-Hé merde, c'est quoi ça ? fit une voix de femme.
Un tremblement retentit, et du sable mêlé à de la poussière de granit furent soufflées dans le tunnel, faisant tousser ses occupants, une brune aux jambes superbes, et un colosse à la peau sombre. Quelque chose dans un sac de toile brune se mit également à tousser.
-J'en sais absolument rien, Kara. Calme-toi un peu.
-Attends. C'est le Jinchuuriki. Je le sens. Il se bat… Là-haut. C'est son chakra.
-Il a fait vite pour revenir… Les autres l'ont raté, de toute évidence.
-Ouais, railla Kara avec une moue délicieuse. J'en connais un qui va faire la gueule. Qu'est ce qu'on fait ?
-On laisse tomber pour le moment. Pas question qu'il se lâche dans le village. D'ailleurs j'espère que son adversaire va bientôt crever, il manquerait plus qu'il nous détruise Suna, alors qu'on a réussi à éviter ça de justesse…
Le seigneur Toriyama, trimballé sur le dos du colosse, émit un cri de protestation, et Mani frappa le sac, qui répondit d'un grognement étouffé.
-On a pas fait grand-chose, à ce propos. C'était déjà fini avant qu'on arrive…
-Justement. N'allons pas provoquer la chose. On l'aura plus tard. Nous avons tout notre temps.
Ils poursuivirent leur chemin, dans les fondations du village, sous les pieds des honnêtes gens, trimballant le sac de toile qui contenait le seigneur Toriyama, vers leur destination, en plein cœur du village… Dans les tréfonds obscurs que surplombait le palais du Kazekage.
Leur base. En plein cœur des évènements.
Il y avait eu ce bruit étrange, de quelque chose qui s'effondrait, au loin, près des portes du village, alors que Natsuhi en était au dessert. Elle et Musubi s'étaient regardés, incrédules.
Puis plus rien. Ils s'étaient remis à manger, passant tranquillement au thé, et la nuit était tombée. Puis les premières rumeurs finirent de faire le tour du village, et parvinrent enfin à leurs oreilles.
Gaara et son sensei s'étaient battus. Baki s'en était tiré de justesse. Pas de nouvelles de Gaara à part des élucubrations insipides telles que « Il a toujours été instable », « ça y est, il recommence », et autres idioties inintéressantes.
Son frère ne comprit pas pourquoi, elle laissa tomber la tasse de thé, et le liquide brûlant se renversa sur ses genoux. Elle se redressa, galopant sur place, toute échaudée, puis elle fila, en bredouillant une excuse sans queue ni tête.
Lorsqu'elle rejoint le terrain vague, elle écarquilla les yeux : il avait tout d'un champ de bataille. Un trou, qui semblait s'enfoncer jusque dans les profondeurs des fondations de Suna, creusait le centre de l'esplanade. Les bottes de paille tressées avaient toutes disparues, avalées par les éléments. Le sable formait toujours de petites montagnes, et prenait encore parfois la forme d'étranges concrétions s'égrenant dans le vent du soir. Du terrain d'entraînement, il ne restait rien, qu'un espace vide, entièrement ravagé par le combat.
Oh oui, ça, c'était bel et bien signé Gaara. Ça portait sa patte, son empreinte.
Mais que s'était-il passé, cette fois, pour qu'il perde le contrôle… Non, il ne l'avait pas perdu. Les dégâts restaient limités, personne n'avait vraiment été blessé, et les dégâts, quoiqu'importants, restaient circonscrits au terrain d'entraînement. Rien à voir avec la nuit sanglante à Isharki où il avait massacré les assassins à tour de bras. Baki avait perdu, et avait survécu. Il s'était énervé. Point. Rien d'autre.
Pourquoi ?
Gaara n'avait jamais dormi dans son lit.
Il avait bien une sorte de chambre, avec ce meuble inutile où l'on était censé dormir, et un bureau devant lequel se trouvait une chaise de paille, dont il ne se servait jamais. Dans un coin, un vieil ours en peluche noir, tout poussiéreux, posé sur un tabouret surveillait l'entrée de son œil unique. Une lampe de chevet dont l'abat-jour penchait légèrement de guingois. Une armoire laquée de rouge contenant des vêtements de rechange. C'était tout. Pas de livre traînant ouvert, face retournée, ou une page cornée, pas d'habits, de chaussettes traînant sous le lit. Dans l'armoire, tout était en place, parfaitement rangé. En fait, Gaara ne venait presque jamais dans sa chambre. C'était le domaine d'un fantôme, un doppelgänger qui servait d'alibi à sa famille : Oui, même le fils cadet avait sa place, un endroit pour préserver son intimité. Non, il n'était pas un étranger dans sa propre maison, malgré tout ce qui le rendait différent.
Son père avait toujours manié l'hypocrisie avec une rare dextérité.
Et finalement, Gaara n'était pas mal doté dans ce domaine, lui non plus.
Il avait voulu ce combat. Depuis longtemps. Avant même le début de cette épopée, bien avant ce qu'il avait appris sur les Veilleurs. Ces derniers n'avaient été qu'un prétexte. Un alibi pour se laisser aller à cette irrésistible tentation. En fait, ce combat le taraudait depuis le jour où il était devenu son sensei, depuis le jour où Gaara avait compris que Baki tenait vraiment à ce qu'il reste en vie, et qu'il se battait pour cela. Et depuis Konoha, ce sentiment s'était mélangé avec les images du sensei de Lee qui le protégeait. Rien qu'y repenser, ça faisait mal. Rien que d'y repenser, il avait envie de retourner finir le travail au terrain d'entraînement.
Durant tout ce temps, son sensei avait tenté de le protéger, et lui, tout ce qu'il aurait voulu –tout ce qu'il voulait-, c'était de lui sauter dessus pour le tuer. Il avait failli réussir, d'ailleurs, et le jour où il avait crevé son œil, et encore aujourd'hui.
En fait, la chose surprenante du combat de la soirée, c'était qu'il ne l'avait pas fait. Baki était toujours en vie, et Gaara l'avait prouvé, il le surclassait largement à présent. Sa colère pourtant, grondait toujours en sourdine, presque aussi intense que lors du combat, mais en arrière-plan. Il aurait pu le tuer, il aurait dû, en avait toujours envie, mais s'était contenu, et en ignorait la raison, parce que sur le coup, il n'avait pas vraiment essayé de se retenir.
Il y eut un bruit, un peu comme une petite souris se glissant à l'arrière de la maison, et, ses sens décuplés par l'adrénaline qui suintait encore un peu dans ses veines, Gaara retint sa respiration. Une personne s'était introduite dans la maison. Il guetta, aux aguets, quelques secondes, avant d'apercevoir Takamaru qui planait au dessus du bâtiment, par la fenêtre. Décidément, cette fille n'avait aucune prudence. Quelques instants plus tard, il entendait ses pas dans l'escalier, la porte de la chambre de Kankurô, conjointe à la sienne s'ouvrir, tandis qu'elle cherchait, puis la bonne grinça légèrement à son tour.
-Hé… Ça va ?
Il était assis dans l'encadrement de la fenêtre, sa jambe gauche ballottant dans le vide, la tête dans ses mains, le visage dirigé vers la lune blafarde qui inondait la chambre d'argent liquide. Il ne répondit pas. Seuls ses vêtements en désordre le trahissaient, indiquant à l'œil averti qu'il s'était battu. Ce qui confirmait les rumeurs.
-Tu… Pourquoi ?
Il replia sa jambe vers sa poitrine, et l'enserra de son bras, continuant à fixer la lune. Il n'avait pas vraiment envie de parler. C'était trop chaud, trop tôt, trop confus pour qu'il explique. Son contrôle sur lui-même tenait à quelques ficelles. Et pourtant, il savait que c'était nécessaire, parce que s'il n'expliquait pas, même avec maladresse, il risquait de perdre son statut d'humain à ses yeux, et il ne le souhaitait pas. Il s'humecta la bouche, à quelques reprises, et se lança.
-C'est étrange, commenta-t-il d'une voix morne. Je ne sais moi-même pas très bien. Il avait des renseignements sur les Veilleurs, mais ce n'est pas pour ça. C'était juste une excuse.
Elle le dévisagea un long moment, tandis qu'il cherchait une manière d'expliquer l'inexplicable. Une manière de faire comprendre ce que lui-même n'arrivait pas à comprendre.
-Il m'a défendu de ces assassins que m'envoyait mon père, durant toutes ces années, mais en fait, tout ce que moi j'ai voulu, depuis le début, c'est de le tuer. Je ne sais pas pourquoi. C'est le seul à m'avoir aidé à survivre. Ça m'a mis en colère.
-Pourquoi ?
L'image de Maito Gai se mettant devant Lee refit surface. Et la colère monta à nouveau. Pourtant, quand Natsuhi l'avait défendu, ça n'avait pas été pareil. Il s'était senti vivre. Il s'était senti renaître. Il s'était senti… humain. Ah…
Il ricana doucement, se rendant compte à quel point il avait été hypocrite, envers lui-même en premier lieu
-Je lui ai dit que je m'en fichais, mais en fait pas du tout… Il ne m'aidait à survivre que parce qu'il me considérait comme une arme parfaite. Je le savais pourtant. Je pensais que ça n'avait plus d'importance, que je m'étais habitué. Mais on dirait que ce n'est pas le cas. Je n'ai jamais été humain à ses yeux.
Il déglutit, fit une pause, puis, se parlant presque pour lui-même, à sa propre surprise, continua :
-Je le savais, et j'ai espéré qu'il se défende. Qu'il dise que j'étais aussi son élève, malgré tout. Que j'étais quand même autre chose… Autre chose que ça. Qu'il tenait à moi pour d'autres raisons, mais il n'en a rien fait. Je me suis pris la réalité en pleine figure. Je crois que c'est pour ça que j'étais à ce point en colère.
-C'était… C'est vraiment comme ça qu'il te voit ?
-Il me l'a redit lui-même, mais je le savais déjà. Je le savais depuis le début, depuis le jour où il est devenu mon sensei, mais ça m'a mis en colère. Je suis un idiot, pas vrai ?
Il la regarda, et la magie opéra à nouveau. Elle était en colère. Pas contre lui, mais contre le monde entier. Et comme si sa colère douchait la sienne, la surprise de la voir ainsi apaisa un peu la bête.
-Pourquoi ? Pour vouloir un peu de respect de la part d'une personne qui t'a accompagné durant des années ? Même pas du respect, juste qu'il te considère comme un être humain ? Je dirais que de vous deux, le plus humain, c'est toi…
Il eut un petit ricanement désabusé et se tourna vers elle.
-Et ça m'autorise à lui crever son deuxième œil ? A le tuer ?
-Non…Mais tu ne l'as pas tué. Tu en avais peut-être envie, mais tu ne l'as pas fait. Par contre, lui mettre une rouste pour le faire réfléchir, ça se justifie sûrement. A condition de lui dire pourquoi.
Elle fit quelques pas en avant, s'avançant vers la fenêtre, presque à le toucher. Il regarda un moment sa main près de la sienne, puis la fixa, et lui dit d'une voix douce et triste :
-Quelquefois, j'ai l'impression que je serai pour toujours celui qui guette l'étincelle dans les yeux des autres, comme un imbécile, et qu'elle ne viendra jamais. Que je souffrirai éternellement pour avoir osé seulement l'espérer...
Cette voix douce. Cette insondable tristesse. Le temps bascula pour rejouer la scène mille fois répétée d'une tasse de thé voguant sur un petit nuage de sable, de la tentative malheureuse, de l'espoir déchu.
Elle glissa son bras vers le sien. Lentement, sans brusquerie, se glissant doucement vers lui en un geste continu. Il devint marbre. Ses yeux la suivirent sur chaque centimètre qu'elle comblait, pleins d'appréhension et de désir mêlés.
Non...Pas éternellement…
Ses doigts touchèrent son coude. Sa peau était rugueuse, et de petits grains de sable se détachèrent au contact de sa main. Il la dévisagea, et se remit à trembler, avec violence.
Cette fois, pourtant, il ne fit rien pour la chasser. Il se contenta de la regarder, le souffle court, absolument terrifié. Elle s'enhardit, toujours sans brusquerie, glissa le long de son bras et saisit sa main dans la sienne.
Il se détourna. Ferma les yeux. Les tremblements décrurent, puis s'arrêtèrent à nouveau. Il exhala une sorte de soupir étouffé, et resta là, sans broncher, sans bouger, comme si le moindre geste de sa part pouvait provoquer une catastrophe. Alors, très, très doucement, elle posa sa tête contre son épaule, sans chercher à l'étreindre, sans chercher à aller plus loin. Les minutes s'égrenèrent, mollement. Et alors cela se produisit.
Ses mains glissèrent lentement contre ses vêtements, dans ses cheveux, cessèrent de frôler pour toucher, vraiment, et l'enfermer dans une vraie étreinte. Comme celle qu'il aurait aimé pouvoir lui donner pour la réconforter, sous le sable. Comme celles de Yashamaru, mais ce n'était pas un mensonge. Elle ne se débattit pas. Il laissa sa tête basculer légèrement en arrière, fermant les yeux, et ses lèvres s'ouvrirent sur un soupir silencieux.
Je t'aime.
La pensée s'était incrustée, comme ça. Et elle se rendit compte que c'était vrai.
