Dès qu'ils furent seuls, Crowley ferma les yeux derrière ses lunettes et se concentra sur sa respiration, ainsi que sur les mains autour de la sienne. Des mains vivantes, concrètes et réelles. Pas de flammes, pas d'odeur âcre d'incendie.

« Crowley, tu trembles.

— Ne tourne pas l'attention vers moi, mon ange. Je peux pas m'permettre de craquer maintenant, j'ai encore un dernier cours à donner. » Il inspira longuement, expira et se redressa, cherchant à s'ancrer au réel. La vue, l'ouïe, le toucher… il allait bien. Du moins, autant que les circonstances le permettaient. « Et faut bien que quelqu'un te ramène à la maison », ajouta-t-il, en réussissant à afficher un léger sourire. Les souvenirs attendaient de le submerger mais, pour l'instant, ses barrières mentales tenaient le coup.

« Ce soir, alors, dit Aziraphale. Quand on sera chez nous. » Il serra la main de Crowley dans les siennes et la lâcha.

« Quand on sera en sécurité, acquiesça Crowley. Ne me fais plus jamais peur comme ça.

— Je vais essayer. » Aziraphale grimaça en bougeant sa jambe droite. « Ce n'était vraiment pas mon intention. »

Crowley attrapa sa main, et déposa un baiser chaste dessus. « Fais attention à toi », dit-il. Avec prudence et en dépit de sa propre douleur, il se releva.

« Toi aussi », répondit Aziraphale derrière lui, alors que Crowley laissait la vague de soulagement le porter à travers le campus.

Les étudiants avaient entendu la nouvelle, il le sut rien qu'à les regarder en traversant le couloir. D'après les murmures qu'il entendait, beaucoup d'entre eux refusaient d'y croire. Il ne correspondait pas aux histoires rapportées par Aziraphale. Ou, plutôt, ils étaient incapables de voir qu'il y correspondait. Il était « clairement » trop malveillant, trop désagréable, trop vicieux. Il ne pouvait s'agir que d'un rôle. Il faisait semblant pour couvrir le fait que le Cher Anthony n'existait pas. Il n'était qu'un imposteur qui guettait l'occasion de se retrouver seul avec le Dr Fell, pour on ne sait quelle raison.

Crowley sentit sa bouche tressaillir quand certains remarquèrent sa présence et pressèrent les autres à se taire en le suivant des yeux. Mais il était trop à bout pour trouver la force de rester debout et leur parler. C'est avec un immense soulagement qu'il atteignit sa propre salle et s'assit, changeant de position jusqu'à trouver l'angle le moins douloureux pour ses longues jambes. Par bonheur, il s'agissait d'un cours qu'il avait donné assez souvent pour être capable de le réciter sans y penser.

C'est à la fin, quand vint la période des questions, que les ennuis arrivèrent.

« Est-ce que vous savez si le Dr Fell va bien ? »

Crowley laissa ses lèvres se serrer. « D'après ce qu'on m'a dit. Des questions à propos du cours ? »

Ils hésitèrent, et il les sentait rassembler leur courage.

Un des garçons (blanc, parents aisés) leva le menton. « C'est vrai que vous êtes Anthony ? Pourquoi vous ne nous avez rien dit ?

— Vous n'avez pas demandé.

— Mais vous nous avez laissé penser…

— Le monde n'est pas obligé de se plier à votre volonté et à vos suppositions », gronda Crowley, et la fatigue de s'être forcé à tenir bon donna à son ton une note agressive qu'ils n'avaient encore jamais entendue. « Certains d'entre nous apprennent très tôt cette leçon. D'autres plus tard. Ceux qui restent refusent de l'apprendre. Si vous ne l'avez pas encore apprise, il vaudrait mieux le faire avant que vous ne vous retrouviez dans une situation bien plus grave que découvrir qu'un de vos professeurs est marié. »

Le garçon ouvrit la bouche pour répondre mais son voisin l'obligea à se rasseoir en lui sifflant de la fermer, d'arrêter de provoquer le Dr Crowley, car n'avait-il donc pas encore compris qu'il allait le payer cher ?

Crowley leva une main afin de demander le silence. « Je n'ai rien contre les questions sincères, leur dit-il. Mais puisque je ne suis pas une plante, les questions qui concernent ma vie personnelle sont hors sujet et n'ont pas leur place dans cette salle de classe. Vous pouvez disposer. »

Ils se précipitèrent dehors et lui resta assis encore un moment, concentré sur sa respiration. Enfin, il rassembla ses affaires et alla chercher la voiture pour la garer aussi près que possible de la classe d'Aziraphale.

Certains étudiants de Littérature aidèrent ce dernier à sortir.

Quand ils furent enfin partis, Crowley envoya un message à Warlock qui se faufila sur la banquette arrière, et Crowley les conduisit tous chez eux.