« Sale pute ! »

C'est l'insulte de trop. Encore une meuf qui me prend la tête, cette fois-ci parce que je me suis gourée de serviette dans la salle de bain, mais je sais bien que n'importe quelle autre raison aurait été valable à ses yeux. Ses amies l'entourent, me criant dessus diverses invectives que je n'écoute pas, trop occupée à réunir mes affaires avant que quelqu'une ne décide de les abîmer, encore. Tant pis pour la douche, je dois me sortir de ce guêpier avant que ça dégénère. Je déguerpis sous les quolibets, la tête rentrée dans les épaules. Je ne croyais pas Iva quand elle m'avait dit que ça n'allait pas être de la tarte de vivre dans l'aile des filles, et bien j'avais tort. Et le tort ici peut tuer, si on ne court pas assez vite et qu'on prend ses décisions trop lentement, pensé-je en esquivant de justesse une paire de ciseaux qui va se planter dans la porte que je viens d'ouvrir pour fuir le groupe en furie.

Arrivée dans ma chambre, je cale une chaise derrière la porte pour empêcher quiconque d'envahir mon espace. Ma colocataire est déjà partie déjeuner donc je ne devrais déranger que mes harceleuses du moment. Je m'assieds sur mon lit et me prends la tête entre les mains. Je n'en peux plus. Je sens les larmes me monter aux yeux. Ça ne fait qu'un mois que je suis ici et j'ai déjà atteins mes limites... je ne veux pas tabasser qui que ce soit, me connaissant, ça finirait probablement en meurtre. Je n'ai pas envie qu'Iva et les autres reçoivent un coup de fil de l'établissement leur annonçant que je vais en taule après en avoir trop mis sur la gueule à quelqu'une et que Kedétrav'z doit donc fournir quelqu'un d'autre à Crocodile sous peine de représailles...

Je décide d'enclencher le plan B Pour Bitch. J'envoie un message sur la conversation de groupe Foutoir des fouteuses d'emmerdes :

« Bon, ça a recommencé aujourd'hui, encore pour un détail de merde. Vous étonnez pas si c'est le silence radio de mon côté pour quelques jours, le tps que je migre je vais avoir plein de choses à faire

Je vous tiens au courant dès que j'ai un peu de temps libre xoxo le foutoir »

J'éteins mon téléphone. Maintenant que l'émotion est un peu redescendue, je suis juste franchement dégoûtée de ne pas avoir été foutue de m'en sortir ici. Je pensais être plus forte que ça mais visiblement il me manque encore un grand nombre de compétences d'un point de vue politique pour ne serait-ce que naviguer dans cette micro-société bizarre. Bon. J'espère que le plan B marchera mieux que le plan initial, parce que pour l'instant aucune Fouteuse d'emmerdes n'a réussi à proposer de plan C qui tienne la route.

Je me dirige vers le placard. J'en sors mon sac de voyage que je trifouille pour en démonter le double fond. J'en retire ma tenue surnommée Hot & Magnétique : un beau débardeur superbement échancré, un soutien-gorge push-up bleu pétrole et son tanga assorti, mes collants en résille, un jean taille basse troué à différents endroits stratégiques et une veste crop-top en jean brodée. Je souris, ça m'avait manqué de m'habiller comme ça. Je n'avais pas la place pour amener mes talons, mes grandes doc martens délavées devront donc faire l'affaire le temps que je trouve mieux. Je déclipse délicatement la perruque châtain que je porte pour la ranger dans son filet et je referme le double fond après l'avoir glissée dedans. Pas fâchée de la quitter honnêtement, c'était vraiment lourd de la porter tout le temps. Mais il fallait au moins ça pour passer inaperçue durant les quatre longues semaines qui viennent de s'écouler.

La douche est un terrain gardé dont l'accès va m'être interdit pour les trois prochains jours, je commence à avoir l'habitude de leurs combines passive-agressives à la noix, j'opte donc pour une énième toilette de chat dans les toilettes de la chambre. Je déteste ça, le gant est toujours trop froid. Je frisonne en me savonnant. Une fois propre et emmitouflée dans une serviette quatre fois trop petite pour moi, j'entreprends de me laver les cheveux dans le lavabo. Je me les sèche à la serviette avant de les brosser soigneusement. C'est agréable de les laisser libres, je sens que mon cuir chevelu va me remercier. J'attrape des ciseaux pour légèrement tailler ma frange qui est un peu trop longue et me tombe dans l'œil.

Plus qu'à m'habiller. Je prends mon temps, retrouvant mes vieilles habitudes. Je n'imaginais pas que ça me ferait ressentir autant de nostalgie et je recommence à pleurer. Cet endroit va finir par avoir raison de ma santé mentale putain, vraiment quel enfer. Une fois que la tristesse s'arrête, je me regarde dans le miroir de la pharmacie : une pute oui, mais propre maintenant. J'attrape la toute petite trousse à maquillage dans la poche de ma veste et dessine délicatement un long trait de liner sur mes yeux. J'ajoute un petit cœur en dessous de mon œil droit après avoir appliqué un peu d'anti-cerne pour cacher le désastre lié aux insomnies passées à ressasser les crasses que les filles m'ont faites. Parfaite. Je suis parfaite.

« Je suis putain de parfaite ! »

Je crie sur mon reflet dans le miroir.

« Je vais leur rouler dessus ! Et ils aimeront ça, il en redemanderont ! JE. SUIS. PARFAITE ! »

L'Invocation Magique De Confiance En Soi d'Iva fonctionne comme à son habitude et je me redresse, bombant la poitrine pour faire ressortir les broderies du soutien-gorge sous le débardeur là où il parvient à le cacher (la majorité dépassant allègrement du décolleté trop profond pour dissimuler quoi que ce soit). Je remonte légèrement mon tanga pour le laisser apparaître sur mes hanches. Je n'ai pas besoin de me retourner, je sais que le cœur brodé juste au dessus de mes fesses fera son plus bel effet lorsque je me pencherai en avant. Je suis parfaite. J'envoie un baiser à mon reflet.

Je retourne dans la chambre et j'attrape mon sac à dos que je vide avant de le retourner comme une chaussette pour le remplir à nouveau. Dans ce sens, il se porte en bandoulière et est assorti à ma veste. C'est vraiment mon meilleur investissement de ces dernières années. Je sors les quelques porte-clés que je gardais dans une poche fermée pour les accrocher bien en évidence. Cœurs, sucettes et logo de Kedétrav'z brillent à nouveau à la lumière du jour. Armée et parée, j'enlève la chaise, prends une grande inspiration et sors de la chambre. En avant !