Ombres au palais

Buck était un jeune homme robuste à la stature imposante et aux mouvements agiles, il possédait une force qui faisait écho à celle des légendaires guerriers de Solterra. Son regard perçant et ses cheveux blonds en bataille trahissaient une vie forgée par les rigueurs du château.

Mais le jeune homme était aussi très vulnérable, peu sûr de lui et angoissé à l'idée de perdre ceux qu'il aimait plus que tout au monde. C'était pour cela qu'il avait préféré devenir un serviteur plutôt qu'un chevalier. Il n'avait peur de rien, faisant des cascades, se blessant régulièrement, le danger ne lui faisait pas peur mais il était incapable de se battre de faire du mal à qui que ce soit, il n'aurait guère fait long feu sur un champs de bataille.

Il était certain que cette vulnérabilité lui venait du fait qu'il avait été abandonné très jeune par ses parents biologiques.

Il y avait de cela des années, il avait été trouvé aux abords du château, par une nuit froide et obscure. Il n'était alors qu'un enfant frêle, vêtu de haillons, avec à peine la force de prononcer son propre nom. Les gardes, en patrouille ce soir-là, avaient découvert ce petit être tremblant, seul, ses yeux grands ouverts, remplis d'une terreur indicible. Personne ne savait d'où il venait, ni comment il avait atterri si près des murs imposants du château, un endroit normalement inaccessible aux étrangers.

C'était Bobby, le chef cuisinier du château, un homme au cœur aussi généreux que ses plats, qui l'avait trouvé le premier. Touché par la vulnérabilité de l'enfant, il l'avait immédiatement pris sous son aile. Athena, la chancelière sage et dévouée du prince Eddie, qui était encore à l'époque la capitaine de la garde rapprochée du jeune prince, avait vu dans ce garçon quelque chose de spécial, un potentiel inexploité qui ne demandait qu'à éclore. Elle aussi s'était attachée à lui dès le premier regard.

Bobby et Athena, bien que n'ayant aucun lien de sang avec lui, l'avaient élevé comme leur propre fils, veillant à ce qu'il ne manque de rien. Cette dévotion pour lui avait fini par les rapprocher et ils formaient à présent un vrai couple. Sous leur tutelle, Buck avait appris non seulement l'art des saveurs et des épices dans les cuisines de Bobby, mais aussi les subtilités de la stratégie et de la diplomatie aux côtés d'Athena. Ils lui avaient inculqué des valeurs de courage, de loyauté et d'intégrité, le préparant sans le savoir à un destin bien plus grand que celui d'un simple serviteur du château.

Avec ses cheveux blonds en bataille, ses yeux bleus éclatants et son magnifique sourire, Buck dégageait un enthousiasme contagieux. Malgré sa condition de serviteur, il trouvait toujours le moyen de sourire et de répandre sa bonne humeur. Son énergie positive et son attitude dévouée le rendaient populaire parmi les autres domestiques et les membres de la famille royale.

Chaque jour, il s'attelait à ses tâches avec une ardeur exemplaire, que ce soit en nettoyant les sols, en polissant les meubles ou en s'assurant que les chambres étaient impeccables. Son travail acharné et son esprit joyeux faisaient de lui un pilier discret mais essentiel de la vie quotidienne au palais.

Parfois la reine lui adressait un sourire de remerciement sincère et le roi lui confiait une tâche un peu plus importante comme apporter un message en cuisine ce qui le réjouissait. Il aimait rendre service et il se disait qu'il était vu comme quelqu'un d'important, même si au fond de lui il était bien conscient qu'au mieux c'était la pitié qui guidait ses souverains.

Buck avait grandi en idolâtrant le prince Eddie, trouvant en lui une figure fascinante et digne de respect. Bien que le prince ne lui ait jamais accordé un regard, absorbé par ses propres responsabilités, Buck n'avait jamais cessé d'admirer sa prestance et sa force. Ce sentiment d'admiration n'échappait pas à ses amis parmi les domestiques, qui le taquinaient souvent à ce sujet. Les moqueries étaient toujours légères et amicales, et Buck les acceptait avec un sourire, sachant que ses sentiments étaient purement platoniques. Chaque matin, il veillait à faire le lit du prince et à nettoyer religieusement ses appartements, espérant secrètement que son dévouement serait un jour remarqué.

Par le passé, Buck avait noué un lien particulier avec la princesse Shannon, une complicité née dans les moments de solitude qu'elle traversait. Isolée dans le palais, souvent seule lorsque le prince Eddie était absorbé par ses devoirs, et épuisée par les soins à donner au petit prince malade, Shannon trouvait en Buck un réconfort inattendu.

Tout avait commencé un jour où, en ramassant les couches sales pour les laver, Buck avait surpris les sanglots étouffés de la princesse. Incapable de rester indifférent, il s'était approché pour la rassurer, lui assurant que tout finirait par s'arranger. Ce geste, simple mais sincère, avait ouvert la voie à de nombreuses conversations entre eux. Lorsque Buck venait faire le ménage dans la suite princière, Shannon le rejoignait, désireuse de connaître l'histoire de ce jeune homme discret mais attachant. Ses questions, pleines d'intérêt, faisaient naître entre eux une amitié secrète que Buck chérissait profondément.

La mort de Shannon avait laissé un vide immense dans son cœur, une douleur silencieuse qui le hantait bien après qu'elle eut disparu. Et Buck se demandait si son béguin pour le prince Eddie ne venait pas directement de l'amour que lui portait son épouse. Quoi que ce soit, il le chérissait. Eddie était son fantasme impossible et temps que ce n'était que dans sa tête ça ne faisait de mal à personne.

L'une des sources de joie secrète de Buck était le petit prince Christopher, le fils du prince Eddie. Buck ressentait une affection profonde pour le garçon, et de temps en temps, il volait discrètement un peu de nourriture dans les cuisines pour l'amener à Christopher. Les pâtisseries de Bobby, les fruits frais et autres délices étaient souvent cachés dans ses poches, et il les partageait avec Christopher en secret.

Le jeune prince adorait Buck et appréciait ces petits gestes de bonté.

Ils avaient une complicité particulière, fondée sur des rires partagés et des moments de jeu loin des regards sévères des adultes. Buck savait que s'il était découvert, il risquerait d'être sévèrement puni, mais il espérait que Christopher ne le trahirait jamais.

Malgré toutes ces responsabilités et les risques qu'il prenait, Buck pensait être heureux ainsi. Son existence, bien que modeste, était remplie de moments de joie et de satisfaction. Il trouvait un sens dans son travail et dans les petites attentions qu'il offrait à ceux qu'il aimait. Sa routine, bien que parfois éprouvante, lui procurait une stabilité et un sentiment d'accomplissement. Et même si le prince Eddie ne le remarquait pas, Buck continuait à rêver secrètement qu'un jour, il pourrait se démarquer et prouver sa valeur, non seulement en tant que serviteur dévoué, mais aussi comme un être humain digne de respect et d'affection.

Le palais était un lieu de vie grouillant d'activités, où chacun avait un rôle précis.

Bobby, son père, dirigeait la cuisine avec une main de fer dans un gant de velours. Son talent culinaire était légendaire dans tout le royaume, et ses repas étaient toujours un délice. Les vastes cuisines, constamment animées par l'effervescence des cuisiniers et des aides, étaient son royaume. Bobby était un homme imposant, au visage chaleureux et aux mains habiles. Sa douceur et sa sagesse en faisaient un confident pour beaucoup, y compris sa mère qui aidait le prince Eddie dans ses devoirs. Il avait une oreille attentive et des conseils judicieux, et il n'était pas rare de voir des proches de la famille royale ou des serviteurs venir lui parler au détour d'une préparation de repas.

Son père se rappelait toujours avec émotion le jour où il avait découvert Buck, ce petit garçon aux grands yeux bleus qui avaient immédiatement captivé son cœur.

– C'est fou ce que tes yeux m'ont fait ce jour-là, gamin, lui disait-il souvent en souriant. Ils étaient comme deux lacs paisibles au milieu d'une tempête, et je suis tombé amoureux de toi en un instant.

Jour après jour, ces yeux innocents et curieux avaient dévoilé une âme joyeuse et pleine de malice. Au début, Buck était un enfant timide, réservé, presque craintif, mais il ne fallut pas longtemps pour que son esprit joueur et son énergie débordante émergent. Bobby se surprenait à rire aux éclats devant ses facéties, son cœur se gonflant de fierté à chaque nouvelle découverte, chaque nouvelle espièglerie. Ce petit garçon, d'abord si effacé, s'était peu à peu libéré de sa réserve, devenant une véritable boule d'énergie positive qui illuminait la vie de l'homme comme un rayon de soleil après une longue nuit. Buck avait apporté une joie sincère et inestimable dans l'existence de cet homme qui, jusque-là, ne s'était jamais imaginé père.

Athena, sa mère, était une femme de caractère, forte et juste.

Elle conseillait le prince avec une rigueur inébranlable, déambulant dans les couloirs suivit de deux gardes auquel elle avait confié la sécurité du palais et les terrains, avec une vigilance constante. Son sens de la justice était respecté de tous, et son autorité ne laissait aucune place au doute. Anciennement mariée à Michael, un architecte renommé, elle avait supervisé de nombreux projets de rénovation du palais avant leur séparation.

Athena se souvenait encore du jour où elle avait pris Buck dans ses bras pour la première fois. Sous ses airs sévères et sa rigueur de capitaine de la garde, se cachait un cœur tendre, prêt à protéger et à aimer cet enfant perdu. Elle l'avait accueilli avec une chaleur et un amour maternel inébranlables, malgré les apparences strictes qu'elle devait maintenir dans l'exercice de ses fonctions. Pour Buck, Athena était à la fois une figure maternelle forte et bienveillante, celle qui veillait sur lui avec une attention infinie, même si elle devait souvent jouer le rôle de l'autorité. Bobby et elle avaient formé un duo inattendu mais profondément complémentaire, offrant à Buck une enfance baignée de tendresse et de soutien, même dans l'ombre des murs imposants du palais.

La situation était pourtant complexe.

Athena était mariée à Michael, un homme bon et aimant, avec qui elle avait eu de beaux enfants. Cependant, au fil du temps, elle s'était découvert une affection grandissante pour Bobby, cet homme au grand cœur qui était un père dévoué et aimant. Leur complicité, née de l'amour qu'ils portaient à l'enfant, s'était transformée en quelque chose de plus profond, de plus intime. Michael, malgré son amour pour Athena, avait ressenti ce changement et, blessé par ce qu'il percevait comme une trahison, avait pris la décision douloureuse de partir, emmenant leurs enfants avec lui, laissant Athena reporter tout son amour maternel sur Buck, qu'elle protégeait farouchement. Elle voyait en lui non seulement un fils adoptif, mais aussi une partie de la famille qu'elle avait perdue.

Athena avait choisi de rester auprès de lui, partageant avec Bobby cette responsabilité et cet amour. Ils étaient progressivement devenus un couple au sens traditionnel du terme, leur lien était indéniable et puissant. Ensemble, ils avaient construit un foyer pour Buck, une bulle de chaleur et de protection dans un monde qui pouvait être froid et impitoyable. Athena, malgré le vide laissé par Michael et l'absence de ses propres enfants, n'avait jamais regretté sa décision. En élevant Buck aux côtés de Bobby, elle avait trouvé une nouvelle forme de famille, une nouvelle raison de sourire chaque jour, en voyant cet enfant autrefois perdu grandir et s'épanouir sous leurs yeux attentionnés.

Au-delà de ses parents, Buck avait également une grande famille, construite parmi les domestiques du palais. Ses grandes sœurs, Hen et sa femme Karen formaient un couple dévoué et harmonieux.

Hen, médecin du palais, était profondément engagée dans la santé et le bien-être des habitants du château. Ses compétences médicales et son dévouement étaient reconnus de tous. Elle passait ses journées à soigner les malades et à veiller à ce que chacun reçoive les soins nécessaires. Karen, quant à elle, s'occupait des jardins royaux, créant des paysages floraux d'une beauté époustouflante. Ses mains expertes donnaient vie à des parterres de fleurs éclatants et à des fontaines élégamment entourées de verdure. Leur maison, nichée près des jardins, était un havre de paix où elles partageaient leur amour et leur passion pour leurs travaux respectifs.

Lucy, majordome en chef, gérait les serviteurs avec une efficacité exemplaire.

Toujours en mouvement, elle connaissait chaque recoin du palais et s'assurait que tout fonctionnait sans accroc. Son rôle allait bien au-delà de la simple gestion, elle était le cœur battant de l'organisation domestique du palais. Lucy était comme une cousine proche pour Buck, lui offrant des conseils et un soutien constant.

Leur lien était profond, forgé par des années de travail côte à côte.

Ravi, le jeune apprenti de Lucy, aspirait à un jour prendre la relève de son mentor. Plein d'entrain et de bonne volonté, il était souvent vu courant d'un bout à l'autre du palais, s'efforçant d'accomplir toutes ses tâches avec perfection. Buck considérait Ravi comme son petit frère, le guidant et l'encourageant dans ses efforts, renforçant ainsi les liens familiaux non officiels mais solides qui existaient parmi les serviteurs du palais.

Ainsi, au cœur de ce palais magnifique, la vie était rythmée par des rôles bien définis et des relations profondes. Chacun, de Bobby à Athena, en passant par Hen, Karen, Lucy, Ravi et Buck, contribuait à créer une communauté soudée, où le devoir et l'affection allaient de pair. C'était cette harmonie entre travail acharné et liens personnels qui faisait de ce lieu un foyer chaleureux pour tous ceux qui y vivaient.

La journée commençait tôt au palais, les domestiques s'affairant dès l'aube.

Dans les cuisines, son père donnait ses instructions pour le festin du soir, aidé par ses apprentis. Lucy et Ravi organisaient le travail des serviteurs, s'assurant que chaque tâche était accomplie avec précision. Sa mère avait déjà disparu pour prendre ses instructions auprès du prince et Buck ne la reverrait certainement pas avant tard dans la soirée. Hen devait déjà être avec le petit prince pour ses exercices musculaires et il avait vu Karen partir pour les jardins dès l'aube.

Buck, souvent affecté aux tâches variées, passait ses journées à aider son père en cuisine ou à accomplir des missions pour sa mère, mais plus généralement c'était Lucy qui l'envoyait à ses tâches de la journée. Bien qu'il ait remarqué la présence imposante du prince Eddie à plusieurs reprises autour de lui, il savait qu'il n'était qu'un serviteur parmi tant d'autres aux yeux du prince.

Un jour prochain, il devrait arrêter de soupirer inutilement après lui et trouver quelqu'un avec qui faire sa vie. Ses parents lui répétaient sans cesse qu'il avait encore un peu de temps devant lui mais il savait qu'il était temps de fonder sa propre famille. Ravi, pourtant plus jeune que lui, venait de se fiancer.

Mais où trouver la perle rare?

Il connaissait tout le monde au palais et personne n'avait attiré son attention. Pourtant il était désespéré de tomber amoureux et d'être aimé en retour. Mais Buck n'était pas très désireux de quitter la sécurité du palais pour trouver chaussure à son pied.

De toute façon, il ne s'éloignait jamais trop loin de ses parents ou de ses amis.

En grandissant dans l'enceinte protectrice du palais, il avait toujours ressenti le besoin de rester proche de ceux qui l'avaient élevé et soutenu. Sa relation avec ses parents adoptifs était empreinte d'une affection profonde et d'une compréhension mutuelle. De même, ses amis parmi les domestiques étaient pour lui une seconde famille, chacun apportant une pièce unique au puzzle de sa vie quotidienne.

Cependant, depuis quelques semaines, une sensation étrange le hantait.

Il se sentait épié, surveillé, bien qu'il n'ait jamais pu en identifier la source. Cette présence invisible était devenue une inquiétude constante, mais pas suffisamment alarmante pour qu'il déclenche une alerte majeure au palais. Pourtant, chaque fois qu'il traversait un couloir ou se trouvait seul dans une pièce, il ne pouvait s'empêcher de jeter des regards furtifs autour de lui, cherchant désespérément des indices de cette menace insaisissable. Ce malaise grandissant pesait sur ses épaules, alimentant en lui une anxiété sourde qu'il peinait à dissimuler.

Il savait que s'il mentionnait ses préoccupations à sa mère, elle n'hésiterait pas à mettre tout le palais sens dessus dessous pour découvrir qui le suivait. Elle pouvait être terrifiante lorsqu'il s'agissait de protéger ceux qu'elle aimait, et Buck ne voulait pas la déranger sans preuve tangible.

Ce matin-là, alors qu'il se trouvait dans les jardins royaux avec Karen, il ne put s'empêcher de partager ses préoccupations.

– Je ne sais pas vraiment Karen, lâcha-t-il en observant les fleurs éclatantes autour d'eux. C'est une sensation, mais je n'ai pas vraiment de preuve qu'il y ait réellement quelque chose.

Karen, s'arrêtant dans son travail de taille des rosiers, leva les yeux vers lui avec une expression de sollicitude.

– Je persiste à penser que tu devrais en parler à ta mère, dit-elle doucement, mais fermement. Athena est la mieux placée pour assurer ta sécurité.

Buck soupira, sachant que Karen avait raison mais hésitant à déclencher une vague de panique inutile.

– Dès que j'aurai un indice, je lui en parlerai. Pour l'instant, ce ne sont que des impressions.

Karen fronça les sourcils, l'inquiétude se lisant clairement sur son visage.

– Fais bien attention, Buck. Nous ne vivons pas dans une époque très sûre et, malgré le fait que nous résidions au château, la famille royale ne s'inquiétera jamais de la disparition d'un de leurs serviteurs.

Buck esquissa un sourire rassurant, essayant de dissiper ses propres inquiétudes ainsi que celles de Karen.

– Tout ira bien, lui promit-il. Je serai prudent.

Malgré ses paroles rassurantes, le sentiment persistant d'être observé ne le quittait pas.

Buck redoubla de vigilance, évitant les endroits isolés et restant toujours à portée de vue des autres domestiques ou des membres de la garde. Chaque soir, alors qu'il retournait dans sa petite chambre sous les combles du palais, il ne pouvait s'empêcher de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, s'attendant presque à voir une ombre furtive se dissimuler dans les recoins sombres des couloirs.

Ses journées continuaient néanmoins, rythmées par ses tâches quotidiennes et ses interactions avec les autres. Son dévouement au travail restait inchangé, et il trouvait du réconfort dans sa routine, même si une part de lui restait constamment sur le qui-vive.

Buck espérait que cette sensation finirait par disparaître, mais il savait au fond de lui qu'il devait rester sur ses gardes, pour sa propre sécurité et celle de ceux qu'il aimait.