Bonjour à toutes et à tous.
Merci à Chlio pour son commentaire, et merci aux lecteurs anonymes !
Réponse aux reviews :
Chlio : Très contente que tu aies apprécié le dernier chapitre ! J'ai adoré écrire l'épreuve du Tribunal. Moi, sadique ? Si peu. J'espère que tu apprécieras cette suite, on attaque l'arc Cazador !
Recommandation musicale :Vampire's Ball - Orchestral Waltz Music, sur la chaîne Jojo Comps.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Chapitre 42 :
Mascarade
Le ricanement poursuivait Nymuë, même en plein rêve. Une fée baignait dans son sang, et la silhouette d'un homme s'effritait sous ses doigts. Encore et encore, sous le regard amusé d'une femme aux yeux pâles.
"Ce n'est pas réel.", se répéta la musicienne. Elle sentait l'intruse examiner ses souvenirs avec négligence, comme d'aucun tournerait les pages d'un livre. Elle sautait des paragraphes, ignorait des chapitres, cornait les pages qu'elle trouvait pertinentes. L'Élue de Bhaal semblait particulièrement intéressée par ses moments partagés avec Astarion. Elle sourit en visualisant la confession pleine de terreur du vampire.
"Pauvre petite chose, gazouilla-t-elle. N'a t-il pas assez souffert ? Le tranchant du poignard le délivrera de ses douleurs… de ses viles tentations.". Nymuë se tenait à présent au-dessus d'un autel, couteau en main. Astarion y était allongé. "C'est ce qu'il faut faire, chuchota Orin à son oreille. Sept mille âmes ! Quel délice que ce rituel… Mais vous n'êtes pas prête à l'effectuer, doux agneau. Orin s'occupe de vous…". Elle joignit sa main à la sienne, la rapprochant du sacrifié.
"Non !" hurla l'elfe noire. Elle savait ce petit jeu être une ruse de son parasite. Orin dupait son esprit, dressait des illusions tout en gardant son corps captif quelque part. L'assassin la regarda de ses yeux aveugles : "C'est pourtant là un choix qu'il vous faut faire, si vous ne pouvez le convaincre. Il ne veut pas de votre aide ou de vos belles paroles. Seul votre fléau l'arrêtera.".
Nymuë secoua la tête, confrontée à une nouvelle vision : des milliers d'individus grimpaient le long d'un gouffre, griffant les parois de leurs ongles. Leur bouche s'ouvrait sur un cri silencieux. Alors qu'elle se détournait, la musicienne vit qu'en réalité ils n'escaladaient pas un mur, mais une pièce de tissu faite de velours. Une immense cape s'étendant sur des mètres et des mètres, pour finalement se poser sur les épaules d'un homme de haute stature, aux cheveux plus blancs que la neige. Il tendait les bras face au soleil levant.
"Je refuse que cela soit l'unique option, pensa-t-elle furieusement. Cazador, l'Absolue, vous… Il n'est pas ce que vous vous contentez de voir. J'ai foi en lui.". Orin avait de nouveau éclaté de rire, avant de lui envoyer une dernière image : celle de son propre corps s'enfonçant dans les eaux rouges d'un bassin. "Lui a déjà fait son choix.", susurra l'Enfant du Meurtre.
Son esprit avait été silencieux, ensuite. Engourdi. Elle avait commencé à s'éloigner… Puis, une voix l'avait appelée.
Elle l'aurait reconnue entre mille. Elle l'aurait entendue, qu'elle s'exprime d'un souffle ou d'un cri. L'inconnu qui n'en était pas un lui avait demandé de revenir, alors elle avait fait demi-tour. Il l'avait suppliée de lui pardonner, elle avait donc ouvert les yeux. Elle se souvenait de son visage ; elle connaissait intimement ses peurs, reflets des siennes. À ce moment-là, elle avait su avec certitude que les paroles d'Orin n'étaient que chimères.
"Je vous aime."
Prononcer ces mots, les admettre à voix haute, c'était comme se retrouver elle-même. Elle laissait derrière elle ses cauchemars, ses deuils et ses regrets. "Adieu Elyon, adieu Revan ; je vous aimais, vous aussi, et vous demande pardon". Mais elle ne partirait plus à la dérive, en hésitant à les rejoindre. Elle ne tournerait plus le dos à chaque étincelle de bonheur, en pensant qu'elle ne la méritait pas. Elle ne pouvait plus s'épuiser à se haïr elle-même car, à la place, elle était tombée amoureuse.
Les dernières heures étaient floues, depuis cet éveil. Elle avait oscillé entre moments de clarté et inconscience. Son flanc droit et son flanc gauche, au creux des draps du Chant de l'Elfe. Finalement, ses paupières s'étaient entrouvertes. La lueur mourante par la fenêtre de la chambre laissait deviner la fin de journée. La pièce était un capharnaüm sans nom, et alors qu'elle examinait les lieux, bouche bée, le souvenir des derniers instants passés à cet endroit lui revint en mémoire. Yenna n'était pas Yenna. Orin la Rouge la prenait dans ses bras, lui promettant qu'elles allaient bien s'amuser toutes les deux.
Mais ses compagnons étaient venus la chercher. En plein cœur du temple du Meurtre, malgré les affreuses épreuves que l'assassin l'avait obligée à regarder. Elle se rappelait tout, de sa présence dans sa tête, jusqu'aux suppliques du vampire une fois leur adversaire périt. Vampire qui, actuellement, la regardait droit dans les yeux.
Astarion était si pâle, son expression si bouleversée que, pendant une seconde, Nymuë se demanda s'ils avaient vraiment triomphé. Mais la troisième gemme rouge sur la table de nuit racontait une tout autre histoire. Les Élus n'étaient plus, et seul demeurait désormais le cerveau vénérable. L'obstacle décisif pour regagner leur liberté…
- Comment vous sentez-vous ? chuchota le roublard.
Il la dévisageait avec inquiétude, s'attendant peut-être à la voir s'effondrer de fatigue… ou hurler de colère. Nymuë lui prit la main :
- Mieux, maintenant que je suis de retour.
- Et bien, c'est un soulagement, reprit-il avec maladresse. Affronter Orin et ses sbires était un jeu d'enfant, bien sûr, mais je dois admettre avoir cru… Nous avons cru que, cette fois-ci, vous ne vous en sortiriez pas.
- Je suis plus coriace que j'en ai l'air, sourit-elle.
- C'est certain. Mille autres se seraient déjà effondrés mais…
Il inspira brusquement :
- ... Mais vous êtes la personne la plus brave que je connaisse. J'avais tort. Vous n'êtes pas responsable de ce qui est arrivé à vos proches ; je n'aurais jamais dû…
- Ne dites rien. Les mots du changelin étaient les miens. J'ai laissé la fatalité et la peur me prendre trop de choses… Mais je crois en ce que je vous ai dit. J'ai envie d'essayer, et je pense que nous pouvons être libres.
- Vous croyez en… tout ce que vous avez dit ? hésita le vampire.
La jeune femme sourit. Il l'examinait, se demandant à quel point elle se rappelait ses paroles dans la crypte de Bhaal.
- Jusqu'aux derniers mots, répondit-elle.
Astarion agrippa ses joues et la rapprocha soudainement. Son souffle était fiévreux, désespéré contre son visage.
- Cessez de manquer mourir à tout bout de champ, ordonna-t-il.
- Cessez d'attendre que je frôle la mort pour m'avouer vos sentiments, rétorqua-t-elle sur le même ton.
Les lèvres du roublard se posèrent au creux de son cou, remontèrent le long de son oreille, jusqu'à son front :
- Vous demandez bien pardon, approuva l'elfe noire.
- Et vous faites preuve de peu de reconnaissance quant à votre sauvetage.
- C'est que vous n'êtes pas attentif.
Il l'embrassa avec ferveur ; un gémissement s'échappa de sa bouche, qu'elle avala du bout de la langue. Ses bras la serraient contre lui, tandis que sa main venait se perdre dans sa chevelure. Là, tout de suite, il ne voulait que constater qu'elle était bien présente à ses côtés. Il ne parvenait pas à croire entièrement à son pardon, ou à son affection : alors, il cherchait des preuves. Nymuë répondit à chacun de ses baisers, dessina de ses doigts chaque trait de son visage. Quand il s'éloigna, le souffle court et le décorum brisé, la jeune femme guida sa paume jusqu'à son cœur battant à tout rompre. Astarion ferma les yeux face à cette confession. Il y en avait toutefois une autre que l'elfe noire devait lui offrir :
- Lorsque nous étions au temple de Shar… commença-t-elle. Il s'est passé quelque chose, alors que je combattais les blessures laissées par Yurgir.
Le roublard grimaça, guère enchanté de ce désagréable rappel. La musicienne continua :
- En frôlant la mort, je suis allée là où tous les elfes noirs se retrouvent un jour. Les Fosses Démoniaques de Lolth ; son royaume divin. Elle m'a promis pouvoir et protection si je me soumettais. Si j'acceptais de lui appartenir, car tel est ce qui aurait dû arriver, sans la fuite de mes parents.
- Avez-vous accepté ? demanda-t-il.
- Non. La Reine des Araignées m'a juré que les siens me traqueraient jour et nuit, dans les Tréfonds Obscurs comme au-delà. Même si nous vainquons l'Absolue, je ne serai entièrement libre.
Son compagnon encaissa la nouvelle, sans trahir la moindre émotion. Finalement, il observa :
- Vous avez dit qu'à nous deux, nous pouvions nous libérer.
- Ce fardeau n'a pas à être le vôtre. Vous êtes tout proche de ce que vous avez toujours convoité, et je… je ne veux pas être un poids pour vous.
- Et pourtant, vous portez bien mes fardeaux depuis le début de cette aventure. Vous auriez dû m'en parler avant : je vous rappelle que nous sommes censés être associés.
- "Associés" ? répéta-t-elle, amusée.
- Vous n'êtes pas seule dans cette histoire. Aucun de nous ne l'est. Nous pouvons même comparer nos notes, si cela vous amuse. Vous parviendrez à surmonter cette peste des Araignées, car je serai là pour y veiller. Après… tout ça.
L'elfe noire le regarda, la gorge nouée. Elle mesurait ce qu'il lui promettait, à demi-mot. "Après tout ça". Une fois l'Absolue vaincue, une fois délivrés de leur larve, une fois Baldur's Gate sauvé… il lui proposait de rester ensemble. De vaincre ensemble, comme ils l'avaient fait jusqu'à maintenant.
Il parlait d'avenir. D'un lendemain incertain, où rien n'était assuré, si ce n'était la présence de l'autre.
- Vous êtes enfin réveillée !
Les deux elfes sursautèrent. Ouvrant grand la porte, Ombrecoeur et Lae'zel s'engouffrèrent dans la chambre. La prêtresse se jeta sur la musicienne, tantôt la palpant avec une précision médicale, tantôt la serrant dans ses bras. Astarion fut poussé sur le côté sans aucune cérémonie. La githyanki resta debout, mais vint se poster au chevet de leur leader, guettant le moindre signe de fatigue.
- Combien de temps ai-je dormi ? s'enquit la jeune femme.
- La journée seulement. Il n'était même pas midi quand nous vous avons extraite des griffes d'Orin.
- Un culte anéanti en une matinée ! s'exclama la guerrière avec satisfaction.
- J'ai pris la liberté d'envoyer un message à Jaheira, avec les pierres de communication. Ils ont une piste, pour le cerveau vénérable. Elle doit nous recontacter sous peu, mais peut-être devriez-vous vous reposer avant que nous…
- Non, l'interrompit Nymuë.
Ses camarades la dévisagèrent avec stupéfaction. L'elfe noire accepta l'aide de Lae'zel pour se relever. Sa tête lui tournait, mais elle se sentait plutôt en forme. Les dommages causés par Orin n'avaient pas été physiques.
- Il nous reste un dernier combat à mener, avant de confronter l'Absolue, déclara-t-elle.
Elle se tourna vers Astarion, qui écarquilla les yeux de surprise. La bouche entrouverte, il l'observait sans trop y croire. Même maintenant, après tout ce qu'ils s'étaient dit… ? La musicienne hocha la tête :
- Ce matin, vous avez décimé un culte. Demain à l'aube, nous tuerons un maître vampire.
Il faisait encore nuit, quand ils quittèrent la taverne du Chant de l'Elfe. Les rues étaient vides, hormis quelques badauds dormant à même le sol, et le calme régnait sur la basse-ville. Tous ignoraient qu'un rite innommable s'apprêtait à avoir lieu, pile au-dessus de leurs têtes.
Le palais Szarr dominait à la fois les résidences nobles et le quartier pauvre. Lors de leur préparation, les aventuriers s'étaient décidés à passer par les enceintes. C'était par-là que sortaient et rentraient tous les rejetons.
- Nous n'avions pas le droit de passer par la porte principale, leur avait expliqué Astarion. Nos fréquents allers-retours avec des personnes qui, le lendemain, étaient portées disparues auraient suscité trop de questions. Alors, le chambellan Dufay nous faisait passer par les créneaux. De là, nous pouvions nous disperser dans la basse-ville sans attirer le moindre soupçon.
Ils ignoraient à quel point Cazador aurait renforcé sa sécurité en vue du rituel. À la suite du rapport de Victoria et Léon, il savait qu'Astarion était en vie, et apte à se déplacer en pleine lumière. Mais la présence de son rejeton rebelle représentait-elle une menace à ses yeux, ou une aubaine ? Avec le roublard de retour, la dernière pièce du Rite de l'Ascension était retrouvée.
Tout portait à croire qu'ils étaient attendus, mais pas malvenus. Le seigneur vampire espérait leur arrivée. Il leur fallait trouver la chapelle où se déroulait la messe noire… sans se faire capturer au préalable.
- Cazador n'a que dédain pour ses rejetons, avait poursuivi Astarion. Le fait de ne plus pouvoir me contrôler a dû le mettre dans une rage folle… Mais il ne me considère pas comme un danger. Parasite ou non, tant que je respirerai, il me verra comme une de ses possessions.
Ses poings s'étaient serrés, et ses lèvres retroussées :
- Il est temps de lui montrer à quel point il a tort.
Atteindre le mur d'enceinte se révéla étonnamment facile. Aucune patrouille ne parcourait les créneaux, et nul garde ne les interrogea quant à leur présence. En réalité, les quelques sentinelles qu'ils aperçurent avaient le regard vide, endormi ; voilà qui validait la théorie du roublard. C'était trop accueillant pour être honnête.
Le palais Szarr leur donna l'impression d'être minuscules, une fois arrivés à ses pieds. Deux grandes statues de marbre encadraient la porte arrière qui, bien évidemment, était déverrouillée. Chacun dégaina son arme.
Rien ne les attendait, cependant, une fois franchi le seuil. Seul un écriteau avait été déposé à leur attention :
"Entrez de votre plein gré, entrez sans crainte et laissez ici un peu du bonheur que vous apportez !"
- Charmant, persifla Ombrecoeur.
- Cazador a toujours pensé qu'il détenait le monopole du bon goût, répondit Astarion. Que nous disait-il, déjà ? "Le sang est la vie, et j'en ferai la mienne.". Hurgh, ça ne veut tout bonnement rien dire.
Du bon goût, le hall dans lequel ils venaient d'atterrir n'en disposait d'aucun. Les murs étaient hauts, forçant les visiteurs à tendre la nuque pour apercevoir le plafond. Malgré l'immensité, la pièce était étouffante, lourde ; la faute à l'absence totale de lumière, où que porte le regard. Les fenêtres étaient cachées derrière de lourds rideaux de velours, et même les murs étaient recouverts de papier peint pourpre et doré. Des tableaux plus ou moins exotiques avaient été déposés un peu partout : tantôt des scènes de chasse, tantôt des individus nus, dans des positions plus que suggestives. Statues, tapis cramoisis… Chaque surface du palais avait été noyée sous un déluge de luxe inutile, suffocant la demeure de cette exhibition constante.
Au palais Szarr, la maison vous aspirait votre énergie bien avant le maître des lieux.
- Nous y voilà, murmura Astarion. C'est le retour aux sources… Le même tapis défraîchi, les mêmes œuvres grossières… Rien n'a changé, et pourtant tout semble différent. C'est une sensation étrange, d'entrer chez soi par effraction…
- Surtout avec des idées de meurtre en tête, ironisa Ombrecoeur.
- Devons-nous nous attendre à du personnel ? questionna Nymuë. Des serviteurs ?
- Si seulement, renifla dédaigneusement le roublard. Vous ne trouverez ici que des fanatiques, présents de leur plein gré. Ils sont totalement dévoués à Cazador. Chacun d'eux a frappé à sa porte en suppliant de recevoir son "don éternel". Ils sont persuadés qu'il les transformera s'ils le servent suffisamment bien.
La musicienne digéra l'information. Il y avait donc eu des gens suffisamment intelligents pour deviner l'existence d'un vampire dans la cité… mais qui, au lieu de l'en chasser, s'étaient mis à son service ? Pas étonnant que les hauts-gradés de Baldur's Gate finissent par donner tous les pouvoirs à un homme comme Gortash…
- J'en serais presque à plaindre ces pauvres âmes… Mais ce sont des imbéciles qui l'ont bien cherché. Le chambellan Dufay est l'un d'entre eux : si nous devons enquêter, sa chambre est un bon point de départ. C'est lui qui organisait la vie des rejetons, quand Cazador ne tenait pas à nous donner des… "leçons particulières.". Nous avions le droit de nous rendre partout, sauf dans le bureau personnel du "maître".
- L'entrée de la chapelle doit sûrement s'y situer, déduisit Lae'zel.
- Exactement. Il est placé à l'autre bout de la salle de bal, mais seul Dufay en possédait la clé.
Le vampire leur fit traverser un nombre incalculable de corridors, les perdant davantage au cœur de la demeure. Tout ce rouge, cette moiteur… c'était comme s'enfoncer dans le ventre d'une immense créature. De temps à autre, Astarion leur indiquait des portes à la dérobée :
- C'est ici que je venais "distraire" les invités de Cazador, lors des réceptions.
- Vous y emmeniez vos victimes ? interrogea Lae'zel.
- Oh non. Nos proies passaient par la porte de derrière, comme nous l'avons fait, et étaient directement conduites aux quartiers de Cazador. Chasser n'était pas notre unique utilité : tous les rejetons étaient les "joyaux" du palais Szarr, un divertissement de luxe pour ceux avec qui le "maître" faisait affaire. Nous avions l'interdiction de refuser les caprices de nos convives, le moindre de leurs plaisirs pervers.
Nymuë retint un haut le cœur. Elle pensait s'être préparée à affronter les supplices vécus par son camarade… Mais les confronter, mettre un visuel et une odeur sur ce qui avait constitué son quotidien, c'était bien différent.
- Le dortoir, poursuivit-il. Nous y étions rassemblés, quand nous ne faisions pas l'objet d'un traitement de faveur ou d'une sanction. L'intérieur est plutôt sobre, des lits de camp, tout au plus. Le rejeton préféré de Cazador, selon les saisons, avait le droit à une chambre individuelle un peu plus luxueuse.
Il désigna une autre porte, à demi cachée derrière une tapisserie :
- Mais voilà l'endroit où nous passions la plupart de notre temps : le chenil. Une horrible petite cellule dans laquelle Cazador jetait tous ceux qui le contrariaient. Les quartiers du chambellan ne sont pas loin maintenant. Préparez-vous à…
Il fut interrompu par un claquement sec, émis par plusieurs talons à l'unisson. Les aventuriers étaient arrivés au bout d'un long couloir. De part et d'autre du vestibule, parfaitement alignés, les attendaient une horde de serviteurs.
- Bon retour, maître Astarion, susurra l'un d'eux.
- Vous souhaitez vous rendre à la salle de bal ? s'enquit un autre. Ne vous donnez point tant de peine. Le maître l'a faite déverrouiller pour vous.
Deux domestiques ouvrirent l'accès à la salle de réception, s'inclinant profondément à leur passage :
- J'espère que vous apprécierez sa surprise, gazouillèrent-ils.
Astarion s'avança avec hésitation, les yeux écarquillés, et la démarche mal assurée. Le regard ébahi qu'il jeta aux serviteurs trahit le caractère inédit de la scène : il n'était pas habitué à être reçu avec tant de déférence.
Il comprit vite ce qui justifiait tant d'obséquiosité.
Les restes de ce qui avait été une soirée grandiose jonchaient les sols. Invités, musiciens, serveurs… tous reposaient dans une flaque de sang, la gorge tranchée. Leurs prunelles vides fixaient le plafond ; leur expression oscillait entre la terreur et l'effarement. Ce qui les avait attaqués s'en était pris à eux avec une férocité sauvage. Quand Nymuë prit la main d'une des convives, la cause parut évidente. Sous ses gants de satin, la peau de la pauvre femme était entièrement jaune, squelettique.
Cazador s'était autorisé un dernier festin de sang, avant de retrouver un appétit semblable à celui des hommes. Il s'était même amusé à ensorceler les instruments après la mort des bardes. Ils continuaient à jouer leur valse lugubre.
La jeune femme se tourna vers le roublard, qui ne regardait pas le massacre. Ses yeux étaient fixés sur une large banderole suspendue au-dessus de la table principale, réservée normalement au maître des lieux.
"Bon retour à la maison.", affichait-elle.
- Il se moque de moi, siffla-t-il, la respiration haletante. Il sait qu'il ne peut plus me commander, et que je souhaite l'arrêter. Malgré tout, il persiste à m'humilier.
- Doucement Astarion, le calma Nymuë. Il souhaite vous faire sortir de vos gonds. Il ignore vos nouvelles facultés, alors il espère vous rendre imprudent.
- Il est si sûr de nous vaincre ! poursuivit-il. Il ne cherche même pas à nous bloquer la route !
- Et cet excès de confiance lui sera fatal. Restez avec nous.
L'elfe noire se forçait à garder son sang-froid, mais elle-aussi tremblait de colère. Son impassibilité parut néanmoins influencer Astarion, car le vampire prit une grande inspiration avant de se rendre derrière un siège aux allures de trône :
- Les appartements de Cazador, cracha-t-il. Nous sommes tout proches.
Il s'immobilisa un instant au-dessus de l'entrée, par crainte de se faire subitement foudroyer ; mais l'influence de son ancien maître n'agissait plus sur lui, et il put pénétrer le bureau sans dommages. Miracle s'il en était, cette pièce était encore plus sombre que le reste du palais. La fouille du secrétaire ne leur apprit rien, ne dissimulant que quelques actes de propriétés ou des courriers sans importance. Le seigneur vampire concluait peut-être ses affaires ici, mais n'y planifiait pas ses machinations les plus vicieuses.
Ils trouvèrent rapidement une preuve de ce qu'ils cherchaient, lorsqu'Ombrecoeur poussa un cri victorieux :
- Ici ! les appela-t-elle.
Derrière un des rideaux avait été dissimulée non pas une fenêtre, mais une alcôve contenant une grande plateforme de pierre. Les rouages longeant les murs ainsi que le levier placé en son centre laissaient deviner sa fonction. Astarion déglutit : tant de choses lui avaient été dissimulées, et ce pendant des siècles… Quels autres secrets pouvaient donc cacher son ancien maître, dans les catacombes de sa demeure ?
Il jeta un regard à ses camarades. Ses doigts se crispèrent autour de la poignée du levier.
Il n'y avait qu'un moyen de le savoir.
La crypte s'étendait non seulement sous la surface du palais, mais aussi sur des kilomètres et des kilomètres. Ses murs étaient presque aussi hauts que ceux de la maison Szarr, une seconde résidence cachée en dessous de la première. Il faisait froid, dans ces sous-sols ; ils paraissaient avoir été construits en parfait contraste avec le reste du bâtiment. Point de rouge ou de décoration luxueuse ici ; mais, à la place, une architecture de granit, mélange de pierre bleutée et de doré. Aucun tapis n'étouffait le bruit des pas, l'écho étant l'unique compagnon de ceux visitant ce repère.
- Par tous les diables… murmura Astarion.
Un autre bureau était placé à proximité du monte-charge, bien plus rempli que son prédécesseur. Manifestement, c'était là que Cazador menait sa réelle activité. Guildes, nobles, politiciens… le fruit de centaines de notes, accumulées au fil des siècles, s'entassaient dans des journaux.
- Il aurait pu s'emparer de cette cité sans même qu'on ne s'en rende compte, souffla le roublard.
- Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? se demanda Nymuë.
- Parce qu'il craignait qu'on le descende de son piédestal. En étant éloigné de la lumière du jour, son emprise sur son royaume était limitée. Tandis qu'avec le Rite de l'Ascension…
- Plus rien ne l'empêchera de prendre la ville, comprit-elle. Il n'aura plus à craindre un potentiel rival.
Un document en particulier attira l'attention de l'elfe noire. Il faisait mention d'un nom, que les aventuriers ne connaissaient que trop bien :
"Oh, esprits piteux, oh morts voraces !
L'immortalité est un don, mais les ténèbres sont une prison, et la faim un geôlier. Seul le Rite de l'Ascension Profane me libérera. Marcher au soleil ; ne pas souffrir de la soif. Développer mon pouvoir au-delà de ce que tout puissant n'aurait jamais osé imaginer !
Cet arriviste de Raphaël est encore venu me voir, aujourd'hui. Il espère sincèrement pouvoir me dissuader d'accomplir le Rite ; il invoque un moyen plus rapide d'arriver à mes fins, mais tous ceux s'intéressant un tant soit peu aux Enfers connaissent la vérité. Il est le fils bâtard de Méphistophélès, un cambion né d'une mère mortelle. Une infamie qu'il tente habilement de dissimuler sous des contrats ingénieux et des mauvaises rimes… Il est évident qu'il convoite le trône de son archidiable de père, et que le Rite représente une menace à ses yeux. Sept mille âmes de plus pour le Huitième cercle des Enfers ! Voilà une puissance redoutable, effectivement…
Mais je me moque des ambitions de ce parvenu : seules comptent les miennes. Je me libérerai de mes chaînes et je connaîtrai le vrai pouvoir."
- Voilà qui explique l'empressement de Raphaël à nous aider, je suppose… chuchota la musicienne.
Son antipathie pour le fiélon, déjà naturellement motivée, s'enflamma d'une vigueur nouvelle. Que leur avait dit le diable, déjà, à l'auberge de l'Ultime Lueur ? "Il vous reste à apprendre le seul jeu qui compte vraiment : celui des âmes !". Sept mille devaient constituer un prix plus qu'alléchant pour ses semblables.
- Fichons le camp d'ici, siffla Astarion. Plus nous traînons, plus les rêves de grandeur de ce lunatique deviennent réalité.
Un murmure s'élevait quelques portes plus loin, presque comme un chant. La messe noire devait déjà avoir commencé. Alors qu'ils se dirigeaient vers son entrée, les aventuriers passèrent devant une nouvelle section des catacombes, bien moins entretenue que les précédentes. Les parois étaient creusées, et on avait aménagé des grilles dorées devant chacun de ces renfoncements. Aucune lumière ne venait éclairer les cavernes ; pourtant, quand Nymuë s'approcha, elle jura apercevoir de multiples reflets grenat.
- Astarion, balbutia-t-elle.
Ils semblaient être une centaine, non, des milliers. Des tonnes et des tonnes d'individus à la peau pâle et aux lèvres barbouillées de sang. Certains étaient en guenilles, vêtus d'atours passés de mode depuis longtemps ; ceux-là étaient les plus amorphes. Les autres, l'esprit encore alerte, poussaient de temps en temps un bref gémissement de douleur. L'odeur de putréfaction était presque palpable.
- Seigneur, chuchota le roublard. Je ne connaissais pas l'existence de cette prison ; Cazador me l'avait cachée, à moi et aux autres. Si je devais deviner, je dirais qu'ils font partie du rituel. Mais d'où viennent-ils tous ?
- Toi, bruissa une voix à peine humaine. Je te connais.
Un homme sortit des ténèbres. Un elfe, d'après ce qui pouvait encore être distingué de sa figure. Il avait de longs cheveux ternes, presque gris. Une rune semblable à celle qu'Astarion portait dans son dos était gravée sur son menton.
- C'était toi, dans la taverne, continua-t-il. Tu plaisantais, tout sourire, et à force de me resservir à boire, tu m'as saoulé.
- Non… souffla Astarion, atterré. Impossible, tu… Tu es mort.
- Tes compliments me montaient à la tête. Mon nom était si mélodieux dans ta bouche.
- Sébastien…
- La même musique, après toutes ces années, approuva l'autre.
- Tu étais séduisant. Timide. Tu n'avais encore jamais été embrassé…
- Tu m'as appris. Et puis, tu m'as détruit.
D'un hurlement, le dénommé Sébastien se jeta sur les barreaux de sa cage. Sa main effleura le visage de Nymuë, reculée in-extremis par son compagnon.
- Ce n'est pas possible… répéta le roublard.
- Qui sont tous ces gens, Astarion ?
- Il ne vous a rien dit ?
Une voix plus aiguë venait de se manifester. Rejoignant Sébastien, une petite fille sortit des ombres à son tour. Les traits de son visage, et le cuir tanné de ses vêtements rappelaient ceux des Gurs à l'entrée de la cité. Lorsqu'il l'aperçut, le vampire perdit ce qui lui restait de contenance.
- C'est sa faute ! glapit l'enfant. C'est lui qui nous a capturés. C'est à cause de lui que nous sommes devenus des rejetons. Je vous HAIS !
- Je connais ces visages… reprit Astarion. Tous ceux ayant une cicatrice semblable à la mienne. Ce sont mes conquêtes. Toutes celles et ceux que j'ai séduits ou enlevés pour les emmener à Cazador. Il nous avait dit qu'il avait bu leur sang pour se nourrir.
"Sept mille âmes." comprit la musicienne.
- À la place, poursuivit douloureusement son camarade, ils ont été transformés en rejetons… Tous, jusqu'au dernier. Afin de ne pas manquer de victimes pour ce maudit rituel.
- Depuis combien de temps ? murmura Sébastien.
- Comment ?
- Depuis combien de temps suis-je ici ?
Astarion parut hésiter. Quand il répondit, sa voix était d'outre-tombe :
- Cent soixante-dix ans… Tu étais un de mes premiers amours.
- Ma famille… mes amis… ils sont tous morts… Tu me les as pris! Tu m'as tout pris !
- Famille… bégaya la petite fille. Où est passée la mienne ? Qu'en avez-vous fait ?
- Tu es l'enfant des chasseurs de monstres, réalisa Nymuë.
Le visage de l'enfant s'anima :
- Cha… chasseurs de monstres ? Le campement des Gurs ? Oui ! C'est le camp de mes parents ! Mon frère et moi…
Elle désigna un petit garçon, roulé en boule dans un coin de la cellule :
- Bram est malade depuis sa transformation. Papa… vous l'avez vu ?
- Il vous cherche, répondit l'elfe noire.
- Il me manque. Mais c'est peut-être la soif qui parle. C'est si difficile de faire la différence !
- Nous allons vous aider, promit-elle.
Elle ignora le regard plein de crainte que lui jeta son camarade. L'incertitude et la panique brillaient au fond de ses prunelles.
- Nous aider ? railla Sébastien. Personne ne le peut. Pas tant que ce monstre existera.
- C'est pour ça que nous sommes là, déclara fermement Astarion. Pour détruire Cazador.
- Vous ne pourrez pas. C'est impossible.
Des dizaines de victimes s'étaient maintenant rapprochées. Tant des elfes que des humains, des nains, des halfelins… Ils étaient de tous âges et de tous horizons, chacun enchaîné et scarifié. Tout ça, pour avoir jeté leur dévolu sur la mauvaise personne, l'espace d'une soirée.
- Où est Cazador, maintenant ? interrogea Ombrecoeur.
- Il est tout proche, souffla la petite Gurs. Dans la grande salle.
- Mais même si vous parvenez à le tuer… Qu'allons-nous devenir ? lança Sébastien.
- Que voudriez-vous qu'il advienne de vous ?
Les deux rejetons se tournèrent vers la musicienne. À travers la soif de sang, la rage et la désolation… la jeune femme vit la trace d'une étincelle. Profondément ancré sous leur nouvelle nature vampirique, l'espoir était toujours là.
- Je ne sais pas, murmura-t-il sincèrement. Mais je n'ai pas envie de mourir ici, par pitié…
- J'ai peur de m'en prendre à ma famille, ajouta la petite fille. Mais je veux… Je veux voir papa ! Le vampire… il a un bâton qui contrôle les portes. Si vous parvenez à le récupérer…
- Laisse tomber, Chessa, l'interrompit Sébastien. Quoi que vous décidiez, héros, faites-le vite. Je n'en peux plus d'attendre.
L'elfe se laissa retomber au fond de sa cellule, et cessa de s'intéresser aux intrus. Lentement, désespérément, Chessa vint le rejoindre.
- Nous reviendrons, déclara alors Astarion. Je vous en donne ma parole.
Il s'avança droit vers les portes les plus proches, derrière lesquelles les chants prenaient de l'ampleur.
- Astarion, appela doucement Nymuë.
Le roublard s'arrêta. Il n'osait pas se retourner : il savait d'avance ce qu'il allait lire dans le regard de ses camarades. Répulsion, dégoût, colère…
La musicienne ne pouvait nier ressentir de l'écœurement face à la situation. Et elle savait qu'une partie de son bien-aimé s'était détachée du sort réservé à ses victimes. Peut-être même n'avait-il parfois ressenti que de l'indifférence en capturant ces malheureux. Dans une autre vie, elle aurait pu se retrouver derrière ces barreaux.
La jeune femme avait conscience qu'aucun mot ne pourrait - ou même devrait - absoudre Astarion de sa honte. C'était là son fardeau, après des années d'abus et de douleur. Un flambeau de persécution, transmis d'un bourreau à un autre. Un cercle sans fin, ne s'arrêtant jamais par crainte d'empirer la sentence.
- J'aurais dû me douter de quoi Cazador était capable, chuchota-t-il. Il s'est bien moqué de nous. Tous ceux qui m'ont suffisamment fait confiance pour abaisser leur garde. Les innocents, les imbéciles et les malchanceux…
Il secoua la tête, avant de pivoter vers la musicienne. Son visage s'était fermé :
- Ça n'a aucune importance, reprit-il. Rituel ou non, ils doivent mourir. S'ils sont libérés, ils seront incontrôlables.
- Il reste encore un espoir pour eux, répondit tendrement l'elfe noire. Tout comme il y en a toujours eu un, pour vous.
- Je n'ai rien à voir avec eux ! s'insurgea-t-il. Ils sont pathétiques, horribles… Je refuse d'être confronté à toute cette misère. Le monde n'a pas à être témoin de ma honte.
- Mais vous le serez, si vous persistez à être ce que Cazador a fait de vous. Montrez-leur la clémence à laquelle vous n'avez jamais eu droit.
- J'ai fait ce que j'avais à faire… balbutia-t-il, la gorge nouée. Je vous en conjure, j'ai juste fait ce que j'avais à faire.
Les doigts de la jeune femme caressèrent sa joue, le forçant à croiser son regard. Non, Nymuë ne pouvait lui accorder le pardon qu'il recherchait ; elle ne pouvait le libérer de ses regrets. C'était là un voyage qu'il devait accomplir lui-même.
Mais personne n'avait dit qu'il devait cheminer seul.
- Aujourd'hui aussi, murmura-t-elle, accomplissez votre devoir.
NOTES DE FIN :
Voici pour cette semaine ! Les citations à l'entrée du palais Szarr sont, bien évidemment, des références à Dracula. La première est issue du roman de Bram Stoker, la seconde du film de Coppola (1992).
La lettre retrouvée dans la crypte me permet de justifier la présence de Raphaël dans cette histoire, malgré l'absence de la Demeure de l'Espoir. Sachez toutefois qu'il est réellement le fils bâtard de Méphistophélès !
Semaine prochaine, la confrontation avec le maître vampire ?
Merci pour votre lecture, et à bientôt.
