Yo !
Cet OS a été écrit dans le cadre des 24h du FoF, sur le thème De toutes les couleurs donné par Allen-Kune. Ecrit en 40 minutes environ. Les 24h ont commencé, mais ça dure jusqu'à minuit ce soir (donc à 23h59 le 14 juillet ou 00h01 le 15 juillet) donc n'hésitez pas à venir nous rejoindre !
Bonne lecture !
Voir
Pourquoi du blanc ?
« Pourquoi du blanc ? »
Naminé prend le temps de penser à la question. Une, deux, trois secondes passent. Elle n'a toujours rien dit. La journaliste cligne des yeux sans bouger. Naminé sourit.
« Parce que je me sens moins seule.
— C'est-à-dire ? »
Il y aura de longs blancs, sur l'enregistrement de la journaliste. Elle aura peut-être deux ou trois heures d'interview à écouter pour seulement deux pages de texte. Naminé prend son temps, encore, se lève et va regarder une de ses toiles. C'est blanc, tout blanc. Il y a des volumes travaillés qui font comme des crevasses, une mer qui viendrait se heurter, et un ciel houleux avec des nuages évanescents. Ou c'est peut-être la robe d'une femme qui danse le tango sur un sol en feu. Quand elle la regarde, Naminé se sent là où elle veut être.
« J'aime les couleurs. C'est pour ça. Je les aime trop. Je les veux trop. Pour moi, partout, tout le temps, en même temps. Je les lis, vous savez ? Les articles que l'on publie sur moi. Sur mon œuvre. C'est drôle. Le portrait que vous dressez de moi ne me ressemble pas. Quand vous venez dans mon atelier, quand vous prenez vos photographies et quand vous posez vos questions, il y a déjà quelque chose que vous avez envie d'entendre, quelque chose que vous avez envie de voir.
— Et si j'avais envie de vous voir, vous ?
— J'ai du thé blanc, si vous voulez. Ou du thé vert. Ou rouge. Ou noir. J'ai du café, aussi. Vous voulez quelque chose ? Sinon j'ai du vin. Du blanc, et du rosé pamplemousse qu'une amie m'a offert en souvenir de nos années lycées mais que je ne boirai pas – n'écrivez pas ça dans l'article, elle le lira peut-être – et du rouge aussi, un rouge italien très chaud et doux.
— Je veux bien de l'eau.
— Vous aimez bien, le blanc ? »
Naminé sert le verre d'eau. Elle prend un café, tend le verre transparent à son invitée et se rassied au bord de sa chaise, comme si quelqu'un d'autre prenait la moitié de la place sur le coussin.
« Moi ?
— Vous. Le blanc. La couleur blanche, comme sur mes toiles, vous aimez bien ?
— Ce n'est pas moi qui pose les questions ?
— Si. Mais si vous aviez vraiment envie de me voir, je pense que vous voudriez bien que je vous voie, moi aussi. Vous voyez ? Le blanc. C'est toutes les couleurs et aucune couleur. C'est basique, on apprend ça au collège quand on fait de l'optique. Tout le monde sait ça. Tout le monde pense que c'est un aboutissement, pour moi. Le blanc. Le blanc comme un absolu. Le blanc, de toutes les couleurs. Ce n'est pas ça.
— Qu'est-ce que c'est, alors ?
— Le monde est trop vaste pour moi, ou plutôt je suis trop petite pour le monde, et pourtant je suis plus grande que moi-même, comme tout un chacun. Il y a une infinité de couleurs et le blanc, comme ça. C'est rien et c'est tout. Tout et rien, qu'est-ce que ça veut dire ? Ce n'est pas l'aboutissement, c'est le tout début. Il n'y a pas d'aboutissement en peinture, je n'y crois pas. Mon aboutissement, ce sera peut-être quand je serai morte et que de la poussière se sera déposée pendant dix ans sur mes toiles. Mais je ne sais pas. Personne ne peut prévoir un aboutissement. La peinture c'est une recherche. Moi, je cherche les couleurs. Je cherche à les aimer comme il faut aimer, d'un amour pas trop égoïste et possessif. Je veux les posséder, mais si je fais ça, je sais que je raterai. Je deviendrais folle. La fille qui a volé les couleurs au monde, vous imaginez ? Non. Je veux apprendre à les rendre à elles-mêmes, apprendre à leur donner une vie qu'elles ont déjà. Je les aime trop pour y parvenir encore. Tout ce à quoi j'arrive, c'est le blanc. Peut-être parce que c'était la couleur de la robe de ma grand-mère. Elle s'appelait Blanche. Le blanc m'apaise. Elle me donne confiance. Je la connais, et je ne suis pas jalouse d'elle. C'est la seule. La seule couleur qui me donne envie de la laisser libre, vraiment parfaitement libre. Plus tard, j'apprendrai le reste. J'ai commencé à travailler avec le vert. D'ici un an, je ferai une exposition dessus, ou peut-être dans dix ans, si je suis trop avide.
— Et pourquoi le vert ?
— Parce que c'est la couleur de vos yeux.
— Vous ne me connaissez pas.
— C'est vrai. Mais j'ai envie de vous connaître. J'ai envie de vous regarder. J'ai envie de vous libérer, de vous laisser tranquille, je ne sais pas. Je sais que vous allez m'échapper, comme ma grand-mère, que vous ne serez qu'une petite tâche d'herbe sur un pantalon blanc neuf, mais je veux vous garder et vous regarder, me laisser, si vous le voulez bien, rêver à vous. Vous le voulez bien ?
— Oui.
— Merci. Vous ne le savez pas, mais vous venez de me donner beaucoup. Maintenant, si je peins du vert, je ne me sentirai pas seule. Ce sera comme si vous étiez là. Vous serez éternelle. Je vous garderai dans ce souvenir, dans ce souvenir seulement, et ce souvenir même ne sera pas fixe, alors vous pourrez être absolument libre de moi et loin de moi et pourtant j'aimerai encore penser à vous. Je pense que je tomberai amoureuse de vous. Mais je ne vous le dirai pas. Je préférerai rester amoureuse du vert, je serai entourée de vert et de blanc et je serai bien, et je serai aimée et j'aimerai comme je n'ai jamais aimé. Vous comprenez ?
— Pas vraiment.
— Alors vous pouvez écrire ce que vous voulez. Que le blanc, c'est toutes les couleurs. Que c'est un aboutissement. Moi seule je sais la vérité. Les autres ne doivent pas savoir. Les artistes incompris ne sont populaires qu'auprès de ceux qui pensent les comprendre. Tout le monde se berne, Madame, je suis un écran aussi blanc que mes tableaux, et chacun y projette ce qu'il veut. Vous le ferez vous aussi, mais je ne vous en voudrai pas. Vous pouvez même écrire que je me mets à la couleur par manque d'inspiration, parce que je tourne en rond. Peu m'importe. Partez, partez vite. Vous avez de quoi noircir votre papier, et moi, j'ai de quoi verdir mes toiles. Nous ne nous verrons plus jamais. »
.
.
.
.
.
Euh.
Je sais pas.
Je sais juste pas. Mais c'est écrit alors bon.
A bientôt !
