Bonjour à toutes et à tous,

Merci à Chlio pour son commentaire et merci aux lecteurs anonymes.

Nous rentrons dans la phase finale de cette histoire ! Si vous avez suivi jusqu'ici, vous avez ma gratitude éternelle.

Réponses aux reviews :

Chlio : Je suis très contente que tu aies apprécié la rencontre avec Cazador ! Les combats sont toujours compliqués à mettre en scène, et je tenais vraiment à garder l'intensité du final d'Astarion qui, comme beaucoup, m'a énormément ému. J'espère que les derniers chapitres de cette histoire seront à la hauteur !

Je vous souhaite une excellente lecture !


Chapitre 44 :

Par-delà les eaux

Les premiers rayons du soleil filtraient à travers la fenêtre. Encore partiellement en transe, Nymuë jeta un œil endormi aux alentours. La petite chambre du Chant de l'Elfe était telle que son compagnon et elle l'avaient retrouvée hier soir, les douze coups de minuit largement sonnés. Si Ombrecoeur et Lae'zel les avaient entendus rentrer, elles avaient eu la diplomatie de feindre le sommeil… Mais nul doute que la guerrière githyanki viendrait frapper à leur porte d'ici quelques minutes, histoire de rappeler l'entraînement matinal à leur bon souvenir.

La musicienne sourit en observant son bien-aimé. Les traits d'Astarion étaient parfaitement détendus, lui qui d'habitude dormait toujours d'une seule oreille. Elle caressa ses boucles blanches, et il passa un bras autour de sa taille.

- J'aurais cru que vous seriez épuisée, après hier soir… minauda-t-il.

- Voyons. La marche pour rentrer à l'auberge n'était pas si longue.

Elle l'entendit émettre un son à mi-chemin entre un rire et un reniflement. Ses doigts s'égarèrent autour de son ventre.

- Vous savez comme moi que Lae'zel rentrera de force dans cette pièce, si nous ne faisons pas l'effort de nous lever, l'embrassa-t-elle tendrement.

- Hum. Plus on est de fous…

Il ricana pour de bon quand l'elfe noire lui envoya son oreiller en pleine figure. Au moment de sortir de sous les draps, son regard glissa sur les trois pierres infernales près de ses effets.

Le tavernier avait laissé une note à leur intention, à leur retour du palais Szarr. Elle venait de Jaheira, et ne contenait qu'une poignée de mots : "Nous l'avons trouvé." Le cœur de la jeune femme avait loupé quelques battements à cette lecture. Aujourd'hui, après avoir anéanti chacun de leurs ennemis, ils partaient enfin en traque du cerveau vénérable.

Elle avait senti l'excitation de l'Empereur à cette notion, l'impatience venant rompre le voile de discrétion dans lequel il s'était nimbé. Nymuë n'oubliait pas sa menace tacite, ni ses ambitions à demi-avouées. Il attendait cette confrontation autant qu'eux-mêmes.

La musicienne avait jusqu'alors gardé leur discussion pour elle, afin de ne pas distraire ses camarades. Mais la loyauté de l'illithid était tout sauf acquise. Sa main s'était glissée dans les poches de sa tunique, pour en sortir la larve astrale qui l'accompagnait partout où elle se rendait, peu importe ses efforts pour s'en débarrasser. Le flagelleur pensait avoir l'ascendant sur eux du fait de ses habilités psioniques. Espérait-il qu'en partageant ses dons, il parviendrait à convaincre les aventuriers de le rejoindre dans ses rêves de grandeur ?

Quel que soient ses plans, Nymuë avait décidé qu'il était temps d'en informer ses alliés. Une fois leur équipe regroupée dans le salon du Chant de l'Elfe, la jeune femme leur révéla le vrai visage de l'Empereur.

- Il souhaite prendre le contrôle de l'Absolue maintenant que les trois Élus ont péri ? s'exclama Ombrecoeur.

- Le Grand Dessein, siffla Lae'zel. Non pas sous l'égide d'une conscience collective, mais d'un flagelleur mental éclairé. Et tout ça en utilisant les pouvoirs du Prince de la Comète…

- Son règne n'est possible que s'il sort de sa cachette, rationalisa Astarion. Il a peut-être d'impressionnantes capacités… mais nous avons le Marteau Orphique.

La githyanki approuva vigoureusement ce discours, ledit marteau trônant fièrement au milieu de son dos. Si tout se passait comme ils l'espéraient, ils fêteraient plus d'une liberté aujourd'hui.

Après avoir rassemblé leurs équipements, les compagnons rejoignirent le quartier général de la Guilde, où les attendaient leurs alliés d'un pied ferme. Jaheira faisait des allers-retours comme une panthère en cage, sous l'œil agacé de Neuf-Doigts dont les épaules étaient prises de tics nerveux. Seul Halsin paraissait serein.

- Vous voilà enfin, les accueillit la Ménestrelle. Nous vous attendions plus tôt, après votre mot annonçant la mort d'Orin…

- Nous avions quelques affaires à régler, répondit Nymuë. Comment s'est passée votre traque ?

- Elle fut plus simple que prévu, expliqua la cheffe de la Guilde. Suivre des Absolutistes ne s'est pas révélé utiles, car ni Gortash, ni Orin n'ont été assez bêtes pour transférer la garde du cerveau à des subalternes… Jaheira, ici présente, m'a raconté comment cette chose était apparue au-dessus des Tours de Hautelune lors de votre affrontement. Une créature aussi grande ne pouvait être amenée en ville sans attirer l'attention.

- Détrompez-vous, rétorqua Lae'zel. Les ghaik maîtrisent les illusions comme personne. Une colonie tout entière pourrait se cacher sous vos yeux, sans que vous ne soyez aptes à la voir.

- Ce serait toutefois une perte de temps et d'énergie que d'ensorceler les habitants de Baldur's Gate en continu. Nous avons donc réalisé que le meilleur endroit pour dissimuler le cerveau devait sans aucun doute…

- … Être sous terre, soupira Astarion. Comme tout dans cette foutue cité !

La mercenaire lui adressa un sourire carnassier. Halsin s'avança, en leur présentant une souris blottie entre ses mains immenses :

- Des rats-crânes, leur expliqua-t-il. Des vermines ordinaires, si ce n'est leur exposition répétée à des ondes psioniques.

- Quand des flagelleurs mentaux s'installent quelque part, ils utilisent ce genre de créature pour espionner la population et adapter leur attaque, poursuivit la Ménestrelle. C'est de cette façon qu'une colonie prospère dans la plus grande discrétion, et ce parfois pendant des siècles.

- Ils mettent les autres rats mal à l'aise. Lorsque nous avons commencé à explorer les égouts, j'ai communiqué avec les rongeurs locaux… ils m'ont expliqué fuir leurs semblables. Étape par étape, piège après piège, nous avons fini par trouver le bassin dans lequel doit se trouver le cerveau vénérable.

- L'avez-vous vu ? s'enquit la musicienne.

Leurs alliés secouèrent la tête :

- Les ondes qu'il envoie ont manqué faire perdre la raison à certains de mes hommes, rumina Neuf-Doigts. Sans les pierres, et sans la protection de cet artefact que vous portez, il est impossible de s'en approcher.

- Tout correspond, continua Jaheira. L'eau du bassin est remplie de saumure, substance essentielle pour conserver les tissus du cerveau. Il y a même une embarcation, certainement utilisée par les Élus…

- Où se situe l'Absolue, par rapport au reste de la ville ? interrogea Ombrecoeur. Je doute que Gortash et Orin l'aient placé à côté de leurs propres quartiers, il leur fallait un terrain neutre…

- En effet. Le cerveau se trouve sous la haute-ville, au niveau du palais ducal.

Cela provoqua un sifflement admiratif chez le roublard :

- Voilà qui est osé… apprécia-t-il. Nous n'avons pas jugé ces Élus à leur juste mesure, avant de les tuer.

- Il s'agit du lieu où résident les grands-ducs de la cité, réfléchit Nymuë. Et Gardecorbeau a été infecté… Voilà comment ils ont pu cacher le cerveau sans se faire repérer.

- Ça veut surtout dire que l'endroit est plein de soldats appartenant au Poing Enflammé. Pouvons-nous faire jouer cette information en notre faveur ?

- Potentiellement, sourit mielleusement Neuf-Doigts. La plupart d'entre eux admirent les Ménestrels et leurs hauts-faits ; je suppose que notre amie Jaheira devrait avoir ses entrées. Quant aux plus véreux…

- … Ils te mangent dans la main depuis leur premier tour de garde, railla sa camarade. La conseillère Florrick est une amie, et une fervente alliée du grand-duc. Si je lui dis qu'il est compromis, elle me fera confiance.

Nymuë médita ces informations. Avoir des alliés à proximité était un plus, au cas où leur confrontation avec l'Absolue tournerait au vinaigre. Et cela mettrait des bâtons dans les roues de l'Empereur. Leur victoire et leur défaite dansaient sur un fil distendu ; elle ne ferait pas la bêtise d'ignorer un avantage tactique si celui-ci se présentait.

- Faisons ainsi, décida-t-elle. Les mercenaires et les druides attireraient trop l'attention dans la haute-ville, il faudra donc les déguiser. Une fois fait, suivez Jaheira et ses hommes, et présentez-vous au palais ducal en demandant une audience urgente avec la conseillère Florrick. N'interagissez pas avec Gardecorbeau, et guettez le moindre mouvement suspect de sa part. Pendant que vous sécuriserez la surface, nous prendrons en charge le cerveau vénérable.

Lae'zel trépignait d'impatience ; même Astarion et Ombrecoeur paraissaient motivés. Pendant une seconde, l'elfe noire se laissa aller à être optimiste. Il était toutefois bien trop tôt pour célébrer leur victoire.

Le rat-crâne ensorcelé par Halsin leur ouvrit la voie. Habitués maintenant aux égouts et aux souterrains, les compagnons ne craignirent ni les ténèbres, ni les créatures qu'elles enveloppaient. Ils furent néanmoins forcés de reconnaître que, plus ils s'avançaient vers la haute-ville, plus leur migraine augmentait. C'était aussi violent que lorsqu'ils avaient aperçu l'Absolue pour la toute première fois, à la différence que cette monstruosité n'était plus en sommeil.

D'autres rongeurs vinrent rejoindre leur compatriote, tous ayant le haut du crâne illuminé d'une lueur violette. D'abord, ils ne furent que cinq, puis dix, puis vingt ; finalement, ce fut toute une horde. Ombrecoeur porta la main à sa masse, mais Nymuë secoua la tête : mieux valait faire profil bas pour le moment. Les créatures ne leur étaient pas hostiles.

Elles s'arrêtèrent dans un geste si uni, si soudain, que la musicienne manqua leur marcher dessus. Devant eux se trouvait un bassin plus grand encore que celui découvert dans la colonie de Hautelune. Ses eaux étaient jaunes, et émettaient une odeur de sel. Jaheira avait raison : elles étaient remplies de saumure.

Où que porte le regard, la pénombre régnait. Les aventuriers ne virent nul signe du cerveau vénérable, mais les couinements enthousiastes des rats-crânes leur confirmèrent qu'il les attendait. Aucune issue, si ce n'était une barque en mauvais état.

- Je suppose que faire demi-tour n'est plus une option, chuchota Ombrecoeur.

Bien que les environs soient vides d'une quelconque présence ennemie, quelque chose poussait les compagnons à baisser la voix. L'atmosphère était pesante ; même leurs propres pensées leur paraissaient lourdes. Nymuë prit une des rames, tandis que la githyanki s'emparait de la seconde :

- Ça n'en a jamais été une, répondit-elle.

Ils fendirent les eaux.

Il y avait des carcasses, ici et là. Des individus dont la curiosité avait signé leur perte. D'eux ne demeuraient que des corps séparés de leur tête, car l'aura de l'Absolue était immense. Nymuë avait l'impression que, sans l'artefact, son propre crâne aurait explosé. Les runes du prisme astral scintillaient dans le noir. Sa rame finit par heurter la surface dure d'un sol.

- ...Toi pionESCLAVE… cingla une voix dans son esprit.

Elle retint un hurlement. Ses camarades levèrent leur main à leur tempe, les yeux écarquillés et le visage blême. Voir l'Absolue avait été, à l'époque, une expérience sans précédent. Nymuë réalisait désormais que l'entendre était bien pire.

- ...Anomalieneutralisersupprimerexterminer.

C'était comme si mille personnes s'exprimaient en même temps. Un ensemble de voix à la fois clair et lointain, doux et dominant. Une entité formant un tout.

Elle se retira aussi brusquement qu'elle était arrivée. La respiration de l'elfe noire était haletante et, quand elle s'essaya à sortir de la barque, un nouveau choc vint la saisir. Ce n'était plus seulement de la saumure, flottant dans les eaux sombres. Chaque goutte du bassin, chaque mur était gorgé de magie. Une énergie qu'elle n'avait jamais sentie auparavant, si ce n'était dans les pierres infernales qu'ils avaient arrachées à leurs ennemis. La même qui, peut-être, parcourait leur larve ?

- Nous ne devons pas être loin… chuchota Astarion. Je me sens… écrasé.

C'était le mot. Quand ils quittèrent leur embarcation, les compagnons n'eurent besoin d'aucun signal pour savoir où se rendre. La chose siphonnant leur force mentale les guidait vers un ponton rocheux. Vers elle.

- ... Accomplir… susurra-t-elle. DevenirtransformationDESSEIN.

Nymuë voyait à travers des yeux qui n'étaient pas les siens. Sentait sa peau craquer, et ses os se déplacer. Entendait sa mâchoire se déboiter, tandis que des tentacules trouvaient leur chemin hors de leur prison de chair. Elle était prise de fièvre mais n'avait plus de main pour essuyer la sueur sur son front. Le sang avait envahi sa vision.

Lorsqu'elle reprit ses esprits, elle était à terre. Ce fut une joue tout à fait humanoïde qui heurta le sol, et deux bras en parfaite santé qui amortirent le choc. Une illusion… ou une vision de ce qui les attendait. L'atmosphère confinée était passée de pesante à nauséabonde. Les murs tremblaient.

- Prépare-toi à te servir des pierres, avertit l'Empereur dans un coin de sa tête.

Les runes du prisme flamboyaient. Ce contre quoi il luttait monopolisait toutes ses forces. La musicienne sentait ses sens soumis à une telle tension qu'elle craignait de les voir lâcher à tout instant ; pourtant, elle obéit. Les trois gemmes flottèrent docilement hors de leur sacoche, s'emboîtant l'une à l'autre en un parfait triangle.

Pour l'Absolue, ce fut comme un signal. Elle jaillit du bassin :

- ... InterruptionanomalieconcentréACHEVERMAINTENANT

Elle avait triplé de taille depuis leur dernier face-à-face, la couronne de Karsus ayant grossi avec elle. Ses extrémités métalliques effleurèrent le plafond de la caverne ; l'encéphale remplissait tout l'espace. Son attention était portée sur le groupe d'aventuriers, les passant au crible, comme un animal sur une table de dissection. Ses borborygmes se changèrent en phrases intelligibles :

- Vous croyez savoir pourquoi vous êtes là, rugit-elle et murmura-t-elle tout à la fois. Vous croyez qu'il vous suffit de tuer les Élus et de vous emparer des pierres pour me détruire. Vous vous êtes trompés.

Les gemmes infernales émirent une lueur aveuglante mais, loin d'être effrayée, l'Absolue parut au contraire comblée. Son aura ressemblait à une étreinte, des retrouvailles chaleureuses. Pendant une fraction de seconde, la jeune femme vit la créature pour ce qu'elle était : une immense tête illithide, aux pupilles écarlates. Un être qui envahissait tout, qui était tout : le début d'une nouvelle ère et la fin d'une autre.

- Il cherche à t'embrouiller l'esprit, s'écria l'Empereur. Sers-toi des pierres !

Les trois gemmes s'interposèrent entre elle et l'Absolue, leurs rayons visant la tiare dont elle était coiffée. Nymuë se sentit envahie d'une puissance incroyable… qui, pourtant, se heurta à un mur.

- En éliminant Ketheric, Orin et Gortash, vous n'avez fait que me libérer de mes chaînes, continua la créature. Exactement comme je l'avais prévu. Désormais, la couronne m'appartient… à moi, et à personne d'autre.

La musicienne secoua la tête. Ces paroles n'étaient que des illusions, comme le reste. Tuer les Élus avait manqué leur ôter la vie à de nombreuses reprises. Leur corps, leur cœur, leur esprit… Rien n'était ressorti indemne de ces combats. Et le cerveau voulait leur faire croire que ce n'était qu'une bagatelle, face à son véritable plan ? Ça n'avait aucun sens. Les fidèles avaient dominé le monstre grâce à la couronne de Karsus ; il n'avait pas de volonté propre.

La seconde attaque s'évapora dans l'air au moment où elle toucha l'Absolue. Celle-ci s'en gargarisa :

- La couronne n'est pas mon point faibleC'est elle qui fait de moi ce que je suis. J'en avais besoin pour lever une armée, tout comme j'avais besoin des Élus pour me l'apporter. Ils ne me l'auraient jamais remise sans contrepartie, alors je leur ai donné ce qu'ils voulaientle pouvoir. Juste assez, pour qu'ils puissent jouer leur rôle. Maintenant, c'est à mon tour de prendre les choses en main.

- Nymuë, gémit Astarion. Dépêchez-vous ! Recommencez !

Les bras de l'elfe noire tremblaient, tandis qu'elle soulevait les gemmes une troisième fois. Le cerveau ne chercha même pas à parer ; il était évident, désormais, que sa volonté écraserait la leur.

- Vous aussi, vous aviez un rôle à jouer. À votre avis, qui a parlé du prisme astral aux Élus ? Qui leur a agité le pouvoir d'Orphéys sous le nez ? Quand ils ont envoyé mes esclaves récupérer l'artefact, qui a permis à un illithid de leur fausser compagnie, en sachant pertinemment qu'il vous conduirait jusqu'à moi ?

- Impossible… répliqua mentalement l'Empereur.

- Il me suffisait qu'une seule pierre échappe aux Élus pour recouvrer ma liberté. Vous m'avez rapporté les troiset ce faisant, vous m'avez laissé le champ entièrement libre. Tel était votre rôle, et vous l'avez rempli à merveille. À présent, vous allez être les témoins privilégiés du Grand Dessein.

L'Absolue ne leur laissa pas la chance d'une dernière riposte ; ses yeux s'illuminèrent, et ce fut elle qui attaqua. Une onde d'énergie pure balaya les aventuriers, manquant de les faire tomber de l'éperon rocheux. Une force dans leur dos, comme une tornade, fut la seule chose qui les rattrapa.

L'Empereur. Sa figure tentaculaire s'opposait en miroir à celle de son créateur. Un portail argenté brillait derrière lui.

- Je ne le permettrai pas, déclara-t-il au cerveau vénérable.

La créature n'émit ni rire, ni hurlement. L'elfe noire eut l'étrange impression que leur sort ne l'intéressait plus. Ils avaient accompli leur part, leur avait-elle dit, et peu importait leur résistance. Les dés étaient jetés. L'Absolue s'éleva, perça le plafond et quitta sa prison souterraine. Elle s'élançait vers son Grand Dessein… vers Baldur's Gate. Le flagelleur mental fit un geste du bras :

- Ce n'est pas terminé, rugit-il.

Une promesse. Un éclair. Tout s'effaça. Au creux de leur esprit, la larve criait victoire.


Nymuë rouvrit les yeux au milieu d'un océan d'étoiles infini. Le Plan Astral paraissait étrangement serein, après la caverne moite où les avaient confrontés l'Absolue. Où elle avait presque manqué de les anéantir.

- Je suis intervenu juste à temps, constata l'Empereur.

La véracité de ce discours ne le rendait pas moins amer. Ses compagnons et elle avaient anticipé une traîtrise de la part de l'illithid, et voilà maintenant qu'ils lui devaient leur salut. Même les pires cauchemars de l 'elfe noire ne dépeignaient pas un tableau aussi sinistre. Elle s'était imaginé le pouvoir des pierres ne fonctionnant pas. Par les dieux, elle avait même envisagé une intervention des Trois Funestes. Mais à aucun moment elle n'avait songé que le cerveau lui-même avait organisé cette mascarade, se jouant ainsi des Seigneurs des Os, du Meurtre et de la Tyrannie. Jamais elle n'aurait cru qu'il puisse évoluer, la couronne de Karsus ayant altéré ses pouvoirs bien au-delà de ce que les Élus avaient prévu.

Comme de coutume, l'Empereur lisait ses pensées avant qu'elle ne les formule oralement. Il acquiesça :

- La situation est encore plus grave que je le pensais. Ce n'est plus un cerveau vénérable. La magie de la couronne l'a changée : il s'agit désormais d'un cerveau infernal. Le stade de développement supérieur.

La musicienne sentit une main lui toucher l'épaule. Ses camarades étaient là, eux-aussi, choqués et fourbus face à cet énième coup du sort. Ils avaient été si proches de réussir. Si proches

- Est-ce la raison pour laquelle les pierres n'ont pas marché ? demanda-t-elle.

- Difficile à dire. L'Absolue anticipe nos moindres faits et gestes depuis le départ. Je l'ai sous-estimée.

"Nous l'avons tous fait.", pensa-t-elle aigrement.

- Nous allons devoir revoir notre plan, continua-t-il.

Ses pupilles orange se tournèrent vers la prison de glace dans laquelle reposait le Prince de la Comète. Orphéys y dormait de son sommeil forcé.

- Il est fort à parier que le problème ne soit pas les pierres, mais leur détentrice… continua le flagelleur mental. Toi. Même en unissant ta force à celle de tes compagnons, tu ne peux calculer simultanément toutes les possibilités comme le fait le cerveau infernal. Il sait d'avance ce que tu vas faire, tout ce que tu pourrais faire. Il lit en toi comme dans un livre ouvert. Pour le vaincre, tu dois penser comme un illithid. Ton esprit actuel en est incapable.

- C'est une ruse, Nymuë, prévint Astarion.

La main de la jeune femme se referma par réflexe sur la poche contenant la larve blanche. C'était trop "parfait" pour être vrai. Après avoir voulu la forcer à se métamorphoser, voilà que cette option devenait leur seule délivrance ? Ça ou… donner les pleins pouvoirs à l'Empereur, en lui laissant la charge des gemmes infernales. Aucun de ces choix n'était satisfaisant.

L'illithid lisait le dilemme en elle. La musicienne eut presque l'impression que leur manque d'alternatives le réjouissait.

- Tu peux aussi me donner les pierres, confirma-t-il. J'assimilerai Orphéys, et je pourrai alors m'extirper de ce prisme pour affronter le cerveau.

- Tsk'va ! rugit Lae'zel. Hors de question ! L'heure est venue de le libérer !

- Il nous faut ses connaissances, son esprit, contra l'Empereur.

- Ça revient à le tuer, répliqua Ombrecoeur.

- C'est l'héritier de Gith ! Ce serait trahir le peuple githyanki…

- Il n'a de vraie valeur que pour notre cause ! Vous oubliez que c'est uniquement grâce à moi que vous êtes encore en vie. Je vous ai libérés du Nautiloïd, j'ai tout fait pour vous protéger et croyez bien qu'il m'en a coûté.

- Vous n'aviez pas le choix, corrigea Astarion. Il vous fallait des alliés. En ce sens, vous avez servi les intérêts de l'Absolue autant que nous.

Le plaidoyer du flagelleur se concentra sur Nymuë. Dans son esprit, sa présence donnait un accent de vérité à ses paroles. Elle redessinait la trame des événements.

- Quand tu as découvert ma véritable identité, j'ai été franc avec toi. Pas une seule fois je ne t'ai menti. Nous sommes pareils, toi et moi. Nous avons un ennemi commun, et une histoire qui l'est tout autant. Je t'ai encouragée à libérer ton potentiel tout en te protégeant du danger. À présent, je te demande de me faire confiance une dernière fois. Donne-moi les pierres infernales.

L'elfe noire secoua la tête, chassant ces pensées parasites. Les illusions n'effaçaient pas l'image de la fausse Elyon. Elles n'annulaient pas ce qui était arrivé à Stelmane.

- Je vous suis reconnaissante d'avoir "affiné vos méthodes", siffla-t-elle. Mais je ne vous assisterai pas dans votre objectif de remplacer l'Absolue. Nous allons nous servir du marteau pour libérer Orphéys, et vous ne disposez que de deux options. Nous tuer et nous en empêcher, ou nous aider dans notre entreprise. S'il le faut, je vous forcerai.

L'Empereur rompit brusquement leur connexion mentale, comme s'il avait été brûlé au fer rouge. Ses yeux glissèrent des pierres dans sa main, au Prince de la Comète enchaîné. Calculait ses chances de réussite s'il devait affronter les aventuriers et Orphéys réunis.

- Si nous sommes divisés, nous n'avons pas la moindre chance d'en réchapper.

- Alors, ne nous divisez pas, plaida Nymuë.

- Orphéys vous tuera au moment où il sera libre. Je ne participerai pas à ce suicide. La sentence est sans appel : tu m'as laissé deux choix, j'en prends un troisième. Je vais rejoindre le cerveau infernal.

- Vous redeviendrez son esclave ! objecta Ombrecoeur. Vous ne vous échapperez pas aussi facilement, cette fois.

- Mieux vaut ça qu'un combat perdu d'avance, rétorqua l'Empereur. Si je ne peux pas mettre en place le règne parfait, autant me rapprocher de la meilleure alternative. Et ce n'est pas vous.

S'éloignant des compagnons, il déchira la toile infinie du ciel pour créer un nouveau portail. Le regard qu'il accorda à Nymuë était impassible :

- Quand nous vous vaincrons, rappelez-vous que votre leader avait la main gagnante.


NOTES DE FIN :

J'avais annoncé mon parti-pris sur l'Empereur et avait préparé le terrain il y a un moment, je pense donc que cette conclusion de chapitre n'est pas une surprise. J'espère néanmoins que cette préparation fait que l'événement arrive moins comme un cheveu sur la soupe.

J'ai beaucoup aimé décrire la confrontation face à l'Absolue, et ai hâte de vous présenter la suite semaine prochaine ! À bientôt, et merci pour votre lecture.