Chapitre 5:
Il regardait le liquide ambré tournoyer au fond de son verre, suivant le mouvement de celui-ci. Ses pensées, entourées d'une brume grisâtre, n'étaient tournées que vers une seule personne. Cela ne cesserait jamais, il le savait. Quoi qu'il fasse, le fantôme de cette fille le suivrait partout. Qu'avait-il fait pour mériter ça ? Il y a longtemps, il avait cru pouvoir être heureux, vraiment heureux. Ce bonheur qu'il n'avait effleuré que du bout des doigts lui avait été enlevé presque aussi vite. Le problème, c'est qu'il n'avait pas su qui blâmer pour ça : lui, elle, la vie elle-même. Un jour, une dernière story publiée sur les réseaux sociaux, un appel manqué, puis plus rien, le néant total. Au début, il avait eu du mal à comprendre. Ensuite, quand la fatalité l'avait rattrapé, il suffoqua, sa capacité à vivre lui fit défaut. Incapable de respirer, comme si tout l'air du monde avait disparu lui aussi. À cette époque, le rockeur avait eu l'impression que plus les jours passaient, plus on tentait de lui arracher le cœur de la poitrine. Pourquoi ? Combien de fois s'était-il posé cette question, ainsi que bien d'autres également ?
Accoudé au bar, la fatigue au corps, des mèches de ses cheveux rouges pendaient devant les yeux, mais il ne pouvait s'empêcher de fixer son verre, comme hypnotisé.
Alors comme ça, elle était en vie et elle était revenue. Il ne savait pas vraiment quoi faire de ces informations.
Il avait finalement, après deux longues années de souffrance, réussi à sortir de sa léthargie. Son malheur était devenu sa muse et, petit à petit, un but commençait à surgir dans son esprit. Bien qu'il sache pertinemment qu'il ne fermerait jamais à jamais le livre de cette histoire, il s'était repris en main et avait recommencé à vivre. C'est précisément maintenant, quand l'avenir semblait enfin lui sourire, qu'elle réapparaissait, aussi brusquement qu'elle avait disparu.
Il soupira, l'image d'une cigarette fumante au bout des doigts le décida à s'extirper de sa rêverie. Il se redressa et chercha des yeux les membres de son groupe. Les trois compères semblaient tous très occupés à s'amuser en compagnie de plusieurs autres personnes que Castiel était certain de n'avoir jamais vues. Mais comme il n'accordait pas plus d'importance que ça à la vie des autres, il se trompait peut-être. Il sortit donc sans un bruit et alluma une cigarette. Inspirant une longue bouffée de CO2 toxique, il savoura ce goût âpre qui lui brûlait la gorge. Il était accro et le savait, mais quand bien même il voudrait arrêter, en tant que chanteur, il ne pouvait pas risquer un changement dans sa voix. Le musicien était donc, pour son plus grand plaisir, condamné à poursuivre cette addiction.
Accro hein ? C'est fou comme une pensée anodine avait le don de ramener son esprit vers Amélia. Il prit son téléphone, aucune nouvelle de Rosalya. Vu l'heure, elle devait certainement dormir, mais bordel qu'est-ce qu'il avait envie de l'étrangler en ce moment même. Lui envoyer des messages farfelus sur un sujet aussi sensible pour lui, qu'est-ce qu'il lui passait par la tête à celle-là encore ! Bon sang, il se sentait tellement perdu. Toujours sur son téléphone, sans pouvoir expliquer ce qu'il faisait, l'image d'une jeune femme brune apparut sur l'écran. Elle avait des yeux pétillants et semblait être sur le point de rire aux éclats. À ses côtés se trouvait, de façon forcée évidemment, une version de lui-même plus jeune et quasiment recouverte de farine. Un faible sourire se dessina dans le coin de ses lèvres. Il agrandit le visage de la jeune femme et le caressa doucement du pouce. Il voulait la revoir. Cette sensation qui lui rongeait l'estomac depuis quatre ans s'accentua sur le coup. Il voulait la revoir !
Quelques heures plus tard, les premiers rayons du soleil commencèrent à s'engouffrer entre les rideaux verts amande de la fenêtre. La chambre, qui jusqu'alors était plongée dans l'obscurité, s'éclaira doucement. Révélant deux jeunes femmes endormies, leurs cheveux éparpillés sur les oreillers. Gênée de cette lueur progressive, la jolie brune qui dormait dans un lit qui n'était pas le sien ouvrit les yeux. Après un temps d'adaptation à la luminosité ambiante, elle remarqua qu'elle ne connaissait pas l'endroit où elle se trouvait. Se redressant d'un bond, une boule d'angoisse se forma aussitôt dans sa gorge. Que s'était-il passé hier déjà ? Où était-elle ? Rapidement, elle détailla son environnement : la chambre était propre, rangée, et elle sentait les effluves boisés d'un parfum d'homme. Ses doigts se crispèrent sur les draps. Où était-elle ? Hier, elle était sortie et avait craqué, puis elle se souvint d'une chevelure blonde proche du doré. C'était flou, elle n'arrivait pas à distinguer le visage de la personne qui était avec elle la veille dans cette ruelle. Un gémissement féminin lui fit se rendre compte qu'elle n'était pas toute seule. Elle baissa les yeux pour identifier la provenance et reconnut immédiatement la présence à côté d'elle. Plus rassurée, Amélia réussit à refréner la panique qui l'habitait. Elle se laissa retomber mollement sur l'oreiller et se souvint de respirer.
Rosalya, sentant un peu trop de mouvement dans le lit, se réveilla également. Elle leva une tête encore endormie vers son amie.
- Salut ! dit-elle, les paupières toujours closes. C'est moi ou ça sent les crêpes ?
Cette fois, la jeune femme blonde était très bien réveillée. Ce changement soudain arracha un léger sourire à notre protagoniste.
- Où sommes-nous, Rosa ?
- Tu ne te souviens pas ?
- Non… J'ai… fait une crise, n'est-ce pas ?
Apparemment, je n'étais pas là. C'est Nathaniel qui t'a aidée. Ce qui explique les cheveux blonds. À l'évocation de ce nom, des brides de souvenirs lui revinrent.
- Je… crois que je l'ai cogné ?
Devant l'air coupable de son amie, Rosalya eut un rire franc.
- Ne t'en fais pas, vu son train de vie, il doit avoir l'habitude de se faire frapper par une fille.
- Nathaniel ? demanda-t-elle, perplexe.
- Oui, tu sais, il a beaucoup changé depuis la fin du lycée. J'ai vraiment été surprise qu'il me contacte pour t'aider. Peut-être qu'il lui reste plus de ce qu'il était avant que je ne le pensais, au final.
Soudain, deux petits coups secs retentirent sur la porte.
- Je vous entends, vous savez, et oui, j'ai eu très mal ! s'indigna une voix à travers elle.
Amélia cacha son visage entre ses mains de gêne et son amie en rigola de plus belle. Rosalya se redressa et ouvrit la porte.
- Alors comme ça, le caïd du coin sait faire des crêpes, lui dit-elle d'humeur joyeuse.
- Des pancakes, et je n'ai jamais dit que c'était pour toi. Vous partez quand ?
- On croirait entendre Castiel, laissa échapper la blonde avant de couvrir la bouche de sa main.
Elle lança un regard apeuré à Amélia, guettant une réaction. Rosalya avait bien vu, le jour de la rentrée, que l'évocation du nom de son ex petit ami rendait la jeune femme fébrile. Mais rien. La jeune femme à la chevelure ébène fixa son ancien camarade de classe d'un air abasourdi.
- Nathaniel ? demanda-t-elle après une longue minute de silence à le regarder dans le blanc des yeux.
- C'est moi, répondit ce dernier, légèrement amusé.
- Tu fais de la musculation maintenant ? questionna-t-elle, toujours surprise de l'apparence actuelle du jeune homme.
Les deux autres ne purent se retenir de pouffer de rire. Rosalya, qui jusqu'à présent guettait la moindre trace de celle qu'elle avait connue en la personne de cette Amélia de 22 ans, exulta de joie. Ce type de remarque un peu franche et naïve était, dirait-on, la marque de fabrique de son amie disparue. Là où la plupart des gens se seraient questionnés sur l'apparence de racaille du jeune homme ou encore sur les cicatrices qu'il arborait, Amélia, elle, était restée bloquée sur la prise de masse musculaire du garçon.
- Bah quoi ? demanda la brune, ne comprenant pas la réaction de ses amis.
- Effectivement, je fais de la muscu, répondit l'intéressé à deux doigts d'éclater de rire. Toi par contre, tu n'as pas vraiment changé.
Le silence assourdissant qui suivit cette déclaration fut lourd de sens. Amélia détourna le regard. Bien sûr que si, elle avait changé. Ce n'est pas la panique qui lui monta à la gorge cette fois, mais une vague de tristesse. Elle donnerait tout si elle pouvait retrouver celle qu'elle était avant. Aujourd'hui, la jeune femme avait l'impression qui ne lui rester rien de cette personne, elle n'arrivait même plus à se souvenir de sa façon de penser ou celle de parler.
- Hm… Rosalya toussota essayant de briser l'ambiance établie, moi j'ai faim alors où son ces pancakes! Tu viens manger Amy?
- Euh oui… j'arrive.
La jeune femme blonde sortie de la pièce en passant devant leur hôte. Ce dernier se sentant bien idiot de ce qu'il venait de dire, se donna mentalement des claques. Dans toute autres situation cette phrase anodine aurait pu être placé juste pour faire la conversation mais la scène à laquelle il avait assisté la veille était la preuve que le contexte actuel était bien plus compliqué. Prudemment, il s'approcha de la jeune femme qui n'avait toujours pas quitter le lit. Il la vit se tendre et par reflexe il leva ses mains en l'air.
- Je ne te ferais aucun mal, je te le jure, affirma t-il avec sérieux.
- .. Je sais, répondit Amélia, Rosa m'a dit que tu m'avais aidée hier, merci.
- Je vais être honnête, j'ai eu peur. Je ne sais pas ce qu'il t'ait arrivé et je ne te demande pas de m'en parler mais je n'ai pas aimé te voir comme ça.
Amélia ne répondit pas, elle se contenta de le regarder. Malgré sa nouvelle apparence, elle revoyait en lui à cette instant l'adolescent calme et responsable qu'elle avait connu des années auparavant. Nathaniel en profita pour s'avancer à nouveau et s'assoir sur le lit.
- En ce moment c'est pas trop la joie pour moi mais si jamais tu as besoin de te sentir en sécurité, tu peux toujours venir ici. Cet appartement peut être ta cachette secrète si tu veux, dit-il avec un sourire, en plus je ne dors pas souvent dedans le lit sera que pour toi.
- Comment ça, tu dors où du coup?
Tant d'innocence dans cette question écarquilla les yeux du jeune homme. Il se senti d'un coup très honteux de la réponse à cette question, il se reprit et essaya de ne rien laisser transparaître.
- Disons que tu as beaucoup de jolies camarades à la fac qui aime m'avoir dans leur lit, répondit-il en lui faisant un clin d'œil.
- Ah..
Amélia tourna la tête sur le côté les joues en feu ne pouvant maintenir un quelconque contact visuel. Et Nathaniel se dit alors qu'il avait besoin d'une douche bien froide. Jamais il n'aurait imaginé voir un jour cette fille dons son lit en train de rougir, ni que ça lui ferait autant d'effet. Il se releva de façon un peu stoïque, se traitant mentalement de pervers.
- Je.. euh tu viens? Je te jure que je réussi vraiment bien les pancakes.
- Hm hm, répondit-elle sans oser le regarder à nouveau.
