Journal de la revieweuse

Lilinnea: Je n'allais pas tout casser entre Ysée et Reis vu tout ce que je leur réserve encore comme hauts et bas. Ysée réagit aussi vite qu'elle se remet en question, c'est son avantage. La colère n'est définitivement pas une émotion qu'elle sait gérer alors elle essaie de réfléchir pour ne pas aller trop loin. Et même si elle a le sentiment d'avoir été le dindon de la farce, elle sait que Reis n'y est pour rien dans le fond.
Ca y est, ils sont 100% vrais l'un avec l'autre mais... je suis une torturée de l'esprit et ça ne sera pas facile. Surtout que Reis est en plein dans sa confusion déviante. Jusqu'où cela le portera-t-il...?

Allez, je suis sympa, je les laisse encore un peu dans leur petite bulle.


CHAPITRE 19 - SUR LE FIL

Quand il se sépara d'Ysée, Reis mit quelques instants à se reconnecter avec lui-même. Les jonctions binaires entre son programme et sa conscience semblaient évoluer sur deux chemins parallèles. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Une seule chose était certaine. Il était là où il devait être.

Elle aussi transportée vers un autre plan de rêverie, Ysée ne réalisait pas très bien ce qui venait de se produire. Elle errait entre sérénité et sidération.

La jeune femme referma un instant les paupières pour se recentrer et éclaircir son esprit. Elle ne savait quoi aborder en premier entre ce qu'elle voulait dire à Reis avant qu'il ne l'embrasse et le baiser en question.

Elle rougit. Venait-elle de réaliser qu'ils s'étaient embrassés ? Non. Son cerveau ne pouvait pas encore traiter cette information.

« Reis, je... J'ai été horrible avec toi tout à l'heure. Je te demande pardon. »

Celui-ci la gratifia d'un sourire doucement amusé.

« Tu t'excuses encore auprès d'une machine ?

_ Une machine qui vient de faire quelque chose de très humain en tout cas. »

L'air plaisantin de Reis se tempéra face au regard d'Ysée dans le sien. Elle ne semblait pas effrayée mais elle s'interrogeait indubitablement. Il ne pouvait que la comprendre.

« Es-tu fâchée ? lui demanda-t-il.

_ Euh... Non. Non, j-je ne... crois pas ? hésita-t-elle, encore perdue. Mais... comprends-moi. Il y a de quoi être surprise, non ? »

L'androïde ouvrit la bouche pour lui répondre mais s'interrompit au son d'une moto dont le passage bruyant dans la rue lui rappela qu'ils n'étaient pas dans le meilleur endroit pour discuter. Il proposa de ne pas rester ici.

« Veux-tu retourner chez Nell ? Ou maintenant que nous ne sommes pas loin de chez toi... »

Ysée leva les yeux vers l'immeuble dans lequel elle vivait et fouilla frénétiquement dans les tiroirs de sa mémoire pour savoir si son appartement était dans un état décent. Elle se désespérait. Il n'y avait vraiment qu'elle pour s'inquiéter de ça dans un moment pareil. Sans grande surprise, Reis devina avec une grande aisance ce qui se tramait derrière cette petite pointe de panique qui perçait le bleu-vert de ces yeux figés.

« Ce n'est que moi. Dis-toi que tu ne ramènes pas vraiment un garçon chez toi », lui glissa-t-il avec pragmatisme pour la dérider.

Elle se laissa faiblir avec un sourire amusé de bonne perdante avant de rouler des yeux.

« C'est pourtant là le drame de cette histoire : je crois que depuis le début, je n'arrive pas à te voir comme un androïde. Allez, comme tu l'as dit, maintenant qu'on est là... »

Sur ces mots, elle lui attrapa le poignet pour l'entraîner avec elle. Il se laissa faire, enveloppé de la chaleur que les paroles d'Ysée lui inspiraient. Il ne savait comment se l'expliquer mais il se sentait bien.

Tous deux montèrent en silence les trois étages sans ascenseur de l'immeuble, non sans qu'Ysée ne prie de ne pas croiser son voisin de palier durant le trajet. C'était un homme d'une cinquantaine d'années discret que la jeune femme n'avait pas souvent vu mais lors d'une des rares conversations qu'elle avait eues avec lui, il avait laissé comprendre sans équivoque qu'il n'aimait pas du tout les androïdes.

Un tour de clé fébrile dans la serrure plus tard, Ysée se hâta d'entrer et de refermer la porte dès que Reis passa le seuil. Ouf.

Ce dernier franchit en deux pas le minuscule couloir servant d'entrée et découvrit la pièce à vivre qui faisait office de cuisine et salon. L'endroit n'était pas très grand mais pour une personne vivant seule, il y avait largement de quoi installer un petit canapé d'angle, un meuble télé ainsi qu'une table basse pour la partie salon et la cuisine se contentait d'une table centrale ainsi qu'un long meuble prolongeant l'évier et la cuisinière surmonté de placards pour ranger les ustensiles de cuisine.

Juste au-dessus du canapé sur lequel reposait un plaid duveteux et une énorme peluche mi-chat mi-coussin à câliner était accrochée une immense décoration en fer noir représentant un arbre aux longues branches feuillues et qui servait de porte-photos. Entre ses plus beaux clichés du Japon, Ysée y avait glissé des tickets de concert, des cartes d'anniversaire, des o-mamori ou autres petits trésors dont les couleurs égayaient la pièce.

Une porte-fenêtre donnait sur la rue et une fenêtre dans le mur en pente du toit laissaient passer une jolie lumière rehaussant l'aspect chaleureux des poutres qui traversaient le plafond ainsi que le bois du petit escalier qui menait à une mezzanine juste au-dessus où se trouvait le bureau de la jeune femme.

« Bienvenue chez moi, déclara Ysée de son humble réserve habituelle. On est loin de l'espace de chez Nell mais c'est bien assez pour une asociale comme moi.

_ Je trouve que c'est parfait », répondit Reis qui trouvait que l'atmosphère des lieux seyait à leur occupante.

Elle acquiesça timidement en remontant une mèche de cheveux derrière son oreille. Cela lui faisait très bizarre d'avoir quelqu'un chez elle ; chose rare. Ulysse avait été le dernier représentant de la gent masculine à avoir foulé ce sol et après lui, elle s'était promis de ne...

Les yeux de Reis dirigés sur elle suspendirent le cours de ses pensées pour la remettre dans cette espèce de cotonnade qui dissociait sa présence du décor autour d'elle. Un androïde venait de faire le tour de la ville pour aller la retrouver en dépit de ses instructions et l'avait embrassée, ce qui ne lui avait pas déplu. Elle était complètement folle. Et elle l'était encore davantage à se laisser happer par ces mêmes yeux qui la regardaient avec un petit éclat qu'elle n'avait encore jamais vu en eux.

Elle détourna la tête en baissant le nez.

« Tu... Et ton thirium, au fait ? Tu as pensé à le boire avant que je ne te fasse ma crise ? »

Reis pencha un peu la tête de côté.

« Tu me poses la question parce que tu t'inquiètes pour moi où est-ce que ton sens du rationnel cherche encore une explication à la situation ? »

Elle se mordit la joue subrepticement. Il l'avait trop bien cernée.

« Je cherche surtout à détourner mon attention de... de ce qui... »

Elle déglutit, la bouche asséchée par le stress. Même sans l'affronter de face, le regard de Reis était droit sur elle, en train de la scruter. Elle prit le temps de respirer pour s'aider.

« C'est... C'est complètement insensé, Reis, dit-elle en secouant la tête. Ce qui vient de se passer... ça ne devrait pas arriver... »

Sa voix n'injectait pas la raison à laquelle elle voulait faire appel. Seul son émoi transperçait ses mots.

« Parce que tu es humaine et moi un androïde ? »

Ysée traça un faible doute le long de cette phrase que même l'affabilité naturelle de Reis ne sut cacher complètement. Un froid l'entoura tout à coup tandis que la part logique de sa façon d'être approuvait ces dires. Elle ne pouvait nier cette vérité. Cependant, l'entendre de cette manière lui faisait aussi mal. Quand elle releva les yeux vers l'androïde, elle décela une ombre en eux. La pointe de froid l'égratigna plus loin encore.

« Et parce que malgré ça, malgré la raison ou la logique, malgré le fait que tu agisses en partie à cause de ton programme, je me retrouve à... »

Elle se tut mais elle en avait trop dit. Ses joues étaient en feu.

« À quoi ? » interrogea Reis.

Cette question n'était que pure rhétorique et il le savait très bien. Dans l'emportement de sa confession chez Nell, Ysée lui avait déjà fait la liste de ce qu'elle s'interdisait parce qu'elle était différente et qu'aucun garçon ne voudrait d'elle. Sans doute la jeune femme s'en souvenait-elle aussi car elle n'osa pas répondre, prise en étau entre factuel et émotionnel.

« Ysée. Tu peux être perdue sur bien des choses. Mais pas sur le fait que malgré toute ta volonté à tout enfouir sous ta logique et le besoin de contrôle, tu as besoin d'affection. C'est aussi évident que le nez au milieu de la figure.

_ C'est stupide, contra-t-elle dans la douleur. Pourquoi m'entêter alors que...

_ Tu rêves par procuration face aux séries romantiques que tu regardes. Ta playlist de chansons sentimentales est longue comme le bras. Ton reniement des sentiments trahit ta détresse plutôt qu'une véritable acceptation de ce que tu es. Tu ventiles tes émotions au-travers de l'écriture. Tes histoires d'amour... »

L'humaine tressaillit, le teint blême. Comment pouvait-il être au courant du contenu de ses écrits ?

« Oui, je le reconnais, j'ai été curieux, admit l'androïde. Je n'aurais pas dû le faire mais je ne voulais que mieux te cerner. Et j'ai été profondément touché par ce que j'ai découvert. Tu es bien plus que ce que tu ne montres aux autres. »

L'angoisse d'Ysée retomba comme un soufflé face au visage serein qui la contemplait. L'écriture était son refuge, son exutoire, sa catharsis. Si quelqu'un venait à se moquer des contenus qu'elle créait à la force de ses émotions, elle se briserait. Entendre que Reis ne la voyait pas comme une adolescente immature la rassurait bien plus que de raison.

Elle s'ébroua quand elle fut rattrapée par ses mauvais réflexes.

« De toute façon, entre ce que je voudrais et la réalité...

_ Quelle réalité ? »

Quand elle releva la tête vers ce visage penché près du sien, elle ne sut plus très bien. Que s'était-il donc produit chez Reis pour que tout son être s'en retrouve aussi... intimidant ? Sa respiration s'étriqua malgré elle et devint laborieuse.

« Quelle réalité ? réitéra Reis. Celle qui te fait mal ? Que fais-tu de celle dans laquelle tu te trouves, là, maintenant ?

_ Ne fais pas ça... lui souffla-t-elle sans volonté.

_ Faire quoi, Ysée ? »

Son visage était si proche du sien, aussi proche que lors de cette danse qui lui avait fait perdre le fil du réel. Sa voix était un murmure qui passait au-travers de ses défenses pour atteindre directement son âme et faisait vaciller ses certitudes, ébranlait son rempart contre la peur et la souffrance. Elle avait essayé autrefois et rien de bon n'en était sorti. Elle avait tout fermé à clé. Tout ceci n'était plus pour elle.

« M'affaiblir, acheva-t-elle.

_ Alors je te retourne la chose. »

Elle cilla et fut surprise de trouver en Reis un écho de cette faiblesse qu'elle ressentait.

« Moi non plus, je ne comprends pas. Je peine même à réaliser ce que je viens de te dire, lâcha-t-il d'un air perdu. Tu as créé une faille en moi. Jusqu'à présent, je savais ce que je faisais et pourquoi je le faisais. J'avais ce fil conducteur pour me guider et tu as fragilisé ce fil jusqu'à pouvoir me laisser le rompre. Et maintenant, tout se mélange...

_ J-Je suis désolée... »

C'était tout ce qu'elle se sentait en mesure de lui répondre. Lire ce linceul de peur dans les traits de Reis la figeait et apprendre qu'elle en était la cause lui tordait le ventre.

L'androïde comprit qu'il n'avait pas exprimé sa pensée de la bonne manière et s'empressa de nuancer ses propos. Il secoua doucement la tête et chassa son expression grave d'un sourire apaisant.

« Oui, tu m'as fait dévier de ma trajectoire. Mais paradoxalement, je ne me suis jamais senti aussi éveillé. Aussi... vivant. C'est comme si je venais d'être mis à jour. J'ai l'impression de percevoir mille nouvelles choses sans pourtant savoir de quoi il s'agit. » Il marqua une pause et eut un rire hésitant. « C'est très étrange et intimidant. »

Ysée se laissa contaminer par cette joie timorée et sourit à son tour. Elle avait l'impression de découvrir un nouveau Reis. Celui-ci faisait tout à coup montre d'une fragilité qui la rendait toute chose. Il était touchant de sincérité. Il avait l'air tellement plus humain qu'elle, la fille qui se complaisait à ne plus vouloir ressentir quoi que ce soit. Cette pensée la fit pouffer d'ironie.

« C'est à se demander qui est le plus robot de nous deux, murmura-t-elle plus pour elle-même.

_ Ce sera toujours moi, Ysée. Toujours. »

Reis avait perdu un peu de sa lumière alors qu'il joignait le geste à la parole en se défaisant un instant du fluide synthétique sur sa main qu'il regarda avec une triste résignation.

« Quelle que soit la cause ou la nature de ce changement en moi... Même si ce que je perçois comme des sentiments et des émotions réels est vrai... Sous cette fausse peau, il y a...

_ Toi. Et c'est tout ce qui compte. »

Son attention se recentra sur Ysée qui le dévisageait avec la même douceur naturelle que lorsqu'ils s'étaient retrouvés dehors à écouter de la musique sous la lune. Elle lui prit doucement la main et posa sa paume contre celle de matière lisse et blanche. Même dépourvu de ses artifices humains, c'était la même élégante retenue dans ses gestes et son toucher.

Reis suivit en effet miroir les mouvements de la main d'Ysée contre la sienne, saisi d'une drôle de dualité. D'un côté, ses algorithmes calculaient d'eux-mêmes la pression, la température et la texture de ses doigts contre les siens tandis qu'une autre part de lui ne se focalisait que sur la portée de ce geste.

Il sourit à son tour.

« Tu crois que ton Reis de Feelings vivait la même chose quand il récupérait ses émotions ? »

Ysée souffla du nez et opina du chef, amusée par cette comparaison qui était très à-propos. Reis ne pouvait représenter meilleure incarnation vivante de son protagoniste inventé préféré. Maintenant qu'elle y repensait, ils étaient semblables sur bien des aspects. Deux êtres incomplets qui se retrouvaient tout à coup investis de sensations perdues ou nouvelles. Elle avait beau avoir écrit sur le sujet pour son Reis littéraire, elle ne pouvait imaginer ce qui devait traverser celui qui était en face d'elle.

« Je sais que je ne suis pas la mieux placée pour ça, mais je t'aiderai du mieux que je peux, lui promit-elle. Je ne te laisserai pas, comme toi, tu ne m'as pas abandonnée alors que je n'ai pas été facile à vivre. »

Quand l'androïde la dévisagea avec ce mélange de reconnaissance et de confiance, son cœur doubla un battement.

« Merci d'être ma Clélie », lui répondit-il simplement.

La beauté complice de l'instant fut détruite par la mélodie humaine et peu gracieuse du ventre affamé d'Ysée qui se raidit de gêne, les mains plaquées sur son estomac. Sa vie était pire qu'un mauvais scénario de film...

Le sourire de Reis se teinta de malice.

« Non content d'envahir ton espace, je serais bien cruel de te laisser affamée. Veux-tu un coup de main pour ton dîner ? »

Elle accepta, trop heureuse d'être sauvée de la honte.

La soirée se déroula comme les autres, à croire que rien n'avait changé. Ou que l'éveil de Reis constituait un prolongement si naturel de sa personnalité que ni l'un ni l'autre ne semblait plus ébranlé que ça. Néanmoins, il était possible de déceler dans les échanges muets qui se croisaient une nuance en plus. Une étincelle plus attentive dans les coups d'œil de Reis faisait rosir Ysée en plus de lui faire détourner la tête mais le furtif pli qui se dessinait au coin de la bouche de cette dernière avait le don de flouter l'espace du palais mental de l'androïde.

Durant le dîner, guidée par les nombreuses questions de son invité clandestin, Ysée raconta l'histoire de chaque photo, carte ou petit grigri accrochés à l'arbre forgé du salon. Au grand bonheur de Reis, il retrouva ce visage lumineux et naturel que la jeune femme pouvait revêtir quand elle discutait d'un sujet qui lui tenait à cœur. Ses yeux pétillaient, ses sourires étaient francs et toute sa personnalité rayonnait sous ses anecdotes.

Après le repas, les deux jeunes gens s'étaient installés sur la canapé d'angle afin que la suite du récit d'Ysée sur son voyage au Japon se poursuive de façon plus confortable.

Reis cilla d'étonnement et se redressa.

« Vraiment ? Vous êtes allés sur le Mont Fuji de nuit ? s'ébahit-il avec un début de rire.

_ Je te jure, assura la jeune femme en pointant la photo d'un horizon orangé au-dessus d'une nappe de brume. Sur un coup de tête ! Le dernier jour avant mon retour. Je n'avais même pas les chaussures adéquates. Mathieu m'a prêté des baskets à lui, un peu trop grandes, et on s'est retrouvés à faire un vrai trek avec d'autres pèlerins en pleine nuit pendant des heures. On était parfois loin du sentier tranquille de montage. »

Ysée n'oublierait jamais ce périple. Elle qui aimait tout organiser et planifier, cette escapade coup-de-tête avait été une aventure aussi marquante qu'incroyable. Hélas, parce que l'escalade avait commencé trop tardivement, ils n'avaient pas été en mesure d'atteindre le sommet de la montagne par manque de temps, mais ils étaient montés assez haut pour assister au lever du soleil au-dessus des nuages.

« C'était un moment magique, presque hors du temps... murmura-t-elle dans le vague de ses souvenirs. Et la compagnie était tout aussi plaisante, c'était encore mieux. »

Son sourire et celui de Reis se fanèrent un peu à cette évocation. Elle parlait du jeune homme rencontré durant son voyage sur lequel elle avait craqué mais n'avait plus jamais revu. La jeune femme baissa un peu le nez d'un air mélancolique que l'androïde ne pouvait ignorer. Ysée avait beau clamer que ce garçon n'avait été qu'un sésame pour se libérer de la pression de rester vierge trop longtemps, elle avait de toute évidence éprouvé bien plus de sentiments que son bon sens n'aurait voulu lui accorder. D'ailleurs, elle devait être en train d'y repenser ; Reis commençait à reconnaître cette expression un peu figée et terne qu'elle arborait.

« Reste sur la sensation que tu as ressenti quand tu étais là-bas, lui conseilla-t-il gentiment. C'est celle-ci qui compte. »

Elle opina du chef en signe d'assentiment. Et lui ? Était-il en mesure d'expérimenter ce genre de chose ? Son nouvel état représentait quelque chose de très abstrait pour elle et elle ignorait ce que ces changements avaient opéré en lui. Était-il en proie à mille pensées simultanées comme elle ou au contraire faisait-il face à un gouffre abyssal à traverser ?

Ysée se surprit de constater avec quelle facilité elle s'était défaite de la vision de Reis en androïde de soutien personnel. Sans doute n'avait-elle jamais voulu le considérer ainsi. Qu'avait-elle vu en lui ? Que voyait-elle en lui, au juste ? Quand elle le regardait, elle avait l'impression qu'il avait toujours été près d'elle et ce en dépit de sa bulle d'isolement. Avoir Reis à ses côtés était devenu une sorte de norme. Une norme intrigante mais agréable.

Quand la jeune femme émergea de ses pensées, Reis la surveillait avec tranquillité.

« Oui ? s'enquit-il en devinant qu'il était la raison de cet air absent.

_ R-Rien de spécial. »

L'androïde ne chercha pas à relever car il avait remarqué de multiples clignements d'yeux synonymes d'une envie de sommeil chez sa protégée. Cela n'était guère étonnant car l'heure avait beaucoup tourné au gré des discussions.

« Tu as dépassé ton heure de coucher depuis un moment, tu devrais aller dormir. »

Elle acquiesça. La journée avait été suffisamment chargée en émotions pour la mettre bien KO. Son corps était fatigué mais sa tête ne suivait pas. Elle aurait pu passer la nuit ici dans ce canapé à parler de tout et de rien avec Reis. Hélas, il le fallait.

L'androïde se leva en même temps que sa protégée pour accompagner son geste et ils se retrouvèrent l'un face à l'autre dans un silence flottant où les regards se cherchaient et se fuyaient à la fois.

Ysée se sentait bête. Cela faisait des jours qu'elle vivait avec Reis, elle savait qu'il ne dormait pas mais le laisser seul ici lui laissait une sensation bancale.

Reis était pris en étau. Son lui androïde l'enjoignait de pousser Ysée à aller se reposer tandis que sa conscience nouvellement éveillée se plaisait en sa compagnie.

« Ça ira pour toi ? »

Ils se turent avant de glousser de ce parfait synchronisme qui venait de les lier.

« Une veille me fera sans doute du bien, exposa-t-il.

_ Et on ne dort jamais aussi bien que dans son propre lit », expliqua-t-elle.

Ils échangèrent un sourire timoré d'approbation mutuelle.

« Bonne nuit, Ysée. »

Sa voix avait beau être posée, quelque chose l'enrayait. Comme une frustration, un goût d'inachevé ou quelque chose en suspens. La jeune femme lui rendit difficilement son signe de tête en songeant que ce "peut-être" dans l'air portait les mêmes échos qu'un... baiser ? Il était vraiment temps qu'elle aille se coucher.

« Bonne nuit, Reis. »

Après un dernier encouragement intérieur pour s'arracher à cette œillade discrète qui la suivait, elle s'en retourna et quitta le salon.


Oh, la jolie tension sentimentale aux bases fragiles et PAS DU TOUT mise à mal par des psychés perturbés... * ressort son yoyo *