Point de vue omniscient
— Mamie ! Rega'de ! C'est maman !, s'écrit la petite Claire, en désignant la scène de sa petite main potelée.
— Oui ma chérie, c'est maman, confirme madame Young, la mère de Skyler. Elle va danser, regarde en silence ma puce.
Lorsque les tambours retentissent pour annoncer le début de la danse, une tension palpable s'installe parmi les spectateurs rassemblés autour du grand brasier. Obéissante, la petite Claire se tait, nichée dans les bras de sa grand-mère. Elle regarde sa mère sur scène avec admiration, le regard pétillant accentué par les reflets du brasier non loin.
Les flammes vives projettent des ombres oscillant sur le sable. L'air est saturé d'odeurs de cèdre brûlé et d'embruns salés, un mélange qui renforce l'aura mystique de la cérémonie et qui chatouille les narines de Quil.
Quil, hypnotisé, ne peut détacher son regard d'elle, de Skyler.
Elle se tient fièrement sur scène, les mains jointes dans le dos. Elle est vêtue d'un simple soutien-gorge en cuir marron et d'une jupe en fourrure grise. Le Quileute remarque également qu'elle porte un chapeau en fourrure où pointe des oreilles donnant l'impression qu'elle est une guerrière mi-femme, mi-louve à la fois majestueuse, sauvage et féroce.
Soudain, quelques voix s'élèvent pour accompagner les tambours lourds et puissants qui résonnent dans la nuit. Skyler commence à bouger, ses pieds nus soulèvent délicatement le sable à chaque pas. Les premiers mouvements de la danse sont lents, mesurés et Skyler garde ses mains croisées dans son dos, une posture qui traduit à la fois une retenue et une puissance prête à être libérée.
Skyler, au devant du groupe, est flanquée d'un jeune homme à ses côtés, tandis que les autres danseurs et danseuses se sont organisés en formation derrière elle. Quil esquisse un sourire en pensant que, finalement, elle n'aura pas obtenu gain de cause : Mika l'a envoyée en première ligne.
La musique des tambours monte en intensité, suivie de près par les voix qui prennent une dimension mystique. Progressivement, Skyler libère ses bras. Ses mains, d'abord retenues, commencent à onduler dans l'air, dessinant des arcs et des spirales. Ses pieds glissent sur le sable avec une dextérité, alternant entre déplacements légers et coups de pieds puissants qui marquent le rythme imposé par les percussions. Les ombres dansantes créées par la lumière du brasier amplifient l'intensité de la scène, rendant ainsi chaque geste à la fois sensuel et sauvage, évoquant la grâce féline d'un prédateur et la force brutale d'un guerrier.
A cet instant, Quil ressent une sorte d'agitation interne qui le perturbe tandis qu'il observe Skyler incarner ce qui lui semble être un guerrier-loup Quileute dans une scène de chasse au vampire. Afin de dissimuler son trouble, Quil détourne son regard de la jeune femme un instant, il focalise son attention sur le jeune homme aux côtés de Skyler. Ce dernier réagit à chacun des gestes de sa partenaire, comme s'ils partageaient un dialogue silencieux ou un esprit commun.
Ils se rapprochent, se frôlent, se tournent autour, puis s'éloignent brusquement, illustrant parfaitement deux loups d'une même meute se défiant pour affirmer leur légitimité. Leurs mouvements sont imprégnés à la fois d'une tension sauvage et d'un respect mutuel. Les autres danseurs suivent leur exemple, amplifiant les mouvements de Skyler et du jeune homme, transformant la scène en un tourbillon d'énergie brute.
Conscient qu'il enfreint les règles et en dépit du fait qu'il sache pertinemment qu'il n'est pas censé l'observer de cette manière, le regard de Quil est irrésistiblement ramené à elle. Captivé, il perd dans sa contemplation de celle qui, à cet instant, exerce sur lui une attraction magnétique et semble représenter tout ce qu'il désire.
Sous la lumière vacillante du brasier, le maquillage de Skyler, un mélange de noir et d'ocre semblable à de la terre battue, accentue ses traits, la rendant particulièrement séductrice. Son regard dégage une lueur vive, intense, sauvage et primitive. Les reflets des flammes projetés sur sa peau bronzée créent un jeu d'ombres et de lumière qui ondulent sans cesse, faisant scintiller la sueur sur son corps et le transformant en une toile vivante et hypnotique. À ce moment précis, et aux yeux de tous, elle incarne pleinement l'esprit du loup : fier, indomptable.
Le jeune Quileute est complètement absorbé, envoûté, comme plongé dans une transe où les frontières entre le monde extérieur et son propre esprit s'estompent. Ses sensations et émotions se mélangent, se fondent et s'intensifient, tandis qu'il prend pleinement et profondément conscience d'être connecté aux esprits invoqués. Car ce loup des légendes que Skyler incarne et célèbre, c'est lui.
Comme en réponse des esprits, une brise se lève, court sur sa peau et il frémit.
C'est alors que les pulsations des tambours s'accélèrent peu à peu, devenant de plus en plus frénétiques, dont chaque battement martèle l'air avec une intensité toujours croissante. Les voix des chanteurs, s'élevant et vibrant en harmonie avec les percussions, amplifient encore cette montée en puissance. Skyler ajuste parfaitement à ce nouveau tempo. Ses mouvements deviennent plus rapides et plus précis, ses pieds frappent le sable avec une énergie renouvelée, soulevant des volutes de poussière dorée autour d'elle. Ses bras, auparavant fluides et gracieux, se mettent à trancher l'air en accord avec le battement des tambours. Les ombres projetées par les flammes dansent, elle aussi, de plus en plus vite sur la peau de la jeune femme, donnant l'impression que Skyler, ou plutôt la louve, est engagée dans une lutte acharnée.
Le rythme des tambours atteint son apogée, plongeant Skyler dans une cadence presque insoutenable qu'elle suit avec une maîtrise impeccable. Elle tourne sur elle-même avec intensité, faisant flotter la fourrure sur sa tête tels des vagues argentées. Et brusquement, les tambours ralentissent. La jeune femme suit cette transition sans hésitation et ralentit, accordant parfaitement ses mouvements à cette nouvelle mesure plus douce et apaisée. Et dans un dernier geste, Skyler lève les bras au-dessus de sa tête, paumes tournées vers le ciel, comme si elle rendait au cieux l'esprit du loup qui l'a possédé.
Puis, vient le silence.
Skyler abaisse lentement ses bras, son corps retrouvant un calme presque parfait. Les spectateurs, restent figés dans une sorte de recueillement, se regardent et hésitent entre applaudir et respecter ce silence. Seul le fracas des vagues et le crépitement du feu viennent troubler l'instant. Les éclats orangés du brasier continuent de danser sur la peau de Skyler, plongeant à nouveau Quil dans un état second.
Il ne regarde qu'elle.
Skyler.
Skyler, au centre de la scène, haletante, la peau brillante, perlée de sueur.
Skyler, échevelés, lui donnant une allure d'autant plus sauvage et indomptable.
Skyler, dont le sourire illumine le visage d'une fierté sans égale.
Skyler, qu'il trouve, à cet instant, plus belle que jamais.
Lentement, l'assistance reprend vie, applaudissant d'abord timidement, puis avec une ferveur croissante, saluant la performance de la troupe. Quil reste immobile, le cœur battant à tout rompre, incapable de détacher son regard d'elle. Ce n'est que lorsque Claire l'interpelle pour grimper dans ses bras qu'il détourne enfin les yeux de Skyler.
Et pour la première fois, à regret.
Point de vue Skyler
Je sors de scène, grisée par l'énergie des spectateurs qui applaudissent encore. Accompagné de mes collègues, je me rends vers les coulisses improvisé derrière des palissades. Mika m'interpelle, un large sourire aux lèvres et se précipite vers moi.
— Sky, tu as été incroyable ! Vraiment, je ne comprends pas pourquoi tu as arrêté la danse pour te mettre au chant ! Même si tu chantes super bien, je trouve ça dommage ! Tant de potentiels gâchés…
Je m'arrête, attrapant une serviette pour essuyer la sueur qui perle encore sur mon front et lui adresse un sourire fatigué, mais sincère.
— Tu sais Mika, depuis que je suis maman, c'est plus simple pour moi de m'entraîner à chanter à la maison que de danser, réponds-je un peu lasse.
Mika secoue la tête, visiblement pas convaincue.
— Ouais, je vois, mais je répète : c'est vraiment dommage. Tu es faite pour danser, tu as un don !
Je hausse les épaules en signe de résignation, puis son expression change et je décèle une lueur curieuse dans ses yeux.
— Au fait, c'est qui ce beau mec qui t'accompagne ?, demande-t-elle avec un sourire taquin.
Je rougis légèrement et réponds en riant.
— C'est Quil. C'est un ami de la famille, il s'occupe de Claire pour m'aider.
Mika arque un sourcil, un sourire espiègle aux lèvres.
— Un ami de la famille, hein ? Sache qu'il n'a pas arrêté de te dévorer du regard pendant toute la représentation !, pouffe-t-elle.
Je pouffe de rire à mon tour en secouant la tête.
— N'importe quoi !, m'écrié-je en piquant un fard.
Mais le reste de la troupe, qui a suivi la conversation, éclate de rire et confirme en chœur les dires de Mika. Je sens mes joues s'empourprer un peu plus.
— Bon je vous adore, mais je dois me changer. Il est tard et Claire doit être exténuée, déclaré-je pour couper court à la conversation.
Je m'excuse rapidement, mais Mika me retient encore un instant.
— Tu n'as pas besoin de te changer, tu peux garder la tenue en souvenir.
— Non, je peux pas accepter, Mika, ça doit être rendu au département du patrimoine !
— Non, ne t'inquiète pas, c'est ma mère qui les as fabriquées sur les modèles existant au musée. Si tu regardes bien, la fourrure est fausse, mais elle est aussi réaliste que la vraie !
Je m'extasie un instant sur la qualité de la fausse fourrure avant de remercier Mika. Finalement, j'attrape mes vêtements rapidement avant de quitter les coulisses et rejoindre mes parents, Quil et Claire, qui m'attendent non loin de là. Ma mère me félicite avec un sourire fatigué.
— Tu étais magnifique, ma chérie, j'aurais adoré discuter avec toi plus longtemps mais je pense qu'on va rentrer avec ton père, on est fatigués, me dit-elle en me déposant une bise sur la joue.
Je leur rends leur sourire, en désignant Claire, niché dans les bras de Quil et dont les petits yeux luttent pour rester ouverts.
— Oui, nous aussi on va rentrer, Claire tombe de sommeil…
Nous échangeons des au revoir et je me dirige vers la voiture avec Quil et Claire. Alors que nous marchons en silence jusqu'à la voiture, Quil regarde fixement devant lui, presque comme s'il évitait de poser les yeux sur moi par mégarde.
— Et donc… la danse ?, dit-il, toujours perdu dans sa contemplation de la nuit.
Je tourne la tête vers lui et observe son profil parfait.
— J'ai toujours rêvé d'être danseuse, dis-je tout bas tandis qu'il consent enfin à poser ses yeux sur moi.
Nous nous arrêtons un moment et je continue :
— J'aurais aimé intégrer une grande école et me servir de la danse pour partager ma culture avec le monde en l'intégrant dans des chorégraphies modernes… Mais la réalité m'a rattrapée. Les grandes écoles coûtent cher, j'ai eu trop peur de ne pas obtenir une bourse… puis la grossesse est arrivée.
Quil me regarde avec une intensité qui me surprend.
— En tout cas, tu as été époustouflante ce soir. Je suis sûr que tu aurais été une grande danseuse, me félicite-t-il.
— Merci Quil, le remercié-je dans un murmure, touchée par ses mots.
Nous reprenons notre chemin vers la voiture en silence. Je déverrouille mon véhicule tandis que Quil installe précautionneusement ma petite princesse dans son siège auto. Elle s'est endormie dans les bras de son Quileute préféré et il ne faudrait pas la réveiller ! Je m'installe à l'avant, côté passager, puis Quil vient prendre place derrière le volant. Il démarre en silence et je laisse mes pensées dériver, bercée par la route.
