Jess se tortillait dans les bras de Jo, qui jonglait tant bien que mal entre le bébé, les papiers, ses sacs et son téléphone. Venir à la Journée Portes-Ouvertes de l'Université avait semblé être une bonne idée quand Mary l'avait suggéré, mais en pratique…

Un homme mince et roux apparut à côté d'iel en tendant les mains. « Laissez-moi vous aider. » Quand Jo acquiesça, l'inconnu prit dans ses bras Jess qui gesticulait, permettant ainsi à Jo de mettre de l'ordre dans ses affaires.

« Oh, vous êtes un ange. »

L'homme éclata d'un rire surpris. « Je n'irais pas jusque-là », dit-il, et Jo ne put s'empêcher de sourire en retour.

Jess tenta alors d'attraper les lunettes de soleil de l'inconnu, qui évita sa petite main d'un mouvement dont il était clairement coutumier. « Ah non, gamine, pas touche. Elles restent sur mon nez. » Après avoir calé Jess contre son épaule, il se tourna vers Jo, les sourcils haussés dans une expression proche de l'inquiétude. « Quelqu'un vous accompagne ?

— Ma femme n'est pas loin », marmonna Jo en fourrant les papiers dans son sac qu'iel écarta ensuite de son passage.

« Ah. » L'homme hocha la tête, une main apaisante posée dans le dos de Jess qui se calmait petit à petit.

Jo regarda son téléphone. « Elle dit qu'elle est dans la section Littérature… ?

— Étage inférieur, deuxième porte à gauche », indiqua l'homme en ôtant sa main du dos de Jess pour lui indiquer la direction à prendre.

Jo sourit et tendit les bras pour reprendre le bébé. L'homme acquiesça encore, lui rendit Jess et disparut avant que Jo ne puisse le remercier ou lui demander son nom.


« Vous avez des enfants ? » Finit par demander Jo au professeur de Littérature. Jess agrippait à pleines mains le manteau vieillot de l'homme, lovée dans les bras d'un inconnu pour la deuxième fois ce jour-là.

Le professeur sourit, ses yeux s'illuminèrent sous son halo de boucles blanches. « Seulement ceux dont je suis parrain. À vrai dire, c'est mon mari qui est doué avec les enfants. » Il calma Jess d'un murmure, puis continua à expliquer son programme de cours comme s'il ne s'était jamais interrompu. Jo se détendit un peu, puis plus encore quand iel comprit enfin l'origine du sentiment étrange qu'iel éprouvait. Iel réalisait que, de toute leur conversation, le professeur n'avait à aucun moment mégenré un membre de sa famille. Pas même iel. Ce qui était… rare et inattendu.

Sa femme Mary semblait aussi l'avoir remarqué, car elle prit la main de Jo et demanda : « Dr Fell, que pensez-vous du 'they' singulier ? »

Il haussa les sourcils. « Le "They" tel qu'il était déjà utilisé par Chaucer, et Shakespeare et bien d'autres encore, cela avant que les réactionnaires tentent sans succès de le remplacer par 'he' ? C'est une option parfaitement valide, jeunes gens, même si d'autres professeurs ne sont pas de cet avis. Un certain nombre d'étudiants ici utilisent ouvertement des pronoms non binaires, y compris le 'they' singulier, vous ne seriez donc pas un cas isolé si tel est votre souhait. »

Jo était à court de mots. Mary serra sa main pour offrir soutien et réconfort, jusqu'à ce qu'iel arrive à balbutier : « Comment avez-vous… que… pourquoi… ? »

Son visage affichait une douceur presque angélique. « Mon enfant, j'ai un excellent… instinct. Je m'efforce d'utiliser un langage neutre au quotidien, et même si je préfère ne jamais m'avancer, je n'ai pu m'empêcher de remarquer que vous sembliez vous détendre quand j'utilisais le neutre vous concernant.

— Oh. » Jo se raccrocha à la main de Mary. « Je ne pensais pas être aussi limpide.

— Pas d'inquiétude, sourit-il à nouveau. Vous ne l'êtes pas, il faut dire que mon mari et moi avons un avantage injuste. Nous sommes souvent le premier couple queer plus âgé que nos étudiants rencontrent, alors nous avons pris sous notre aile beaucoup de jeunes gens de tout genres.

Jo et Mary échangèrent un regard, puis contemplèrent Jess, qui s'était endormie dans les bras du professeur tandis qu'ils parlaient. Mary dit alors « Merci. On va y réfléchir », et elle le délesta du bébé.