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Washington - 2010

La cérémonie du dixième anniversaire de l'entrée de la Terre dans la Confédération Aschen avait été marquée par une émotion palpable. Pour la première fois, le monde reconnaissait ouvertement le travail accompli durant des années par le programme Stargate pour protéger la planète.

L'ancienne équipe phare du SGC avait été récompensée et applaudie et pourtant, le Dr Samantha Carter ne pouvait ignorer l'amertume qui teintait cet événement: le colonel O'Neill n'avait pas daigné faire une apparition.

Cela faisait exactement dix ans qu'elle ne lui avait pas adressé la parole. Elle s'était plongée dans ses recherches et sa vie auprès de Jo et elle avait presque oublié son mentor grincheux. Presque…

Son cœur se serra au souvenir du rêve qui l'avait bercée le matin-même.

Sam ouvrit des yeux brumeux en sentant un poids peser sur son ventre. Son petit garçon de trois ans et demi était assis sur elle et la regardait se réveiller, ses grands yeux chocolat, rieurs, posés sur elle. Lorsqu'elle l'attrapa pour le serrer contre elle et le noyer sous une nuée de baisers bruyants, l'enfant éclata d'un rire merveilleux qui alluma un soleil dans le cœur de Sam.

Une voix chaude et tendre gronda le garçonnet:

Allons, Danny, n'embête pas Maman…

Danny roula sur la couette, se glissa sous les draps et se blottit sagement contre le flanc de sa mère, obéissant à son père.

Sam leva les yeux et découvrit Jack, l'épaule nonchalamment appuyée au chambranle de la porte. Il était pieds nus sur le parquet, simplement vêtu d'un bas de survêtement qui tombait bas sur ses hanches, dévoilant son corps fin et musclé, ciselé par l'entraînement. Malgré ses cheveux argentés, il était toujours cet homme sexy en diable dont elle était tombée amoureuse… Il avait jeté une serviette en travers de son épaule et caressait en cercles lents et attentionnés le dos du bébé niché dans ses bras.

Bonjour… souffla Sam en tendant ses bras vers lui.

Bonjour, ma douce, répondit-il en déposant le bébé dans son giron. Le petit déjeuner sera prêt dans cinq minutes. Le café termine de passer.

Merci.

Jack se pencha et l'embrassa sur les lèvres, récoltant un gémissement langoureux qui le fit sourire. Il tendit sa main vers le garçonnet et déclara:

Allez, Danny! Viens! Allons te servir ton petit déjeuner pendant que ta petite sœur prend le sien!

L'enfant embrassa sa mère avant de sauter joyeusement du lit pour saisir la main de son père.

Avec un petit soupir heureux, Sam écarta la bretelle de sa chemise de nuit et donna le sein à l'adorable petite fille qui la contemplait d'un air comblé et curieux.

Émergeant du songe, Sam avait ouvert les yeux et s'était sentie désorientée durant plusieurs minutes alors que la sensation de chaleur et de bonheur se dissipait lentement dans sa poitrine. Le lit était inoccupé et froid, comme son cœur. Avec une tristesse impossible à contenir, Sam avait plaqué ses deux mains sur son ventre et avait prié pour qu'enfin, son vœu le plus cher se réalise.

Mais, depuis ce matin, Sam savait que ce n'était pas le cas… Toujours pas d'enfant. Son ventre resterait désespérément plat… La souffrance et le sentiment intense de vide était plus fort cette fois-ci, à cause de la perfection éphémère de son rêve sans doute.

Cela faisait longtemps désormais qu'elle espérait mais, avec ce qu'elle avait imposé à son corps durant ses années sur le SG1, peut-être qu'il était normal qu'elle ait quelques difficultés à fonder la famille qu'elle désirait si ardemment...

Pourtant, Sam ne pouvait empêcher la petite voix dans sa tête de murmurer que ce n'était pas avec Jo qu'elle voulait cette famille… C'était avec Jack. Jack qui l'avait sûrement oubliée depuis tout ce temps. Jack qu'elle n'aurait jamais.

Elle avait fait des choix. Elle avait renoncé à l'attendre.

Mais pouvait-on vraiment dire à son cœur de cesser d'aimer?

Sam dut sourire et faire semblant d'avoir écouté la plaisanterie de Jo. Son mari l'embrassa sur la joue avant de s'éclipser, la laissant avec ses amis Janet, Teal'c et Daniel.

– Vous restez un peu? demanda-t-elle, désireuse de prolonger ce trop bref instant de retrouvailles.

– Je dois retourner sur Chulak, objecta le Jaffa.

– Oh non! Cela fait des lustres que nous ne nous sommes pas vus! protesta vivement Sam.

Teal'c eut un haussement de sourcils surpris, percevant sans doute la détresse dans sa voix.

– Nous pourrions peut-être dîner ensemble? proposa Janet.

Teal'c hocha la tête en une acceptation sincère et Daniel confirma aussi.

– Parfait, on se retrouve vers 19 heures? demanda encore Sam.

Les amis tombèrent d'accord sur le lieu et se séparèrent.

Janet saisit Sam par le bras en s'éloignant de la foule:

– Alors, ça y est? L'enfant est en route? demanda le Doc avec un sourire complice.

La mine défaite de Sam lui apprit tout ce qu'elle avait besoin de savoir.

– Non. Toujours pas mais les médecins Aschens disent que tout va très bien, qu'on doit persévérer.

– Ils m'ont laissé conserver mon cabinet à Washington même si j'y tourne en rond. La façon dont je pratique la médecine est très différente mais, je vous ai suivie pendant des années… Cela fait longtemps que vous essayez?

– Plus de trois ans…

– Trois ans…

Sam hésita quelques secondes avant de demander:

– Quand pouvons-nous nous voir?

Janet glissa son bras sous celui de sa plus vieille amie et répondit:

– Allons-y.

oOo

Sam luttait pour retenir ses larmes tout en entrant dans le bâtiment où elle travaillait avec les Aschens.

Larmes de douleur. Larmes de colère aussi.

Elle ne pourrait jamais avoir d'enfant. Janet avait été particulièrement claire et le scanner ne laissait pas de place au doute. Ses ovaires avaient été gravement endommagés. Et selon Janet, ce n'était pas récent.

Les Aschens lui avaient délibérément menti. La question était de savoir pourquoi.

Avec une habileté à laquelle elle n'avait pas eu recours depuis des années, Sam parvint à convaincre Mollem de lui donner accès au super-ordinateur Aschen.

Janet vint la rejoindre discrètement.

– Avez-vous réussi à vous connecter? lui souffla la Doc.

– Je suis entrée. Qu'est-ce que je dois chercher?

– Eh bien, les fichiers personnels seront protégés par des mots de passe… Essayez «dossiers médicaux».

– Je n'obtiens que des généralités, aucun fichier personnel…

Janet réfléchit une seconde puis ajouta:

– C'est peut-être arrivé à d'autres femmes que vous… Essayez «reproduction humaine»en général.

Sam entra les mots clés et des cartes et des données s'étalèrent sous ses yeux ébahis. Elle avait fini par apprendre le langage Aschen à force de travailler avec eux sur les programmes de recherche. Elle ne comprenait peut-être pas toutes les subtilités de la langue mais, elle en savait assez pour comprendre que la natalité mondiale avait chuté de 90% en moins de deux ans.

– Quoi? C'est absurde on l'aurait su... souffla Janet en pâlissant.

– Il y a cette baisse partout où les Aschens ont vacciné les gens… murmura Sam en faisant défiler d'autres documents. Oh, mon Dieu… Janet! C'est le vaccincontre le vieillissement !

– Déconnectez-vous! ordonna tout à coup Janet. Sam! Déconnectez-vous !

À l'urgence du ton, Sam ne réfléchit pas et ferma sa session.

– Ils ne doivent pas savoir ce que nous avons découvert, Sam! Ils pourraient nous tuer!

L'avertissement était clair et Sam sentit un froid glacial l'envahir à mesure que la réalité se faisait jour dans son esprit.

Les Aschens étaient en train de stériliser à bas bruit toute la population mondiale. Plus personne n'aurait d'enfant désormais…

– On doit faire quelque chose, Janet!

– Nous en parlerons ce soir. Ici, les murs ont des oreilles…

Sam acquiesça, encore sonnée. Janet quitta rapidement le bâtiment et regagna son cabinet en ville.

Sam rumina ses idées noires et sa colère durant deux heures avant de renoncer. Elle annonça à Mollem qu'elle ne se sentait pas bien et partit à son tour.

Au lieu de prendre un taxi, elle rentra chez elle en marchant. Deux longues heures à arpenter les rues en se demandant à quel moment tout était parti en vrille.

Elle repensa à son enthousiasme stupide et aveugle lors de leur première rencontre avec les Aschens. Elle entendit comme si c'était hier la voix de O'Neill leur dire qu'ils étaient «trop gentils», qu'aucun peuple plus avancé ne leur proposerait ainsi un accès aussi libre à sa technologie.

Jack n'avait jamais fait confiance aux Aschens. Elle l'avait ignoré, méprisé même si elle était tout à fait honnête. Elle lui avait tourné le dos et à présent qu'elle ouvrait les yeux, il était trop tard.

Jack avait eu raison depuis le début. Ils étaient tombés dans un piège. Un guet-apens odieux et soigneusement planifié.

Mon Dieu… Les Aschens étaient patients… Ils le leur avaient dit dès le départ. Ils avaient pris le chemin le plus lent mais aussi le plus sûr pour les exterminer…

La boule dans sa gorge était si grosse à présent qu'elle empêchait presque Sam de respirer. Retrouvant un semblant de conscience, la jeune femme réalisa qu'elle était dans sa rue. Elle courut, se moquant bien des regards curieux des passants qui se retournaient sur son passage.

Glissant son poignet sur le lecteur, elle ouvrit la porte et s'enferma dans la maison silencieuse et vide.

Sam n'eut pas la force de faire un pas de plus. Ses jambes cédèrent sous elle et elle s'effondra dans le couloir. Son dos trouva appui contre la cloison. Elle bascula la tête en arrière et laissa échapper une plainte déchirante alors que les sanglots trop longtemps retenus serraient sa gorge et brisaient son âme. Les larmes amères noyèrent ses yeux, coulant sur ses joues, mouillant le col de sa chemise.

Elle fut sortie de la brume dans laquelle elle avait dérivé longtemps par le bip de son téléphone.

Jetant un coup d'œil indifférent à l'écran, elle vit le message de Jo s'afficher. Il devait partir en urgence sur une des planètes de la Confédération. Il serait de retour le lendemain.

Le cœur de Sam s'allégea à l'idée qu'elle n'aurait pas à le voir avant quelques heures. Elle avait besoin de se ressaisir, de regrouper les lambeaux épars de sa vie et de trouver une solution à ce piège dans lequel elle avait contribué à jeter l'humanité tout entière.

oOo

Daniel ne parvenait pas à comprendre.

– Non, je n'y crois pas! Au bout de deux ans, ça se saurait si plus personne ne pouvait avoir d'enfant! On ne peut pas cacher une telle chose! objecta-t-il, stupéfait.

– Vous croyez? On parle de gens qui changent des planètes en étoile! Contrôler l'information c'est un jeu d'enfant pour eux! répliqua Sam en s'efforçant de garder le contrôle de ses émotions. C'est lent, méthodique et sans douleur.

– Mais, pourquoi nous donner un vaccin qui multiplie par deux l'espérance de vie, enfin, ce n'est pas logique!

– Si, si cela permet du même coup de stériliser tout le monde, souffla Janet.

– Ils ont un plan à long terme…

– Dans deux cents ans, il ne restera qu'une poignée d'humains sur Terre. Les Aschens auront la planète pour eux, confirma Teal'c.

Daniel, atterré, ne dit plus rien.

Ses amis avaient raison… Bon sang, ils avaient offert la Terre à des ennemis…

– Il faut qu'on intervienne… Il y a sûrement un moyen de les contrer… grommela-t-il.

– La veille de sa mort, le Général Hammond m'a appelée… Il m'a dit qu'il avait besoin de me parler. J'ai affirmé aux médecins Aschens qu'il était impossible qu'il ait fait un infarctus… Mais ils m'ont soutenu que leurs appareils de diagnostic étaient infaillibles… soupira Janet.

– Vous pensiez à un meurtre? demanda Teal'c.

– Pas à l'époque. Je voyais encore les Aschens comme nos bienfaiteurs… mais maintenant…

– On ne doit pas ébruiter ce qu'on sait. On doit le garder pour nous… soupira Daniel.

– Je dois le dire à Jo…

Daniel jeta un regard sombre à Sam:

– Vous prenez un risque…

Sam haussa les sourcils, perplexe:

– Vous sous-entendez que Jo était au courant?

– Vous avez dit vous-même que savoir nous mettait en danger…

– Oui, mais Jo nous sauvera!

– Comment? Il en parlera au Président qui avertira le reste du monde et après, quoi? Il mobilisera le peu d'armée qui lui reste…

– Et ils nous vaincront… comme ils ont vaincu les Goa'ulds… prophétisa gravement Teal'c.

– On doit trouver un meilleur plan… répondit Daniel.

– Mais quel plan?

– On peut contacter les Tollans ou les survivants de la Tok'ra? Il doit bien en rester… Ou peut-être les Jaffas? proposa l'archéologue.

– La Tok'ra a presque disparu et bien peu de Jaffas sont restés fidèles à la Tau'ri depuis la guerre. Il reste très peu de symbiotes à implanter à présent, répondit Teal'c.

Sam soupira.

– Et la Porte des Etoiles n'est même plus sous notre contrôle! On a fait un super boulot! s'exclama Sam avec colère. Ce matin on fêtait l'Alliance…

– Et ce soir, on en connait le prix… lâcha sombrement Daniel.

La serveuse choisit cet instant pour les interrompre en demandant:

– Vous désirez autre chose?

– Oui… Revenir en arrière… répliqua Daniel.

La serveuse lui jeta un regard intrigué puis, pensant sans doute qu'il avait trop bu, se retira après avoir déposé la note sur la table.

Daniel ne remarqua pas immédiatement que le regard de Sam avait changé. Elle avait dans les yeux cette lumière que Janet n'avait pas vue depuis longtemps.

– On pourrait revenir en arrière, corriger le passé… souffla-t-elle à mesure que le plan prenait forme dans son esprit.

– Mais comment?

– Le Général Hammond nous l'a montré…

– Il avait laissé un message… murmura Daniel en se remémorant le message confié à Sam par le vieil général avant la mission qui devait les ramener en 1969.

Il leur avait indiqué les dates et heures des éruptions solaires pour leur permettre de trouver le chemin du retour vers leur époque.

– Mais je croyais qu'il était impossible de prédire une éruption solaire… dit encore Daniel.

– Pour nous oui, mais, pas pour un ordinateur Aschen, indiqua Sam.

– D'accord… ça ressemble à un plan.

– En effet, Daniel Jackson.

– On va avoir besoin de Jack…

Sam grimaça. Elle savait que Daniel avait raison. L'aide du Colonel O'Neill serait une garantie de réussite. Le terminal de la Porte des Etoiles était sûrement l'endroit le plus sécurisé au monde… Atteindre le portail, composer l'adresse au bon moment et faire passer le message ne serait pas aisé.

– Je vais y aller.

Les mots sortirent de sa bouche avant qu'elle y ait réellement pensé.

Ses amis lui jetèrent un regard surpris.

– Tu sais où le trouver? questionna Daniel.

Sam soupira.

– Ouais… Je pense...

Il était temps de faire face à son passé et peut-être de réparer ce qui avait été brisé entre eux.

Sam ignorait comment Jack allait l'accueillir si elle franchissait les limites de sa retraite solitaire.

Elle supposa qu'elle franchirait ce pont quand elle y serait…

SJSJSJSJSJ

Le téléporteur laissa Sam à l'aéroport de Minneapolis. Elle récupéra les clés de sa voiture de location et prit la route que Daniel et Teal'c lui avaient expliquée.

Elle roula une petite heure avant que le bitume cède la place à une chemin de terre battue. Il avait plu la veille et des ornières de 4x4 étaient bien visibles dans la boue, rassurant Sam sur le fait que son instinct était le bon.

Il serait là.

Lorsque les arbres s'éclaircirent enfin, la conductrice découvrit le toit puis les murs de pierre et de bois du chalet du Colonel O'Neill. Elle se gara derrière son 4x4 noir et arrêta le moteur.

Descendant de voiture, elle prit une seconde pour respirer l'air frais et pur, l'odeur de la terre mouillée et de l'herbe coupée.

Sam frappa à la porte. Pas de réponse. Elle recommença sans plus de succès.

Le lac miroitait doucement sous le soleil de la mi-journée lorsqu'elle contourna la cabane. Elle se figea en apercevant enfin la silhouette familière qui remontait vers la terrasse. Il ne l'avait pas encore vue. Cela laissa à Sam un instant pour se préparer à affronter son regard.

Il avait les cheveux totalement argentés désormais et son visage et ses avant-bras nus étaient burinés par le soleil. Il portait une chemise froissée, retroussée aux manches et un jean trop grand. Un chaume de trois jours assombrissait son visage.

Sam ne put empêcher son cœur de tressauter dans sa poitrine à sa vue.

Jack leva soudain les yeux et captura son regard posé sur lui. Son visage resta fermé et vide de toute émotion autre que de la surprise.

– Bonjour … souffla-t-elle, sa voix plus troublée qu'elle l'aurait crue.

– Bonjour… répondit-il.

Jack détourna les yeux et posa ce qu'il avait dans les mains.

– Alors c'est ici que vous menaciez toujours de m'emmener… plaisanta-t-elle.

Les mots moururent dans sa gorge lorsqu'il la dévisagea. L'expression dans ses yeux lui transperça le cœur et Sam réalisa enfin pourquoi il avait voulu la mener ici.

Il voulait partager ce lieu qu'il aimait avec elle. Y passer du temps avec elle. Juste avec elle. Daniel et Teal'c n'étaient qu'un prétexte… Elle le savait depuis longtemps mais, elle avait repoussé cette idée par peur de ce qui pourrait se passer si elle se laissait tenter par l'aventure.

– Je suis contente de vous voir… mon Colonel… ajouta-t-elle.

– Il n'y a plus de Colonel ici… depuis longtemps.

Les mots se voulaient durs mais Sam perçut surtout de la lassitude dans sa voix.

– C'est vrai… ça va Jack?

Le nom semblait étrangement intime, prononcé sans que l'un d'eux ne soit aux portes de la mort.

Elle embrassa la terrasse et le ponton du regard, observant la vieille chaise posée près du bord du lac, la canne à pêche dressée contre le mur et deux ou trois bouteilles de bière vide alignées sur le bord de la fenêtre.

– Qu'est-ce qui vous amène ici?

Sam se ressaisit; il avait raison. Elle devait accomplir la mission. Elle réfléchirait à tout ce qu'elle avait manqué plus tard.

– Nous nous sommes plantés en beauté, soupira-t-elle.

Être là, près de lui, semblait soudain faire reculer la tragique réalité. C'était comme si sa simple présence, calme et forte, lui assurait que tout n'était pas perdu, qu'il y avait encore un moyen de réparer cette folie.

Il s'assit sur un banc et grogna:

– A propos de quoi? On s'est planté souvent!

– En nous alliant avec les Aschens…

– Ah… Je vois! Alors ils sortent leurs griffes… Dommage que personne ne les avait vus venir… Ha! Mais si! Moi! Moi je les avais vus venir!

Le ton était sarcastique, presque caustique et Sam le prit comme une gifle qu'elle accepta sans broncher. Elle méritait son mépris et sa mauvaise humeur. Après tout, elle avait contribué à ce désastre.

– C'est encore pire que ce que vous croyez… Il y a environ trois jours, j'ai découvert que jamais je ne pourrai jamais avoir d'enfant…

Jack cilla alors qu'il encaissait la nouvelle puis, avec une sincérité et une douceur qu'elle n'était pas sûre de mériter, il répondit:

– Je suis vraiment désolé…

– Moi aussi… Selon les données des Aschens, en moins de deux ans et sans éveiller les soupçons, ils sont parvenus à stériliser plus de 90 % de la population mondiale. Pour les dix pourcents restants, ce n'est plus qu'une question de temps…

– Qu'est-ce que vous espérez de moi?

– Un coup de main…

– Et pour quoi?

– Défaire ce que nous avons fait!

– Ah! Nous y voilà! soupira-t-il en sentant où cette conversation allait les conduire.

– On peut changer ça! On enverra un message au SGC dix ans en arrière pour éviter que tout ça se produise!

Elle lui expliqua leur plan, persuadée qu'il comprendrait et qu'il serait partant pour les aider. Mais, ce ne fut pas le cas. En fait, son idée ne sembla qu'aggraver sa colère et son amertume.

– Puisque vous pensez que c'est l'enfance de l'art, pourquoi êtes-vous là? la tança-t-il durement.

– Parce que ce n'est pas si simple… Nous aurions de plus grandes chances avec votre aide.

– Et admettons qu'on parvienne à envoyer ce message… qu'est-ce qu'il se passe après? On ne va pas sur P4C 970, on ne rencontre pas les Aschens… Et… quoi?

– Je l'ignore… admit-elle.

Janet avait eu le même genre d'objections et elle les avait balayés d'un geste. Là, face à Jack O'Neill, ce n'était plus aussi simple.

– Voilà, c'est ça qui m'inquiète. Je comprends que vous vouliez corriger vos erreurs mais moi, j'ai la conscience tranquille! J'ai prévenu tout le monde! Et vous m'avez ri au nez! Vous n'êtes pas contente de la tournure des choses, c'est bien dommage! Moi, j'en ai fini avec tout ça. Je suis à la retraite! C'est bien de ne plus avoir à jouer les héros, être là simplement à pêcher en laissant le monde se sauver tout seul… Et comme unique souci dans toute mon existence, savoir si je vais prendre un chien avec moi…

– C'est du destin de toute l'espèce humaine dont on parle…

Il la toisa sévèrement avant d'abattre son ultime carte. La plus douloureuse.

– Une petite question… Qu'est-ce que votre ambassadeur pense de tout cela?

Sam soupira lourdement et détourna le regard.

La raison de leur séparation était là, comme un éléphant au milieu de la pièce.

– Je n'ai pas eu le temps de lui en parler, finit-elle par avouer.

Le ton de Jack était acerbe lorsqu'il répliqua:

– Demandez-lui! Lui il pourra vous aider.

Une manière directe et implacable de lui rappeler qui elle avait choisi…

Sam serra les dents et lutta pour retenir ses larmes de colère et de douleur.

– Oui…

Se détournant, elle partit d'un pas pressé sans même lui dire au revoir.

Elle avait eu tort de revenir… Tort d'espérer. Ce Jack O'Neill n'était plus l'homme qu'elle avait connu.

Jack la regarda s'éloigner comme si elle avait un bataillon de Jaffas à ses trousses et quelques secondes plus tard, il entendit le moteur de sa voiture s'éloigner.

Il soupira, laissant enfin échapper le souffle qu'il avait retenu.

Lorsqu'elle était apparue sur sa terrasse, un peu plus tôt, il avait cru à un autre de ses rêves.

Et il rêvait d'elle assez souvent en fait.

Elle était aussi belle que dans ses souvenirs. Un peu plus timide peut-être, comme si elle était gênée ou nerveuse d'être là, face à lui.

Il avait fallu qu'elle parle pour qu'il réalise qu'elle était réelle.

Une bouffée d'espoir absurde avait envahi son cœur une fraction de seconde. L'espérance que peut-être, elle était revenue pour lui.

Mais la morosité et la rancœur avaient vite refait surface.

Elle ne s'était même pas excusée de l'avoir laissé tomber et elle revenait comme ça, après dix ans de silence, espérant qu'il allait encore la suivre dans ses plans surréalistes… Qu'il allait encore sauver le monde!

Il n'était plus cet homme-là. Il ne risquait plus sa vie pour elle…

N'est-ce pas?

Ses pas l'avaient lentement mené au bord du lac.

Attrapant un caillou sur la berge, il le jeta avec force dans l'eau. Le galet rebondit joyeusement à trois reprises avant de s'enfoncer.

Jack soupira et remontant sur ponton, il s'assit lourdement. Il resta là, à ruminer jusqu'à ce que le ciel s'assombrisse et que la nuit descende, noyant le paysage dans une obscurité familière.

Levant les yeux, Jack O'Neill contempla les étoiles qui apparaissaient lentement les unes après les autres, l'esprit envahi par les souvenirs de voyages lointains et par le rire de son Second.

Son rire et ses yeux clairs et joyeux…

Il n'y avait aucune joie dans ses yeux aujourd'hui… Juste une infinie tristesse et une soif désespérée de revanche… Le genre de douleur qu'il ne connaissait que trop bien et qui menait en général sur un bien sombre chemin.

Elle lui avait manqué bien plus qu'il ne voudrait jamais l'admettre et la revoir avait rouvert une blessure qu'il pensait guérie depuis longtemps.

Avec un mélange de tendresse et de chagrin, il réalisa que malgré les années et l'éloignement, il l'aimait toujours.

Il se releva finalement avec un grognement et rentra dans le chalet.

Il alluma le feu et s'allongea sur le canapé dans le silence, pour réfléchir.

La nuit fut longue et sans sommeil mais, au petit matin, il avait pris sa décision.