Chez eux, Crowley versa du whisky dans deux verres et poussa l'un d'eux vers Aziraphale. « Hé. On s'en est occupé. C'est terminé. »
Aziraphale prit le verre entre ses deux mains tremblantes. « En effet. Sur une note plus légère, j'ai surpris un de mes étudiants à essayer de tricher. Normalement, il ne devrait pas avoir envie de recommencer.
— Ah ?
— Il doit mémoriser un monologue de Shakespeare et me le réciter.
— Lequel ?
— Pas un des plus connus, non, je ne suis pas si généreux. Le monologue d'introduction d'Edmund dans le Roi Lear. »
Crowley couvrit son visage d'une main, ses épaules secouées par l'hilarité. « Tu n'as pas… » souffla-t-il avec émerveillement.
Aziraphale répondit avec un sourire en coin. « Bien sûr que je l'ai fait. J'ai bien l'intention qu'il retienne ce monologue sur le fait d'être un véritable enfoiré.
— Mon ange ! »
John enfouit son visage dans ses mains. « Quand j'ai parlé de la rumeur entre le Dr Crowley et le Professeur Gabriel, le Dr Fell a dit qu'il ne pouvait commenter la vie privée de ses collègues, mais qu'il trouvait que le Dr Crowley et son mari étaient parfaits l'un pour l'autre. »
Matt fixa son petit-ami, bouche bée. « Cet enfoiré, murmura-t-il avec un respect émerveillé. Ce merveilleux, adorable, extraordinaire enfoiré…
— C'était juste devant mes yeux », marmonna John, rouge d'embarras. « Pourquoi je n'ai rien vu ? » Il réalisa alors ce que Matt venait de dire. « Oh mon Dieu, 'assez enfoiré pour valoir la peine d'être connu'. Ça aussi c'était juste devant nos yeux depuis le début. »
Plusieurs jours plus tard, Anathema se lovait dans un de leurs sièges, les pieds repliés sous sa jupe. « Gabriel était charmant quand je suis arrivée, dit-elle avec un ton d'excuse. Je ne me rendais pas compte.
— Il est très doué pour paraître charmant, jusqu'à ce que vous fassiez un truc qu'il désapprouve. » L'expression d'Anthony se fit plus dure. « Il désapprouve… eh bien, il voudrait que mon ange me laisse tomber, ainsi que ses livres, sa douceur, et presque tout ce qui compte pour lui pour devenir un rouage mince et malveillant dans la machine contrôlée par Gabriel. »
Il inclina la tête, demandant clairement si elle comprenait, et elle acquiesça. « Puis-je demander ce qu'il a fait ? »
Aziraphale se tendit, les mains jointes sur ses genoux. « Je préfèrerais ne pas en parler. »
Anthony couvrit ses mains jointes de sa propre main, passant son pouce sur la phalange la plus proche. « Personne ne va t'y obliger, mon ange. Mais si tu veux, je peux lui faire un résumé pendant que tu nous fais un thé, ça évitera que la curiosité la dévore vivante.
— Entendu. » Aziraphale quitta le canapé et disparut dans la cuisine.
Anathema se pencha vers Crowley.
« Il est censé rester loin de nous, dit Anthony d'une voix basse et difficilement contrôlée. Mais vous avez vu le résultat. Il ne rate jamais une occasion d'asticoter et discréditer mon ange, répétant que c'est un raté, incapable, qu'il est brisé et inutile. Mais ce ne sont que des sous-entendus. Seulement… des mots. Personne n'acceptera ça comme preuve, car une 'preuve' implique une action conséquente pour lui faire du mal, et tout ce qu'on a, c'est une série de petites piques. Nous n'avons que des flocons de neige, prétendument inoffensifs, pris un par un. Ceux qui pourraient entreprendre une action n'ont pas envie de comprendre que si on rassemble suffisamment de flocons, on obtient une avalanche, et que les avalanches… » Il ravala une fin de phrase remplie de grossièretés, et conclut sur une note plus polie. « Sont mortelles. »
Au fil de son explication, Anathema réalisa tout le poids qu'avait pesé la phrase 'elle parlait à Gabriel' lorsqu'elle les avait rencontrés, et de quoi Aziraphale l'avait préservée en 'éclaircissant certains points' avec elle. Elle se rappela : « vous m'aviez dit que d'après lui, vous corrompiez tout ce que vous touchez. »
L'expression d'Anthony s'adoucit un peu. « J'étais là pour Aziraphale quand il avait besoin de moi, affirma-t-il en fixant le sol. C'est tout ce qu'il a fallu, ça, et du temps. Je sème le chaos, c'est vrai » concéda-t-il, et elle put entendre la douleur dans sa voix quand il conclut : « mais je n'ai jamais tenté les autres qu'à faire ce qu'ils voulaient déjà faire. »
