Les familles qui arrivaient virent un duo de professeurs monter les escaliers de la scène de remise des diplômes. Le premier, le plus grand des deux, se tournait pour parler plus facilement au deuxième et, si cela l'obligeait à ne monter qu'une marche à la fois, eh bien ils avaient du temps devant eux, et cela ne paraissait pas déranger l'homme qui le suivait. Ils finirent enfin par atteindre la scène, et rejoignirent alors leurs sièges respectifs. Chacun d'eux était habillé de sa tenue et son chapeau de cérémonie, si bien que, exception faite de la bande colorée correspondant à leur matière respective, ils étaient pour une fois assortis.
En vérité, cependant, Aziraphale donnait à Crowley le temps dont il avait besoin pour gravir l'escalier sans que cela soit trop douloureux pour lui et si, pour cela, il lui suffisait de parler, disons qu'il pouvait tenir une éternité sur certains sujets. Il prit également la deuxième position afin de pouvoir vite rattraper Crowley si celui-ci tombait. Une fois arrivés sur la scène en sécurité, leurs sièges étaient tout proches des escaliers et, bien sûr, Crowley s'empressa de rejoindre le sien pour s'y asseoir.
Physiquement, Crowley ne pouvait littéralement pas rester debout sur une estrade pour donner des discours et des diplômes à ses étudiants (ce dont l'université avait conscience, même si ses étudiants l'ignoraient). Il était cependant là pour eux, assis avec les autres professeurs dans une longue ligne de chaises au fond de l'estrade, prenant plus de place que quiconque avec ses longues jambes étendues devant lui. Tous les étudiants en botanique assez courageux pour regarder vers lui recevaient un petit hochement de tête approbateur. Après trois années dans sa classe, c'était une louange plus chaleureuse et significative que tout ce que le doyen pouvait dire, et la manière dont leurs visages s'illuminaient en voyant ce signe de tête… cela n'avait pas de prix.
Tom repéra le professeur grâce aux cheveux roux visibles sous son chapeau de cérémonie. « Docteur Crowley ? »
L'interpelé se retourna, et il avait l'air de se noyer dans son ample tenue, à des années-lumière de ses habituels vêtements près du corps. « Tom. Félicitations.
— Je voulais vous remercier », dit Tom en lui serrant la main.
Le Docteur Crowley lui lança un sourire ironique. « Si tu veux me remercier, transmet ce que tu as reçu. »
Ce fut à ce moment que la famille de Tom le rejoignit et demanda si le Docteur Crowley était un de ses enseignants. Il se figea un instant, et ne sut comment répondre sans trop en révéler.
Le Docteur Crowley profita du silence pour intervenir, son petit sourire acéré comme une baïonnette. « Pas vraiment. Nous nous sommes trouvés des sujets en communs pendant qu'on observait les étoiles, un soir.
— Orion, dit Tom avec soulagement, tout en s'étonnant de la facilité avec laquelle le Docteur Crowley avait évité le sujet difficile.
Celui-ci hocha la tête et prit congé pour aller parler au Docteur Fell.
La mère de Tom le regarda partir d'un air appréciateur. « Alors dis-moi, mon chéri, il enseigne quoi, lui ?
— La botanique. » Tom leva les yeux au ciel. « Et il est déjà marié, mère.
— Je ne sais pas qui est cette femme, mais elle a bien de la chance. »
Tom lança un regard en direction du duo, juste au moment où le Docteur Crowley posait la main sur l'épaule de son mari, et ne dit rien.
Eve croisa le regard du Docteur Crowley, de l'autre côté de la foule, et reçut un sourire infime mais bien réel. Son père suivit son regard et haussa un sourcil.
« Mon professeur principal de botanique, expliqua-t-elle. C'est lui qui a validé ma bourse d'étude. »
Son visage s'éclaira et il se dirigea vers l'enseignant. « Alors il faut que j'aille le remercier d'avoir rendu tout ça possible pour ma fille chérie.
— Papaaa, non. S'il te plaît. Il va détester ça… »
La crainte se fraya un passage parmi la fierté, car il s'agissait du Docteur Crowley. Qu'importe la grande qualité de son enseignement, ou la bonté et la patience bien cachée dont il faisait preuve, il continuait de terrifier presque tout le monde. Et si son père avait lui aussi la mauvaise impression ?
Le Docteur Crowley le remarqua cependant et vint à sa rencontre, puis endura ses remerciements avec les dents serrées, une courtoisie pour laquelle Eve ne pouvait qu'être reconnaissante. Il ne lui adressa ensuite que quelques mots : « Bonne chance, Eve. Tu l'as mérité. »
