C'est lorsqu'on dépose le cracker devant lui, que Tom marmonne quelque chose à propos des toilettes et prend la fuite. Il ignore cependant lesdites toilettes et sort du bâtiment, dans la froide nuit de Décembre, et lève la tête pour contempler les étoiles.

« La vue est meilleure depuis le banc » dit une voix masculine et trainante à sa gauche.

Dans un sursaut, il se tourne et aperçoit le halo pâle et flou d'une tête, là où le banc en question est censé se trouver. Ombre et ténèbres cachent la silhouette de l'homme, tout comme une partie de son visage.

« Salut. Je ne voulais pas vous faire peur. »

Tom se force à reprendre son souffle, et avance avec prudence pour se glisser à l'autre extrémité du banc. « C'est une belle nuit claire. » Claire et froide, oui. Et surtout, silencieuse.

L'autre homme répond d'un vague murmure, et son visage blafard se lève pour observer de nouveau les étoiles. Après un long moment sans bouger, l'homme demande comme si de rien n'était : « Vétéran ? »

« Ouais » murmure Tom. Comme toujours, il se prépare à l'assaut habituel de questions sur quoi, et où, et quand, et combien de temps. Mais rien ne vient.

L'homme déclare simplement « C'est bien ce que je me disais. » et n'insiste guère.

Après un long moment, Tom se hasarde à émettre un « Vous aussi ?

— Non, pas vraiment. » S'ensuit une inspiration, puis, « mais si ça compte d'avoir 'un passé difficile avec le bruit des coups de feu', alors oui. »

Tom comprend soudain l'envie de demander quoi et où et quand et combien de temps. Il ravale ses questions. Il parierait tout ce qu'il possède (lui qui ne parie jamais) sur le fait qu'ils ont tous les deux quitté la fête pour éviter ces fichus bruits de pétard des crackers. Et si un autre étudiant est dans le même cas que lui, eh bien, il aimerait connaître cette personne davantage. Il ne sait tout simplement pas comment aborder le sujet de façon élégante.

L'autre homme commente : « Orion est juste au-dessus des arbres, là-bas. Vous voyez ? » Un bras habillé de sombre se lève, pointant les étoiles d'une main pâle, et Tom suit la direction indiquée.

« Ouais, dit-il tout bas. Ouais, je le vois. » Et il ajoute « Puis-je vous demander… ?

— Il ne vaut mieux pas. » Une sonnerie discrète se fait entendre, et l'autre homme sort un téléphone. Tandis qu'il consulte l'écran, la faible lueur révèle des doigts fins, un sourire presque tendre et une veste noire. Puis il range l'objet et se lève. « Plus de crackers, apparemment. N'attendez pas de geler sur place pour rentrer. » Il ouvre tout juste assez la porte pour se faufiler à l'intérieur, ne laissant derrière lui que l'image furtive d'une personne grande, mince (et déjà en couple, bon sang).

Pour Tom, l'impact de ses quelques mots reste immense. Ils disent « Je sais pourquoi vous êtes dehors » et « Vous n'êtes pas seul » et « Vous pouvez revenir en toute sécurité, si vous le désirez » et « Vous savez tout, à vous de décider maintenant » et « Je vous laisse faire vos propres choix. » Ces mots lui donnent un appui, un repère.

Ces mots affirment « Vous pouvez y arriver » et « C'est possible de trouver quelqu'un pour assurer vos arrières et vous prévenir quand la voie est libre » et « Je ne peux pas être cette personne pour vous, mais d'autres pourraient l'être » et « malgré tout, je ne veux pas que vous souffriez. » C'est une corde lancée depuis un rivage lointain, une amarre qui peut le guider jusqu'à la terre ferme, en sécurité.

Ces mots disent « Je comprends » et « Je sais » et ils forment un précieux cadeau que Tom accepte sans condition. L'autre homme n'a posé qu'une seule question. Ce qui signifie certainement qu'il a eu sa propre expérience de ce que Tom traverse, et qu'il connait l'impact que ces mots peuvent avoir ici. Et il les lui a offerts malgré tout, comme un présent, à lui, un inconnu.

Le temps que Tom se remette de ses émotions, l'homme a disparu, comme s'il s'agissait d'un ange gardien et non d'une vraie personne.

À l'intérieur, les autres sont trop occupés à s'ébahir du fait que le Dr Crowley est le mari du Dr Fell pour avoir remarqué l'absence de Tom. Ce dernier contemple le couple, juste au moment où les lunettes noires scannent la salle, se posent sur lui. Leurs regards s'étudient un moment. Puis le Dr Crowley lui accorde l'ombre d'un sourire, et se détourne.