Un pétard explose derrière Tom qui se retrouve, avant même de l'avoir réalisé, le dos pressé contre le mur le plus proche. Ses mains essayent d'attraper quelque chose qui n'est pas là et son cerveau en hyper-vigilance rejette ce qu'il voit et entend pour chercher une source de danger. Il se force à inspirer longuement, enfonce ses mains vides dans les poches de sa veste aux couleurs vives, et s'éloigne du mur sur des jambes flageolantes afin de se diriger vers une des tentes.
Cette tente est située à l'écart, recouverte d'une guirlande constituée de tous les drapeaux de la Pride cousus ensemble. Le symbole d'accessibilité pend en-dessous, en compagnie de pictogrammes montrant certaines options proposées (eau, crème solaire, espace calme, pronoms, tongs et câlins). À l'intérieur, les rideaux qui séparent les différentes zones ont été imprimés avec des images de l'espace, de la planète Jupiter dont les bandes sont aux couleurs du drapeau trans à une aurore tournoyant dans les tons verts et blancs de l'aromantisme dans un ciel noir, en passant par une nébuleuse dont les trois anneaux sont dans les nuances rose, violet et bleu des bi.
La tente est encadrée par un couple entre deux âges. Le premier est un blond enrobé vêtu d'un costume beige, d'un nœud-papillon en tartan aux couleurs ace et portant une pensée à sa boutonnière. L'autre est un roux maigre vêtu d'un jean féminin moulant, d'une chemise noire qui déclare « Queer as in Fuck You » en vert, blanc et violet, et il utilise une canne rouge sombre avec une tête de serpent en guise de poignée. Les deux portent des autocollants il/lui et des badges disant « je suis le mari ». Tom met un long moment à réaliser qu'il les connait, et son cerveau met plus longtemps encore à retrouver leurs noms.
Durant ce laps de temps, le roux l'a observé, s'est approché et a posé une main sur son bras avec une lenteur clairement calculée pour ne pas le surprendre davantage. Il le mène alors sans un mot à travers le rideau Jupiter, dans un espace aux lumières tamisées et avec des chaises pliantes ici et là. Il l'y laisse se remettre, avec un gobelet en plastique plein d'eau pour sa bouche trop sèche, et une poignée de sucreries arc-en-ciel pour les tremblements persistants. Assez d'espace pour respirer, de calme pour que son cerveau se convainque enfin, enfin, qu'il n'y a aucun risque (même s'il se demande toujours si le Dr Crowley est dangereux ou non), et suffisamment privé pour qu'il n'ait pas besoin de faire semblant d'aller bien tant que ce n'était pas le cas.
Il n'est pas le seul dont Crowley et Aziraphale s'occupent ainsi. C'est une des raisons tacites pour lesquelles ils montent cette tente, et les habitants des environs sont suffisamment familiers avec « l'Ange et son Cher Anthony, autrement appelés les double-A » pour diriger vers eux ceux qui en ont besoin. Quand Tom émerge enfin, ils sont assis sur deux chaises, un bras autour de l'autre dans une rare démonstration de proximité physique qui fait apparaître Crowley encore plus grand et mince par contraste avec l'embonpoint et la taille plus moyenne d'Aziraphale.
Crowley hoche la tête vers Tom et lui adresse un regard signifiant que les remerciements ne sont ni nécessaires, ni souhaités. Tom déglutit et acquiesce, puis laisse tomber le gobelet dans la corbeille à recycler en partant. Ce n'est que lorsqu'il est de retour dans la chaleur de l'été et le brouhaha de la Pride que le souvenir de ce type grand, mince, en couple, et qui comprend lui revient brutalement. Il inhale tout à coup en se tournant. Pas de danger, dit son esprit. Pas le moindre danger avec lui – à moins qu'on menace ceux qu'il aime. Alors… oh oui, là il faut se méfier.
Aziraphale le regarde partir et murmure un vieux chant de guerre. Bless 'em all, bless 'em all…
Crowley a un petit rire en le reconnaissant et improvise dans un souffle des couplets qui ne font que devenir de plus en plus profanes et queers au fil des vers, jusqu'à ce qu'Aziraphale le fasse taire avec une petite tape de la main.
Crowley lui lance un grand sourire dénué du moindre regret. « Oh ? Trop fort, mon ange ?
— Un murmure peut difficilement être trop fort, très cher. Je pensais surtout que tu pourrais donner des… idées, aux étudiants, et c'est encore un peu tôt pour ça.
