Ses poignets, suspendus au-dessus de sa tête, rouges et écorchés par les frottements de la corde qui les entouraient, le faisait énormément souffrir. Ses pieds touchaient à peine le sol, juste assez pour que leur pointe puisse le soutenir à moitié. La douleur que lui procurait cette corde rêche s'enfonçant dans sa chair lorsqu'il se relâchait ne lui permettait pas de dormir. Périodiquement, la brune ou le colosse noir venaient lui apporter un peu d'eau, mais son estomac criait famine. Plongé dans l'obscurité, il ne voyait plus le temps passer, totalement déconnecté du monde extérieur. C'était certainement l'effet voulu.
Tout ce que souhaitait Toriyama, à présent, se limitait à sortir de cet endroit.
Et puis il y avait cet homme.
Il portait un masque d'ANBU, un de ces masques de la section des chasseurs, sans aucun animal représenté, sans aucune marque d'aucune couleur autre que le symbole du sablier. Un masque parfaitement blanc, sans expression. Il n'avait pas l'air d'un chasseur, ne se déplaçait pas sans bruit, discrètement, mais plutôt avec la fierté et la stature d'un homme mûr, qui ne cherche d'ordinaire pas à se cacher, mais qui dissimule son visage pour un instant bien précis. Expert en langage corporel, un talent tellement utile pour un politicien, Toriyama pensait que cet homme, leur chef, n'était pas quelqu'un que l'on s'attendait, d'ordinaire, à trouver dans ce genre d'endroit.
Il était venu, à deux reprises, alors qu'il tentait de dormir à moitié pour se soustraire à la brûlure de la corde. Chaque fois, il s'était approché tout près, et lorsque Toriyama s'était redressé en sursaut, s'était contenté de respirer tout contre son oreille avant de repartir. De quoi lui foutre la frousse. Et ça avait réussi. La seconde fois, il avait simplement demandé où était la bouilloire. Toriyama n'avait pas répondu, car il n'en avait aucune idée.
Tout ce petit manège n'avait qu'un seul but : l'affaiblir assez pour qu'au moment d'administrer les produits chimiques destinés à le faire parler, il ne puisse résister, même pas en rêve. Ça marcherait sûrement.
Au bout d'un temps interminable, entrecoupé de plusieurs tentatives d'endormissement, toutes vouées à l'échec, il entendit des bruit de pas, puis des voix. Sa voix. L'autre également était familière, il l'identifia comme celle de Mayuri Kanjirô. Tout était fichu. Ils avaient attrapé son acolyte, et n'auraient bientôt plus aucune raison de le maintenir en vie.
Mais quelque chose d'étrange était en train de se produire. Le timbre de ces voix n'était pas celui de personnes en train de se disputer, ou d'exiger des informations ou quoi que ce soit d'autre. Non, c'était celui de deux personnes en train de converser calmement, et Toriyama finit par comprendre les paroles au fur et à mesure qu'ils s'approchaient.
-Un succès mitigé. Un demi-succès, dira-t-on, disait Kanjirô.
-Principalement par votre faute, répondit l'homme au masque.
-Nous étions ennemis. Nous ne le sommes plus.
-C'est vrai.
Ils s'approchèrent de sa cellule, et un frisson glissa le long du dos de Toriyama. Mayuri Kanjirô avançait vers lui, sans chaînes ni menottes, totalement libre de ses mouvements, en parfaite santé.
-Que… Que faites-vous, Kanjirô ?
Mayuri haussa les épaules.
-Quand on est un fugitif, fuir devient, avec l'âge, particulièrement fatiguant. Et ces gens peuvent m'offrir une protection que vous ne m'offrirez jamais. J'ai déserté jadis à cause de sombres histoires de politique… Disons que c'était le seul moyen de m'éviter un coup de poignard dans le dos. Je n'ai jamais vraiment renoncé à ce village. Il m'a énormément manqué. Et mon ami ici présent me propose de le réintégrer, mon honneur intact. Vous voyez, même avec tout l'or du monde, vous ne pourriez m'offrir mon honneur.
-Espèce de…
-Je vous accorde que nous avons quelque chose en commun : Le Jinchuuriki est une erreur. Je le pense vraiment. Mais jamais je ne vous aurais laissé lâcher Shukaku sur le pays du vent. Plutôt mourir. Je voulais stopper le rituel quand Shukaku serait sorti à moitié de son hôte. Coincé entre le monde physique et la dimension intérieure de Gaara, il n'aurait pu ni m'attaquer, ni défendre le Jinchuuriki. Alors, je les aurai tués tous les deux. Je ne sais pas si vous l'avez déjà vu se transformer… Je l'ai vu à Konoha, avant de devoir déserter. Il s'entoure entièrement de sable, précisément pour se protéger lors de cette phase. Perturbé comme il l'était avec mes sceaux, il ne pouvait pas le faire. Et moi je n'aurais eu qu'à en profiter…
-Quoi ? s'écria Toriyama. Il ment !
-Hé non, politicien de pacotille… La prochaine fois que vous engagez un déserteur, renseignez-vous d'abord sur ses convictions et ses affiliations. Je n'ai joué votre jeu que parce que je pensais avoir une chance de délivrer Suna de cette engeance démoniaque, cette abomination, cette erreur surgie du passé. Gaara n'aurait jamais dû exister.
-Je vous avais sous-estimé, dit l'homme au masque, songeur. Vous nous avez volé l'œil, et rejoint Toriyama, juste dans ce but… Détruire le Jinchuuriki.
-Oui.
-Je vous avais… Vraiment sous-estimé. Il est nécessaire que nous nous parlions encore, après la séance du conseil. Mais avant cela… Nous n'avons plus besoin de lui, maintenant que vous nous avez apporté la bouilloire de votre plein gré.
-Quoi ? Coassa Toriyama.
-Votre forfaiture a été rendue publique. Vous êtes fini. Gaara a ramené l'œil et tout dévoilé… Du moins ce qu'il a pensé avoir compris. Nous allons pouvoir enfin faire ce que nous avions tenté de faire depuis le début, et vous ne pourrez dévoiler notre existence. Nous ferons en sorte que cela ressemble à un suicide… Mayuri, je vous laisserai bien cet honneur, mais j'ai un compte personnel à régler avec lui.
-Je vous en prie.
Et le déserteur –ce traître- fit demi-tour, le laissant à la merci de l'homme masqué. Le visage blanc sans expression sembla l'évaluer un moment, puis l'homme s'avança vers son prisonnier impuissant.
-Ton propre frère, susurra-t-il, la voix glacée. Ton propre frère…
Un cri retentit, profondément, dans les fondations du village du sable, puis plus rien.
Les larges feuilles des palmiers bruissaient doucement, au rythme du vent chaud qui s'écrasait sur les hauteurs du village. L'air embaumait l'odeur des bananes, des fleurs, des citrons, qui poussaient sur cette terre privilégiée, la seule à accueillir autant de plantes vivantes sur ce territoire aride. Les jardins de Suna. Au centre de ce jardin d'éden s'enracinait une petite hutte d'adobe, couverte de lierre, d'orchidées. Des centaines de petits lézards du désert se dissimulaient sous les fougères à chaque pas. A l'ombre des arbres, quelques chats paressaient, leur joli minois se redressant aux bruits du promeneur. L'un d'entre eux se glissa dans la serre de plantes médicinales par un carreau cassé.
Bien protégé par le toit et les murs, à l'intérieur de ce petit abri, une sorte de piscine placide reposait, plusieurs degrés en dessous de la température extérieure, afin que l'eau ne s'évapore pas. Quant on se penchait pour apprécier la qualité de l'eau, on ne pouvait distinguer le fond: Creusée dans les profondeurs des fondations du village, la citerne de Suna plongeait à au moins une centaine de mètres. Quelques carpes barbotaient à la surface de l'onde limpide. La rumeur voulait que quelques monstres du genre rôdent tout au fond.
Et elle était là. Plantée comme un chancre au milieu d'un écrin. Une sorcière dans le château d'un roi. Elle le dévisagea, sans comprendre ce qu'il venait faire en cet endroit, son domaine. Il le lui retourna, glacé, vide d'expression. Elle aussi, il l'avait longuement maudite. La vieille Chiyo. Ses lèvres gercées résonnaient encore des paroles gutturales servant à invoquer les démons. Elle avait l'air aussi vieille aujourd'hui que dans ses visions d'horreurs, dans le tombeau de Shukaku. Pour celle-là aussi, la tentation de tuer était forte, instantanée, et également liée à toute sorte de raisons, aussi valables les unes que les autres.
Sa bouche toute craquelée s'entrouvrit, et elle parla la première.
-Alors ?
Elle le dévisageait, incrédule, mais calme. Elle savait qu'elle risquait de perdre si le combat s'engageait, mais cela lui semblait bien égal. D'autant plus qu'elle pourrait également gagner. Elle restait puissante, la vieille.
Oui, la tentation de tuer le prenait à la gorge. Mais il avait quelque chose pour détourner son attention aujourd'hui.
La chaleur. Sa chaleur sur sa peau.
Elle était restée, comme marquée au fer rouge dans ses muscles, comme si sa chair avait voulu conserver la marque de ses doigts, de ses épaules, de ses joues. Il la sentait, là, en marchant, en plein jour, et c'était comme si le monde entier pouvait voir que quelque chose de flamboyant et anormal était resté collé contre sa peau.
Et il regardait ses mains, et ne voyait aucune trace, et s'en étonnait presque, car, il la sentait, telle un fantôme accroché à ses vêtements. Et quand il repensait au contact de ses doigts, il était presque étonné que personne ne se retourne sur lui, frappé par la puissance de ce qui l'étreignait.
Un secret, connu de lui seul. On s'était retourné sur lui ce matin, comme d'habitude, mais ce n'était pas pour voir l'invisible qui le brûlait... Et Gaara n'en avait cure, aujourd'hui. La chaleur était plus forte que la tentation.
-Je ne suis pas là pour me battre, prononça-t-il d'une voix assurée, mais pour obtenir des réponses.
Baki avait été une erreur. Il avait cherché quelque chose sans l'exprimer, en posant une autre question. Il voulait savoir. Elle était l'une des personnes de sa vision, et saurait peut-être quelque chose, mais il surveillerait ses paroles et ses pensées pour ne pas déraper. Il n'attendrait rien d'elle pour lui-même.
-Hmmm, grommela la vieille sorcière, un peu surprise. J'aurais pensé qu'un jour, tu viendrais me provoquer. Si ce jour n'est pas venu, qu'est ce qui t'amène?
-Les Veilleurs. Ils ont fait entrave à ma mission. D'après Baki, ils chercheraient à me tuer. Ils semblent s'intéresser à moi, et surtout, à Shukaku. Je vais les trouver sur ma route, tôt ou tard, en tant qu'alliés ou ennemis, je ne sais pas. J'ai besoin d'informations.
Voilà. C'était dit. Pas de menace. Pas d'intimidation. Il ne se jetterait pas sur elle pour la punir de rester de marbre devant les cris de sa mère, pour ses yeux vides alors qu'elle incantait, pour toute la souffrance qu'elle avait glissé en lui à un âge où il ne pouvait se défendre. Il ne se jetterait pas sur elle pour toutes les fois où ils s'étaient regardés et où il lisait la peur, la honte dans ses yeux, pour son attitude paranoïaque envers les étrangers qui l'avait conduite à l'acte.
Non. Non.
Il faillit ne pas entendre sa réponse. Faillit se laisser aller à l'impulsion qui lui étreignait le cœur. Le son de sa voix honnie le ramena sur Terre, et la chaleur à la raison.
-Les Veilleurs… Tu as raison, j'ai déjà entendu ce nom, mais ils ont disparu il y a bien longtemps.
-On ne dirait pas. Les miens ont un signe distinctif.
Lentement, se concentrant pour ne pas laisser sa main serrer l'arme jusqu'à en faire blanchir les jointures et se mettre à trembler, il tendit le kunaï marqué.
-Oui. Tu as raison. C'était leur signe de ralliement. Alors ils sont toujours là?
-Qui sont-ils?
-Je t'avouerai que je ne sais pas très bien. Ils sont apparus il y a une dizaine d'années environ. A la base, c'était une sorte de secte, dont les buts sont encore obscurs à mes yeux. Ils ont disparu peu après la mort de ton père. Enfin je le pensais. Je croyais que le conseil avait plus ou moins fait le ménage... Et eux aussi.
Elle prit un air pensif et ennuyé, et Gaara vit de petits rouages tourner dans sa tête alors qu'elle se remémorait les évènements passés et cherchait à y trouver un sens. Elle s'y essaya une longue minute, puis renonça. Le Jinchuuriki fit demi-tour, s'apprêtant à partir.
-Tu sais, déclara-t-elle abruptement, je le regrette… Tout ça.
Elle l'engloba du regard et des mains, comme pour désigner un incommensurable gâchis. Il plissa les yeux, puis les ferma, et haussa les épaules. Bizarrement, ça ne lui procurait aucun soulagement, de connaître les regrets de cette personne qu'il haïssait. Des regrets de Baki auraient-ils changé quelque chose en fin de compte? Il tourna les talons.
Ses pas retentirent encore longtemps dans les oreilles de la doyenne du village, et les images de ses propres mains scellant le démon à l'intérieur de Gaara glissèrent devant ses yeux durant de longs instants.
Mais il restait ce qu'il était, son erreur ne serait pas réparée. Le passé était le passé.
