Vincent redébarqua rapidement, les mains chargées de deux verres arrosés. Il déposa celui de son ami sur la table et se réinstalla dans son fauteuil, la moue hésitante.

«Au fait! Avant qu'on reprenne notre conversation… T'as vu qui était dans le groupe?

- Euh nan… Je t'avoue j'ai pas fait gaffe! Pourquoi? C'est qui?

- Ah bah va voir… sourit-il malicieusement.

- Ludo', Vanessa, Romain, Steph', Alex, Isa', ANNA ?! manqua-t-il de s'étouffer.

- Ah je savais bien que ça allait te plaire!

- Tu déconnes?!

- Oui bah j'allais pas la mettre de côté juste parce qu'il s'est passé un truc entre vous quand vous étiez plus jeune, ça va…

- Un truc qu'a duré huit mois quand même…

- Mais t'avais quoi? 22 ans, non ?

- 23… On était à l'école de police ensemble… marmonna-t-il agacé.

- Oui bah voilà, c'est bien ce que je dis, c'est du passé.

- Ouais enfin on s'est pas quittés en très bon terme… Enfin, en même temps si j'avais pas jeté mon dévolu sur sa pote aussi…

- Nan?!

- Oui bon ça va… J'étais jeune et con…

- Très con, non?

- Oui, grommela-t-il. Mais c'est elle aussi, elle venait de me parler mariage. Ça m'a paniqué!

Amusé, Vincent éclata de rire.

- Oui bah là… On peut pas dire que… t'as pas… niqué justement!

- Rooh! Vincent!

- Ça va! plaisanta-t-il. Puis vous vous étiez bien entendu, il y a huit ans, la hache de guerre est enterrée nan?

- Ouais…

- Bon en même temps, on compte pas le nombre de hache de guerre que tu as enterré cette année-là… lança-t-il en explosant de rire.

- La faute à qui aussi? On peut dire que j'étais bien entraîné non? T'as profité de ma faiblesse pour m'embrigader dans tes plans foireux là!

- J'ai juste aidé un ami au bord du gouffre, c'est tout!

- Ouais… Mais j'te préviens, cette fois ce sera pas la même! Et faut surtout pas que Candice apprenne qu'Anna est là, sinon je vais en entendre parler pendant 15 ans… T'as bloqué tes sites là?

- Mes sites?

- Oui tes réseaux! Qu'on soit sûrs que rien ne sorte…

- Ah euh, je pense oui.

- Ouf…

- En tout cas, t'avais pas été chercher la plus moche…

- Bon, t'arrêtes?! Je t'ai dit que maintenant j'étais plus le même…

- Ah oui, ta Candice… Montre à quoi elle ressemble d'ailleurs!

Fier, Antoine fouina dans son téléphone et sortit un cliché de sa compagne un soir d'été.

- Ah ouais… siffla Vincent. Canon…

- Ouais hein! sourit-il en l'observant.

- Blonde… Yeux bleus… Rien ne change quoi!

Il ricana doucement en se réinstallant dans le fauteuil.

- Et alors, c'est quoi le problème?»

Antoine souffla, prêt à vivre une véritable introspection. Il ferma les yeux et avala une gorgée de whisky, histoire de réchauffer ses pensées et les préparer à la douleur. Il reposa mécaniquement le verre sur la table et s'enfonça dans son fauteuil avant de fixer le sol avec hésitation.

«Quand on s'est retrouvé en formation, y a 8 ans, tu te rappelles je... J'savais dit que je faisais ça pour me sauver...

- Oui… Tu voulais pas mettre de mot dessus mais désolé mon pote, t'étais clairement en train de faire une dépression.

- Hum… En même temps, ma vie était un bordel… J'étais en couple avec quelqu'un que je me forçais à aimer juste parce qu'on allait avoir un enfant ensemble mais… j'aimais Candice que je venais de larguer à contrecœur… Mais j'ai essayé tu vois… J'ai essayé de faire semblant… De jouer à la famille parfaite… Au mari parfait même… Mais à un moment, tout m'a explosé à la gueule.

- Jennifer s'est barrée avec ta fille…

- Ouais. J'ai eu du mal à encaisser. Et la seule personne chez qui je voulais trouver du réconfort m'a claqué la porte au nez…

- Candice?

- Bah je l'avais largué… Tu me diras, normal… Elle allait pas m'accueillir avec des fleurs… Donc d'un coup, toute ma comédie a déchanté. J'avais plus personne. Ni femme, ni fille, ni… ni Candice. Elle voulait plus me parler.

- Elle t'avait dit pourquoi déjà? Je me souviens plus…

- Elle voulait plus souffrir. Alors mettre une barrière entre nous, ça lui permettait d'essayer d'oublier… Mais moi, bah j'ai pas supporté.

- Normal…

- En vrai j'te jure, j'avais jamais ressenti ça avant. Tu sais ce sentiment où tu comprends pas ce qu'il t'arrive mais d'un coup, une personne en vient à représenter toute ta vie.

- T'sais moi j'suis qu'un looser, j'ai jamais vraiment connu ça… La seule meuf que j'ai réussi à garder a fini par me quitter en me traitant de gros gamin… après 3 ans de relation… Ça m'a vacciné.

- T'as peut-être juste pas rencontré la bonne… Tu sais avant Candice, je pensais que j'allais finir ma vie solo à enchaîner les conquêtes. Puis elle est arrivée et… ça m'a transformé.

- C'est beau ce que tu dis en vrai…

- Hum. Sauf que maintenant, j'arrive plus à imaginer un futur serein et ça me fait flipper.

- À cause de ton ex?

- Ouais… Elle déteste Candice et elle est persuadée que Suzanne est en danger avec elle. Puis elle veut me faire payer le passé surtout je crois…

- Sauf que tu devrais pas avoir de mal à prouver que ses accusations sont fausses, non?

- Bah nan! Parce que Candice est chiante, voilà! Faut toujours qu'elle se mêle des affaires des autres et à chaque fois ça finit mal… C'est simple, la tranquillité elle connaît pas.

- À ce point?!

Il ricana jaune avant de se relever, emballé par un engouement soudain.

- Voyage en Corse: séjour en garde à vue et j'me retrouve avec 4 points de sutures aux fesses parce que madame s'est mêlée de la mort d'un mec. Marché d'Halloween: madame oublie de surveiller les enfants, ma fille disparaît, terrorisée. Voyage à La Réunion: enlèvement et séquestration par des braconniers parce qu'elle voulait à tout prix résoudre une disparation mystérieuse sur l'île

- Oh putain! lâcha-t-il en explosant de rire.

- Nan j'te jure! Elle me fatigue… Alors forcément, Jennifer s'est emballée et voilà où on en est…

- Ouais c'est la merde là…

- Et… Jennifer s'engage à retirer sa demande de garde exclusive si je me décide à quitter Candice… T'imagines?! Je dois choisir entre elle ou ma fille.

- Nan mais y a forcément une solution intermédiaire…

- Et si y en a pas?

- On va réfléchir! Et puis, peut-être que les autres ont connu la même situation, ça va peut-être nous aider. En attendant, tu mets ça de côté pour ce soir…

- Plus facile à dire qu'à faire… maugréa-t-il en faisant un cul sec.

- Écoute mec, t'es ici pour une semaine, loin de tout ça. Tu mets Candice dans un coin de ta tête, t'oublies ton ex et tu t'amuses… Voilà le programme!

- Ouais t'as sûrement raison… Faut que je pense à moi un peu… Puis en vrai, entre cette semaine de vacances compliquée et ce retour difficile, j'crois que j'en avais besoin. C'est un peu dégueulasse ce que je vais dire mais, je fais une overdose Candice là j'crois.

- Une overdose carrément ?!

- Ouais! Tu sais le genre de trucs qui te dégoûte sur le moment mais... t'y est tellement accro que trois jours après tu y retournes! ironisa-t-il.

- Une drogue quoi...

- C'est ça!

- Alors raison de plus pour me suivre!

- Où ça? l'interrogea-t-il en l'observant revêtir sa veste.

- Je connais une boîte sympa pas loin…

- Hein?! s'offusqua-t-il. Mais on va pas aller en boîte, quand même ?!

- Bah quoi? Danser ivre mort jusqu'au bout de la nuit, c'est exactement ce qu'il te faut!

- Ouais donc en fait, t'es en pleine crise de la cinquantaine, c'est ça?!

- Woh! s'emporta-t-il. J'ai 46 ans, ok?! Laisse-moi le temps d'arriver aux 50…

- Y a des crises plus précoces que d'autres… s'amusa-t-il en riant franchement.»

Retrouver un peu de légèreté… Voilà qui lui faisait du bien après avoir subi cette semaine de ''vacances'' et ce retour mouvementé. Et Vincent incarnait parfaitement ce bon bol d'air frais dont il avait besoin. Pas de prise de tête, des discussions détentes et beaucoup d'amusement.

Enfin… soufflait Antoine en réajustant sa veste en cuir sur ses épaules. Décidément, Vincent avait eu gain de cause et le commissaire avait fini par plier pour une nocturne en boîte de nuit. Un truc qu'il n'avait pas fait depuis un bail… Et à Paris, le choix des possibles s'ouvrait à eux.

...

Samedi matin, 11h.

Motivée par une chaleur printanière, Candice semblait combler l'ennui en sortant les salons de jardin et décorations d'été. Une légère envie d'animer son extérieur l'envahissait. Elle arrangeait quelques plantations dans ses carrés de terre devant sa chambre, déposait quelques pots de fleurs près de son entrée, des jardinières pour entourer sa terrasse. Elle brossa les chaises et chaises longues. Enfin, il fallait bien s'occuper quoi... Surtout qu'elle n'avait aucune nouvelle de son amoureux depuis la veille et que les ruminations semblaient bienvenues… Et de là où elle était, Candice refusait de paraître lourde et insistante. Elle le savait, Antoine avait besoin d'air. Mais peut-être pas de là à ne recevoir aucun message, boudait-elle en consultant son téléphone sans succès. Alors elle craqua et trouva l'excuse de lui montrer ses arrangements en prenant quelques photos qu'elle ne tarda pas à envoyer avec fierté.

«Et toi? Tu fais quoi?» avait-elle envoyé avant de regretter. Déçue d'elle-même, elle balança le téléphone dans le canapé et courut s'activer en cuisine. Pour une fois qu'elle avait le temps de se préparer un plat digne de ce nom…

...

«C'est qui? demanda Vincent alors que le téléphone du commissaire s'allumait.

- À ton avis… répliqua Antoine en se massant les tempes.

- T'as pris une aspirine mec? Vu ce qu'on a picolé, on va douiller j'crois…

- J'suis plus habitué moi… souffla-t-il de douleur. Mais tu te souviens de tout toi? J'ai l'impression d'avoir zappé la moitié de la soirée!

- Ouais… Fin' je crois… En tout cas je me souviens quand t'as envoyé bouler la rousse là!

- Qui?

- La p'tite rousse là! Elle avait clairement flashé sur toi.

- Oh non… paniqua-t-il. Me dis pas que j'ai fait de la merde…

- Bah ça dépend ce que t'entends par «faire de la merde»… Enfin, repousser une meuf aussi bien foutue perso, j'appelle ça «faire de la merde»…

- Ah… souffla-t-il de soulagement.

- Mais ce que tu lui as dit, c'était hilarant… ricana-t-il en buvant de l'eau en bouteille.

- Hein?

- La meuf forçait clairement… Tu lui as demandé son prénom… Elle t'a dit «Marine»… Et qu'est-ce que t'as répondu? continua-t-il en riant.

- Quoi? rigola-t-il à son tour.

- «J'peux pas! C'est pas le bon prénom»

- J'ai dit ça? demanda-t-il en explosant de rire.

- Ah oui oui!

- La honte…

- Heureusement qu'elle s'appelait pas Candice, vu ton état, t'aurais limite pu la confondre! plaisanta-t-il.

- N'importe quoi… marmonna-t-il hilare. Je sais reconnaître ma femme quand même…

- Ta «femme»? Vous êtes mariés?

- Nan… On est non-mariés…

- Hein?

- C'est son idée. C'est pour garder une certaine liberté…

- Chelou… grimaça-t-il. »

Et intérieurement, Antoine n'était pas peu fier. Lui qui avait collectionné les conquêtes trouvées en boîte de nuit, s'était montré plutôt sage… Décidément, Candice l'avait vraiment vacciné! Et heureusement! Dieu sait ce qu'il aurait fait si l'imparable s'était produit cette nuit… Le commissaire aurait sans doute déchanté, rongé par les remords…

Satisfait, il s'empara de son téléphone et consulta les quelques clichés envoyés par Candice. Activité déco, visiblement… Mais peu inspiré, Antoine se contenta de répondre une formalité.

«Sympa la déco! Moi je récupère. Lendemain de soirée…"

"C'était bien? T'es rentré à quelle heure?" demanda-t-elle presque angoissée.

"Vincent m'a traîné en boîte. On est rentrés à l'aube…»

Candice crut mal voir. «En boîte»? Vraiment? relut-elle la gorge nouée. Mais elle n'avait jamais connu cet Antoine fêtard… C'était plutôt une étiquette de sa jeunesse ça… Une jeunesse baignée d'amusement, de fêtes, d'alcool et de luxure. Donc là, elle imaginait son amoureux en pleine boîte de nuit parisienne, surement bondée de jolies filles en tout genre, et commençait à paniquer. Et si Antoine avait fait une bêtise cette nuit? L'alcool entraînant, tout était possible… Après tout, Antoine était clairement un beau-gosse qui aimait plaire et qui envoûtait… Et dieu sait qu'elle en savait quelque chose ! pestait-elle sans savoir quoi rétorquer. Ne pas avoir l'air désespéré… Ni trop enjoué… Compliqué…

«Super! Tant mieux si tu t'es amusé… Profite bien chéri!» se résigna-t-elle à répondre sans grande conviction. Mais non ce n'était pas «super» et non ce n'était pas «tant mieux». Candice aurait préféré qu'il s'amuse autrement, près d'elle, dans un terrain moins exposé à la tentation. Mais surtout elle aurait préféré qu'il profite avec elle. Mais ça, c'était pas possible, parce qu'à cause d'elle, ils en étaient là. Alors elle s'était contentée d'une futile marque de tendresse à laquelle Antoine était resté bien insensible. Le brun avait aimé son message en guise de réponse. Un simple cœur rouge qui bordait cette bulle bleue qui clôturait désormais la conversation. Agacée, Candice balança à nouveau son téléphone sur le canapé, comprenant désormais que la semaine qui s'annonçait s'apparenterait à un véritable supplice…