Journal de la revieweuse

Lilinnea: Nell et Tristan resteront très secondaires par rapport à notre petit couple initial mais il y aura un peu de quoi suivre aussi pour eux.
L'avantage des gros événements «graves», c'est que ça remet direct les compteurs à zéro. Mais tu as raison, ils doivent parler.

Fiuu... On l'a échappé belle.


CHAPITRE 24 - À MA PLACE

Jusqu'à ce que sa voiture quitte parking souterrain, Nell s'attendit à être interceptée avec Ysée et Reis ; que ce soit par une patrouille de police qui les attendrait directement à la sortie de l'ascenseur ou par l'IA gérant le passage du portique. Mais quand elle scanna une nouvelle fois son badge sur la borne et que la barrière se leva en silence, elle comprit que Tristan avait choisi son camp. Une profonde émotion avait alors gonflé sa poitrine et elle avait franchi le portique sans crainte du regard des caméras de sécurité sur ses deux passagers à l'arrière – enfin, surtout la clandestine qui se cachait encore sous un plaid.

Cela étant, Nell ne put s'empêcher de se plaquer un peu plus dans son siège quand elle vit une voiture de police juste derrière la sienne alors qu'elle se trouvait en plein centre-ville. Sa voiture aurait pu être recouverte de messages disant "Je vais escroquer CyberLife" ou "Je viens de presque faire un kidnapping avec témoin" l'effet aurait été le même tant elle était stressée. Heureusement, cette présence n'était qu'une coïncidence et la voiture de police s'engagea dans une autre sortie de rond-point.

Ce ne fut qu'après avoir quitté le cœur citadin pour s'engager sur la rocade que Nell retrouva un semblant de souffle et de sensation dans les jambes. C'était enfin terminé.

« Ysée, tu nous commandes à dîner ? Je n'aurai pas la force de préparer quoi que ce soit en rentrant. »

L'interpellée qui avait pu reprendre sa place près de Reis leva les yeux vers le rétroviseur intérieur pour lire l'expression de flou anesthésié qui flottait encore sur le visage de sa grande sœur.

« C'est parce que tu as vu Tristan le beau gosse ? plaisanta-t-elle en attrapant son téléphone, l'œil pétillant de malice. Il fait un sacré doigt d'honneur au stéréotype. Moi qui pensais que les informaticiens avaient tous une tête de nerd avec les cheveux gras et des lunettes qui ne leur allaient pas. Tu ne m'as toujours pas dit comment ça s'était passé entre vous, au séminaire. »

Les mains de Nell se refermèrent davantage sur le volant et elle dodelina de la tête sans conviction. Cette confrontation avec Tristan, l'avoir mêlé à cette affaire, ce qu'elle lui avait dit en partant... tout ceci était trop à ajouter en plus du reste.

« Il y a... Nous... Je n'ai pas trop envie d'en parler... finit-elle par répondre avec un soupir las. Laisse-moi déjà digérer la situation actuelle, s'il te plaît. »

Bien plus habitué à scruter et analyser les visages de ses interlocuteurs, Reis, lui, n'avait rien ignoré de ce voile de malaise sur Nell. Il observa à son tour le reflet dans le petit miroir accroché au pare-brise.

« Nell... la héla-t-il avec prudence. Ce que vous avez fait pour moi ce soir... Vous avez pris des risques énormes au point de vous mettre dans une position délicate vis-à-vis de votre employeur et de votre collègue. Alors que je ne suis qu'une machine...

_ Tu m'offenses. »

Les iris noisette de Nell se mêlèrent à ceux qui la surveillaient d'une douloureuse culpabilité.

« Tu es le modèle le plus abouti sur lequel j'ai jamais travaillé. Jusqu'ici, j'adaptais surtout les comportements de tes pairs américains pour qu'ils épousent ceux de notre pays. CyberLife France n'est qu'une antenne, nous ne fabriquons pas d'androïdes. Mais toi, Reis... Toi, tu étais un canevas vierge. »

Oui. Passer de la gestion du comportement d'un androïde vendeur à celui d'un soutien émotionnel et psychologique n'avait rien à voir, surtout avec les enjeux qui reposaient en arrière-plan. Au départ, en apprenant que le SP700 tenait plus du "leurre" vers de nouveaux profits que d'une vraie réponse à l'explosion des troubles anxieux et mentaux de la population, Nell se sentait mal et cette idée la dérangeait.

« Mais quand tu es arrivé pour le début de ton développement... poursuivit-elle avec nostalgie. Quand j'ai vu ton visage paisible, cette douceur dans tes traits... je t'ai vu. J'ai tout de suite visualisé comment je voulais te faire grandir. Tu n'étais pas un androïde. Tu étais une vie que je devais faire naître de zéro. »

Reis ne remuait plus d'un muscle, emprisonné par une sensation dont les échos lui étaient vaguement familiers mais n'avaient jamais été aussi vibrants. La chaleur enrobait la voix de Nell de douceur et ses mots de respect. Des mots qui depuis le début le désignaient non pas comme un androïde, non pas comme le SP700, mais comme... une personne à part entière.

Même Ysée en restait coite. Elle réalisait à quel point elle avait sous-estimé la dévotion de sa sœur aînée envers son œuvre humaniste et la folie dans laquelle elle avait été entraînée ce soir en était la démonstration ultime. C'était Nell qui avait véritablement sauvé la vie de Reis ce soir et elle était peut-être la seule véritable alliée qu'elle trouverait dans sa quête.

« Nell... »

La voiture s'arrêta enfin dans la petite allée menant au garage du 277 impasse des sauges, tirant de leurs pensées les passagers engourdis d'émotion.

Avant de sortir de la voiture, Nell prit encore quelques instants pour s'imprégner de cette lueur de vie qui brillait dans le regard embué de Reis qui ne savait quoi répondre. Ysée avait raison. Maintenant qu'elle l'observait avec plus d'attention, il y avait une âme quelque part derrière toute cette technologie.

« Considère-moi comme une grande sentimentale, mais tu es un peu comme mon fils, Reis, termina-t-elle enfin avec un sourire maternel. Peut-être le seul que j'aurai jamais alors tu peux compter aussi sur moi. Tu as tout mon soutien. »

Elle-même gagnée par un début d'émotion, Nell papillonna des paupières pour ventiler la tiédeur qui lui montait au visage et quitta son véhicule.

« J'espère que le dîner arrivera vite parce qu'avec tout ça, je meurs d... »

Elle se tut, mise à quia par les bras de Reis qui venaient de se refermer autour de ses épaules. Son étreinte avait quelque chose de franc et de fragile à la fois, comme s'il répondait à un réflexe. Quelque chose d'instinctif.

« Merci », lui souffla-t-il simplement mais le ton fragile.

Il lui fallut quelques secondes avant qu'elle ne puisse réagir tant ce geste la prenait de court. Pendant ces derniers jours passés dans son bureau avec Reis pour le tester, Nell avait perdu de vue cette aura colorée autour de lui. Elle était là, à présent. Lumineuse et précieuse.

Elle lui rendit son étreinte en échangeant un coup d'œil empreint de tendresse avec Ysée qui s'émouvait de cette vision. Il lui tardait de vraiment connaître cette grande sœur qu'elle découvrait encore.


Après avoir englouti d'un appétit vorace – et dopé par l'adrénaline – les deux énormes pizzas qu'avait commandées Ysée, les deux sœurs se retrouvèrent entre elles pendant que Reis était parti s'isoler afin de faire une analyse plus complète et poussée de son logiciel pour orienter les futures recherches de Tristan. S'il souhaitait sauvegarder sa conscience éveillée, il se devait de trouver l'emplacement de sa faille afin de la protéger de ses futures mises à jour.

Dans le silence régnant dans la cuisine, Nell et Ysée oscillaient entre soulagement et tension. Malgré la victoire de ce soir, les choses n'étaient pas arrangées pour autant.

« Reis est sauf pour l'instant mais que va-t-il se passer après ? s'inquiéta Ysée en se penchant sur la table vers Nell.

_ Nous sommes tranquilles tant que son développement n'est pas terminé. Je suis responsable de son comportement donc c'est moi qui suis censée pointer les anomalies. Personne ne remettra en cause mon verdict si je dis que tout va bien chez lui.

_ Mais quand il sera fini ? Qu'adviendra-t-il de lui ? »

Nell baissa les yeux sur son assiette vide. Une fois le précieux cheval de Troie de CyberLife terminé, il serait présenté à une commission d'experts et de membres du gouvernement afin de déterminer si oui ou non, l'entreprise serait autorisée à le produire à grande échelle. Car après tout, le SP700 était bien plus qu'un simple psychologue. Il était un support pour la vie de tous les jours des personnes fragiles. Et en partant de la folle hypothèse que son déploiement soit approuvé... que deviendrait Reis en lui-même ?

« Je l'ignore, avoua Nell d'une voix éteinte avant de secouer la tête. N'y pensons pas pour l'instant. On a évité le pire et Reis revient de loin. Il doit déjà être suffisamment remué par tout ça. »

Ysée n'insista pas. Ou plutôt, elle n'osa pas le faire. C'est vrai. Elle avait eu si peur de perdre Reis qu'elle ne s'était même pas demandé comment lui devait se sentir après avoir failli perdre la vie.

« Je crois que pour une fois, je vais aller me coucher tôt, décréta Nell d'un air las en se levant. Cette expédition a été un vrai coup de massue. Ne t'occupe pas de la vaisselle, je la rangerai demain. Bonne nuit, Ysée.

_ Bonne nuit, Nell. Merci encore pour ton aide. »

Sa grande sœur lui retourna un sourire malicieux et satisfait.

« Non. Bravo à toi qui as eu la force de t'exposer. Je suis fière de toi. »

La jeune femme la laissa quitter la terrasse puis s'attela à débarrasser la table et mettre les couverts au lave-vaisselle. Après avoir risqué de lui faire perdre son poste, c'était le moins qu'elle puisse faire. Cet intermède lui laissa aussi le temps d'analyser les paroles de sa sœur. Il était vrai qu'à côté de sa petite vie monotone et lisse, ce qu'elle avait accompli ce soir relevait d'une audacieuse intrépidité. Ysée peinait elle-même à réaliser.

Ce ne fut qu'en apercevant une silhouette aux cheveux châtains assise dans le canapé qu'elle accepta son coup de tête insensé. Reis avait terminé son introspection et goûtait à la quiétude du salon baigné de pénombre tout en caressant le pelage duveteux de Siam qui reposait non loin de lui.

Ysée alla s'asseoir à ses côtés et répondit à son sourire par un autre. Elle s'imprégna à son tour du silence qui apaisait son cœur encore troublé. Il s'était passé tant de choses en si peu de temps. La disparition de Reis qui avait éventé son secret. L'infiltration chez CyberLife sous haute tension. L'effroi d'avoir cru être arrivée trop tard...

Ses yeux dérivèrent dans le vague jusqu'à se poser avec naturel sur Reis. Le revoir dans son décor lui procurait une sensation indescriptible. Un mélange de joie et d'apaisement.

« Comment tu te sens ? lui demanda-t-elle après un temps.

_ Rien à signaler, la rassura-t-il avec confiance. Mon court passage à CyberLife n'a rien endommagé, grâce à ta rapidité. »

Le visage de la jeune femme s'affaissa un peu sous une pointe d'attristement.

« Je ne parlais pas de tes modules. Je parlais de toi. »

Reis cessa de caresser Siam et croisa ses mains sur ses jambes, les yeux perdus quelque part sur la table basse.

« Tout va bien, te dis-je. Je suis soulagé d'être rentré.

_ Reis... »

Le cœur d'Ysée lui parut bien lourd tout d'un coup en entendant ce timbre neutre mais qui n'allait pas du tout de paire avec le clignotement agité de la LED temporale de l'androïde. Reis ne cherchait plus à la fuir comme auparavant mais il se contenait toujours comme s'il n'avait plus le droit de s'exprimer pleinement.

Elle soupira de dépit.

« Tu te fustiges comme si tu étais un criminel pour m'avoir simplement allongée sur un lit et...

_ Je suis désolé, je... commença-t-il précipitamment d'un air tendu.

_ … et tu t'es retrouvé à deux doigts d'être réinitialisé, épinglé comme un crucifié sur sa croix. Tu ne peux pas être si stoïque. »

Ysée surprit la furtive contraction de mâchoire qui tira un peu sur la joue de l'androïde mis à quia. Reis demeura silencieux sous la prudente surveillance de sa voisine humaine dont le ventre se tordait face à la détresse lumineuse qu'elle voyait. Elle attendit encore un peu puis Reis finit par baisser les yeux, les traits désertés de toute expression. Son silence l'effrayait.

« Tu as failli mourir, Reis », insista-t-elle, la gorge étriquée.

Il se pinça les lèvres et ses doigts se resserrèrent les uns contre les autres. Il erra un moment dans son mutisme réservé.

« J'ai... J'étais terrorisé, lâcha-t-il d'une voix sourde. C'est comme si tout se brouillait et que je n'avais plus la main sur quoi que ce soit. Mais je ne devais pas réagir face à Tristan parce qu'une machine n'éprouve pas de peur. J'étais coincé dans mon propre corps alors que je criais en silence. C'était atroce...»

Ce fut au tour d'Ysée de contracter la bouche pour contenir ce qui faisait frémir ses lèvres. Elle se faisait violence pour rester forte et rassemblait toute son attention sur la tempe de Reis pour surveiller ses mouvements rouges lumineux.

« Quand Tristan m'a branché, il m'a souhaité bonne nuit. Mais est-ce que mourir ressemble vraiment à ça ? Est-ce comme un sommeil paisible ou a-t-on conscience que la vie s'éteint ?

_ J-Je ne sais pas... souffla Ysée, au supplice.

_ Toutes mes pensées se sont tournées vers ça. Le néant. Le vide. L'oubli. Qu'est-ce qui s'apparentait au mieux à ce qui allait m'arriver ? Que se passe-t-il après quand tout se termine ? Peu après, j'ai senti comme... un ralentissement. J'allais bientôt partir. »

Elle serra les poings. Elle-même avait de terribles angoisses quand elle pensait à la mort et ce que verbalisait Reis avec tant de justesse était un terreau fertile pour nourrir ses propres peurs. Elle s'apprêta à mettre fin à l'échange pour ne pas affliger davantage l'androïde lorsque celui-ci se tourna vers elle, les yeux brillants.

« Et puis, j'ai entendu ta voix. »

Il lui sourit pour apaiser l'émoi qu'il décelait en elle.

« Tu m'as sauvé la vie alors que je me suis comporté froidement avec toi ces derniers jours. Je te demande pardon, Ysée. J'espérais te préserver de mon instabilité mais je me suis rendu compte trop tard que je t'ai fait du mal. Je ne mérite pas ce que tu m'as dit là-bas. »

Ysée lui rendit un sourire indulgent, rassérénée par la douce lueur bleutée de la LED qui ondulait de façon bien plus sereine.

« Un androïde qui fait des erreurs ? minauda-t-elle. Ma foi, le doute n'est plus permis. Tu es officiellement un déviant. »

Le léger rire qu'ils échangèrent marqua le point final de cette conversation difficile mais cathartique. Reis revenait d'une expérience marquante mais il s'en était tiré. Il fallait avant tout se réjouir de cette issue.

L'androïde alla peu après raccompagner Ysée à sa chambre car malgré la flamboyance de son action de ce soir, la vie continuait son cour et avant d'être une libératrice d'androïde, sa protégée demeurait une simple humaine qui avait besoin de récupérer.

La jeune femme lui souhaita la bonne nuit mais ne se résolut pas à rentrer tout de suite dans sa chambre. Elle hésita avant de se lancer.

« Ça ira pour toi ? lui demanda-t-elle timidement. J'aurais... À l'époque, après l'histoire du tatouage, j'aurais aimé avoir quelqu'un avec moi. Ce n'était pas facile d'encaisser toute seule. »

Reis n'eut pas besoin de s'attarder sur la roseur gênée des joues d'Ysée pour comprendre ce qu'elle lui proposait avec maladresse mais bonne volonté.

« Merci de ta sollicitude. Mais après ce qui s'est passé la dernière fois...

_ La dernière fois, les conditions n'étaient pas les mêmes et nous sommes maintenant assez conscients pour ne plus risquer un nouveau... réflexe comportemental, réfuta Ysée en mimant des guillemets dans un souci de plaisanterie légère. Ne vois rien de... de bizarre, même si j'ai bien conscience que ça a l'air très bizarre. C'est juste pour que tu ne restes pas seul après ce que tu viens de vivre. Si tu cauchemardes, ou quelque chose qui ressemble à ça, ça te rassurera peut-être. Tu rêves quand tu veilles, au moins ? Tu songes à des trucs ou tu erres dans une sorte de nirvana absolu sans image ni pensée ? Si c'est le cas, je t'envie vraiment. Ça m'aiderait beaucoup à arrêter de stresser et... de faire des logorrhées de six heures complètement inutiles pour couvrir mon ridicule... »

L'allongement des phrases d'Ysée-La-Silencieuse couplé au débit haché de son discours hurlait sa détresse à se désempêtrer de la choucroute dans laquelle elle patinait de tout son embarras. Reis ne sut cacher un certain amusement face cette touchante tentative d'aide. Comment pouvait-il décliner son offre après l'avoir vue si durement batailler ?

« D'accord. Après toi. »

La jeune femme le remercia d'un hochement de tête pour sa délicatesse à ne pas l'enfoncer et s'effaça du passage pour entrer dans la chambre.

« Si ça peut te rassurer, j'ai une idée. »

Elle attrapa le traversin derrière ses oreillers et le plaça au milieu du lit.

« Tiens. Chacun son côté, proposa-t-elle avec fierté en lançant un coup d'œil à Reis pour recueillir son avis.

_ Voilà qui me semble raisonnable», approuva celui-ci en levant les mains en signe de non-opposition.

Il laissa Ysée se coucher puis alla s'asseoir sur le lit du côté opposé. Dans le fond, comprendre que sa protégée ne lui tenait pas rancune de l'incident de la dernière fois le soulageait beaucoup. Bien que conscient qu'il n'était rien arrivé entre eux, le fait d'avoir ravivé quelque chose de douloureux ou traumatisant en elle lui était pénible. Mais comme Ysée le lui avait fait remarquer, le contexte de l'autre soir n'était pas le même. Il avait encore les émotions très à vif suite à son éveil et il était dépassé. Ces derniers jours d'auto-exclusion qu'il s'était imposé l'avaient tempéré et il se sentait à présent bien plus en phase avec lui-même.

« Pour répondre à ta question précédente, non, je ne rêve pas, finit-il par dire, les yeux tournés vers les reflets des petites pampilles du plafonnier sous la pénombre. Le plus souvent, je compile mes données de la journée pour les analyser. »

Ysée se tourna dans le lit vers lui pour le regarder.

« Alors, ce soir, essaie de ne pas compiler », le pria-t-elle avec inquiétude.

Reis l'imita et étira un sourire.

« Et me priver de toutes les jolies choses que j'ai pu entendre ?

_ Seulement si ça t'empêche de repenser à la pire partie de la soirée. »

Il baissa les yeux vers la main qui se glissait sous le traversin en sa direction. Pour quelqu'un qui prenait garde à se faire petite et à ne pas se faire remarquer d'autrui, Ysée faisait montre d'un sens de l'observation plus acéré qu'on ne le penserait. Elle avait su deviner ce qu'il essayait de dissimuler.

Parce que sa perfection robotique ne pourrait pas l'empêcher d'associer les réconfortantes paroles de la jeune femme à cette terreur de mourir qu'il avait ressentie juste avant. La peur était une émotion vraiment pernicieuse ; ombre discrètement tapie qui pouvait s'étendre d'un seul coup pour tout étouffer. Ysée l'avait vue malgré le détachement qu'il affichait.

« Tu empiètes sur ma zone, s'offusqua faussement Reis.

_ J'ai aussi des pensées sombres à éluder », contra sa protégée d'une voix timorée.

Vaincu, l'androïde glissa sa main dans celle qui l'attendait. La chaleur naturelle de la peau d'Ysée était un rappel de la vie qu'il était heureux de ne pas avoir perdue et ce simple contact, une métaphore de son lien qu'il craignait avoir brisé avec cette humaine dont la présence lui apparaissait comme un repère. Il laissa sa conscience s'imprégner des messages que lui renvoyaient ses capteurs pour former un bouclier contre le souvenir de cette salle blanche où il avait failli disparaître. Non. Il n'était plus seul.

Et ils restèrent ainsi ; simplement à apprécier l'instant et chasser les relents poisseux de peur persistants en eux.

Après un long moment, Reis se risqua à un coup d'œil à sa voisine qui s'était assoupie. Quand il voyait Ysée si sereine dans le sommeil, il peinait à la réimaginer avec ce visage abattu devant lequel il avait repris connaissance à CyberLife.

Il se laissa à la contempler et s'attarda sur le souvenir du tatouage de LED dans la nuque de l'humaine. Quand il associait la symbolique de ce dessin à ce que lui inspirait sa porteuse en cet instant, c'était comme si un message d'erreur s'affichait en lui. Ysée n'était pas dépourvue d'émotions ; elle les avait seulement mises en berne. Et quand elle acceptait d'y faire appel, elle était...

« Toi aussi, tu m'as manquée», murmura-t-il en se calant bien contre le traversin avant de fermer les yeux.

Reis n'était certain de rien en ce qui le concernait. Ce qu'il était. La provenance réelle de son éveil ni de ses réactions. Son avenir. Mais ce soir, grâce à Nell et à Ysée, il avait trouvé quelque chose qu'il désirait transformer en certitude : sa place.


Je réinstalle une armistice entre eux. Jusqu'à la prochaine fois...