Chapitre 96: L'effet Aithusa

Tous les muscles d'Arthur se tendaient devant la gigantesque créature. Pourtant, luttant contre cette réaction viscérale, il fit quelques gestes rassurants à l'intention des autres souverains afin qu'eux-mêmes gardent leur sang-froid. Kilgarrah se comportait différemment de ce que le roi avait pu voir de lui par le passé: son vol était plus laborieux, saccadé et son corps penchait d'un côté comme pour compenser une faiblesse de l'autre. Ce fut seulement lorsqu'il eut atterri et qu'il abaissa ses ailes que le roi en comprit la raison: une énorme plaie sur son flanc, le résultat d'une longue griffure sanguinolente doublée d'une profonde brûlure. Les wyvernes avaient eu le temps de le blesser sérieusement, au point qu'Arthur se demanda comment il parvenait encore à se déplacer.

Emrys et Morgane revenaient tout juste à eux, toujours entourés de Gaïus et Chris, mais le sorcier titubait déjà vers Kilgarrah.

-…L'Île des Bénis, murmura-t-il.

Le dragon baissa doucement la tête vers lui:

-Tu sais donc ce qu'il se passe, jeune sorcier.

Arthur n'en avait toujours pas la moindre idée, mais il savait que le voile séparant le monde des vivants de celui des morts se trouvait sur l'Île des Bénis et qu'un problème en ce lieu pouvait rapidement devenir catastrophique.

-Vous le savez aussi? demanda Emrys au dragon, ne semblant qu'à moitié surpris.

-Avant de rejoindre les Cathas et d'être intercepté par les wyvernes, je me trouvais avec Aithusa sur l'Île. Elle m'a chargé de trouver Arthur et Morgane au plus vite et de les mener auprès d'elle.

Le souverain fit un pas en arrière. Abandonner la bataille?

-Arthur et Morgane uniquement? demanda Emrys en fronçant les sourcils.

-Tu comprendras pourquoi lorsque je vous aurai tout dit. Mais je ne pourrai pas les emmener dans cet état, je ne survivrai pas à un nouveau voyage après avoir déjà épuisé mes pouvoirs réparateurs pour tenir jusqu'au château. Il faut que tu me guérisses, jeune sorcier.

Une expression horrifiée se peignit sur le visage d'Emrys lorsqu'il aperçut enfin la plaie, ainsi que la flaque de sang qui croissait à leurs pieds :

-Je… Je ne peux pas! s'exclama-t-il. Je n'ai pas assez récupéré…

Arthur se tourna vers Chris, mais le druide était si pâle après les évènements récents que le souverain se rétracta immédiatement : lui demander de l'aide ne mènerait à rien. Kilgarrah avait besoin de quelqu'un dont les forces n'étaient pas au plus bas.

Une nouvelle fois, le roi pensa aux morceaux d'ambre de Gwen et Gilli, se résolvant intérieurement à réduire leurs chances de survie en leur en enlevant un pour le donner à Emrys.

-Je peux le faire, dit alors Morgane en s'avançant.

Le Grand Dragon eut un mouvement de rejet immédiat en l'apercevant, poussant un rugissement qui sema la panique parmi les souverains. Arthur recula, Morgane fit un pas en arrière et seul Emrys osa s'approcher pour calmer ses inquiétudes.

-Elle est avec nous, Kilgarrah.

D'abord dubitatif, celui-ci écarquilla alors les yeux:

-Tu dis vrai, le destin de la sorcière n'est plus écrit, je peux le sentir ! Aithusa a réussi à le changer en la sauvant!

Morgane se mordit la lèvre mais ne dit rien.

-J'ignore quel sera ton avenir, dit Kilgarrah en s'adressant directement à elle, mais tu n'es plus condamnée à faire le mal. Approche, sorcière, et soigne-moi si tu en es capable.

Pourtant, et bien qu'il fût le plus impressionnant des deux, il ne put contenir un frémissement lorsque la jeune femme s'exécuta. Elle posa ses mains sur lui et examina la blessure quelques instants avant de lever la tête :

-Cela risque de prendre quelques minutes, je n'ai pas l'habitude de pratiquer la guérison. Mais, dès que j'aurai terminé, vous pourrez nous emmener, Arthur et moi. Comme Emrys, j'ai vu ce qu'il se passe sur l'Île, et nous ne devons pas perdre de temps.

Kilgarrah hocha la tête.

Alors que la jeune femme s'affairait, murmurant dans la langue de l'Ancienne Religion, Arthur espérait enfin obtenir quelques réponses du nouvel arrivant. Mais les autres souverains s'agitèrent, ayant leurs propres questions à poser.

-Que s'est-il passé avec les wyvernes? demanda la reine Annis, parvenant à se faire entendre avec le plus d'autorité au milieu du brouhaha. Les Cathas ont-ils survécu?

L'imposante créature se tourna vers elle et, à son crédit, la reine soutint son regard sans ciller.

-Lorsqu'Emrys m'a appelé en signalant le début de la bataille, narra calmement Kilgarrah, je me trouvais avec Aithusa sur l'Île des Bénis. Je me suis d'abord rendu auprès des Cathas pour les prévenir et c'est à ce moment-là que les wyvernes ont frappé. Invisibles, car chevauchées par les fameux guerriers de Mordred. Je devine que l'idée leur est venue lorsqu'Emrys et moi avons attaqué son repère de la même façon.

Le sorcier grimaça et les souverains poussèrent quelques exclamations, mais le dragon poursuivit :

-Elles m'ont aperçu lorsque je suis descendu vers la grotte où se dissimulaient les Cathas. Je ne pense pas qu'elle savaient déjà qu'ils s'y trouvaient, c'est moi qu'elles ont d'abord repéré . Un dragon qui fend le ciel est particulièrement visible, et tout particulièrement lorsqu'on a placé une multitude de sentinelles invisibles aux alentours de Camelot dans le but précis de le localiser. Le petit druide savait que nous ne serions pas bien loin et que nous nous révèlerions au dernier moment. D'ailleurs, si nos alliés avaient quitté leur grotte les premiers, ils auraient été vus les premiers aussi. L'ennemi était prêt.

Il marqua une pause, que personne n'interrompit cette fois-ci.

-Il y a d'abord eu des victimes parmi les Cathas, surpris par cette menace invisible, mais ils ont réussi à se disperser et à trouver refuge dans les grottes en attendant que l'orage passe. En revanche, ma situation était beaucoup plus critique : j'étais seul face à une multitude de prédateurs déterminés à faire couler mon sang. Bien sûr, ce n'est pas au vieux dragon qu'on apprend à naviguer les cieux, et j'ai frappé sans pitié les misérables moustiques qui osaient m'approcher, mais ils étaient si nombreux que j'ai dû les combattre sans relâche jusqu'à ce qu'Emrys les oblige à s'arrêter. Forcé de massacrer les membres d'une espèce pourtant cousine de la mienne, et durement puni dès que je perdais en férocité...

Le Grand Dragon se dressait sur ses pattes en parlant, révolté et encore habité par le combat, forçant Morgane à ajuster ses mains et incitant plusieurs souverains à reculer.

-Mais le pire restait encore à venir, continua-t-il. En voyant les wyvernes changer de camp et déserter leur poste, les guerriers qui les chevauchaient ont réagi comme un seul homme : ils les ont toutes mises à mort. Cela les a privés de leur monture mais je pense qu'ils avaient le matériel nécessaire pour planer vers le sol sans danger et s'enfuir, même si je ne pouvais toujours pas les voir.

-Mises à mort? s'écria Emrys.

-Certainement l'ordre que Mordred avait donné dans le cas où tu les rappellerais à toi, jeune sorcier. Tout pour éviter de les voir se retourner contre lui.

Devant l'expression du dragon et d'Emrys, Arthur comprit que cette hécatombe était encore plus choquante pour eux que pour lui. Le souverain était horrifié, mais Kilgarrah et son Seigneur des Dragons le ressentaient dans leur chair, telle une réminiscence du génocide des dragons: c'était leur propre famille qui avait été exterminée.

-J'aurais dû appeler les wyvernes dès le début de la bataille, dit Emrys, quand j'ai appris qu'elles travaillaient avec Mordred ! Je pensais bêtement qu'il ne s'en servirait pas car il me savait présent pour les repousser, je n'ai même pas imaginé qu'il pourrait les utiliser ailleurs. Comment ai-je pu manquer de prévoyance à ce point ?! Je n'aurais jamais dû les laisser entre ses mains !

Arthur se pétrifia à son tour. Lui aussi aurait dû y penser. Plus encore qu'Emrys d'ailleurs, puisqu'il savait depuis plusieurs semaines déjà que Mordred collaborait avec ces créatures, Chris le lui avait dit. Et il savait qu'Emrys pouvait les contrôler : il aurait dû lui parler des wyvernes et lui suggérer cette idée au lieu de se creuser la tête comme un idiot en se demandant pourquoi leur ennemi s'encombrait d'alliés susceptibles de le trahir. L'une des raisons pour lesquelles il n'y avait même pas pensé était tout simplement qu'il croyait Emrys déjà informé. A ses yeux, le sorcier avait semblé omniscient et infaillible.

Un regard vers Chris, blafard, lui apprit que le jeune druide se faisait les mêmes reproches.

-Nul ne peut réécrire le passé, dit Kilgarrah, et nul ne peut tout prévoir. Aithusa et moi sommes capables de percevoir des bribes d'avenir, pourtant nous n'avons pas vu ce qui allait se passer.

Pour la première fois, le souverain eut l'impression que cet être d'apparence si redoutable était sur le point de pleurer. Il se demanda si les yeux des dragons sécrétaient également des larmes.

-Dès l'instant où les guerriers sont partis, emportant avec eux leur voile d'invisibilité, j'ai vu une pluie de wyvernes tomber du ciel et heurter le sol. Un champ de cadavres qui m'a rappelé la période la plus sombre de mon passé.

La majestueuse créature secoua la tête, refusant ces émotions:

-Les Cathas survivants se sont mis en route en même temps que moi, ils devraient bientôt vous rejoindre ici.

-Et Gauvain? demanda soudain Arthur. A-t-il aussi été pris en chasse par les wyvernes? Avez-vous des nouvelles? Il aurait dû être de retour depuis longtemps.

-J'ignore ce qui est arrivé au Seigneur Gauvain, je n'ai croisé sa route à aucun moment.

Un frisson s'empara d'Arthur. Son ami avait-il été attaqué par ces créatures ? Sans oublier Perceval et Elyan, qui étaient partis avec lui. De simples humains auraient eu bien plus de difficultés à rester en vie qu'un dragon, ou même que des sorciers guerriers comme les Cathas.

-Et Aithusa? s'inquiéta Emrys. Pensez-vous qu'elle est tombée entre leurs mains?

-Nous n'avons de véritable chances d'être repérés que lorsque nous sommes en vol, et à faible altitude. Aithusa est restée sur l'Île des Bénis sans bouger depuis des jours: il est donc peu probable qu'elle ait été vue. J'aurais pu attirer l'attention sur l'Île quand je l'ai quittée mais les wyvernes ne m'ont repéré qu'une fois arrivé auprès des Cathas. Même si elles m'avaient repéré aux alentours de de l'Île quand je l'ai quittée, il y a peu de chances qu'elles aient vu exactement d'où je venais. De plus, elles se tiennent toujours à l'écart d'endroits maudits comme cette Île, et ce principe est d'autant plus valable si elles ont senti comme moi ce qu'il s'y passe en ce moment. Elles ne se seraient rendues sur l'Île que si elles étaient sûres d'y trouver quelque chose d'important, et même dans ce cas je ne suis pas certain qu'elles l'auraient fait.

-Que se passe-t-il sur l'Île, Kilgarrah ? Morgane et moi avons été assaillis de vision. Aithusa, le voile déchiré, les Dorochas, cette nuée noire…

Le sang d'Arthur se glaça dans ses veines. Exactement ce qu'il avait craint. La dernière fois que le voile avait été ouvert, Lancelot avait dû y laisser la vie. Qui serait tué cette fois-ci? Saisissant peu à peu l'ampleur du danger, le souverain commençait à comprendre pourquoi la jeune dragonne les convoquait ainsi, même s'il n'était pas sûr de deviner ce qu'elle attendait d'eux ni pourquoi elle les avait choisis.

-Ses visions vous ont été envoyées pour de bonnes raisons, dit le Grand Dragon. Les dieux voulaient probablement vous prévenir de ce qui allait se produire… Tout a commencé il y a quelques semaines, lorsqu'Aithusa a fait le choix de sauver Morgane.

La jeune femme, toujours penchée sur sa blessure, tressaillit.

-Bien sûr..., dit-elle. Peu de temps après, mes rêves de l'Île se sont manifestés.

-Tout comme les miens, ajouta Emrys.

-Aithusa étant un dragon blanc, dit Kilgarrah, elle a le pouvoir d'agir sur la toile même du destin, de le modifier, et c'est ce qu'elle a fait en prenant cette décision. Morgane aurait dû mourir, terrassée par la main d'un Emrys qui l'avait privée de sa magie et ainsi empêchée de se protéger, mais Aithusa a senti qu'elle méritait d'être sauvée et qu'il y avait pour elle une chance de rédemption.

Tous retinrent leur souffle.

-Ainsi, dit le dragon, cette vie promise au royaume des morts lui a été refusée, entraînant une distorsion des mondes et la déchirure du voile.

-Il est déchiré depuis plusieurs semaines? s'exclama Arthur, horrifié. Mais… Les Dorochas…

-Cette fois-ci, il s'est en quelque sorte réparé.

-Réparé?!

-La dernière fois, il avait volontairement été ouvert par la Cailleach suite au sacrifice de Morgause, ce qui est la façon normale de procéder. Il n'était pas abîmé: c'était simplement une porte qu'on avait réussi à ouvrir. Un autre sacrifice, celui de Lancelot, en a autorisé la fermeture et tout est rentré dans l'ordre. Mais cette fois-ci, c'est une anomalie qui a causé une distorsion et la déchirure, une vie refusée. Au lieu d'être ouverte, la porte a été brisée, et le voile a donc cherché à la réparer. Le problème venait du vol d'une vie, perturbant l'équilibre, et, comme personne ne se proposait pour compenser cela, il en a pris une autre, la plus directement accessible.

-Celle de la Cailleach, dit Morgane.

-Exact. Mais la Cailleach n'est pas une vie normale, et il n'a pas entièrement retrouvé son intégrité après l'avoir avalée. Il était comme malade, fragile, et Aithusa a utilisé ses pouvoirs de guérison et d'influence sur le destin pour le stabiliser, tenant ainsi les Dorochas à distance. Elle devait maintenir son pouvoir et ses soins actifs en continu mais cela ne lui posait pas de problème au début: même à distance, elle pouvait maintenir ce sort sur le voile. C'est pour cela qu'elle est rentrée à Camelot, où tu l'as rencontrée, Emrys.

-Et où je l'ai prise en chasse, dit Arthur avec froideur, entraînant plus tard la mort de son ami l'Archiviste.

-Lorsqu'elle a quitté Camelot avec moi, dit Kilgarrah, elle a pu petit à petit se remettre de la perte de Sylt, mais très vite le voile s'est rappelé à elle. Plus les Dorochas affluaient de l'autre côté, et plus il était difficile pour elle de le maintenir fermé. Le soigner à distance est vite devenu impossible, et elle a dû se rendre sur place.

Arthur se souvint du premier échange télépathique qu'il avait eu avec la dragonne. Elle lui avait dit se trouver sur l'Île mais ne pas pouvoir la quitter, expliquant qu'il en connaîtrait bientôt la raison mais qu'elle préférait ne pas la lui révéler tout de suite pour ne pas influencer ses actes. A ce moment-là, le plus important avait été qu'il soit prêt à sauver Merlin de ce qu'elle avait entrevu pour lui, et par là-même sauver Camelot.

-Avec beaucoup d'efforts, Aithusa a pu temporairement maîtriser la déchirure et réfléchir à une solution, mais elle s'est aussi plongée plus pleinement dans sa perception du destin et les conséquences du changement, et c'est à ce moment-là qu'elle a compris une chose très importante. Elle a compris que le fait d'avoir sauvé Morgane sauverait plus tard d'autres personnes, d'autres vies soustraites au royaume des morts qui déchireraient à nouveau le voile. Et que la prochaine déchirure l'endommagerait suffisamment pour laisser passer les Dorochas : c'est ce qu'il s'est produit aujourd'hui, lors de votre combat contre Mordred. Vous n'en avez pas conscience mais Arthur aurait dû mourir lors de cet affrontement. En effet, si la sorcière avait bel et bien perdu la vie il y a quelques semaines comme c'était initialement écrit, Mordred l'aurait appris juste avant l'attaque sur Camelot et il aurait immédiatement souhaité se venger d'Emrys. Il aurait atterri sur ce rempart seul et habité d'une volonté brûlante: celle de tuer Arthur pour causer à son ennemi une douleur identique à la sienne. Pour le priver lui aussi de la personne la plus importante à ses yeux. Votre combat se serait ainsi déroulé différemment, car il n'aurait pas mis tous ses efforts dans sa tentative de tuer Emrys. Lorsque celui-ci a été pris de faiblesse, le petit druide n'aurait pas laissé à Arthur le temps de jeter cette pierre qui l'a sonné. Au lieu de concentrer ses efforts sur notre jeune sorcier pour le briser définitivement, Mordred s'en serait au contraire détourné et aurait profité de cet instant pour tuer le roi.

Ce dernier en perdit le souffle, et les autres dirigeants poussèrent une exclamation. Emrys, lui, secouait la tête, comme submergé:

-Il y a des années de cela, vous m'aviez averti que Mordred était destiné à tuer Arthur. Cela se serait donc produit à ce moment-là…

-Aujourd'hui, ton ami n'est plus condamné à mourir de la main du petit druide, mais les conséquences sont graves: cela a privé le voile d'une autre vie qui lui était due, et il s'est à nouveau déchiré, cette fois-ci bien plus profondément. S'étant préparée à ce moment, Aithusa l'empêche en ce moment de prendre d'autres vies, retenant aussi les Dorochas comme elle peut. Elle n'y parvient que grâce à la puissance brute de sa magie, héritée du Seigneur des Dragons qui a permis son éclosion. Elle ne tiendra plus très longtemps et a besoin de votre aide.

-Dans nos visions, il y avait également une nuée qui tentait de s'échapper du royaume des morts, dit Morgane. De quoi s'agit-il?

-C'est l'entité qu'il tente d'envoyer dans le monde des vivants pour collecter des vies.

-Comment savez-vous aussi précisément tout ce qu'il s'est passé? demanda Arthur. Le détail de notre combat contre Mordred, ce qu'il se serait passé sans le changement de destin,…

-Aithusa l'a vu, car elle est connectée à la trame du destin et que tout cela était intimement lié aux changements qu'elle a causés. Durant la longue période qu'elle a passée sur l'Île des Bénis à protéger la déchirure, elle ne pouvait rien faire d'autre qu'attendre, réfléchir, se connecter à elle-même, à sa magie et à sa perception du destin. A travers tout cela, et en améliorant sa vision de l'avenir, elle a compris un certain nombre de choses. Lorsqu'elle a sauvé Morgane, ses perceptions relevaient beaucoup plus de vagues sensations sur ce qu'il fallait faire, mais elle voit aujourd'hui la trame avec beaucoup plus de clarté. Sa vision de l'avenir est loin d'être complète mais elle est plus développée qu'elle ne l'a jamais été.

Le souverain acquiesça faiblement, dépassé par ces forces.

Comme pour augmenter le chaos et la confusion qui régnaient autour de lui et dans son esprit, une secousse plus forte que les précédentes fit vibrer la muraille. L'armée de Mordred tentait toujours de la faire tomber tandis que les chevaliers et leurs alliés s'affairaient à la repousser depuis le haut des remparts. A la pensée de tout ce qu'il se passait et du danger immense dans lequel se trouvaient ses proches, son peuple, les autres royaumes et le monde tout entier, son cœur s'accéléra et son souffle devint plus laborieux. Et, alors qu'il s'accordait quelques instant pour écouter, reconnaître et calmer les émotions grandissantes qui menaçaient de le submerger, une vague de tristesse inattendue se joignit au concert, lui rappelant que l'état de déprime profonde dont il s'était extirpé resterait toujours tapi au fond de lui, jugulé et sous contrôle mais jamais éliminé. Il ne serait plus jamais l'homme qu'il avait été avant de découvrir la vérité sur la magie et l'ampleur de ses erreurs.

-Morgane, demanda-t-il d'une voix forte, où en es-tu de la guérison de Kilgarrah?

-J'y suis presque, répondit-elle en plissant les yeux. Il me faut encore un peu de temps.

Le roi hocha la tête, puis il se tourna à nouveau vers le dragon:

-Pourquoi Aithusa a-t-elle besoin de Morgane et moi? demanda-t-il. Est-ce lié au fait que nous sommes précisément les deux vies soustraites au royaume des morts? A-t-elle besoin que nous nous sacrifiions pour remettre les choses en ordre?

Du coin de l'œil, Arthur vit que la jeune femme n'avait même pas tremblé. Elle savait comme lui que cela ne pouvait pas être une coïncidence et qu'ils devraient forcément donner leurs vies. Tout deux s'étaient fait une raison. Toutefois, la réaction d'Emrys lui meurtrit le cœur:

-Non! dit le sorcier d'une voix brisée. Il doit y avoir une autre solution, ce n'est pas possible. Nous ne pouvons pas les sacrifier, pas eux aussi !

On percevait à son ton qu'il suppliait plus qu'il protestait. Résigné malgré la douleur d'une telle idée, le sentiment de défaite totale que cela lui inspirait. Il avait déjà perdu Freya et Balinor, peut-être d'autres encore. Arthur ne connaissait pas toute son histoire mais il y devinait aisément de nombreuses épreuves. Perdre de nouveaux proches le briserait plus encore, pourtant il s'y sentait contraint. La malédiction d'Emrys, les tragédies qui se répétaient sans cesse.

-Emrys, dit Morgane en se retournant vers le sorcier sans cesser son sortilège, tu as toujours fait ce qui était nécessaire, même quand c'était difficile. Souviens-toi du poison. Je comprends mieux ton acte maintenant que j'ai dû prendre une décision similaire avec Mordred, qui me faisait confiance et pour qui j'étais si importante. Et je le comprends mieux maintenant que je dois donner ma propre vie : il y a des situations face auxquelles nous n'avons pas le choix, pas le loisir de laisser nos sentiments prendre le dessus. En ce qui me concerne, mes rêves m'ont préparée à l'imminence de ma fin, je ne suis donc pas si surprise d'en arriver là. Je suis désolée que tu doives perdre Arthur, crois-moi, mais il faut que tu sois fort. Lui-même semble l'avoir accepté.

-J'ai été fort un peu trop souvent, dit-il. Et la perte d'Arthur n'est pas la seule qui me peinerait.

Il paraissait complètement éteint.

-Reprenez vos esprits, intima le Grand Dragon, il n'est pas dit que le moindre sacrifice soit nécessaire. Ce n'est pas là le plan qu'Aithusa a élaboré pour nous sauver. Rendre les vies refusées ne serait de toute façon pas suffisant: cela ne réparerait le portail que sur le court terme. Le destin a changé et d'autres vies seront fatalement refusées plus tard, toujours la conséquence de la survie de Morgane. Le voile souhaitera à nouveau compenser, le problème réapparaîtra, et il faudra constamment apporter de nouveaux sacrifices.

Tous se turent, surpris et avides d'entendre une solution alternative.

-Aithusa propose d'entrer dans le royaume des morts pour altérer son fonctionnement de l'intérieur. Faire en sorte qu'il s'adapte comme celui des vivants aux changements de destin qui peuvent désormais se produire depuis la naissance d'une dragonne blanche. Cela permettrait également qu'il s'adapte si jamais elle modifie l'avenir d'autres manières plus tard. Si l'on respecte certains critères, il est possible de traverser le portail sans en mourir. Dès qu'Arthur et Morgane auront traversé, la déchirure se résorbera temporairement car l'autre monde pensera avoir récupéré les vies manquantes, mais Aithusa maintiendra une petite ouverture pour qu'ils puissent ressortir à la fin de leur mission. Une ouverture qu'elle protègera pour éviter de laisser les Dorochas passer. Elle ne pourra toutefois pas tenir ainsi éternellement et, quand d'autres personnes qui auraient dû mourir survivront, de nouvelles déchirures se produiront, rendant sa tâche impossible : il faudra donc accomplir cette mission le plus vite possible.

-Altérer les lois magiques qui régissent le monde des morts? murmura Morgane. Comment pourrions-nous accomplir un tel exploit ?

-Aithusa ignore comment le faire, elle n'est même pas certaine que ce soit possible, mais il faudra que vous trouviez une solution une fois sur place. Elle ne voit pas d'autre issue. Nous pensons qu'il y a quelque chose au cœur de ce royaume qui dicte son fonctionnement. L'utilisation de la magie sera vraisemblablement nécessaire pour transformer le système, c'est pourquoi il faut que se rende sur place une personne capable de la pratiquer et puissante : Morgane. Je pensais que convaincre la sorcière serait plus difficile mais, puisqu'elle semble avoir rejoint notre camp, cela s'avère plus facile que prévu. Il faut en outre que cette personne soit accompagnée d'un grand combattant, capable de repousser les attaques des créatures que vous serez amenés à rencontrer sur place, d'autant que la magie risque de se montrer fluctuante à cause des perturbations liées à la distorsion des mondes. Elle sera peut-être inaccessible par moments.

-Attendez, dit Godwyn, pourquoi faut-il précisément Arthur et Morgane? Il y a ici un autre sorcier plus puissant, et de nombreux grands combattants.

-Quiconque traverse le voile se trouve immédiatement exposé aux Dorochas, qui vivent dans le royaume des morts. Ce sont elles qui causent la fin de ceux qui traversent. Elles accueillent le visiteur de l'autre côté et le tuent immédiatement. Mais nous avons de bonnes raisons de penser que, si Morgane et Arthur traversent, elles ne s'en prendront pas à eux, et ce justement parce que l'autre monde considère qu'ils sont déjà censés être morts. C'est pourquoi cela ne peut être qu'eux. Un autre avantage est qu'Arthur manie Excalibur, une épée qui peut tuer ce qui est déjà mort, un atout non négligeable face aux menaces tapies de l'autre côté du voile.

Aussi réticent qu'il pût être à l'idée de partir dans un moment comme celui-ci, Arthur n'avait pas le choix. Il vit dans l'œil des autres souverains qu'eux aussi l'avaient compris.

Emrys et Gaïus échangèrent un regard impuissant qui rappela à Arthur que les deux hommes, avec l'appui de Merlin, collaboraient déjà en secret depuis des années. Mais le vieil homme semblait aussi avoir une idée derrière la tête.

-Grand Dragon, dit-il à Kilgarrah. Il y a dans ce château une personne qui a déjà survécu aux Dorochas, ce qui est normalement impossible. Un miracle permis par la magie des Vilias, les esprits de l'eau. Cette personne pourrait-elle être aujourd'hui immunisée face aux Dorochas?

-Elle ne pourrait pas, répondit Kilgarrah. Les esprits de l'eau guérissent mais ne créent pas d'immunité face à une prochaine attaque. Toutefois…

Il parut réfléchir intensément:

-Toutefois, les Dorochas pensent peut-être avoir déjà tué cette personne. Leur mémoire est collective. Même si le royaume des morts n'a jamais réclamé cette vie, les Dorochas elles-mêmes peuvent la voir comme déjà prise si elles ignorent qu'une guérison imprévue a eu lieu. Si cette personne peut partir d'ici avec Arthur et Morgane, Aithusa pourra l'examiner sur l'Île et déterminer si elle peut traverser le portail sans danger.

Le soulagement d'Emrys était palpable, de même que la confusion d'Arthur.

-Je ne connais qu'une seule personne qui ait survécu à une attaque de Dorochas, dit-il d'un ton interrogatif. Merlin. Mais… Il est vrai que j'ignore comment, je croyais simplement à un miracle. A-t-il vraiment été guéri par des esprits? Est-ce à lui que vous faites référence, Gaïus?

Le vieil homme hocha la tête.

-Dans ce cas, dit précipitemment Emrys, je vais immédiatement chercher Merlin pour qu'il parte avec vous, et j'en profiterai pour me reposer dans les appartements de Gaïus.

Avec un peu de repos, le sorcier pourrait peut-être récupérer l'usage de sa magie et participer à la bataille. Cela serait préférable à un transfert d'énergie depuis les morceaux d'ambre, qu'il faudrait prendre à Gwen et Gilli en risquant leurs vies, ou directement depuis Kilgarrah lui-même, qui s'en trouverait affaibli même une fois sa blessure guérie.

Un dialogue muet semblait se tenir entre le Grand Dragon, Gaïus et Emrys, mais Arthur demeurait bien incapable de le comprendre. Plus étrange encore, Morgane ne semblait pas partager sa confusion. Au lieu de cela, il eut presque l'impression de la voir lever les yeux au ciel. Peut-être s'inquiétaient-ils de laisser la jeune femme libre d'utiliser sa magie alors qu'Emrys ne serait plus là pour s'assurer qu'elle ne les trahirait pas, mais il n'y avait pas vraiment d'échappatoire: ils allaient devoir lui faire confiance. Ou peut-être se faisaient-ils du souci à l'idée d'exposer Merlin à un si grand danger de l'autre côté du voile, le jeune homme étant le moins à même de se défendre. Pour tout dire, Arthur lui-même y rechignait, mais l'enjeu était trop important pour qu'il s'y oppose. L'aide du jeune homme pourrait s'avérer précieuse.

Emrys fit signe aux chevaliers qui le soutenaient qu'il pouvaient le relâcher, demandant à Gaïus et Chris de le soutenir à leur place. Le vieillard et le druide étant plutôt fatigués par la montée des escaliers et leur état de faiblesse général, Arthur se demanda d'abord si c'était réellement la meilleure façon de faire, mais il comprit rapidement qu'Emrys souhaitait surtout descendre sans les hommes d'Arthur pour ensuite avoir une conversation avec Merlin à l'abri des curieux. Ce petit groupe gardait encore des secrets.

Comme pour confirmer cette pensée, Gaïus glissa le bras d'Emrys sur ses épaules dans un mouvement quelque peu exagéré dont il profita pour lui murmurer une parole à l'oreille. Si Arthur n'avait pas été attentif, il ne l'aurait pas remarqué.

Il n'eut toutefois pas le loisir de s'interroger très longtemps car la voix du dragon résonna à nouveau:

-Plus vous serez nombreux à vous rendre sur place, dit-il en posant son regard sur Morgane, plus cela augmentera vos chances de réussite.

A nouveau, Arthur trouva cette remarque insolite. La jeune femme n'avait pas besoin d'être convaincue que la présence de Merlin pouvait être un atout. C'était comme si le dragon essayait de persuader la jeune femme elle-même de ne pas se désister. Pourtant, ce n'était pas une option puisqu'elle était la seule personne du groupe pratiquant la magie, à moins qu'elle souhaite que la mission échoue à coup sûr et que le royaume des morts détruise celui des vivants.

Morgane se contenta d'acquiescer, ses mains tremblant légèrement, avant de se replonger dans sa tâche. Emrys la regarda longuement, eut un petit sourire triste, puis s'engouffra avec Chris et Gaïus dans les escaliers.

En attendant l'arrivée de Merlin, tandis que la jeune femme terminait de soigner Kilgarrah, Arthur en profita pour entraîner Léon à l'écart du groupe afin de lui confier les rênes de la bataille et lui donner quelques informations qu'il avait jusque-là gardées secrètes. Le chevalier avait toute sa confiance et prendrait les bonnes décisions selon l'évolution de la situation. De plus, son long passé auprès d'Uther lui avait permis d'acquérir une bonne connaissance des dynamiques diplomatiques et des relations entre les différents royaumes : il pourrait donc assumer ce rôle de dirigeant pour l'armée commune en travaillant étroitement avec les autres souverains, dont il connaissait les personnalités sur le bout des doigts.

Professionnel et gardant en tête l'urgence du moment, Léon ne fit pas allusion à ce qu'il avait appris quelques minutes plus tôt dans le discours du roi, à savoir son intention d'abdiquer si le peuple le désirait. La nouvelle avait pourtant dû l'ébranler, d'autant qu'il œuvrait aux côtés d'Arthur depuis le début de son règne et qu'il avait servi son père avant lui, ainsi le roi lui fut particulièrement reconnaissant de ne pas s'opposer à sa décision. Léon n'évoqua pas non plus la réaction qu'avait eue les autres souverains à cette annonce, mais Arthur la devinait facilement. A en juger par leur comportement, la plupart avaient acquis pour lui un plus grand respect depuis cet instant, même s'ils se préoccupaient probablement de le voir évincé suite à la décision qui serait rendue. Ses opposants devaient en revanche voir là une opportunité de se débarrasser de lui. Une chose était certaine: tous devaient se questionner sur les implications de son éventuel retrait sur les prophéties d'unification. Que se passerait-il si le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui renonçait au trône ? De même, Kilgarrah ne l'avait pas dit en ces termes mais tous avaient compris qu'en changeant le destin, Aithusa avait peut-être aussi transformé l'avenir d'Albion. Ces évènements promis depuis si longtemps ne se produiraient peut-être jamais, d'autant qu'Arthur était censé mourir quelques minutes plus tôt en affrontant Mordred, ce qui signifiait que l'unification aurait déjà dû avoir lieu. La destinée de ces terres avait donc déjà changé, et la question se posait de savoir si l'avènement d'Albion viendrait bien un jour ou si ce combat était perdu.

Le roi s'adressa ensuite aux souverains pour leur dire qu'il avait transféré la responsabilité de l'armée commune à Léon, ce dernier le remplaçant en temps que chef de guerre en son absence, et qu'ils pouvaient par conséquent le suivre comme ils l'auraient suivi lui. Certains s'offusquèrent légèrement mais l'aura qui entourait Arthur depuis son discours donnait à ses paroles un poids sans commune mesure. En ajoutant à cela la connaissance des prophéties et de son statut de Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, aussi menacé que fût celui-ci à cet instant, il devenait presque impensable de s'élever contre sa décision et il y eut peu d'opposition concrète.

Abandonner ainsi une bataille si importante était contre nature pour lui, mais il savait que c'était indispensable et les autres dirigeants l'avaient eux-mêmes accepté après les révélations de Kilgarrah. De plus, Arthur avait déjà joué son rôle le plus important dans cet affrontement: la mise en place de l'alliance, la préparation de la stratégie et de tactiques adaptées aux diverses situations, l'obtention pour Camelot du contrôle de l'armée commune afin que ces idées soient appliquées, et bien sûr son discours. Il était temps de passer la main à un homme de confiance.

Merlin arriva plus rapidement que prévu, bien qu'il parût extrêmement fatigué. Peut-être était-ce dû à la montée des escaliers jusqu'au rempart, ou peut-être ne s'était-il pas complètement remis des évènements récents. Arthur ne se souvenait pas l'avoir laissé dans cet état, mais qui pouvait deviner à quelles activités le jeune homme s'était livré entre temps dans le plus grand des secrets?

Morgane ayant achevé son travail sur la blessure de Kilgarrah, le dragon était prêt à repartir. La jeune femme, Arthur et Merlin se hissèrent sur son dos, s'installèrent le plus solidement possible et se préparèrent au voyage. Lorsqu'ils prirent leur envol, gagnant peu à peu de l'altitude et avisant les nombreux regards qui se portaient sur eux depuis la muraille et les alentours, un frisson parcourut l'échine du roi. Personne ne pouvait le reconnaître à cette distance, voir que le roi quittait les lieux, mais il ne s'en sentait pas moins coupable. Était-il en train d'abandonner les siens, de les livrer à une mort certaine? A sa grande surprise, l'expression de Merlin reflétait la sienne. Après des années à œuvrer dans l'ombre auprès d'Emrys, prenant sur ses épaules des responsabilités qui n'étaient pas les siennes, son valet avait atteint un niveau d'appréhension similaire au sien à l'idée de déserter le château en plein siège.

Le souverain tira son seul réconfort de l'idée qu'Emrys, lui, resterait sur place.


Note: Un grand merci à lolOw pour ses récentes reviews, et à luccy.3p pour l'ajout de cette histoire à ses favoris !