La liberté. C'était un mot qui avait cessé depuis longtemps de rien signifier pour Jack. Sa seule liberté, c'était d'accepter les ordres et de les encaisser sans se mettre une balle dans le crâne. Il était tenté, des fois. Souvent, s'il devait être honnête. Chaque soir où il laissait sa tête tomber sur un oreiller trop dur pour contempler le plafond d'une Citadelle qui semblait déterminée à vouloir l'écraser sous son poids au lieu de laisser sa cervelle éclabousser les murs était une victoire. Encore que, trop souvent Jack trouvait à cette victoire le goût amer de la défaite, parce que cela voulait dire une journée de plus à se rendre complice d'Immortan Joe, tout ça au nom de la survie. Mais il avait fait une promesse et, malédiction, il avait l'intention de la tenir.

Un jour, il y avait bien longtemps, le mot «liberté» avait peut être du vouloir dire quelque chose pour lui. À présent, le concept ressemblait plus à un mensonge qu'autre chose. Mais pas aujourd'hui, pour la première fois depuis une éternité. On ne pouvait pas être libre dans la Désolation, pas à moins d'être prêt à devenir un monstre comme Immortan Joe, et cette seule idée donnait à Jack envie de vomir. Mais peut être, peut être, avait-il eu raison de s'accrocher si longtemps à la vie.

Jack jeta un coup d'œil en biais à la gamine trop maigre qui faisait des efforts monumentaux pour se maintenir à ses côtés et ne pas trottiner derrière lui. Le combat sur le Porte Guerre avait été plus épuisant pour elle que pour lui, et l'adrénaline retombée, les effets s'en faisaient sentir. Elle avait bandé sa plaie pendant le trajet du retour, refusant l'aide de Jack, mais elle avait perdu beaucoup de sang et sa boiterie s'accentuait à chaque pas.

Dans ses yeux, il y avait toujours la même colère, la même haine et la même méfiance, mais Jack y voyait aussi une peur qu'elle avait jusque là largement réussi à lui cacher. L'épuisement affaiblissait les défenses qu'elle avait mis des années à se forger.

Elle avait peur de lui. La gamine avait refusé d'avoir peur devant Immortan Joe, à raison, mais maintenant, elle n'était plus menacée par un lointain seigneur de guerre. Jack représentait une menace beaucoup plus proche et concrète. Immortan Joe avait sous-entendu que Jack n'était pas censé la toucher et en faire sa chose, mais dans les faits, s'il le faisait quand même, que pouvait-elle y faire? Le dénoncer à Immortan? Elle courrait juste le risque d'être punie plus sévèrement encore que lui. Sa peur était infondée, bien sûr. Jack ne la comprenait pas moins.

Son estomac se révolta soudain. Jack faillit en rendre tout le contenu sur le mur le plus proche. Il n'essaya pas de lui dire qu'elle n'avait pas à se méfier de lui, conscient que seuls ses actes pourraient la convaincre, mais encore faudrait-il qu'ils soient suffisamment parlant. Jack voulait l'aider, mais ne voyait pas comment y parvenir sans devenir à son tour un des monstres qui devaient hanter les rêves de la gamine et qui hantaient assurément les siens. Le doigt le démangeait de prendre son pistolet et d'en finir une bonne fois pour toute. Mais il ne pouvait pas. Il avait perdu cette liberté en s'engageant à lui donner les armes pour accomplir l'exploit qu'il avait toujours rêvé de réaliser.

Fuir.

Personne n'était libre dans la Désolation, à part les tyrans comme Immortan Joe. Mais il y avait des degrés dans tout, même dans l'esclavage. La plus grande liberté, c'était peut être bien de posséder ce que possédait cette gamine, un but vers lequel fuir, quitte à s'y brûler les ailes et y perdre la vie. Jack l'enviait, un peu. Lui n'avait pas ça, n'avait jamais eu ça, même avant la mort de ses parents et la promesse qu'ils lui avaient arraché.

Un mouvement de la gamine l'arracha à ses pensées.

-On ne tourne pas, l'avertit-il alors qu'elle s'apprêtait à tourner vers le hangar et l'atelier. Je te l'ai dit, on va chez l'Organic Mecanic.

Sa posture se fit aussitôt défensive.

-Tu m'as promis mon pistolet.

-Je sais.

-Nous avions un marché.

-Je n'appellerais pas ça un marché. Tu n'es pas en position d'en passer, mais je ne vais pas revenir sur ma parole.

-Alors je veux mon pistolet.

De la suite dans les idées, et un sacré caractère. Jack contrôla fermement son envie de sourire. Furiosa avait besoin qu'il soit ferme avec elle, pas indulgent, mais c'était évident qu'elle allait lui poser des problèmes. S'il s'agissait d'un War Boy, Jack saurait quoi faire pour la mater, mais il n'avait aucune idée s'il devait s'y prendre de la même manière avec une fille. Probablement pas, surtout s'il voulait gagner sa confiance. Jack comprenait d'ailleurs son besoin de mettre la main sur le fameux pistolet. Furiosa ne se sentirait probablement pas en sécurité tant qu'elle n'aurait pas une arme dans les mains. Rectification, probablement pas avant la Citadelle réduite en cendres avec tous ses habitants à l'intérieur, Jack compris.

-Écoute, gamine...

Les yeux de Furiosa crachèrent des éclairs. Elle avait fait de même plus tôt quand il n'avait appelée petite. Elle n'aimait pas qu'on l'appelait ainsi. Jack leva les mains dans un geste d'apaisement qu'elle n'eut pas l'air d'apprécier davantage. Il en prit note pour ne pas refaire la même erreur à l'avenir.

-Furiosa, reprit-il en insistant sur le nom propre. Que sait-tu exactement des rituels concernant l'apprentissage des War Boys?

-Des choses, répondit-elle sur un ton méfiant. Des rumeurs qui circulent entre Pouces Noirs, à l'atelier.

-Autrement dit pas grand-chose. Je m'en doutait. Les War Boys ne reçoivent pas de pistolets avant leur première sortie officielle. Ils font toute une cérémonie autour de ça, comme un rite de passage. Tu trouveras probablement ça un peu ridicule, ils en font des tonnes, mais c'est important pour eux. Tu ne peux pas te permettre de sauter toutes les étapes. Laisse-les d'abord prendre ta mesure avant de porter un pistolet. Tu as déjà un nom de War Boy, en quelque sorte, mais il va te falloir leur apprendre à le respecter. Ne prend jamais rien pour acquis ici, mais ça tu le sais déjà. Tu te trompes par contre si tu crois déjà connaître les règles. Il va te falloir désapprendre un certain nombre de choses, mais nous avons le temps pour ça. En attendant, si c'est une arme que tu veux…

Jack l'avait vu jeter plusieurs coups d'œil au couteau qu'il portait le long de sa jambe. C'était un très bon couteau. Il avait payé cher le droit de pouvoir le porter, mais ce n'était pas le seul en sa possession. En prenant garde de ne pas y mettre l'emphase ridicule qu'y aurait mis un War Boy, Jack sortit un autre couteau de sa ceinture et le tendit à Furiosa, manche en avant. Il s'attendit à moitié à ce que la jeune fille – à quoi pensait-il, ce n'était pas une enfant, pas avec de tels yeux et quelle que soit sa taille – le lui plante aussitôt dans son ventre. Au lieu de ça, Furiosa s'y agrippa comme si c'était son seul espoir de salut. Malheureusement, il se pouvait que ce soit le cas, dans un avenir proche. Il n'y avait pas que de Rictus Erectus dont une jeune fille devait se méfier dans la Citadelle.

-Range-le dans ta botte, conseilla-t-il.

Elle claqua de la langue d'un air impatient.

-Je sais quoi faire d'un couteau.

Furiosa. Pas de doute, ceux qui lui avaient donné ce nom savaient ce qu'ils faisaient. Quelque chose disait à Jack qu'elle regrettait déjà de l'avoir avoué devant Immortan. Son nom était une des rares choses qu'elle possédait en propre, et si elle vivait depuis des mois ou des années à la Citadelle, elle savait déjà probablement à quelle vitesse Joe baptisait et débaptisait ses épouses et ses esclaves. Pas pour la dernière fois, Jack se demanda à quel point il était tombé proche de la vérité en inventant l'histoire qu'il avait raconté à Immortan Joe. Il risquait de se poser longtemps la question. Furiosa ne donnerait volontairement aucune information sur elle-même, ou l'endroit où elle souhait se rendre. Son secret était la seule autre chose qui lui appartenait en propre. Jack n'essayerait pas d'en apprendre plus. Moins il en savait, moins il risquait de la mettre en danger.

Jack regarda le couteau disparaître à toute vitesse dans la botte de Furiosa. Dès qu'il lui aurait tourné le dos cinq minutes, il changerait probablement de cachette afin qu'elle puisse le surprendre s'il tentait quelque chose. Jack n'en attendait pas moins, et serait déçu du contraire.

-Le passage par l'Organic Mecanic n'est pas négociable, reprit-il. Tu es loin d'être une idiote. Tu ne va pas laisser une stupide infection te mettre à terre.

Tu ne peux pas l'empêcher d'atteindre ton but, ne dit-il pas, mais Furiosa l'entendit clairement. Elle hocha sauvagement la tête. Ni pour la première fois, ni pour la dernière, Jack envia le feu dans ses yeux. Le sien avait depuis longtemps été réduit à l'état de cendres. Il était probable que la Citadelle et Immortan Joe allaient essayer de lui faire ce qu'ils lui avaient fait à lui, le hacher menu jusqu'à ce qu'il ne reste de lui qu'une coquille vide tout juste bonne à obéir aux ordres d'Immortan, mais il allait tout faire pour qu'il n'en aille pas ainsi pour elle.

-Allons-y reprit-il, et vite. Nous avons d'autres choses à faire avant que la journée ne soit terminée.

-Nous.

-Oui, nous. Tu es mon apprentie à présent. Où je vais, tu me suis, ce qui veut que nous repartons sur la Fury Road dès que nous aurons vu l'Organic. Et non, tu ne pourras quand même pas reprendre ton pistolet au passage. Il sera à toi ensuite, quand tu leur aura montré que tu n'es pas là par hasard. Mais un Prétorien ne part pas au combat sans avoir pris soin de ses blessures, et son apprentie non plus.

Au lieu d'avancer, Furiosa resta plantée au milieu du couloir, l'air soudain hésitante. Avec un War Boy, Jack se serait énervé, mais elle n'était pas un War Boy fanatisé et inculte. La patience donnerait peut être avec elle de meilleurs résultats.

-Et bien?

-L'Organic Mecanic… Il pourrait se souvenir de moi.

Jack prit le temps de réfléchir, puis regarda de tous les côtés à la recherche d'oreilles trop curieuses. Pour l'instant, le couloir était vide, mais cela ne durerait pas.

-Pas ici, décréta-t-il. Les couloirs près de l'atelier de l'Organic Mecanic seront plus discrets.

Il ne disait pas seulement ça pour qu'elle l'y suive. Toute personne dotée d'un tant sois peu d'intelligence évitait soigneusement l'atelier et son unique habitant. À part après un raid, personne ne s'en approchait de trop près. Furiosa devait le savoir, car elle lui emboîta le pas à contrecœur.

Une fois dans le couloir en question, et après s'être assuré que les lieux étaient bels et bien vides comme il l'espérait, Jack s'appuya à un mur et invita d'un signe de tête Furiosa à s'exprimer. Elle hésita à nouveau.

-Je ne peux pas t'aider ou te conseiller si tu ne me donnes aucune matière avec laquelle travailler. Pourquoi se souviendrait-il de toi et que craint tu exactement?

Furiosa se mordit les lèvres, mais finit par parler, les yeux rivés droit dans un défaut du mur pour ne pas avoir à le regarder. Son corps entier était tendu comme si elle se préparait à bondir Jack ne doutait pas que si elle n'aimait pas sa réaction, elle essayerait de lui planter dans le corps le couteau qu'il venait de lui céder, peut être un peu trop vite.

-Il y a huit cent jours, une enfant a disparu du Coffre-Fort où Joe enferme ses épouses, déclara Furiosa d'une traite avant de s'interrompre aussitôt.

Jack su aussitôt à quel évènement Furiosa faisait allusion. Il n'était pas encore un prétorien à l'époque, il n'était que Jack, mais déjà suffisamment haut placé pour être mis au courant. Des têtes étaient tombées. Pas la sienne, évidemment, il n'avait rien à voir avec la sécurité du Coffre, mais celle de son supérieur, ce qui l'avait indirectement aidé à monter les échelons jusqu'à sa place actuelle. Plus de têtes seraient tombées si Rictus Erectus n'était pas impliqué au premier chef. Ce détail, seul les prétoriens et les imperator le connaissaient. Depuis, ils n'étaient pas censés accepter le moindre ordre du cadet d'Immortan Joe sans en référer à Scrotus ou à leur père. Une décision qu'il aurait fallu prendre bien plus tôt, d'après Jack.

-Et c'était toi cette enfant, confirma-t-il en comprenant que Furiosa ne continuerait pas spontanément son histoire.

-Oui, reconnut Furiosa avec le ton de quelqu'un qui préférerait qu'on lui arrache une dent plutôt que de parler. Rictus ne m'a pas reconnu, mais l'Organic Mecanic pourrait le faire. Il ne connaît pas mon nom, mais...

-Combien de fois t'as-t-il vu dans le Coffre?

-Deux ou trois. Mais il me connaissait d'avant. Il pourrait me reconnaître.

-Peu probable, décida Jack après un moment de réflexion.

-Il pourrait, insista Furiosa. Je ne parle pas de deux ou trois fois où il m'aurait vu en passant.

-La fille dont tu parles est morte, la coupa Jack. On a trouvé quelques mèches de ses cheveux. Les charognards ont emporté le reste de son corps. Elle a depuis longtemps disparu des mémoires, même de celle d'Immortan Joe. L'Organic ne s'intéresse qu'à lui-même et qu'à son statut. Il n'a aucune raison de te reconnaître, si tu ne lui en donne pas.

Quelque chose se dénoua aussitôt dans les épaules de Furiosa, mais Jack ne la sentait pas pleinement rassurée.

-Ils y ont cru alors?

-Toute la Citadelle a été fouillée pendant des jours, en vain. Où te cachait-tu?

-Sous une passerelle, dehors. Après, j'ai volé des affaires, je me suis cachée parmi les crampons, et j'ai été assignée aux Pouces Noirs. Personne ne parlait de moi, et je n'ai rien demandé, pour ne pas attirer l'attention.

Jack hocha la tête. Il savait déjà que cette gamine savait ce qu'elle voulait et qu'elle avait l'échine suffisamment dure pour survivre à l'entraînement qu'il allait lui infliger, mais il était impressionné. Il fallait plus que du courage pour survivre plusieurs jours sans eau ni nourriture accrochée à une barre de métal. Il fallait de la foi, il fallait de la rage. Et il en fallait tout autant pour sortir de cette cachette précaire et se camoufler parmi ses ennemis, pendant huit cent jours, tout en planifiant soigneusement son évasion. Jack n'était pas sûr de ce qu'étaient ses plans, avant que l'Octoboss n'attaque. Voler une moto, sans doute, peut être une voiture, pendant qu'ils étaient occupés à négocier la cargaison. Pas de doute, il était impressionné.

-Comme je le disais, Immortan ne voulait pas attirer l'attention sur un tel échec, et il a suffisamment d'épouses pour que la perte d'une épouse potentielle, à peine arrivée de surcroît, ne lui fasse trop de la peine. La fouille a été systématique, mais discrète. Après n'avoir rien trouvé, Immortan a fait descendre des prétoriens pour interroger les miséreux au pied de la Citadelle. Ils ont nié en bloc, mais des mèches de cheveux ont été retrouvées, accrochées à un buisson mort près de l'antre des cannibales. Cela te dit quelque chose?

-Je les avait coupé. Gardés comme perruque.

Jack approuva d'un hochement de tête. Débrouillarde et réfléchie. Furiosa avait un potentiel bien plus élevé que les War Boys qui rejoignaient habituellement la Citadelle. Il n'aurait pas à essayer de brider sa folie suicidaire comme il devait le faire avec les War Boys quand ils se découvraient une nouvelle tumeur. Et Furiosa arrivait mieux préparée que les enfants rachitiques que les miséreux au pied de la Citadelle leur offraient contre un peu d'eau. Jack avait du bon matériel avec lequel travailler, pour une fois, de l'acier pur, pas du métal de basse qualité fondu et refondu jusqu'à en devenir cassant à l'excès.

Au passage, il avait même appris quelques détails sur qui était Furiosa. Il était peu probable qu'il en apprenne plus sans la forcer. Même ses quelques informations, elle donnait l'impression de se les être fait arracher comme des dents pourries. Un jour, peut être, lui ferait-elle assez confiance pour lui en dire plus, mais il ne compterait pas trop dessus. À ses yeux, Jack était l'ennemi et lui même n'était pas plus disposé à parler de ses parents.

-Le calcul n'était pas difficile à faire, reprit-il. Cette enfant dont tu parle est morte. Nous n'en reparlerons pas. Si l'Organic ne connaît pas ton nom, je doute qu'il fasse le rapprochement, à moins que tu ne sois assez bête pour l'aiguiller dans la mauvaise direction, ce dont je doute. Tu sais te taire. Continue à le faire sur ce sujet, montre ton utilité. L'Organic n'aura aucune raison de te dénoncer, et Immortan aucune raison de te trancher la gorge ou de t'enfermer.

Furiosa hocha la tête, l'air un peu rassurée, mais pas plus enthousiaste à l'idée d'entrer dans l'antre de l'Organic Mecanic. Jack la comprenait parfaitement. Personne de sain d'esprit ne voudrait passer plus de temps que nécessaire dans son antre. L'Organic se souciait de résultats et d'efficacité, pas de minimiser la souffrance de ses patients. Seuls Immortan et ses épouses avaient droit à des produits qui limitaient la douleur.

Satisfait de la voir cesser ses protestations qui risquaient un peu trop d'attirer l'attention sur eux, Jack la poussa doucement dans la direction de l'atelier de l'Organic.

-Une dernière chose, reprit-il alors qu'ils atteignaient sa porte. Nous obéissons tous les deux à quelqu'un, comme tous les habitants de la Citadelle. Il s'appelle Immortan, ou Immortan Joe.

Furiosa lui jeta un regard agacé.

-Je sais ça.

-Immortan Joe, insista Jack. Pas juste Joe, comme tu t'es permise de le faire. Immortan n'aime pas qu'on lui manque de respect. Ne lui fait pas regretter l'indulgence qu'il a eu envers toi, ou c'est à toi qu'il le fera regretter, et probablement à moi aussi. Tu peux le haïr et rêver de le voir mort autant que tu veux, mais même à l'intérieur de ta tête, donne lui le nom qu'il convient, si tu ne veux pas voir ta langue fourcher au mauvais moment et devant la mauvaise personne.

À contrecœur, Furiosa hocha la tête et la détourna pour ne pas qu'il puisse voir son visage. Jack comprenait parfaitement sa rancœur. Immortan possédait déjà leurs corps, il exigeait leur loyauté et maintenant il fallait qu'ils le laissent rentrer jusque dans leurs esprits? Mais Jack savait qu'il avait raison de la reprendre maintenant. Pour donner l'illusion d'une loyauté sans faille, il fallait se fondre totalement dans le personnage, accompagner les fanatiques dans leur délire. Hurler avec les fous avec une seconde de retard, c'était déjà être suspect. Seuls les prétoriens et les imperators pouvaient se passer de ces démonstrations de foi. Immortan voulait plus que de l'obséquiosité de la part de ses lieutenants, mais il fallait quand même en faire preuve pendant des années pour espérer s'élever à leur niveau. Et tant pis si le prix à payer pour être plus qu'un esclave tout juste bon à être sacrifié était de se coucher tous les soirs avec l'impression de se laisser engloutir dans la fange. Tant pis si Jack avait l'impression chaque jour d'abandonner un peu plus son humanité pour devenir un chien de garde supplémentaire au service de son maître, sans âme et sans remords.

Il essayerait d'épargner ça à Furiosa. Il n'y arriverait probablement pas, mais ça ne l'empêcherait pas d'essayer. La nausée, que Jack se forçait d'ignorer depuis qu'il avait compris qu'il avait une fille en face de lui et pas un Pouce Noir, revint en force. Il lui avait épargné les assauts d'Immortan, et potentiellement une mort atroce en donnant naissance à sa progéniture monstrueuse, mais il n'allait pas pouvoir lui épargner une lente descente aux Enfers. Soit il parvenait à l'aider à fuir avant que le feu ne disparaisse de ses yeux, soit il n'aurait fait qu'offrir un nouvel outil de mort à Immortan. Jack n'avait pas fini de lutter contre l'envie de se tirer une balle.

Il baignait dans l'atelier de l'Organic une odeur de mort et de souffrance qui semblait indifférer l'occupant des lieux, mais qui prit à la gorge Jack et Furiosa. Le premier fit à nouveau passer la jeune fille derrière lui, tout en gardant une main sur son épaule au cas où l'envie lui prendrait de fuir. L'Organic était occupé à vérifier le pansement d'un War Boy malingre. En entendant, il leva la tête vers eux.

-Qu'avons nous là? Praetorian Jack, et moins abîmé que je l'aurais cru.

-Les rumeurs ne sont jamais que ça, des rumeurs, et plus elles circulent vite, moins elles sont justes.

-C'est évident. D'après la rumeur, Immortan Joe allait te battre à mort pour avoir abîmé son Porte-Guerre.

-Au contraire, je repart finir la livraison, dès que j'aurais réuni les hommes nécessaires, et vu à nos blessures.

-Nos blessures?

Jack poussa Furiosa en avant, sans ménagement, mais sans brutalité.

-Celle là est blessée.

L'Organic enleva ses lunettes et ses gants tâchés de sang, puis poussa le War Boy hors du siège où il était assis.

-Oh, tu as trouvé une épouse pour Immortan? Un peu jeune, mais je comprend mieux son indulgence.

-Ce n'est pas une épouse, répondit Jack en retenant un frisson de dégoût à cette idée. Elle n'a pas ce qu'il faut pour.

-Stérile? Elle est sans doute un peu jeune pour le dire avec certitude. Ou alors elle est déformée d'en bas?

Jack croisa les bras sur sa poitrine. Il avait toujours eu envie de frapper ce boucher qui se disait soigneur.

-Elle n'a pas ce qu'il faut pour, répéta-t-il en grinçant des dents. Si tu veux plus d'explications, demande à Immortan.

-C'est bon, je demandais comme ça. Je suis censé en faire quoi du coup?

-Réparer sa jambe. Elle fait partie du groupe que je réunis pour mon expédition.

-Elle? Une fille?

L'Organic lança un regard incrédule à la jeune fille, dont le visage se renfrogna un peu plus. Heureusement, il ne semblait pas la reconnaître. Jack en aurait soupiré de soulagement. Il était bien moins sûr de lui et de ses plans qu'il n'avait voulu le montrer à Furiosa.

-Je ne m'occupe pas de tes affaires de thérapeutique, répondit-il d'un ton coupant. Ne questionne pas ma manière de diriger mes troupes, ou sur les ordres que me donne Immortan.

-D'accord, d'accord. Je faisais la conversation. Tant qu'Immortan est d'accord…

-Il l'est. Dans la Citadelle, rien ne se fait sans son accord, et sans sa connaissance.

-Bien dit. Tu en as besoin en quel état?

Du coin de l'œil, Jack vit le War Boy quitter l'atelier de l'Organic, plus ou moins réparé. Le jeune garçon allait tout de suite propager la nouvelle. En moins d'une heure, tous les War Boys de la Citadelle sauraient que Jack emportait une fille sur la Fury Road plutôt que l'un d'entre eux. Parfait. Les esprits auraient le temps de s'enflammer et même de se calmer avant qu'ils ne redescendent. Jack tira du pied un tabouret vers lui et s'assit dessus.

-J'ai besoin qu'elle puisse faire plus que de se traîner sur sa mauvaise jambe. J'ai besoin qu'elle puisse se battre.

-Dès aujourd'hui?

-Oui. Quoi que tu fasses, que tes soins tiennent au moins six heures, et qu'elle survive à cette journée. Pèse-la aussi.

-Pas besoin. Elle est trop maigre et elle pourrait s'envoler si tu la met dans un nid-de-pie. Ça te suffit comme réponse?

-Non. Pèse-la. Je la veux sous régime spécial et j'ai besoin de son poids.

-D'accord. Si tu veux t'encombrer de ça, c'est ton choix. Je vais chercher la balance.

Dès qu'il se fut éloigné, Furiosa jeta un coup d'œil curieux à Jack.

-Quand les miséreux donnent un fils à Immortan pour un faire un War Boy, il est pesé pour voir combien de kilos lui manquent pour en faire un combattant correct. L'Organic va faire de même avec toi. S'il t'en manque, comme c'est certain, tu auras droit à une part supplémentaire à chaque repas, et même d'un surplus de lait maternel jusqu'à ce que ton poids soit enfin devenu convenable pour un combattant. Ne me remercie pas. Tu as droit à cette part, mais tu devras te battre pour la garder. Des War Boys plus grands et plus costauds que toi essayeront de te la prendre à la première occasion.

-Qu'ils essaient.

Sa détermination arracha un sourire à Jack.

-Ils sont stupides pour la plupart, mais plus vicieux que tu ne penses. Ils n'ont pas survécu jusqu'ici pour rien. N'ait pas peur de frapper fort, et en traître. Ils ne te respecteront que davantage.

-C'est faux. Je suis une fille. Ils seront humiliés.

Jack lui concéda le point d'un hochement de tête. Elle avait probablement raison.

-Ils te respecteront quand ils auront vu que tu sais te défendre et rendre coup pour coup, insista-t-il. N'ait pas peur.

Furiosa le foudroya du regard.

-Je n'ai pas peur. Mais toi, est-ce que tu sais simplement ce que tu fais?

Jack n'avait pas de réponse à cette question. Heureusement, le retour de l'Organic avec sa balance et des bandages lui épargna de devoir trouver une réponse. Après l'avoir pesée, l'Organic demanda à Furiosa d'ôter sa chemise pour vérifier l'état de ses côtes. Elle s'exécuta avec une mauvaise volonté manifeste. Jack se tourna à moitié pour donner un peu d'intimité à la jeune fille tout en lançant un regard implacable à l'Organic pour lui faire comprendre qu'il le surveillait de près. Il ne put pour autant s'empêcher de remarquer le tatouage sur son bras gauche, et d'y reconnaître des étoiles, un peu trop ordonnées pour n'être qu'un joli dessin.

Une carte, faite d'étoiles. Avant que la civilisation ne disparaisse en cendres, les anciens savaient écrire et lire ce genre de cartes. Où avait-elle appris? Où conduisait cette carte? Jack n'était pas assez idiot pour lui poser la question. Il avait compris le cœur de son plan dès qu'il l'avait vue, cette chose tellement incongrue, une toute jeune femme à bord du Porte-Guerre. Quand elle avait placée son pistolet sur la tempe de Jack, à la fin du combat, il n'avait pas été surprit non plus, malgré la futilité de son plan. Il en avait contacté de semblables pendant ses premiers mois à la Citadelle, mais il avait rapidement abandonné l'idée, placé face à cette terrible réalité. Il n'y avait plus rien dans la Désolation, rien d'autre que la Citadelle, le Moulin aux Balles et Pétroville. Nulle part ou fuir, et quitte à mourir, il aurait plus vite fait de se tirer une balle. Ce serait assurément moins douloureux et plus rapide. Mais Furiosa, elle, avait une carte. Un objectif autre que de finir sa carrière en temps que squelette desséché et recouvert par le sable en quelques jours et au beau milieu de nulle part. Elle avait ce qui avait toujours manqué à Jack.

Une destination.

Furiosa remit son haut avec soulagement et laissa l'Organic ausculter sa jambe. Jack nota qu'elle recouvrit d'abord son tatouage, pour éviter qu'on ne lui pose des questions sur le sujet, mais l'Organic n'était pas plus curieux de nature que ça, heureusement pour eux deux. Jack profita de ce que l'Organic bandait la jambe de Furiosa pour observer son visage de plus près et essayer de trouver quelques réponses aux questions qu'il se posait sur elle, et sur l'avenir.

Il restait jusque là sur la première vision qu'il avait eu d'elle, celle d'une sauvage mal dégrossie, mais capable de garder la tête froide. Jack était content qu'il ne soit visiblement pas nécessaire de lui dire de ne surtout pas parler de leurs plans à l'intérieur de la Citadelle. Le mot fuite ne devait jamais être prononcé à voix haute, pas s'ils voulaient vivre.

Fuir. Le cœur de Jack se mit à battre à toute allure, maintenant qu'il pouvait se poser y penser au lieu de planifier comment épargner à Furiosa les grosses pattes d'Immortan. Il ne s'était pas permis de penser à un autre destin que celui de limier d'Immortan depuis qu'il avait plus ou moins l'âge de Furiosa. L'idée lui donnait à la fois envie de rire et de se rouler en boule pour pleurer. C'était stupide, à son âge. Mais dans la Désolation, l'espoir rendait plus faible que le désespoir.

Au moins, ce n'était pas à une petite fille fragile que Jack avait promis la liberté. Furiosa savait tirer, sa main ne tremblait pas après qu'elle ait tué un homme, elle avait des réflexes. Après avoir entraîné des dizaines de War Boys, Jack était presque soulagé d'avoir un tel matériel de départ à sa disposition. Il n'allait pas devoir lui apprendre les règles de sécurité de base, ni lui désapprendre les instincts suicidaires que la plupart des instructeurs inculquaient à ces gosses avant même de leur apprendre à tenir convenablement une arme. Et même s'il ne cessait de lui asséner des conseils pour mieux camoufler sa haine, elle avait déjà réussi à la cacher pendant trois ans. Il s'inquiétait surtout de la voir poussée sous les projecteurs, épiée, examinée et jugée par tous. Toute erreur leur serait fatale à tous les deux. Jack se souvenait encore du sort des deux derniers hommmes que Immortan avait accusé de traîtrise. Le premier avait été noyé dans une barrique d'eau, pour l'exemple. Le deuxième avait été écorché vif, puis descendu par un harnais jusqu'en bas de la Citadelle, où les miséreux avaient fini de le dépecer. La masse de chair gémissait encore à ce moment là. En temps que dernier prétorien choisi par Immortan, Jack avait reçu l'honneur de prélever la première once de peau. Il avait attendu le soir avant de vomir tout le contenu de son estomac et avait mit des jours avant de réussir à se forcer à manger de la viande de lézard.

-Voilà, finit par déclarer l'Organic en finissant d'agrafer un bandage autour du genou de Furiosa d'un geste un peu trop sec. Je lui prescrit aussi une demi ration supplémentaire par repas pour les quinze prochains jours. Il faudra repasser me voir à ce moment-là si son poids n'est oas encore correct. En attendant, la voilà réparée de frais, et prête à mourir pour Immortan.

Furiosa hocha la tête d'un air suffisamment convaincu même pour le regard exercé de Jack.

-Allons-y, décréta celui-ci en se levant de son tabouret. Nous avons encore beaucoup à faire.

Il passa le pas de la porte de l'Organic à peine une demi-seconde après elle, tout aussi impatient qu'elle d'échapper à l'atmosphère confinée de l'atelier et aux soins brutaux de l'Organic.

-Le temps de réunir une équipe, reprit Jack une fois dehors, de faire le trajet prévu, la livraison et de récupérer ce qui peut l'être au passage sur les carcasses que nous avons abandonné sur la route, il sera nuit noire quand nous rentrerons. Mais peut importe l'heure, ton entraînement commencera demain, à l'aube. À quand remonte ton dernier vrai entraînement? Et je ne parle pas des quelques mouvements que tu as pu faire en te cachant dans un recoin de l'atelier mécanique, je parle d'un vrai entraînement, avec un professeur pour corriger tes erreurs.

-A bien plus de huit cent jours.

-Alors nous commencerons par l'entraînement au corps à corps.

-Je sais utiliser mes poings, protesta Furiosa.

Jack secoua la tête et lui indiqua de prendre le premier escalier sur leur droite.

-Je ne doute pas que tu ai été entraînée, poursuivit-il tout en réfléchissant à mesure qu'il parlait. Tu sais tirer, c'est sûr. Mais en plus de huit cent jours, comme tu dis, ton corps s'est déshabitué à cet entraînement. Tu t'es fatiguée trop vite pendant l'attaque, pas vrai? Et il y a autre chose que tu oublie. En huit cent jours, ton corps a beaucoup changé. Tu as grandi. Ton centre de gravité est différent, ta force n'est pas la même, tu as négligé certains muscles et développé les autres. Surtout, le rapport de taille et de poids entre toi et tes adversaires a changé. Il va te falloir désapprendre beaucoup de choses avant de les réapprendre. La bonne nouvelle, c'est que ce sera moins le cas dans d'autres domaines, même si je dirais que le combat à l'arme blanche te demandera aussi des ajustements.

-Pourquoi ne pas commencer par là dans ce cas?

-Parce que je doute que ce soit au couteau que les War Boys essayeront d'abord de te donner une leçon. Tant qu'on y est, tu ne va pas aimer ça, mais à partir de maintenant, tu dormiras dans ma chambre, au pied de mon lit et avec la porte ouverte. Je ne peux pas te laisser dormir avec les War Boys, mais tu n'as rien accompli pour gagner ta propre chambre, je ne peux pas te laisser à la merci des autres prétoriens, et on ne peut risquer non plus une accusation de promiscuité. Tu as entendu Immortan. Et ainsi, tu ne risqueras des représailles de la part de War Boys jaloux que de jours. Tes nuits au moins seront tranquilles.

À son teint verdâtre, Furiosa haïssait cette idée autant que lui, mais ils savaient qu'elle n'avait pas le choix. La survie et la fuite étaient à ce prix.

-Tu as ton couteau, rappela Jack. D'ici ce soir, tu auras aussi ton pistolet. Tu es autorisée à les utiliser sur moi.

-À quoi bon? Tu m'as désarmé facilement.

-Je m'attendais à ta manœuvre. Elle était prévisible, mais nous allons te rendre imprévisible. C'est une autre de ces leçons que je vais t'infliger. Si je t'agresse d'ici là, ce que je ne ferais pas, même si tu n'es pas obligée de me croire, je te donnerais moi même les outils pour te venger.

-Très bien. Si tu m'as menti, je t'émasculerais moi-même.

-J'y compte bien.

-À quelles autres leçons dois-je m'attendre?

-Stratégie. Survie. Tir. Comment se relever et se battre même avec un bras cassé, et je me chargerais moi même de le casser s'il le faut. Tout ce qui est nécessaire. Tu sais conduire?

-J'ai appris à conduire une moto, il y a longtemps.

-Il va falloir te rafraîchir la mémoire alors, et le Porte Guerre ne se conduit pas comme on conduit une moto.

Furiosa écarquilla les yeux. Jack secoua imperceptiblement la tête pour lui indiquer qu'il n'était pas assez fou pour essayer de fuir avec le Porte Guerre. Par contre, il ne serait pas difficile de voler une moto pour elle, quand elle serait prête, peut être une voiture. Le vol de nourriture, d'eau, de munition, cela s'organisait aussi. Ils avaient le temps, avant qu'il n'ait doté Furiosa de toutes les armes dont elle avait besoin pour organiser sa fuite.

Jack la sortirait de là, quels que soient les sacrifices qu'il doive accomplir pour y arriver, quelles que soient les compromissions requises . Il la garderait hors de portée des griffes d'Immortan, de Scrotus, de Rictus, et de tous les prétoriens. On l'accuserait de vouloir la garder pour lui. On l'accuserait de vouloir la forger à son image. On l'accuserait de vouloir une alliée pour voler le pouvoir à Immortan. On l'accuserait de ce qu'on voudrait, et Furiosa apprendrait probablement à le haïr avant que cent jours se soient écoulés, mais il la garderait en vie, et il l'aiderait à fuir.

Jack avait fait une promesse à ses parents. Survivre, à n'importe quel prix. Ses parents étaient des soldats, engagés juste avant que le monde n'explose dans des gerbes de poudre et de sang. La civilisation était morte avant qu'ils n'aient pu la sauver, et ils avaient passé leur vie à errer à la recherche d'une cause digne de mourir pour elle, sans jamais pouvoir la trouver, avant que Jack ne naisse à leur plus grande surprise. Ils avaient fait de lui leur cause, ils étaient morts pour lui, et avant de le forcer à fuir, ils lui avaient fait jurer de survivre. Jack avait obéit, même quand l'idée de survivre au prix des pires compromissions lui donnait la nausée. À présent, il pouvait croire que sa survie avait un sens. Il avait survécu pour permettre à cette jeune fille de se sauver et de retrouver ceux qu'elle avait perdu, qui qu'ils soient. En huit cent jours et plus, ils avaient pu mourir plus d'une fois, mais elle avait un espoir au bout du tunnel de sable et de sang qu'était la Désolation, là où le sien était mort dans des dunes arides identiques à toutes les autres. Jack avait survécu pour servir cause injuste sur cause injuste, mais la fuite de Furiosa n'en était pas une. C'était sa chance de compenser tous les meurtres dont il s'était rendu complice, tous et toutes les esclaves qu'il avait ramené à la Citadelle.

-Tu comptes vraiment faire ce que tu as dit, souffla soudain Furiosa.

Jack comprenait parfaitement la curiosité dans sa voix. La Désolation n'offrait jamais de cadeaux comme celui qu'il lui promettait. Lui aussi se serait méfié.

-T'aider à fuir, te donner les armes et les provisions dont tu as besoin pour ça? Oui. Il te faudra peut être des milliers de jour avant d'y être prête, mais quand tu partiras, ce sera avec la quasi certitude de ne pas mourir en route.

-Et en retour?, demanda-t-elle d'un ton suspicieux. Toi, tu veux quoi?

Jack savait ce qu'il voulait. Une invitation pour cet endroit que Furiosa espérait retrouver, cet endroit qui n'était pas la Citadelle et dont le souvenir était assez puissant pour rester chevillé au cœur d'une enfant pendant huit cent jours et plus et l'aider à rester en vie.

-Rien, mentit-il au moment de pénétrer dans la salle où les War Boys devaient s'être assemblés pour la nouvelle expédition. Et maintenant, observe ce que je fais. Dès que nous serons dans le Porte-Guerre, je veux savoir ce que tu as pensé exactement de ma manière de choisir mes hommes, plus ton avis sur leurs points faibles et leurs points forts. Considère ça comme ta première leçon en manière d'organisation et de stratégie. Note aussi leurs armes, leurs munitions et tout type d'informations utiles pour un meneur d'homme. Je vérifierai, et tu n'aimerais pas voir ce que je fais à ceux qui ne suivent pas mes ordres.

Furiosa hocha la tête et reprit sa place juste derrière lui, comme une apprentie respectueuse et pas une mutine qui organisait sa fuite. Jack approuva sa posture, ouvrit la porte à la vollée et commença à beugler ses ordres pour bien être entendu de tous. Il était temps d'aider Furiosa à gagner le respect dont elle aurait besoin pour parvenir à ses buts, même si c'était déjà évident qu'il s'agirait d'un combat de très longue haleine.

Au final, Jack ne mentait même pas tout à fait quand il disait à Furiosa qu'il n'attendait rien d'elle. Cette invitation, il ne l'attendait pas, il ne la demanderait pas, il ne la méritait pas. Jack savait ce qu'il méritait, et cette invitation n'en faisait pas partie. Il n'était pas comme Furiosa. Quand on y regardait de suffisamment près, il faisait déjà partie des bourreaux, ceux de Furiosa et d'une dizaine d'autres femmes, et il avait oublié de combien d'hommes. Sa rédemption, l'unique rédemption qu'il pouvait espérer obtenir, c'était de maintenir le rêve de Furiosa et de se salir les mains à sa place.