«Zalinn, je peux te poser une question?»

Sans cesser de marcher, la reine lui jeta un regard curieux, qu'Ilinka prit comme une autorisation de parler.

«Les mariages, ça se passe comment? Je veux dire. Quand il y a plusieurs mâles... C'est dur pour eux, non?»
La reine ne répondit pas tout de suite, les arcades sourcilières froncées.

«Je crois que je ne comprends pas ta question.»

«Heu... Ils sont pas jaloux... parce qu'ils doivent partager leur femelle? Moi, à leur place, je détesterais ça...»

«Mmmh, je comprends maintenant. Tu n'as pas eu de frères ou de sœurs, avant de devenir Im'amî, n'est-ce pas?»
«Heu, c'est ça.»

«Est-ce que tu es jalouse de mes autres enfants? Est-ce que tu déteste Jitik, ou Irik'el, ou Tudan?»
«Non, pas du tout!»
«Pourtant, vous devez tous me partager en tant que mère. Et vous devez partager vos pères.»
«Mais c'est pas du tout pareil!»
«Pourquoi? En quoi serait-ce différent?»
Ilinka se mordilla la lèvre. Ça ne sonnait pas juste, mais elle ne trouvait aucun argument contre.

«Tu arrives vraiment à aimer Tikan et Brel'om de la même manière?»
«Non, bien sûr que non. D'aussi loin que je me souvienne, je connais Tikan. Tout petits, on allait à la pêche ensemble. C'était à lui que je confiais tous les secrets que je ne pouvais pas dire à ma famille. Et c'est lui qui me faisait faire la plupart de mes bêtises. On avait pas la moitié de ton âge que nos parents avaient déjà négocié notre union. Tikan est mon meilleur ami. Il est toujours là pour moi, et je serai toujours là pour lui, quoi qu'il arrive. C'était naturel que ce soit avec lui que je fonde ma famille.»
«Et Brel'om dans tout ça?»
«Ç'a été une belle rencontre et une sacré surprise de la Déesse. Je l'ai rencontré alors que je ne cherchais pas de mâle. On est allé aider sa tribu qui manquait de mâles... (Elle rit.) Et moi, je suis repartie avec lui, mais je ne pouvais pas faire autrement. Il y a tout de suite eu cette connexion entre nous... On a parlé sans arrêt pendant deux jours et deux nuits. On était épuisés, mais on ne pouvait pas s'arrêter. J'ai su qu'il était à moi. On se complémente tellement bien...»
Brel'om, qui les précédait, tirant le travois portant le gros de leur bagages, se retourna entre les brancard, marchant à reculons.

«Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'on a parlé pendant deux jours et deux nuits – mais aussi tout le temps que ça nous a pris de revenir chez elle – mais que pas une seule fois, elle n'a pensé à me demander mon nom!»
«Et toi alors, tu me l'as demandé, le mien?» persifla Zalinn en feulant, une lueur dans ses yeux démentant la cruauté de son rictus.

«Non. Quelle importance? J'allais bien finir par l'apprendre, ton nom, quand j'allais le prendre en tant que compagnon.» ricana-t-il avant de se retourner dans le sens de la marche.

«Et Tikan, il a pas été fâché?»
«Non. Brel'om est mon quatrième mâle. Je crois que Tikan a été soulagé d'avoir à nouveau un frère compagnon.»

«Oh. Heu, je suis désolée. Pour les deux autres.»

«Ne le sois pas, ma fille. Ona'ka a été mon second compagnon. C'était quelqu'un de très bien. Il l'est toujours. C'est avec lui que j'ai eu Zum'al et Norashin. Et d'autres enfants que tu ne connais pas. Notre union était stratégique. Il vient d'une excellente lignée, et notre clan avait besoin de s'allier au sien. Il a été un père merveilleux, et un compagnon fidèle et dévoué, mais quand nos enfants sont devenus grands, il est revenu au nid de sa mère. Nous avions rempli nos devoirs respectifs, envers nos clans et nos familles, et plus rien ne nous retenait ensemble. Quant à mon troisième compagnon, Kimongo, c'est Tikan qui l'a choisi pour moi. Et je dois dire qu'il a très bien choisi! Kimongo était aussi gentil qu'il était passionné. Et il avait des yeux magnifiques. Quand il souriait, c'était avec les yeux. C'est lui qui m'a donné Jitik, et sa sœur – qui malheureusement n'a pas survécu à son deuxième hiver... (La voix de Zalinn se brisa un peu.) Elles avaient toutes les deux ses yeux.»

«Je suis désolée...» murmura la jeune wraith, baissant le nez. «Noodh'al m'a dit...»
La reine eut l'air prise de court.

«Il t'a raconté son sacrifice?»
«Heu... non, juste qu'il était mort pendant la grande famine.»
«Mon bien-aimé n'est pas simplement «mort» pendant la grande famine. Il s'est sacrifié. Pour que je survive. Parce qu'il pouvait mourir sans que nos enfants deviennent orphelins de père, mais que j'ai toujours été leur seule mère. Je sens encore tout son amour, toute sa confiance alors que sa force vitale devenait la mienne... Son âme m'a nourrie, et sa chair a nourri nos enfants. Sans son sacrifice... Je ne pense pas que tes frères et sœurs seraient là aujourd'hui.» sanglota-t-elle, incapable de retenir les larmes qui roulaient sur ses joues.

Lui jetant un regard noir, Brel'om largua le travois au milieu de la piste, provoquant l'arrêt de la procession, pour venir la serrer dans ses bras.

Jitik et Noodh'al ne tardèrent pas à aussi venir voir ce qu'il se passait.

Se passant une main sur le visage, le jeune mâle lança son paquetage sur le travois qu'il ramassa.

«Évite de parler de la grande famine avec mère. Ça la met toujours dans tous ses états.» grinça-t-il, soulevant avec peine les montants de bois.

S'empressant de venir l'aider à porter la charge abandonnée par Brel'om, Ilinka ne put que s'excuser.

«Je suis désolée. Je lui ai pas parlé de la grande famine. Je voulais juste savoir comment ça se passait, les couples. Je veux dire, quand y a plusieurs mâles et une femelle...»

Noodh'al lui jeta un regard méfiant, puis il siffla, lui faisant de la place pour qu'elle puisse prendre un des montants.

«Bon, si elle s'est mise dans cet état toute seule, c'est pas de ta faute. Mais tu as vraiment des questions bizarres, toi.»

«Ah?»
«Oui! D'accord, tu n'as eu qu'un père, mais dans ton ancienne tribu, il devait bien y en avoir, des familles normales, non?» répliqua le jeune mâle.
Ilinka ne put que faire la grimace.
«Non, pas dans le sens où tu l'entends...»
«Ah? J'aimerais vraiment voir là d'où tu viens, ça a l'air totalement différent d'ici...» souffla-t-il.

«C'est vraiment un autre monde...» approuva-t-elle, sentant les liens mentaux qui la muselaient se tendre.

.

Rosanna avait été ravie de lui fournir un coffret en bois identique à celui qu'elle avait fait amener un soir en guise de dessert. A l'intérieur, un charmant assortiment de noix et de fruits secs étaient soigneusement rangé, proprement séparés par de petites dentelles de tissu huilé.

La boîte de friandises était la meilleure idée que Rorkalym avait trouvé pour remercier la servante qui avait littéralement sauvé ses cheveux de la tonte sans cérémonie qu'il leur présageait.
Il avait longuement hésité, voulant lui démontrer sa gratitude, mais sans risquer de transmettre un message indésirable, comme aurait pu le faire un bijou ou un vêtement. C'était incontestablement un luxe, mais qui n'aurait rien de trop onéreux ou inutile pour la simple servante qu'elle était. Ne restait plus qu'à le lui donner.
Il avait fini par tomber sur Magal au détour d'un couloir, après une longue journée de travail.

«Ah, bonjour!»
«Bonjour, maître Rorkalym.» répondit joyeusement la servante au fichu orange, le faisant grimacer au titre, ce qui semblait toujours autant l'amuser.

«Est-ce que vous pourriez me rendre un service?»
«Pour un seigneur comme vous, c'est toujours un plaisir.»
«Pourriez-vous dire à Limbani que j'ai quelque chose pour elle?»
Les yeux de la femme scintillèrent de curiosité.

«Quelque chose pour elle?»
«Oui. Pour la remercier de son aide.» répondit-il évasivement.

La servante mourait d'envie de lui en demander plus, c'était évident, mais elle se retint péniblement.

«Je lui transmets le message dès que je la vois.»
«Merci.»
«Merci à vous, noble et généreux maître.»

Alors qu'il feulait son agacement, elle s'esquiva en riant.
Il n'avait pas eu le temps de finir de se changer que Limbani se présentait à la porte de sa chambre. Enfilant rapidement la tunique qui lui servait de pyjama, il vint lui ouvrir.

«Bonsoir. Merci d'avoir fait si vite.»
«Magal m'a dit que c'était urgent, monseigneur.» répondit cette dernière avec une courbette.

Il ne put retenir un grondement qui la fit sursauter.
«Absolument rien d'urgent. Je voulais juste vous remettre un petit quelque chose pour vous remercier de votre aide, la dernière fois. Si ce n'est pas le bon moment, je peux vous le donner plus tard...»
«Non, non, monseigneur. Je suis à votre disposition.» bafouilla-t-elle, piquant un fard.
Un instant de silence s'écoula, puis il se ressaisit et partit récupérer le coffret, sursautant lorsqu'il découvrit qu'elle l'avait suivi dans la pièce avec une discrétion absolue.

«Woah... heu... voici.» offrit-il en même temps que la boîte, qu'elle prit d'une main tremblante. «Vous pouvez l'ouvrir. C'est juste un petit quelque chose pour vous remercier. Sans vous, je me serais tondu. Sérieusement.»

Elle lui jeta un regard horrifié, avant de revenir au coffret, qu'elle effleura d'une main émerveillée.

«C'est très beau, monseigneur.»
«Heu... Le cadeau, c'est plutôt ce qu'il y a dedans...» nota-t-il.

Elle l'ouvrit donc, laissant échapper un petit cri à la vue du contenu.

«Monseigneur, c'est beaucoup trop! Je ne peux accepter un tel présent!»
«Ce ne sont que des fruits. Et des noix...»
«Les fruits les plus exquis et les noix les plus rares de la galaxie, monseigneur! Je ne connais même pas le nom de la moitié d'entre eux!»

«Moi non plus, mais je crois qu'ils sont écrits à l'intérieur du couvercle.» nota-t-il, réalisant avec honte que ce qu'il pensait être un simple cadeau sans prétention ne l'était peut-être pas du tout.

La servante baissa les yeux, l'air soudain misérable.

«Qu'est-ce qui ne va pas?» s'inquiéta-t-il.

«Je... je ne sais pas lire, monseigneur.»
«Vous ne voulez pas apprendre?» demanda-t-il, perplexe.

Ça faisait plusieurs mois que les premières leçons de lecture, d'écriture et de mathématiques basiques avaient été instaurées à bord.

«Si, j'aimerais beaucoup... mais je ne peux pas.»

«Pourquoi? Il a des cours maintenant, pour tous ceux qui le veulent.»
«Ce n'est pas que je ne veux pas, monseigneur, mais... je ne suis ni une enfant, ni une servante marquée. Beaucoup sont plus prioritaires que moi.»

Grondant, Rorkalym se passa une main dans les cheveux. Un des problèmes récurrents survenu une fois la résistance des serviteurs vaincue: ils manquaient autant de professeurs que de salles de classe.

«Je peux vous apprendre si vous voulez.» offrit-il spontanément.

Manquant de renverser le contenu de la boîte sur le sol, Limbani s'inclina bien bas.

«Monseigneur, je ne peux accepter! Il serait indigne que vous vous abaissiez à perdre votre temps avec une chose aussi insignifiante que moi!»
«Limbani, vous n'êtes pas une chose, et vous n'êtes pas insignifiante!» siffla-t-il.
«Mais... monseigneur, je... ne peux pas accepter.»

«Pourquoi pas? Vous l'avez dit vous-même, vous aimeriez bien apprendre.»
«Mais... je ne mérite pas un tel honneur...»

«Qui l'a dit? Pas moi! Personne n'a besoin de savoir. Dites que je requiers vos services pour... je ne sais pas... me coiffer?! Il n'y a pas besoin d'y passer des heures. Je vous donnerai les clés, et ensuite, vous n'aurez qu'à travailler de votre côté. Qu'est-ce que vous en pensez?»
L'humaine hésita longuement.

«J'en pense que ce serait merveilleux, monseigneur.»

«Super. On peut commencer tout de suite si vous voulez.»
«Avec plaisir, maître.»

Il soupira.

«Rorkalym, s'il vous plaît, Limbani.»
«Oui, veuillez me pardonner, maî... Rorkalym.»
«Tout va bien. Asseyez-vous là, il faut que je retrouve ma tablette...»

.

«Le Nabot, derrière toi!»

Sans réfléchir, Zen'kan se jeta au sol, roulant in extremis hors de portée d'un coup de sabre qui l'aurait sûrement tranché en deux.
D'une ruade, il se redressa, adressant un avertissement mental à ses frères en lutte avec leurs propres adversaires qui, subrepticement, s'éloignèrent de lui.

Son attaquant était un monstre tout en muscle et en rage, maniant une lame d'une longueur stupide.
Rugissant, il arma sa hache, prêt à abattre le tranchant meurtrier sur son ennemi qui rugit en retour, acceptant son défi.
Son adversaire était un peu plus lent que lui. Mais plus fort aussi. Et à peine eut-il encaissé le premier coup du plat de sa lame qu'il sentait les crochets vampiriques de la hache percer ses paumes.

Il gronda, un rictus de joie mauvaise étirant ses lèvres. Ça allait être une guerre d'usure de lame, et la sienne régénérait.
«Plus fort, limace!» gronda-t-il, du fond de sa gorge.

Avec un grincement furieux, son ennemi le frappa à nouveau, le faisant reculer de plusieurs pas sous la force de l'impact. Avec satisfaction, il vit une profonde indentation apparaître sur la lame titanesque.

Déviant le sabre, il profita de l'ouverture ainsi créée pour frapper, le fer de sa hache mordant le flanc de son adversaire dans une gerbe de sang jubilatoire.

Ce dernier recula, soudain conscient du boulevard laissé par sa garde ouverte.

Profitant de l'instant, Zen'kan avança encore, faisant tournoyer son arme et le forçant à reculer davantage. Chaque pas que son ennemi faisait en arrière était un pas qui l'éloignait du commandant Bibkal'mar. Et chaque ennemi, vivant ou mort, loin du commandant était une menace en moins pour ce dernier. Pour l'instant, cet adversaire-ci était vivant, mais Zen comptait bien changer cela très vite. Il ne renonça pas pour autant à appliquer le protocole.

«Tu te rends?» siffla-t-il entre deux coups.

Pour toute réponse, un crachat s'écrasa sur le col de son manteau.

«OK. Ça me va.» accepta-t-il, frappant une fois de plus, brisant le sabre à mi-hauteur.

Horrifié, son adversaire balança son arme devenue inutile et, tournant les talons, prit la fuite.

Grondant pour lui-même, Zen'kan se retint de le poursuivre. Il devait protéger le commandant et couvrir ses arrières, pas courir après les ennemis! Il ne pouvait même pas se permettre de lui balancer sa hache dans le dos. Quelle déception.

Avec frustration, il vit son adversaire en déroute se faire faucher par deux de ses frères qui, ne faisant pas partie de la garde rapprochée du commandant, n'étaient pas astreints aux mêmes limitations que lui, et qui l'achevèrent au sol, brisant ses futiles tentatives de fuite de leurs attaques parfaitement coordonnées.
Grognant de dépit face à cette belle opportunité de combat gâchée, il se remit en garde. La bataille n'était pas terminée!