Note de l'auteure : Les choses ne s'arrangent pas pour Shota. En espérant que ça vous plaira.
Bonne lecture,
Lili.
~ 3. Sombres ténèbres. ~
Les flammes s'élevèrent dans le ciel, embrasant tout sur leur passage. Des cris enfantins résonnèrent, le faisant jubiler d'une satisfaction malsaine. Il était le feu, il était la mort ! Et nul ne survivrait à ses funestes desseins. Il le vit, cet homme blond, trop vieux pour être un orphelin, trop jeune pour être réellement adulte. Un rire machiavélique le secoua quand il vit cet ersatz d'homme tenter de quitter le brasier, une petite fille aux longs cheveux blancs dans les bras, deux autres fillettes accrochées à son dos.
D'un geste, il fit tomber une lourde poutre sur le quatuor, son rire augmentant en entendant leurs cris et les craquements de leurs os. L'odeur de chair brûlée envahit ses narines qui frémirent de satisfaction à ce délicieux fumet. Il était le feu, il était la mort ! Un sanglot désespéré attira son attention sur un gamin qui en secouait violemment un autre, l'appelant en pleurant.
- Rikido ! Rikido ! Réveille toi !
S'approchant du gosse, il se pencha vers lui, lui susurrant à l'oreille :
- Il ne se réveillera plus jamais... Il est mort... et tu vas mourir aussi !
Il posa sa main sur le visage terrorisé de l'enfant, le faisant fondre sous sa paume meurtrière. Le hurlement de douleur de sa victime le fit rire un peu plus fort.
Il était le feu, il était la mort ! Un grognement bestial lui échappa quand il vit par une fenêtre un groupe de gamins courir sur la pelouse. Sans la moindre hésitation, il lança une puissante gerbe de flammes vers eux, s'amusant de les voir se tordre en hurlant, leurs corps se consumant sous la chaleur infernale de son feu démoniaque. Personne ne survivrait à cette nuit ! Personne !
Il en restait deux... Encore deux de ces pauvres gosses... Les sourcils froncés, il les chercha dans ses flammes, un rictus machiavélique étirant ses lèvres quand il les trouva. Ces deux-là se croyaient plus malins que les autres. Ils étaient blottis dans les bras l'un de l'autre dans la baignoire remplie d'eau. Le gamin blond tentait d'une main tremblante de jeter l'eau débordant de la baignoire vers le feu pour l'éteindre ou du moins le repousser.
Mais il était le feu, il était la mort ! D'un souffle, il augmenta la chaleur du brasier, le feu grimpant sur les murs entourant la baignoire. L'horreur qu'il lut dans les yeux des deux gamins l'amusa tout autant que leurs pleurs terrifiés et leurs mots supposés les réconforter mutuellement.
- Ça va aller Deku, ça va aller...
- Oui, Kacchan... On reste ensemble, hein Kacchan ?
- Promis Deku.
Ils voulaient rester ensemble ? Très bien, il se montrerait magnanime et les tuerait ensemble. Il souffla un peu plus fort, brûlant sans pitié les deux corps enfantins jusqu'à ce qu'il ne reste d'eux qu'un tas de cendres. Voilà... Les gosses seraient ensemble pour l'éternité maintenant. Il était impossible de distinguer les cendres de l'un de celles de l'autre, leurs deux corps ne formant plus qu'un seul et unique tas de poussière. Il était le feu, il était...
Shota se redressa d'un bond, inspirant une grande goulée d'air qui le fit immédiatement tousser. Ses poumons le brûlaient et il avait chaud, bien trop chaud. Pourtant, il sentait parfaitement que l'eau de son bain s'était considérablement refroidie. Une glaire noire de suie atterrit dans sa main et Shota s'empressa de la faire disparaître dans l'eau tout en sortant de la baignoire.
Ses rêves étaient devenus récurrents, le réveillant systématiquement sous le choc de l'horreur qu'il y vivait. Ses nuits s'en trouvaient grandement raccourcies et il ne dormait plus dans son lit, préférant le canapé du salon pour essayer de prendre un peu de repos. Sa chambre ne lui inspirait plus qu'un froid sentiment de malaise dès que la nuit tombait. Et voilà que ces visions écœurantes de malaisance le pourchassaient jusque dans son bain. Et encore devait-il s'estimer heureux de n'avoir cauchemardé qu'à propos de l'incendie de l'orphelinat et non pas de l'immonde pédophile comme souvent. Tout en crachant ses poumons encrassés par une fumée onirique, Shota se sécha et enfila son pyjama.
Ses yeux se posèrent sur la baignoire et il revit Katsuki et Izuku brûler vif dans la cuve en faïence. Heureusement qu'il avait changé la baignoire peu de temps avant son emménagement. Une brutale nausée le prit et il se précipita aux WC, y vidant le contenu de son estomac. S'il savait que les gamins avaient tous trouvé la mort dans l'incendie de l'orphelinat, il n'avait jamais voulu en connaître les détails. Et encore moins jubiler devant les morts atroces de ces innocents. Parce que dans son rêve, il était l'incendie, le responsable de leurs décès, celui qui ne leur avait laissé aucune chance de survie. Pas la moindre…
Tirant la chasse d'eau pour évacuer ses régurgitations, Shota soupira lourdement. Il se passa de l'eau fraîche sur le visage, sans grand espoir de chasser ces terribles images. Cela faisait dix jours, dix jours qu'octobre avait commencé, et les choses empiraient. Outre ses cauchemars, bien trop réalistes pour son propre bien, il commençait à avoir des absences.
Pas plus tard que la veille, il s'était soudainement aperçu qu'il était en plein milieu de l'escalier menant à la cave, une gamelle de chien dans les mains, pleine d'une substance ressemblant vaguement à de la bouillie. Sauf qu'il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il faisait là, ni pourquoi et encore moins pour quelle raison il avait ce truc dans les mains, ni même ce que c'était. Pire encore, il avait découvert dans le couloir de sa cave un trou à même le sol et une pioche posée contre le mur.
En s'approchant, Shota avait remarqué que le trou faisait environ cinquante centimètres de profondeur, dévoilant des dalles en pierre gravées, sous la chape de béton couvrant le sol de sa cave. Suspectant l'un de ses colocataires, il avait demandé à Keigo s'il savait qui avait creusé là. Mais Keigo s'était contenté de le regarder avec inquiétude, lui soufflant qu'il devrait vraiment partir en vacances loin d'ici. A cette suggestion, Shota avait senti un sentiment de haine intense lui tordre les entrailles et l'envie d'égorger le blond le tenailla puissamment. La porte de la cuisine où ils discutaient avait violemment claqué sans raison apparente et Shota avait sentit son envie meurtrière et sa haine s'envoler aussi vite qu'elles étaient apparues.
Ses colocataires, justement, devenaient chaque jour plus tangibles, plus sensibles aux températures environnantes, plus vivants que jamais. Deux jours plus tôt, Denki était tombé dans la cour et il s'était écorché le genoux. Rien de bien grave en soi, mais le petit fantôme avait eu mal et saigné. Shota avait dû désinfecter la plaie et lui mettre un pansement, tout en le consolant. Bien sûr, Denki en avait fait des tonnes et avait affolé les plus jeunes en montrant sa blessure de guerre. Mais depuis quand les fantômes pouvaient-il souffrir ou saigner ? Shota n'y comprenait plus rien.
Histoire de ne rien arranger, Jin faisait de plus en plus de crises, Himiko s'évadait de plus en plus souvent de son placard, trouvant n'importe quel objet un tant soit peu tranchant pour courir après Izuku, Ochaco et Tsuyu, dans le but de faire couler leurs sangs. Neito était de plus en plus insupportable, foutant le bordel dans toute la maison dès qu'il réussissait à sortir de sa cachette, riant comme un dément en promettant mille souffrances et humiliations aux autres.
Malgré ses nombreuses recherches, Shota n'avait rien trouvé pouvant expliquer ces phénomènes. Ni en étudiant tous les mythes de la pleine lune, ni ceux d'Halloween, ni le symbole étrange qu'il retrouvait gravé ici et là dans sa maison, le même que celui sur sa table de nuit. Une double croix surmontant le symbole de l'infini, la croix du Leviathan. A part que c'était la croix de Satan dans la bible satanique, incarnant l'idéologie satanique comme quoi l'homme serait son propre centre d'équilibre et de vérité, il n'en avait pas tiré grand chose de plus.
Ah si, c'était aussi le symbole du soufre, l'un des trois principes de l'Alchimie, symbolisant le feu et l'âme. Ce qui n'avançait nullement Shota. Il avait bien tenté de faire des recherches sur l'alchimie mais cela ne l'avait mené qu'à des impasses. Finalement, il en était presque au même point qu'au début. La seule différence, c'était que maintenant il savait que ce qu'il se passait était en lien avec la pleine lune d'Halloween. Et, au vu des événements passés, il y avait de fortes chances pour qu'il meure dans la nuit du 31 octobre s'il ne trouvait pas rapidement une solution puisqu'il ne voulait pas quitter sa demeure. Enfin si, il savait parfaitement que la solution raisonnable était de partir, mais il n'arrivait pas à franchir ce pas. Comme si quelque chose l'en empêchait. Rien de bien rassurant donc.
Mais Shota n'avait jamais été du genre à s'avouer vaincu. Quoi qu'il se passe, il trouverait un moyen pour s'en sortir vivant. Et si pour ça, il devait éplucher les livres les plus obscurs qu'il puisse trouver, il le ferait sans hésiter. C'était sa maison ! Il n'était pas question qu'il en soit chassé par une quelconque entité ou pleine lune un peu spéciale. Il se laissait encore quelques jours avant de quitter son domicile si ses recherches n'avançaient pas. Il aurait alors dix-neuf ans, avant la prochaine pleine lune d'Halloween, pour comprendre ce bazar et y trouver une solution. Si seulement il connaissait quelqu'un de confiance vraiment calé en sciences occultes !
Relevant brutalement la tête qu'il avait gardée baissée vers le lavabo, Shota sourit soudainement. Mais bien sûr... Esmeralda Tsukauchi ! Bon, il y avait de fortes chances qu'elle ne soit plus de ce monde. Mais, peut-être avait-elle laissé des écrits ? Ça valait de coup de se renseigner. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver sur internet l'adresse d'un magasin Tsukauchi, une boutique de plantes, et il se jura d'y aller dès le lendemain. Il espérait que le nom de la boutique était en lien avec l'amie de sa grand-mère. De toute façon, c'était le seul "Tsukauchi" de la ville. Et il fallait bien commencer quelque part...
Il descendit dans la cuisine où il but un grand verre d'eau fraîche pour ôter le goût de cendres persistant sur sa langue. Il nettoyait le récipient quand une voix grave l'interpella :
- Tu n'as pas ta place ici, Shota.
Se retournant, il darda un regard noir sur Touya, nonchalamment appuyé contre le chambranle de la porte.
Une bouffée de haine lui monta au cerveau et Shota serra les poings, s'enfonçant les ongles dans les paumes pour s'empêcher de faire quelque chose qu'il regretterait après. Les moments où il ressentait le besoin de violenter son interlocuteur, comme il l'avait fait avec Neito quelques jours plus tôt, se faisaient de plus en plus fréquents, et il avait bien du mal à garder son sang froid. Mais, il refusait de céder ! Il n'était pas comme ça ! Il savait se contenir. Nul doute que c'était la frustration liée à l'incompréhension de ce qu'il se passait chez lui qui le mettait autant sur les nerfs.
- C'est chez moi, répondit-il un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu. Vous n'avez pas à me foutre dehors !
Touya fronça les sourcils, le détaillant avec attention.
- Tu ne pourras pas lui résister très longtemps, assura-t-il. Un jour, il prendra complètement le dessus sur toi. Et ce jour-là... il sera trop tard pour toi.
- De qui tu parles ? cracha Shota agacé.
Mais bien sûr, Touya ne répondit pas, se contentant de lui tourner le dos en lui adressant un "au revoir" de la main. Donnant un grand coup de poing sur le plan de travail, Shota lâcha un "Fais chier !" enragé avant de se diriger rapidement vers son bureau. Il trouverait une solution ! Et s'il devait sacrifier quelques nuits de sommeil pour ça, il le ferait. De toute façon, ses nuits n'étaient plus très reposantes à cause de tous ces abominables rêves qui l'assaillaient.
~oOo~
Dans le silence, tout relatif, de la vieille maison, des coups de pioche frappant vigoureusement la pierre résonnaient. Dans leurs chambres, les fantômes écoutaient le bruit régulier, tremblant d'inquiétude.
- Il faut le convaincre de partir, souffla Momo, étendue sur son lit.
- Keigo, Touya, Hito et même Kats ont déjà essayé, geignit Mina en se pelotant dans les bras de son amie plus âgée, étant venu squatter son matelas.
- C'était plus simple avec mamie, fit remarquer Jiro en jouant avec les longues mèches brunes de Momo, ayant elle aussi déserté sa propre couche.
Dans son hamac, Hanta comptait silencieusement les coups, écoutant d'une oreille distraite Eijiro et Tenya discuter à voix basse.
- Mais tu sais où il les a rangés ? demanda Eijiro.
- Il les as donnés à l'église du coin, avoua Tenya.
- Merde... Si on avait su, on l'aurait jamais laissé défaire tous les crucifix, gronda Eijiro.
- Ce n'est qu'une supposition, fit remarquer Tenya.
- Mais ça tient la route, admit Eijiro. Mamie et Papie étaient très pieux et il y avait des crucifix dans toutes les pièces. Ça a peut-être aidé à ce que ce soit moins...
- On peut en fabriquer, suggéra Hanta depuis son hamac. Deux bouts de bois, un clou et l'affaire est jouée.
- Je suis pas sûr que ce soit si simple, grimaça Tenya.
A l'étage du dessus, blottis dans les bras l'un de l'autre, Izuku et Katsuki écoutaient eux aussi la litanie du métal brisant la pierre.
- Kacchan... j'ai peur, souffla Izuku en s'agrippant un peu plus fort à son ami.
- Ça ira, Deku, ça ira... lui répondit Katsuki en le serrant contre lui de toutes ses forces.
- On reste ensemble hein ?
- Promis Deku.
~oOo~
- Bonjour Monsieur, je peux vous aider ?
Shota leva les yeux vers l'homme au sourire avenant qui venait de l'interpeller. Répondant à son salut par un signe de tête, il jeta machinalement un œil autour de lui. Il n'y avait qu'eux deux dans la boutique verdoyante, aucune oreille indiscrète donc.
- Oui, pardon de vous déranger, mais je souhaiterai parler à Esméralda Tsukauchi, expliqua-t-il.
L'homme face à lui leva un sourcil surpris avant de répondre d'un ton poli :
- Mes excuses Monsieur, mais Esméralda est décédée depuis plus de vingt ans.
- Je m'en doutais un peu, soupira Shota dépité.
- Mais, peut-être puis-je vous aider quand même ? proposa le vendeur.
- Je ne pense pas, avoua Shota en se passant une main lasse dans les cheveux. A moins que vous puissiez me dire où je pourrais trouver sa famille ?
Devinant au regard de son interlocuteur que sa demande était pour le moins inhabituelle, il s'empressa d'ajouter.
- Ma grand-mère, Rita Aizawa, était une grande amie d'Esméralda Tsukauchi. Elles se sont disputées et ne se sont plus jamais parlé. Mais, j'aurais aimé savoir si elle avait laissé des écrits ou... n'importe quoi à propos de leur dispute.
Le silence qui suivit ses propos le mit mal à l'aise et Shota commença à tourner les talons pour quitter la boutique quand la voix du vendeur le retint :
- Aizawa... Vous vivez dans la grande maison au bout de la rue des jonquilles, n'est-ce pas ?
- Euh… oui, admit Shota surpris en se retournant vers son interlocuteur.
Ce dernier lui sourit, d'un sourire bien moins commercial et plus sincère, avant de dire :
- Je crois que nous devrions discuter en privé, si vous le voulez bien. Je suis Naomasa Tsukauchi, le petit-fils d'Esméralda.
Serrant la main tendue de l'homme brun, Shota accepta sa proposition et le suivit dans l'arrière boutique. La pièce était lumineuse et encombrée de pots de toutes tailles, certains vides d'autres abritant des plantes diverses et variées. Une petite table ronde se trouvait tout au fond et Naomasa invita Shota à y prendre place, lui offrant un thé qu'il accepta de bon cœur.
- Alors, en quoi pensiez vous que ma grand-mère pouvait vous aider ? reprit finalement Naomasa après avoir bu une gorgée de thé.
- Nos grands-mères se sont disputées à propos de choses à nettoyer dans la maison que j'habite, expliqua posément Aizawa. J'aurai aimé savoir ce que votre grand-mère proposait et pourquoi la mienne a refusé.
- Je vois, souffla Naomasa.
La pointe de suspicion dans le regard sombre de son interlocuteur n'échappa pas à Shota qui ne s'en formalisa pas. Il avait bien conscience de l'étrangeté de sa demande.
- J'ai lu les journaux intimes de mamie... de Rita, poursuivit-il. Mais elle n'y dit rien qui puisse m'aider.
Devant l'air circonspect de son interlocuteur, Shota décida de le tester, au cas où il en saurait plus qu'il ne voulait bien l'admettre.
- C'est bientôt la pleine lune et j'aimerai que ce problème soit réglé avant, lâcha-t-il sans quitter des yeux Naomasa.
Ce dernier eut un infime rictus mais rien de plus, frustrant Shota qui espérait une réaction plus explicite.
- Ma grand-mère a laissé beaucoup d'écrits derrière elle, répondit prudemment Naomasa. Je pourrais les fouiller pour y trouver de quoi répondre à vos questions.
- Je suppose que vous ne seriez pas d'accord pour me laisser y jeter un œil, soupira Shota.
- Hmm... hésita Naomasa. N'y voyez rien de personnel. Mais, ce sont des secrets de famille.
Shota hocha simplement la tête en réponse, comprenant les réticences de son interlocuteur, lui-même serait réticent à laisser un inconnu lire les journaux intimes de sa grand-mère.
- En revanche, si vous pouviez me donner plus de détails sur le problème en question, cela faciliterait mes recherches, reprit le botaniste.
Il y avait quelque chose dans le regard de Naomasa, quelque chose ressemblant autant à de la curiosité qu'à de la crainte. Peut-être en savait-il plus sur cette histoire de pleine lune qu'il ne voulait bien le laisser penser. Après avoir pesé le pour et le contre, Shota se décida à répondre, se disant qu'au pire cet homme le prendrait pour un fou et, au mieux, il le croirait et l'aiderait.
Shota lui parla alors de ce qu'il savait du passé de la maison, de sa colocation avec les fantômes hantant la demeure et des évolutions étranges de ces derniers jours. Ses rêves terriblement réalistes, le trou dans sa cave qui grandissait chaque jour sans qu'il ne s'explique comment c'était possible, ses absences, ses bouffées de haine et de violence qui montaient sans prévenir. Et ce symbole, la croix du Léviathan, qu'il découvrait gravé à divers endroits de la bâtisse.
Il surveilla les réactions de son interlocuteur. Mais ce dernier l'écouta sans l'interrompre, ses sourcils se fronçant de temps en temps, sans aucune trace de moquerie ou de jugement, ses lèvres se pinçant occasionnellement sans que Shota ne sache si c'était de défiance ou de concentration. Un lourd silence suivit ses révélations. Shota but tranquillement son thé, étrangement soulagé d'avoir parlé de tout ça à quelqu'un, chose qu'il n'avait encore jamais faite. Il se voyait mal raconter ça à Mic ou Nezumi, aussi proches soient-ils. Mic était superstitieux et avait une peur bleue des fantômes, quant à Nezumi, elle voudrait rejouer le Projet Blair Witch les entrainant Mic et lui dans son sillage bien trop enthousiaste.
- Todoroki, souffla finalement Naomasa, sortant Shota de ses pensées. Ce nom me dit quelque chose. Ne bougez pas.
Naomasa quitta la pièce par une petite porte menant à un escalier escarpé. Laissé seul, Shota observa son environnement, ne pouvant s'empêcher de songer qu'Hitoshi serait absolument ravi de vivre ici, entouré de plantes et de fleurs. Dommage que Shota ne puisse pas lui faire visiter le magasin, les fantômes étant cantonnés aux limites de la propriété.
Des pas précipités le sortirent de ses pensées et il vit arriver Naomasa, des cahiers rouges pleins les bras et un grand sourire sur le visage.
- Je le savais ! s'exclama-t-il en posant brutalement son chargement sur la table. Ma grand-mère avait fait des recherches sur votre maison et elle a tout noté ici. J'ai moi-même consulté ses notes il y a peu. C'est pourquoi le nom des Todoroki m'est revenu.
Prenant un cahier, il le feuilleta rapidement et le tendit à Shota :
- Vous voyez ! Elle a réussi à retrouver une photo de la famille Todoroki.
Se penchant sur le cliché en noir et blanc, Shota l'examina attentivement, surpris d'y reconnaitre Touya. Il fronça les sourcils en voyant la frêle jeune fille souriant timidement à l'objectif. Il avait déjà vu cette fille... Un flash lui revint et il eut un haut le cœur. Bien sûr, cette gamine... C'était elle... Elle qui hantait ses songes les plus immondes, ceux où il se retrouvait dans la peau d'un pédophile.
- Ici on a les parents : Enji et son épouse: Rei, expliqua Naomasa, inconscient du malaise de son interlocuteur, en désignant les deux adultes sur la photo. D'après les recherches de ma grand-mère, Rei est morte suite à une dépression en 1864. Enji et Touya, l'aîné ont péri dans l'incendie de leur maison en...
- 1868, finit Shota. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre.
- C'est exact, confirma Naomasa en feuilletant frénétiquement un autre cahier. Natsuo, le cadet aurait succombé à une pneumonie en 1867. Et Fuyumi, la seconde de la fratrie, serait décédée de la même cause en 1862. C'est aussi cette année-là que le dernier de la famille est né : Shoto.
Une autre photo surgit sous le nez de Shota qui reconnut parfaitement le petit garçon craintif et effacé, aux cheveux bicolores et aux yeux vairons, sa version ectoplasmique si semblable à l'image noire et blanche figée sur papier glacée.
- Oui, cela correspond plus ou moins à ce que j'avais moi-même découvert, admit Shota.
- Cependant, souffla Naomasa soudainement plus sombre. Ma grand-mère a écrit ici que les causes réelles de leurs morts ne sont pas celles annoncées dans les journaux.
Voyant le regard grave de son interlocuteur, Shota se tendit un peu, craignant le pire. Son attitude dut inciter son interlocuteur à en dire plus puisqu'il reprit :
- D'après ses notes, il y avait des rumeurs autour de la famille Todoroki. C'était une famille très riche qui avait des domestiques. Ma grand-mère a réussi à retrouver des témoignages de ces domestiques à travers des courriers.
- Je sens que je vais pas aimer, gronda Shota.
La grimace de Naomasa le lui confirma.
- Ce ne sont que des rumeurs, temporisa ce dernier. Mais d'après celles-ci, Fuyumi serait morte en couches, mettant au monde un fils : Shoto. Elle n'avait alors que douze ans.
- Oh merde, grogna Shota, pressentant la suite.
- Toujours selon les rumeurs, le père de l'enfant serait... Enji Todoroki lui-même.
- Il violait sa propre fille, conclut Shota, écoeuré. Il aurait tué sa femme et son fils aussi ?
- Apparemment, sa femme aurait fini enfermée dans une pièce à la cave et y serait morte de faim et des mauvais traitements de son époux. Pour Natsuo, il semblerait que ce soit réellement une pneumonie, répondit Naomasa.
Fermant les yeux, Shota digéra ces informations, songeant que ça correspondait vraiment beaucoup à ses rêves. Le pédophile de ses cauchemars abusant de la jeune Fuyumi devait être Enji lui-même. Un détail suffirait à lui confirmer ses doutes.
- A tout hasard vous savez de quelle couleur étaient les cheveux du père ? demanda-t-il.
Naomasa feuilleta les cahiers devant lui, finissant par trouver ce qu'il cherchait.
- Il était roux apparemment, ce qui lui donnait la réputation d'un homme habité par le diable.
- Fuyumi, souffla Shota. C'est elle que je vois dans mes rêves pédophiles. Et à chaque fois, je suis dans le corps d'un homme roux...
- Cela confirmerait les rumeurs si vos rêves sont des réminiscences, dit prudemment Naomasa.
- Super ! grogna Shota. Pas étonnant que Touya soit aussi méfiant avec moi.
- Peut-être devriez-vous quitter la maison quelque temps, suggéra Naomasa. Il reste une vingtaine de jours avant la pleine lune. Si elle influe réellement sur tout ça, vous seriez plus en sécurité ailleurs.
- J'y pense, admit Shota. Mais à chaque fois que j'y songe, c'est comme si... comme si rien ne paraissait si grave, comme si tout ceci ne pouvait pas m'arriver à moi... Je ne sais même pas comment l'expliquer moi-même. Je sais qu'il serait bien plus prudent de quitter la maison, mais je n'arrive pas à franchir ce pas. De ce fait, j'aimerai régler le problème au plus tôt. Même si j'ignore tout du problème en question. Comment on se débarrasse de mauvais souvenirs hantant une maison hein ?
- Ma grand-mère avait trouvé une solution, avoua Naomasa en désignant un cahier dans la pile étalée sur la table. Mais cela impliquait la disparition de tous les fantômes, ce que votre grand-mère a refusé.
- C'est ce que j'ai cru comprendre oui, admit Shota. Honnêtement, je les aime bien ces gosses. Mis à part Neito et Himiko qui sont insupportables et dangereux, les autres... ce sont juste des gamins.
Naomasa sembla comprendre car il lui fit un doux sourire.
- Si vous acceptez, je pourrai faire des recherches plus poussées sur la question. J'ai longuement étudié les forces occultes et j'ai même quelques expériences en exorcismes.
- Vous feriez ça ? s'étonna Shota.
- Bien sûr, sourit Naomasa. Cette histoire traîne en longueur depuis bien trop d'années, il serait temps d'y mettre un terme une bonne fois pour toutes.
Les deux hommes échangèrent leurs numéros de téléphones, se promettant de se tenir régulièrement au courant de l'avancée des choses. Shota quitta finalement la boutique avec enfin quelques réponses à certaines de ses questions, même si finalement il s'en serait bien passé. Savoir quel genre d'homme était le père de Touya et Shoto ne le ravissait nullement. Il avait aussi sous le bras une plante offerte par Naomasa, réputée pour assainir les maisons. Nul doute qu'Hitoshi serait ravi de cette nouvelle acquisition. Et surtout, Shota avait enfin un allié pour l'aider à résoudre tout ce bordel.
Quand il rentra chez lui, il s'empressa de sortir les sachets généreusement offerts par Naomasa et de suivre scrupuleusement ses consignes pour disposer les pierres enfermées dans les sachets. Même s'il était assez dubitatif sur le pouvoir des pierres pour atténuer les bizarreries survenant dans sa maison, il acceptait toute aide, même celle de cailloux, certes très jolis mais de simples cailloux quand même.
~oOo~
- ... ta ! Shota ! SHOTA !
Surpris, l'interpellé cligna des yeux, fixant Touya devant lui. Qu'est-ce que Touya faisait là ? Dans le salon ?
- Un problème, Touya ? demanda Shota en tentant de secouer ses neurones endormis.
- Visiblement, confirma Touya d'un ton dur.
Suivant le regard azur du jeune homme, Shota fixa, éberlué, le symbole dégoulinant dessiné en rouge sur la porte ouverte. La porte de la chambre des deux frères Todoroki, au second étage de la maison ! Loin, bien loin du salon. Inquiet, Shota jeta un rapide coup d'œil dans la pièce derrière Touya, remarquant Shoto recroquevillé sur son petit lit.
- Oh mon Dieu ! s'affola Shota. Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Tu as dessiné ce symbole sur notre porte, lui répondit Touya.
- C'est tout ? s'inquiéta Shota. Je n'ai fait que ça ?
- Pas vraiment, admit le jeune homme de vingt ans en posant un regard dégoûté sur la main du propriétaire des lieux.
Non sans appréhension Shota observa ce qu'il tenait bien serré dans son poing, chose lui ayant visiblement servi à peindre la croix de Léviathan.
Horrifié, il lâcha son pinceau de fortune, reconnaissant parfaitement le petit corps décapité de Sucre d'Orage, le canari de Koda.
- Oh bordel ! souffla-t-il. Oh merde !
- Tu deviens vulgaire, Shota, soupira Touya.
- Comment je vais dire ça à Koda ? grogna Shota en ramassant le petit corps décapité.
- Tu devrais surtout partir d'ici, assena Touya avant de lui fermer la porte au nez en un claquement sec.
Shota fronça les sourcils, sentant à nouveau une bouffée de haine monter en lui. Contenant sa violence, il se retourna, tombant sur le regard sombre de Katsuki le fixant à travers l'entrebâillement de la porte de sa chambre.
- Je trouverai une solution, assura Shota au petit blond.
- Si tu le dis, pesta ce dernier avant de refermer le battant.
Laissé seul sur le seuil, Shota posa un regard désolé sur l'innocent oiseau dans sa paume. Il n'avait pas la moindre idée de comment il s'était retrouvé là. Dans son dernier souvenir, il se brossait les dents dans la cuisine avant d'aller s'étendre dans le canapé du salon. Après... c'était le trou noir complet. Au moins, il semblait bien qu'il ait résolu le mystère des symboles apparaissant aléatoirement ici et là dans sa demeure. C'était plus que probablement lui le responsable. Il y avait aussi fort à parier qu'il soit l'unique coupable pour le trou dans le sol de sa cave.
Descendant d'un étage, il se dirigea vers la chambre occupée par Koda, Denki et Fumikage. Il ne fut pas surpris de trouver le premier pleurant toutes les larmes de son corps dans les bras des deux autres. Les trois garçons levèrent un regard accusateur et humide de larmes vers lui quand il entra, et Shota s'agenouilla devant Koda.
- Je suis désolé, Koda. Vraiment. Je te jure que je ne me souviens même pas de ce qu'il s'est passé.
- C'est les ténèbres en toi, assura Fumikage. Elles deviennent plus sombres chaque jour.
- Je sais, souffla Shota, bien conscient du problème. Et je vous jure que je cherche une solution pour régler définitivement le problème.
Voyant les mines dubitatives des enfants, Shota changea de sujet, proposant à Koda d'organiser un enterrement pour son canari, lui promettant de lui en racheter un autre rapidement.
Ainsi le lendemain matin, Shota se retrouva spectateur d'une cérémonie funèbre organisée dans son jardin. Ce fut Momo qui officia, debout devant la petite boîte en carton où reposait Sucre d'Orage, sa tête déposée à côté de son maigre corps duveteux, Koda l'ayant soigneusement conservée après que Shota ait décapité l'oiseau avec ses dents. Shota se serait bien passé de ce détail donné par Denki, mais vu la mine des deux autres, nul doute que c'était la vérité.
~oOo~
Les chants résonnèrent dans la salle en pierre voutée, la dizaine de voix scandant en chœur les incantations en latin. Au premier rang des fidèles, caché sous la capuche de sa lourde cape rouge, Shota leva son couteau d'un grand geste théâtral. Tous les yeux suivirent ses mouvements quand il scarifia les bras nus de sa proie reposant sur la table en pierre. La femme gémit sous la morsure de la lame tranchant sa peau mais elle était bien trop droguée pour espérer leurs échapper.
Cette créature était une impie ! Une chrétienne vénérant un Dieu qu'eux exécraient. Elle était parfaite pour satisfaire l'appétit de leur propre déité. Un Dieu plus franc, un Dieu plus accessible, un Dieu vivant en chacun d'eux. Un Dieu que chaque goutte de sang versé par cette femme ravissait. Un Dieu pour lequel Shota était prêt à tous les sacrifices : humains, animaux, végétaux... Il offrirait tout à leur Dieu, jusqu'à son âme.
De la pointe de son couteau, il dessina des symboles sur le corps de sa victime. Une croix de Léviathan sur le sternum, entre les deux seins. Celui de l'antéchrist sur son ventre, juste au-dessus du nombril. Une boussole sur le front, pour guider leur Dieu vers eux. Les bras se couvrirent de runes appelant au sacrifice et au changement. Ses jambes se virent elles aussi ornées de divers dessins en l'honneur de ce Dieu vénéré.
Il ne restait plus qu'une étape pour terminer le rituel d'incantation. Toujours soutenu par les chants scandés autour de lui, Shota glissa sa main entre les jambes légèrement écartées de la femme. Sans aucune douceur, il introduisit trois de ses doigts dans l'orifice intime de cette dernière, lui soutirant un sursaut et un geignement plaintif. Il insista un peu avant de retirer ses phalanges, satisfait de les voir couverts du sang le plus pur qui soit : celui d'une jeune vierge.
Un souffle brûlant emplit la pièce, faisant claquer le tissu des capes par-dessus les incantations, litanies répétitives mais qui ne faiblissaient pas. La capuche de Shota s'abaissa, dévoilant son visage à ses congénères. Ces derniers s'agenouillèrent immédiatement devant lui. Son Dieu l'avait choisi ! Son Dieu l'habitait ! Il était le réceptacle de chair et de sang sur cette terre de son Dieu ! Shota laissa son Dieu prendre les commandes et lécha soigneusement le sang coulant des plaies de sa victime offerte en sacrifice.
- AAAAAAAAAhhhhhhhhhhh !
Le cri réveilla Shota qui se redressa d'un bond, manquant tomber du canapé où il s'était assoupi. A peine eut-il le temps de se demander ce qu'il se passait que la porte du séjour claqua, Keigo et Eijiro entrant en courant dans la pièce.
- Shota ! Tout va bien ? s'affola Eijiro en se précipitant vers lui.
- C'est plutôt à moi de poser la question, grogna Shota en se relevant, aidé par l'adolescent. Qui a crié comme ça ?
Le regard gêné qu'échangèrent les deux autres le surprit et l'inquiéta.
- C'est toi qui a crié, avoua Keigo. On est venu voir ce qui se passait.
- Moi ? s'étonna Shota.
Les images de son rêve lui revinrent tel un coup de fouet en plein visage à ce moment-là et il blêmit. Ce n'était pas la première fois qu'il rêvait de cet endroit, de cette cérémonie. Mais jamais auparavant, il ne l'avait vue d'aussi près, aussi détaillée. Il la revoyait comme si elle était encore là, devant lui, la femme étendue sur la table de pierre. Il sentait encore le goût métallique du sang sur sa langue, la viscosité de l'intimité de la victime sur ses doigts. C'était... absolument immonde. Mais, il devait noter un maximum de détails, pour les transmettre à Naomasa au plus vite.
Après la décapitation de Sucre d'Orage, Shota avait finalement décidé de quitter sa demeure, estimant que les risques qu'il fasse bien pire étaient trop grands pour les courir, et trouvant enfin la force d'aller contre cette étrange chose qui le retenait jusqu'à présent de franchir ce pas. Il avait alors réservé une chambre d'hôtel pour le reste du mois. Le soulagement de ses colocataires à le voir passer le seuil avec sa valise était si évident qu'il s'en était senti agacé. Mais Shota avait chassé son agacement d'un haussement d'épaule, bien conscient qu'il n'était plus vraiment lui-même ces derniers temps. Jamais il n'avait fait de crises de somnambulisme jusqu'à présent, et encore moins décapité un oiseau avec les dents.
Il s'était senti étrangement libéré dès qu'il avait franchi le portail de sa propriété, l'impression de laisser un poids derrière lui. Pour la première fois depuis le début du mois d'octobre, il s'était couché dans un lit, avec la certitude de faire une nuit complète et réparatrice. Mais à son réveil, une peur viscérale l'avait saisie. Il n'était plus à l'hôtel... Il était sur le canapé de son salon, sa valise posée bien évidence à quelques pas de lui. Et autour de lui, aussi effrayés que lui, les fantômes hantant sa demeure.
Ceux-ci lui avait appris qu'il était revenu au beau milieu de la nuit, riant comme un dément, et s'était allongé sur le canapé où il s'était rendormi. Terrifié, Shota s'était précipité dehors, sautant dans sa voiture garée dans la cour pour quitter ce lieu maudit au plus vite, sans même prendre sa valise. Mais le portail n'avait jamais voulu s'ouvrir, l'obligeant à quitter sa voiture pour courir dans la maison afin de débrancher le système électrique contrôlant l'ouverture des battants en fer forgé.
Sa terreur avait atteint son apogée quand la lourde porte d'entrée s'était refermée dans son dos en un grincement sinistre. Keigo et Eijiro avaient eu beau se précipiter pour retenir le battant de bois, rien n'y avait fait. Avec l'aide des fantômes, Shota avait tenté de trouver une sortie, mais aucune porte, aucune fenêtre n'avait voulu céder. Même briser un carreau dans la véranda n'avait pas suffit, ce dernier se reconstituant immédiatement sous les yeux épouvantés de Shota, Yuga et Hitoshi.
Il était prisonnier de sa propre demeure, tout comme les fantômes. Toutes ses tentatives d'évasions avaient échoué, même quand il avait commandé une pizza, espérant qu'en ouvrant au livreur il pourrait quitter sa demeure. Hélas, si la maison avait bien laissé le livreur entrer et sortir, Shota avait été retenu par un mur invisible et incassable dans l'enceinte de sa propriété. S'il pouvait profiter du jardin et de la cour avant, il ne pouvait pas franchir les limites de son terrain.
Résigné mais pas abattu, Shota avait posé des congés et tenu Naomasa informé de l'évolution très inquiétante des choses. Le botaniste avait parfaitement compris et mettait les bouchées doubles dans ses recherches, Shota lui transmettant toutes les informations qu'il pouvait récupérer dans ses rêves et la moindre évolution au sein de la demeure. Si ces cauchemars étaient des réminiscences, le moindre détail pouvait être utile pour comprendre ce bordel.
Fébrile, Shota courut jusqu'à son bureau, se saisit d'une feuille sur laquelle il dessina aussi bien que possible les images de son rêve. Les symboles et les runes sanglantes sur le corps de la victime... La table et les gravures qui l'ornaient... La pièce au plafond voûté... Les capes écarlates... Les chants aux paroles obscures...
- C'est quoi ça ? souffla Keigo, penché sur ses dessins.
- Un rituel, répondit Shota. Un truc à propos d'un Dieu... J'en sais pas beaucoup plus...
- Ce symbole là, intervint Eijiro en désignant la croix de Léviathan. C'est le même que...
- Oui, confirma Shota sans le laisser finir. Je suis sûr que ce truc a un lien avec notre problème actuel.
- Tu crois vraiment pouvoir trouver une solution ? demanda Keigo avec un scepticisme évident.
- Oui, assura Shota.
- Et ce gars qui t'aide, c'est qui ? s'enquit Eijiro.
- Naomasa Tsukauchi.
- Tsukauchi ?! Comme la vieille sorcière ?!
Le rugissement outré attira l'attention des trois autres vers la porte où se tenait Katsuki flanqué d'Izuku.
- Oui, c'est son petit-fils, confirma Shota en voyant le regard brûlant de rage du blondinet.
- Tu veux plus de nous ? intervint Izuku d'une toute petite voix larmoyante.
- Il n'est pas question de vous, soupira Shota. Bien sûr que non, je ne veux pas me débarrasser de vous. Mais, il y a autre chose, une chose dangereuse qui œuvre dans l'ombre. C'est de ça dont je veux me débarrasser. Et Naomasa est un spécialiste des sciences occultes, il m'aide à trouver une solution.
Devant les airs dubitatifs des quatre fantômes, il fronça les sourcils et son ton se fit plus dur.
- Vous semblez avoir une vague idée de ce qu'il se passe, pourtant vous ne m'aidez pas ! A part pour me dire de partir, chose impossible comme vous avez vous-même pu le constater. Alors oui, j'ai cherché de l'aide ailleurs, et Naomasa m'apporte enfin des réponses. Que vous soyez méfiants envers lui, je peux le comprendre. Mais vous pourriez me faire un peu confiance.
- C'est pas contre toi Shota, se justifia Eijiro. C'est juste que...
- On ne sait vraiment pas grand chose, contrairement à ce que tu sembles croire, poursuivit Keigo. Nous aussi on navigue à l'aveugle, et depuis plus longtemps que toi.
- Je me doute oui, soupira Shota.
- On a déjà essayé d'en aider d'autres avant toi, claqua soudainement Katsuki. Mais entre ceux qui flippaient dès qu'ils nous voyaient et ceux qui nous prenaient pour des démons, on a pas pu faire grand chose, hein.
- Il n'y a que mamie, papi et toi qui nous avez acceptés, ajouta Izuku.
- Et vous faire quitter la maison à cette période, c'est le seul moyen sûr qu'on a trouvé pour vous protéger, conclut Keigo. Mais, c'est devenu trop vite incontrôlable avec toi. Les autres, avant, ne commençaient à avoir des cauchemars et des absences qu'à partir de la mi-octobre. Toi... C'est arrivé bien plus vite, trop vite.
Shota hocha la tête en signe de compréhension, une idée lui venant soudain.
- Si j'invite Naomasa à venir à la maison, dit-il, accepteriez-vous de l'écouter, de nous aider tous les deux ?
- Je pense que ça ne devrait pas poser de problèmes, assura Eijiro. Mais tu penses qu'il pourra ressortir sans problème ?
- Le livreur a pu partir sans soucis, bougonna Aizawa, alors je pense oui.
- Idéalement, il faudrait que Touya participe, ajouta Keigo. Après tout, de nous tous, c'est lui qui en sait le plus.
La grimace qui tordit les traits enfantins des trois plus jeunes résuma bien les pensées de Shota. Touya était naturellement distant et méfiant, et c'était de pire en pire depuis le début du mois. Keigo soupira lourdement et se dirigea vers la porte, lâchant d'un ton de martyr :
- Évidemment, c'est moi qui vais devoir m'y coller !
- On compte sur toi, l'encouragea Eijiro en levant les pouces vers l'adulte blond.
- Avec Kacchan, on va s'occuper de prévenir les autres, annonça Izuku tirant son ami à sa suite.
Ami qui râla immédiatement :
- Décide pas à ma place, Deku !
Pourtant, il suivit le mouvement, se laissant entraîner dans le sillage enthousiaste d'Izuku.
- Tu vas nous garder, hein ? demanda Eijiro.
- Je m'ennuierai sans vous dans cette baraque, sourit Shota.
- On t'aime tous bien, tu sais, avoua Eijiro. Même Touya et Shoto. Ils ne le montrent pas, mais ils t'aiment bien.
- Si on s'y met tous ensemble, on résoudra le problème, assura Shota. Et on pourra reprendre nos habitudes comme avant.
Le sourire lumineux d'Eijiro réchauffa le cœur de Shota qui laissa l'adolescent partir. Savoir que ses colocataires acceptaient de l'aider lui fit chaud au cœur et le rendit plus confiant sur la suite des événements. Son téléphone sonna à ce moment-là et il s'empressa de décrocher.
- Allo ?
- Shota ?
- Oui ?
- C'est Naomasa.
L'excitation perceptible dans la voix de son interlocuteur, même à une heure bien matinale, piqua la curiosité de Shota qui invita Naomasa à poursuivre.
Au fur et à mesure que ce dernier expliquait la raison de son appel, Shota sentit son coeur s'accélérer. Enfin... Enfin un début d'explication ! Enfin, ils avaient un axe de recherche ! Sans attendre, il fit part de son dernier rêve, lui envoyant même les photos des dessins qu'il avait faits. Cela confirmait les découvertes de Naomasa qui promit de fouiller dans ce sens, espérant trouver rapidement comment résoudre le problème.
- On est déjà le vingt octobre, ajouta Naomasa. Il faut vraiment qu'on avance rapidement.
- Je sais, confirma Shota. A ce propos, j'ai parlé avec mes colocataires. Ils sont d'accord pour te rencontrer et nous aider.
- Oh ! Super ! s'exclama Naomasa. Le plus tôt serait le mieux non ? En espérant que ta maison ne me retienne pas prisonnier.
- En restant dans la cour, ça devrait aller, affirma Shota. Il faut qu'on trouve rapidement.
- D'accord. Alors, tu veux que je viennes quand ?
- Demain, enfin tout à l'heure, ça te va ?
- Pas de soucis. Ma mère tiendra la boutique pour moi. A quelle heure ?
- Fin de matinée ?
- Ça me va. A tout à l'heure alors.
- A tout à l'heure.
Shota raccrocha et s'empressa de prévenir ses colocataires. Si les plus jeunes accueillirent la nouvelle avec enthousiasme, Touya grimaça et se montra clairement réticent à l'idée. Il fallut toute la diplomatie conjuguée de Keigo, d'Eijiro, de Momo, de Tenya et de Shota, ainsi que les suppliques d'Izuku, d'Eri et de Mina pour faire céder le jeune homme de vingt ans. Pour la première fois depuis le début du mois, Shota se coucha relativement serein ce soir-là.
Sa sérénité vola en éclat quand, au beau milieu de la nuit, il fut réveillé par une envie de vomir lui retournant les entrailles. S'en prendre à sa fille n'avait visiblement pas suffit à Enji Todoroki. Après avoir violé plus d'une domestique, toutes jeunes, voire très jeunes, il posait aussi depuis quelque temps un regard lubrique sur son fils, le dernier né, âgé de six ans : Shoto. Et Shota espéra du plus profond de son cœur que jamais Enji n'avait pu mettre en œuvre ses immondes desseins.
A suivre...
Commentaire de l'auteure :
Soyons clairs : jamais je n'accepterai de vivre dans une maison avec un tel passé ! JAMAIS ! Et vous ?
Bureau des plaintes et réclamations des personnages martyrisés :
Pendant que Lili souffle devant son chapitre enfin terminé, se préparant à s'attaquer à la suite, Dabi boude dans son coin.
- Pourquoi c'est forcément sur MA famille que ça tombe, hein ?
- Vu les antécédents de ton père, c'est facile d'en faire un salopard, un dégueulasse de la pire espèce, répond Hawks en lisant attentivement le chapitre terminé. Mais j'avoue que là, elle a fait fort.
- Au moins, ce connard n'est pas un fantôme, se console Dabi.
Plus loin, Eijiro soutient Shoto encore sous le choc des choix de Lili.
- Non mais... elle... bafouille le jeune homme aux cheveux bicolores.
- Elle a fait de toi le fruit d'une relation incestueuse, ouais, confirme Katsuki, un rictus amusé étirant ses lèvres.
- Kats ! proteste Eijiro en voyant Shoto pâlir dangereusement. Tu vois pas qu'il est traumatisé là !
- Ben pour une fois que c'est pas moi ou Izuku qui morflons le plus, hein ! J'en profite, ricane le blond.
- Vous mourrez brûlés dans une baignoire, c'est pas mieux, décrète Eijiro.
- Au moins, on reste ensemble, rétorque Katsuki.
- De toute façon, avec Lili, y'a aucune chance que vous soyez séparés, boude Eijiro.
Dans le prochain chapitre, Chapitre 4 : Soir de pleine lune.
- On l'a vu, juste avant de mourir.
- Il sent le démon tout proche.
- Tu ne vas tuer personne, sale petite pétasse !
