Ivresse
Buck avait bu.
Pas seulement un ou deux verres pour se détendre, mais bien plus. L'alcool coulait dans ses veines comme un anesthésiant, atténuant les douleurs émotionnelles qui le hantaient depuis des semaines.
Sa rupture avec Tommy l'avait secoué plus qu'il ne voulait l'admettre, mais ce n'était pas seulement la fin d'une relation qui l'avait poussé à chercher refuge dans les bars ce soir-là. C'était cette sensation constante d'être incomplet, d'une absence qu'il ne pouvait nommer, qu'il ne voulait pas nommer.
La soirée avait commencé innocemment.
Quelques amis, des rires, des histoires partagées. Mais à chaque verre, le visage d'Eddie s'imposait à lui. Eddie avec son sourire éclatant, ses yeux chaleureux, son rire qui résonnait comme une mélodie apaisante. Eddie, son meilleur ami, son rocher, l'homme qu'il avait sauvé de lui-même, et qui, en retour, l'acceptait tel qu'il était.
À présent, l'alcool lui brouillait l'esprit, mais il savait une chose : il devait rentrer.
Cependant, le chemin vers chez lui semblait plus difficile que jamais. Ses pieds le guidaient, mais son esprit se perdait dans les souvenirs, dans les pensées d'Eddie. Sans s'en rendre compte, ses pas l'emmenèrent dans une direction familière, vers son vrai chez lui.
Lorsqu'il arriva enfin devant la porte, il s'appuya contre le chambranle, cherchant ses clés. Il trébucha à moitié en l'insérant dans la serrure pour la déverrouiller. Puis il entra, luttant pour garder l'équilibre.
Il s'effondra sur le canapé avec un soupir de soulagement.
Sa tête tournait, le monde autour de lui était flou et indistinct. Il ferma les yeux, espérant que le tourbillon dans son crâne se calmerait bientôt. Mais quelque chose le gênait. Une sensation d'étrangeté, de décalage. Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui, confus, sans comprendre pourquoi, son loft paraissait si étrange.
Pourtant tout semblait être à sa place.
Il bascula la tête sur le dossier du canapé confortable refusant de ramper jusqu'à son lit.
Il se redressa surpris quand il entendit des pas précipités dans le couloir. La lumière s'alluma brusquement, l'éblouissant, et Eddie apparut, armé d'une batte de baseball, son visage déformé par la surprise et l'incompréhension.
– Buck ? souffla-t-il. Qu'est-ce que tu fais ici ?
Buck leva les yeux, clignant des paupières pour se concentrer.
Ce qui était assez difficile parce que le salon ne faisait que bouger et en plus il y avait deux Eddie et Buck ne savait pas où était le vrai. Parce que bien sûr qu'il y avait un faux, merci bien, il n'était pas assez ivre pour croire qu'il y avait deux Eddie sur cette planète.
Eddie était unique.
– Euh... Eddie ? Qu'est-ce que… ? Pourquoi t'es chez moi ? demanda-t-il la bouche pâteuse. Et… en pyjama ? Et… Est-ce que tu dormais dans mon lit ? sourit-il sans même savoir pourquoi.
Eddie baissa sa batte, la confusion laissant clairement place à l'exaspération sans que Buck ne comprenne pourquoi.
– Buck, tu es chez moi, pas chez toi.
Un silence pesant suivit, Buck regardant autour de lui, la réalisation le frappant enfin. Il était venu tout droit chez Eddie, dans son intérieur chaleureux et familiale. Il n'était pas dans son loft froid et austère.
Il fallait dire qu'il se sentait si bien ici aussi.
– Ah... Ouais, j'imagine que je me suis trompé de maison, dit-il avec un sourire gêné. C'est un peu ma deuxième maison ici, tu sais.
– Je sais Buck, souffla-t-il. Est-ce que tu penses que tu vas vomir ?
– Je n'aurais pas cette chance, gémit-il en pensant au mal de tête qui l'attendait demain matin. Tu as de la chance que je me sois effondré sur ton canapé et pas dans ton lit.
– Qu'est-ce qui t'est passé par la tête pour boire autant ? soupira Eddie en posant la batte contre le mur.
Buck se redressa, tentant de rassembler ses pensées confuses.
– Je... Je ne sais pas. J'étais juste... perdu, je suppose. Je voulais me changer les idées, oublier que...
Il s'interrompit, le visage d'Eddie devenant plus net dans sa vision brouillée.
– Et puis, je suis arrivé ici. C'est peut-être parce que... parce que je pensais à…
Il s'interrompit de nouveau avant d'en dire trop, mais les larmes lui embrouillaient la vue. Eddie s'assit en face de lui, le regard scrutateur. Il était tellement gentil, tellement beau, tellement… tout.
Buck soupira.
– Tu devrais essayer de dormir, murmura Eddie. On parlera demain.
Buck hocha la tête, s'accrochant à un fil de pensée, à une vérité qu'il n'osait avouer qu'à moitié. Eddie l'aida à s'allonger et lui enleva ses chaussures alors qu'il le regardait amoureusement.
– Tu es tellement gentil, Eddie... Je m'imagine souvent que tu es... mon mari, tu sais ? Et que tu me déshabillerais pour une autre occasion et... C'est stupide, hein ?
Il rit, un son creux qui résonna dans la pièce se moquant de lui-même.
– J'imagine qu'on se coucherait ensemble et que je pourrais m'enrouler autour de toi, comme ça...
Il fit un geste vague de ses mains, mimant un câlin maladroit.
– Je suis une vraie pieuvre tu vois mais je sais que je te rendrais heureux. Tellement heureux.
Eddie resta silencieux, son expression insondable.
– Buck... Tu es saoul. Tu devrais vraiment dormir.
Buck hocha la tête, les yeux lourds.
– Ouais... Peut-être que je devrais… juste rêver… que tu es à moi.
Il se laissa retomber sur le canapé, fermant les yeux. Le monde tourna une dernière fois avant que le noir ne l'envahisse complètement.
Le soleil perçait à travers les rideaux, réchauffant le visage de Buck.
Il grogna, se tournant pour éviter la lumière. Il ouvrit les yeux, s'attendant à voir les murs familiers de son propre appartement. Mais non. Ce n'était pas son lit, ni sa chambre.
Il était dans le lit d'Eddie.
La confusion s'empara de lui, suivie d'une vague de panique. Que s'était-il passé ? Il se redressa brusquement, la tête martelant de douleur. Il n'avait pas rêvé, il était bien chez Eddie. Avant qu'il ne puisse assembler les pièces du puzzle, la porte s'ouvrit doucement.
Eddie entra, portant un verre d'eau et une boîte de Tylenol.
– Bonjour, dit Eddie avec un sourire calme. Tiens, prends ça, ça devrait aider ton mal de tête.
Buck attrapa les médicaments, les avalant avec gratitude.
– Merci... et désolé pour hier soir. Je ne sais pas comment j'ai atterri ici.
Eddie s'assit sur le bord du lit, le regard fixant le sol.
– Buck, hier soir, tu as dit quelque chose...
– Je suppose que j'ai dit beaucoup de conneries, désolé mon cerveau n'a déjà pas beaucoup de filtres en temps normal mais quand je suis ivre…
– Tu as dit que tu imaginais souvent être mon mari, le coupa-t-il.
Il releva les yeux, cherchant les siens et Buck fut soudain pris de panique. Il écarquilla les yeux cherchant comment se sortir de cette situation sans perdre son meilleur ami dans le processus.
Il sentit les larmes lui envahir les yeux.
– Je suis si…
– Je ressens la même chose, termina-t-il.
Buck resta bouche bée, le silence s'étirant entre eux, il essayait de comprendre ce que venait de dire Eddie, si c'était réel ou si c'était son imagination, si sa gueule de bois qui, non contente de faire de sa boite crânienne le terrain d'essai d'explosions nucléaires, lui faisait aussi avoir des hallucinations.
Eddie continua, d'une voix douce mais assurée.
– J'ai aussi ces pensées, ces... rêves où tu vis ici avec nous, où tu es avec moi et j'attendais que tu sois prêt que…Buck, je… J'aimerais qu'on arrête d'imaginer et qu'on... qu'on essaie pour de vrai.
Le cœur de Buck battait à tout rompre. Était-ce vraiment en train de se produire ?
– Tu veux dire... toi et moi ?
Eddie hocha la tête, un sourire timide illuminant son visage.
– Oui, toi et moi.
Buck sentit une chaleur envahir sa poitrine, un sentiment de paix et de joie qu'il n'avait jamais connu auparavant. Il se pencha en avant, leurs fronts se touchant, un geste simple mais chargé de promesses.
– Je le veux aussi, Eds, murmura-t-il. Essayons, s'il te plait.
Ils restèrent ainsi un moment, savourant la proximité, le poids des mots qu'ils avaient enfin osé prononcer. Leur vie prenait un nouveau tournant, un tournant inattendu mais attendu depuis longtemps.
C'était le début d'un nouveau chapitre, écrit à deux, avec amour et espoir.
