai dit de me ficher la PAIX ! hurla Shura en faisant volte-face.

La femme aux cheveux bruns se figea sur place. Aussitôt, Shura eut un mouvement de regret, détourna la tête en fermant les yeux de demi.

— Je sais que tu t'inquiètes pour moi, mais il n'y a rien que tu puisses faire pour m'aider. Ça ne regarde que moi -

— Et Nyx ?

Shura eut un mouvement d'épaule vers l'arrière pour se redresser.

— Nyx et moi avons des choses en commun que tu ne pourrais pas comprendre.

Bien que le ton qu'il prenait était loin d'être méprisant, elle ne put s'empêcher de souffler du nez d'indignation.

— Tu veux juste garder tes distances. Après tout ce temps...

Elle chercha à masquer son dépit, en vain, alors elle attrapa le bord de son chapeau pour masquer l'expression de son visage.

— Je pensais qu'on était devenus proches, toi et moi.

À défaut de le voir, elle l'entendit soupirer avec tristesse.

— Les gens comme nous n'ont pas le luxe de se nouer d'amitié.

— Tu te trompes ! s'insurgea-t-elle. Pour moi -

Mais il avait déjà disparu.

Elle lâcha un juron tout en rajustant son chapeau. S'il n'avait pas fuit comme un lâche, elle lui aurait dit qu'il était le seul homme en qui elle avait une entière confiance...


Quand les choses tournaient vraiment mal, Shura passait par les toits. Cela lui permettait d'avoir une meilleure prise de vue et d'éviter la foule quand il y en avait, en plus d'être plus rapide tant que l'on soit suffisamment agile. Et la rapidité, c'était justement ce qu'il recherchait.

Nyx et lui entretenaient une relation très particulière. Ils avaient ce genre d'amitié qui s'était construite comme les fleurs sauvages poussant entre les pavés : brusquement et sans prévenir, là où on les attend pas. C'était d'ailleurs pour lui qu'elle s'était établie dans la capitale plutôt que sur la bordure entre Nohr et Hoshido...

Avec aisance, Shura glissa le long d'un mur pour descendre des toits et arriver en face de la roulotte qui servait de logis et de lieu de consultation pour Nyx. En toute honnêteté, Shura ne croyait pas qu'elle puisse lire l'avenir... Cependant ils avaient eu des disputes si ardentes à ce sujet qu'il avait fini par abandonner à lui faire avouer qu'elle arnaquait autant les gens que lui.

Shura frappa à la porte.

Un instant !

Bien qu'il poussa un soupir nerveux, il ne chercha pas à forcer le passage. Il appuya son dos contre la roulotte, croisa les bras et pianota nerveusement sur son avant-bras.

Enfin, la personne en consultation sortit. Un voile teinté d'inquiétude recouvrait son visage, cependant le désespoir ne paraissait pas submerger cette citoyenne d'âge moyen. En l'apercevant, elle sursauta, avant de s'excuser et de partir sans plus de cérémonie.

— Bonsoir, Nyx.

La sorcière écarquilla légèrement les yeux, comme surprise de sa présence, avant de lui répondre :

— Bonsoir, Shura. Entre, je vais te faire un peu de thé.

En baissant la tête pour ne pas se cogner au haut de la porte, Shura entra.

Ce qui servait de lieu de vie à Nyx était toujours aussi bien ordonnée. Un paquet de cartomancie résidait encore sur la table ainsi qu'un tapis représentant la carte des étoiles. Quelques bougies en cire noire avaient également été allumées, pour l'éclairage mais aussi pour permettre à Nyx d'utiliser sa magie plus aisément quand elle prédisait l'avenir - tout au moins, c'est ce qu'elle lui avait expliqué un jour...

Avec un sort de feu, l'enchanteresse alluma le poêle pour porter l'eau de la bouilloire à ébullition. Pendant ce temps, Shura s'installa. Nyx, toujours de dos, lui demanda alors :

— Raconte-moi, je suis toute ouïe.

Shura passa une main dans ses cheveux en bataille.

— Je ne sais même pas comment commencer... avoua-t-il.

— Par le début, c'est toujours plus simple, répondit la veille femme au visage d'enfant en lui servant sa tasse. Penses-tu diner ce soir en ma compagnie ?

— Je crois qu'au vu de ce que je vais avoir à expliquer, il le faudra bien.

Il raconta alors sa rencontre avec Kamui - ou plutôt, Corrin. Il n'hésita pas à lui décrire les atours de ce qu'il pensait être la deuxième princesse de Nohr tout autant que l'affrontement contre le gang de Nichol et la transformation en supposé dragon. Nyx l'écouta, fronça les sourcils quand il évoqua être allé sur le territoire de son ex-rival, avant de paraitre songeuse lorsqu'il lui parla ce qu'il pensait être une malédiction.

Quand il finit, ils commencèrent à diner ; ce soir, le repas se constituait de pain frais et d'une soupe à l'ortie que Nyx avait disposé dans des bols en bois.

— Il me parait difficile de pouvoir conclure ainsi à une malédiction sans avoir pu identifier la magie la liant à sa pierre... Cela ressemble aussi à ce que traverse les jeunes Ulfedins quand ils n'ont pas de Bestipierre ou autres accessoires associés lors de leurs premières transformations.

— Je n'ai pas eu l'occasion d'en rencontrer beaucoup, mais elle ne ressemblait vraiment pas à une Ulfedinne... Non, c'était vraiment une créature reptilienne. Est-ce qu'il existe des races polymorphes autres que les Ulfedins et les Kitsunes ?

— Pas à ma connaissance... Il y a bien sûr des légendes autour des premiers dirigeants de Nohr capable de telles prouesses, mais j'ignore si c'est en réalité possible...

— Hoshido a des croyances similaires sur sa propre lignée royale, commenta Shura en croquant dans son pain. Peut-être y a-t-il un fond de vérité ?

— Si c'est vraiment le cas... C'est très étonnant que "Corrin" soit capable d'une telle prouesse... Il n'y en a pas eu de recensé depuis au moins un millénaire ...

Shura garda le silence. Puis il reprit avec hésitation :

— Dis-moi franchement : est-ce que je me montre la tête ? Ou est-ce que... Corrin pourrait vraiment être Kamui ?

Nyx se pinça les lèvres. Son bol était vide.

— Oui. Je pense que Kamui et Corrin, au vu de ce que tu as pu me dire, sont en réalité une seule et une unique personne.

— Bon sang...

Il passa ses mains sur son visage, en proie à de violents sentiments.

— Mais comment est-ce possible ? J'étais pourtant sûr que Corrin était...

— Je dirai qu'il y a plusieurs possibilité à ça. Potentiellement, Corrin est un enfant mort-né ou assassiné lors de la guerre des concubines dont Kamui a repris l'identité. Dans le deuxième cas, c'est une identité montée de toutes pièces afin de ne pas attirer l'attention, le temps que les Hoshidiens se lassent. Autrement dit : puisque les Hoshidiens cherchaient une fille, on l'a cachée sous l'identité d'un garçon jusqu'à ce que le danger soit passé.

— J'ai du mal à croire qu'Hoshido n'a jamais pu s'en rendre compte... Ils ont le meilleur système d'espionnage au monde — je sais de quoi je parle.

— Peut-être l'ont-ils su mais n'ont-ils jamais pu l'approcher ? Ou bien... ceux qui l'ont su n'ont pas eu le temps de le répéter, ajouta Nyx d'un air sombre. Si tu savais le nombre de choses que l'on peut faire avec la magie...

— Le soin me va très bien, bougonna-t-il en finissant sa soupe d'un trait.

Le bol claqua contre la table.

— Un peu de manière jeune homme : tu n'es pas à la taverne ici, râla Nyx en débarrassant.

Son commentaire arracha un sourire à Shura, cependant il disparut bien vite. Songeur, il croisa ses doigts ensemble pour reposer son menton dessus en s'appuyant sur la table.

— Des idées pour la suite ? lui demanda Nyx.

— Je ne suis encore sûr de rien... Je... Je me sens endetté envers elle... De l'autre... j'ai tellement besoin de cet argent...

Nyx ferma les yeux.

— Je comprends tes sentiments... avança-t-elle avec lenteur. Mais tu ne devrais pas refaire deux fois la même erreur : ta course effrénée pour l'or t'a apporté plus de chagrin que de réussite.

Il acquiesça, mais ses pensées divaguaient encore parmi les possibilités. Si cette demoiselle avait un peu de jugeote, de parole et de courage, elle saura le retrouver à la taverne de La pie chantante. Sinon... il pourra toujours demander à des contacts d'enlever les pierres de la bague et fondre le métal pour les revendre.

— Merci pour le souper et tes conseils. Je vais faire la vaisselle.

— Je t'en prie, et fais donc, lui sourit Nyx avec bienveillance.


À la façon de frapper à la porte, Corrin sut tout de suite que sa grande sœur se tenait sur le pallier.

Corrin, ma petite fée ! Veux-tu bien me laisser entrer ? J'aimerai discuter avec toi, mon petit sucre d'orge...

Sa cadette entendait très bien le ton mielleux et affecté qu'elle prenait pour obtenir ce qu'elle voulait, fusse des informations ou des faveurs. Corrin soupira d'avance, mais autorisa Lilith à ouvrir à sa sœur.

Dans sa superbe tenue de soirée en noir et lavande, Camilla était toujours aussi resplendissante. "La rose de Nohr" se devait d'avoir toujours de la prestance, même quand elle était sur le point d'aller se coucher.

— Oh, mon petit ange ! s'exclama-t-elle en s'avançant pour lui attraper les joues. Tu as vraiment une mine terrible, en plus de n'avoir rien mangé ce soir ! Qu'est-ce qui se passe ? Raconte tout à ta grande sœur !

— Rien du tout, Camilla, grimaça Corrin en s'extirpant de son emprise. Je t'assure, je suis juste... fatiguée.

L'œil visible de sa sœur se teinta d'une lueur menaçante.

— Corrin, Corrin, Corrin, chantonna-t-elle de sa voix de velours, tu sais à quel point je n'aime pas les enfants qui mentent. Je te le demande une dernière fois : qu'est-ce qui s'est passé aujourd'hui ? Je te promets que je ne répéterai rien à père, si c'est ce que tu crains.

Sa cadette hésitait. Sa sœur… Sa sœur avait beau l'adorer (comme elle adorait chacun des membres de leur fratrie), elle pouvait se montrer mesquine et rancunière quand elle n'obtenait pas ce qu'elle voulait. Elle pinça ses lèvres pour se les humecter.

— Puisque tu insistes : Elise et moi avons été nous promener. Nous avons mangé quelques petites choses en chemin et cela m'a éreinté, comme je te l'ai dit. Satisfaite ?

Une demi-vérité restait une vérité malgré tout. Camilla la dévisagea longuement, avant de sourire de manière plus sincère :

— Tu vois quand tu veux ! Ce n'était pas si difficile, hm ? Vous auriez pu m'inviter, j'aurai bien eu besoin de m'aérer l'esprit !

— Je croyais que tu aimais trop les salons de thé par rapport au grand air, avoua Corrin.

À nouveau, la lumière dans les yeux de Camilla vacilla, colorant son iris d'une teinte plus foncée.

— Oh, mon petit chaton… Je ne réunis pas les demoiselles de la contrée uniquement pour le plaisir. C'est une partie de notre travail… d'être informée sur les rumeurs, sur l'opinion des nobles nous entourant. Bien sûr, il faut trier le vrai du faux… ces dames ne sont pas assez sottes, pour la plupart, à être limpide comme du cristal de roche. Ça n'en demeure pas moins une tâche important… Je pensais que tu l'avais compris.

— Hm… rougit Corrin, prise au dépourvue. Je dois reconnaître que je les voyais comme de simples réceptions.

— Oh, mon chou… si seulement il ne s'agissait que de frivolité, j'aurai l'esprit plus tranquille et n'en organiserai pas aussi souvent, murmura Camilla en passant un doigt ganté sous son propre menton. Mais puisque tu es si fatiguée, je m'en vais prendre congé. Ne veille pas trop tard !

Elle embrassa sa sœur, avant qu'elle ne s'éclipse.


Camilla avançait sereinement dans le couloir, le son de ses talons claquant contre le sol blanc comme seul compagnon. Tout au moins, le laissait-elle croire. En vérité, elle bouillonnait et était loin d'être seule.

— Beruka, appela-t-elle sans hausser le ton de sa voix.

Une ombre se détacha des ténèbres pour l'accompagner. Une femme plus petite et svelte que la princesse, au regard assassin. Une faible odeur métallique s'émanait d'elle.

— Selena, convoqua à nouveau la première princesse de Nohr sur le même ton.

Une deuxième jeune femme apparut au détour d'un couloir. L'expression sérieuse, une épée dans son fourreau et un bouclier léger sur le bras, on sentait qu'elle avait de l'expérience au combat.

— Ma chère petite sœur, Corrin, me cache quelque chose. Trouvez ce dont il s'agit, et éliminez toutes menaces, ordonna-t-elle d'une voix sèche.

— Ce sera fait selon votre désir, Ma Dame, acquiesça Selena.

Le silence fut la seule réponse de Beruka qui s'était déjà fondue dans l'obscurité du château.

À nouveau en apparence seule, Camilla rejoignit ses appartements qu'elle ferma à double tour.


Lilith ne fut guère surprise par le récit de sa maîtresse, s'étant déjà doutée à la vue du sang qu'une histoire analogue s'était déroulée. Non sans honte, la princesse lui avait malgré tout délivré les péripéties qu'elle avait rencontrées dans les bas quartiers de Nohr.

— Comment vous sentez-vous vis-à-vis de tout ceci ?

— "Ceci" ? Il te faudra être plus précise, Lilith.

Tout en continuant de la coiffer, la servante réfléchit aux choix de ses mots.

— Tout d'abord, j'imagine que vous devez vous sentir secouer par la perte de votre bague et les combats que vous avez menés…

Aussitôt cette remarque faite que Corrin recouvrit son annulaire nu de sa main droite.

— Par les dieux, que Silas ne l'apprenne jamais… Il en serait furieux !

Lilith se fit la réflexion qu'elle ne croyait pas avoir déjà vu le noble fiancé de sa maîtresse en colère, même enfant. En vérité, il semblait avoir été du genre effacé et taciturne avant sa rencontre avec Corrin…

— Nous essaierons de remettre la main dessus assez vite…

— Comment ? Shura ne voudra sûrement pas que je sois accompagnée pour le retrouver…

— J'ai mes moyens, ne vous en faites pas. La question est davantage : avez-vous un lieu de rendez-vous pour procéder à l'échange ?

— J'avais prévu de revenir à la taverne où nous nous sommes rencontrés… ça me paraissait être le plus censé, même si j'éprouve peu d'envie d'y retourner…

La dragonne de l'obscurité réfléchit à la démarche à suivre. Elle pensait être capable de tuer sans grand soucis un petit groupe d'hommes armés, surtout si pris par surprise. Et avec Corrin, elle devrait être apte à plus encore…

Mais il était clair que sa jeune maîtresse n'était pas encore prête à ça. Sa partie draconique l'effrayait trop…

Elle soupira. Elle aimerait pouvoir l'aider, lui parler de leur héritage et de la joie que ce devrait être pour elle. Mais dans les sous-sols de Nohr, que le lieu fusse un palais ou non, elle ne pouvait rien lui montrer, rien lui dire sans que le risque d'être entendu soit trop grand…

— Je vais écrire quelques lettres, une pour Gunter et une pour les jumelles. Je compte sur ta discrétion, bien entendu, annonça la princesse avec un regard soutenu.

— Bien entendu, répéta Lilith en hochant la tête.


Cher et estimé Gunter,

J'espère que vous vous portez bien dans votre demeure. Avez-vous des amis à qui rendre visite ? Les arbres sont-ils en fleurs par chez vous ?

Je voulais vous écrire également car j'ignore si ces nouvelles vous sont parvenus : le lendemain même après mon arrivée, une épreuve imposée par Sa Majesté à révéler ma nature draconique. Lilith m'a confirmé que vous n'étiez pas au courant de mon sang, et je souhaitais vous en faire part, aussi irréaliste que cela puisse paraître. Je vous prie de croire en la bonne foi et la parole de votre pupille qu'il ne s'agit pas de sornettes mais bien d'une réalité.

Je vous sollicite également afin que vous puissiez m'accompagner, ou, en cas d'impossibilité de ma part, vous rendez au Duché de Füntavenn, et plus particulièrement à sa capitale, Francburg. J'aurai besoin de vos précieux conseils afin d'aider la population.

En vous remerciant,

Princesse Corrin de Nohr, duchesse de Füntavenn

PS : Pourriez-vous vous m'apporter quelques fruits ? J'en meurs d'envie mais ce n'est pas actuellement la saison à Windmire, je me demandais si à tout hasard, vous en seriez plus chanceux ?


Chères amies, Flora et Felicia,

Comment vous portez-vous ? De notre côté, les choses ont été très mouvementées et je peine encore à trouver ma place. Le château de Krakenburg est magnifique et plein de vie, j'ai été par ailleurs très bien accueillie. Malgré tout, il me tarde de vous revoir. S'il vous est possible, j'aimerai que vous me rejoignez au plus tôt. Je vous enverrai Jakob pour vous soutenir dans votre mission dans la fermeture du manoir et le remettre aux domestiques de ma sœur aînée, la princesse Camilla. En attendant, merci de continuer à en prendre soin.

En vous embrassant,

Princesse Corrin de Nohr, duchesse de Füntavenn