Bonjour, merci de vous être arrêtés pour lire cette histoire.
Elle se centre sur George Barnes, le père de Bucky, après l'annonce de la mort de son fils dans le premier film, Captain America : The first Avenger.

Je ne suis pas historienne, pardon s'il y a des fautes au niveau des détails et de la chronologie historique des U.S.A qui va de 1944 à 1971.


George Barnes

1890-1971

1944

Le courrier arriva un matin de février. Une liasse d'enveloppes attachées ensemble par un cordon tomba par la fente de la porte de leur appartement. Ils étaient encore quatre à vivre dedans. Cathy et Gina vivaient encore avec eux. Becky s'était mariée et attendait son premier enfant. Elle n'apprendrait la nouvelle que le lendemain, par un appel de Gina en larmes et en larmes et en larmes.

C'était une belle enveloppe blanche, estampillée « U.S Army ». Winifred avait tremblé en la ramassant, les yeux déjà humides, le visage tordu dans une expression terrifiée. Gina s'était réfugiée sur le canapé, blottie contre son père qui fixait la lettre sans aucune expression sur le visage. Cathy était celle qui avait pris l'enveloppe des mains de sa mère, s'était assise à la table du salon et l'avait rageusement ouverte. Une expression dure tordait les courbes rondes de son joli visage, des sillons se creusaient entre ses sourcils et plissaient ses yeux. Elle avait l'air d'une vieille femme, songea George le cœur battant, la gorge nouée.

Un papier soigneusement plié tomba sur la surface vernie de la table. Winifred regardait le bouquet de fleurs séchées qu'elle avait disposées dans un vase plus tôt dans la journée. Les larmes coulaient déjà sur ses joues. Gina rampa au-dessus des genoux de son père pour rejoindre sa mère assise de l'autre côté du sofa, agrippant son bras, cramponnée à son épaule comme à une ancre.

Le sanglot de Cathy déchira violemment le silence, coupa l'air épais comme du beurre. C'était comme si quelqu'un avait brisé un miroir au marteau, comme si les milliers d'éclats de verre tombaient sur les Barnes en une pluie vengeresse. George pouvait sentir chaque éclat égratigner sa chair, meurtrir son cœur. Cathy frappa violemment la table du poing, encore, encore, encore, jusqu'à ce que des bleus fleurissent sur sa chair, que des gouttes de sang jaillissent de ses jointures.

Winifred s'éjecta comme un ressort du canapé, y abandonnant Gina qui pleurait déjà, des larmes grosses comme des balles de ping-pong sur ses joues. Elle attrapa la lettre, lut, lut, lut, et poussa un hurlement strident. Elle empoigna la chaise à côté de Cathy, et l'envoya contre le mur. La chaise se brisa en deux morceaux. Winifred hurla, hurla, hurla.

Ce jour-là chez les Barnes, il ne resta plus rien du mobilier. Il ne resta rien des Barnes.

« Chers M. et Mme. Barnes,

C'est le cœur lourd que je prends la plume. Le général m'a autorisé à vous écrire personnellement cette lettre. C'est le moins que je puisse faire. J'ignore comment vous le dire, alors j'irai droit au but : Bucky est mort, ce 6 février, alors que nous opérions en Suisse. Il est tombé dans un ravin et a fait une chute de plusieurs centaines de mètres. Nous n'avons pas pu retrouver sa dépouille.

Je tiens à vous présenter mes plus profondes condoléances. Votre fils était mon meilleur ami. Il m'a toujours soutenu et protégé. Je regrette de ne pas avoir pu lui rendre la pareille.

Steves. G. Rogers. »

OOO

1945

– Papa ?

Bucky souriait, insouciant. George n'aimait pas voir l'uniforme militaire sur son fils, n'aimait pas l'idée qu'il parte participer à une guerre à laquelle les États-Unis n'avaient pas à se mêler. Les ordres de mobilisation tombaient à la pelle, enlevant des gosses pas encore assez âgés pour boire aller se battre contre des obus allemands et des bombes italiennes. Bucky était bien assez âgé pour être un soldat – il avait vingt-sept ans, non, vingt-huit ? – et ses bonnes appréciations lors de son service militaire lui avaient valus d'être gradé au rang de sergent.

George s'approcha de lui, le cœur gros mais le sourire fier. Il enferma Bucky dans une étreinte d'ours, écoutant le souffle coupé de Bucky qui se débattait contre son épaule.

– Ouf ! Papa !

– James… James… je ne veux pas que tu partes.

Il se raccrochait aux souvenirs de Bucky enfant. Bébé. Son premier-né. Il se rappelait de son poids quand, minuscule, il l'avait tenu dans ses bras pour la première fois. Il se souvenait de ses premiers rires. De la façon dont il lui tirait les cheveux quand il le portait sur son dos. Mais Bucky était un homme, et on envoyait les hommes à la guerre.

Bucky s'agita contre lui, abandonna quand son père refusa de le lâcher.

– Papa, qu'est-ce que tu racontes ? Je viens de revenir. La guerre est finie !

– Ah bon ?

– La guerre est finie ! La guerre est finie !

Dehors, un gamin s'égosillait à qui voulait bien l'entendre que la guerre était finie. Cathy et Gina étaient sorties rejoindre le cortège de personnes rassemblées dans la rue, fêtant la victoire. George était planté devant la fenêtre, le regard vide. Winifred ressemblait à un fantôme qui rôdait quelque part dans l'appartement. Bucky était mort depuis plus d'un an. Steve était mort lui aussi, depuis trois mois.

Pourtant, George pouvait entendre la voix de son fils, encore et encore.

– La guerre est finie ! La guerre est finie !

– James…, murmura-t-il, les doigts contre la vitre sale.

La guerre était finie. James allait pouvoir revenir à la maison, son petit garçon. Enfin.

OOO

1948

Le temps passait, s'étirait. La vie reprenait. Cathy et Gina avaient quitté le domicile parental. Becky avait deux enfants. Elle les emmenait régulièrement rendre visite à leurs grands-parents. Winifred semblait ressusciter à leur contact, redevenant la femme qu'elle avait été avant ce matin de février 1944. George la détestait pour ça. Comment son épouse pouvait-elle oublier Bucky ?

La guerre était finie depuis trois ans, et Bucky ne revenait toujours pas. George se rendait tous les matins et tous les soirs au port, les yeux rivés sur les énormes chalutiers qui valsaient dans les eaux, attendant de voir son fils débarquer de l'un d'eux. Winifred avait mis des photos de Bucky partout. Dans le salon, la cuisine et leur chambre. Bucky nouveau-né, Bucky à l'école, Bucky adolescent, Bucky, Bucky.

– Il est mort, George, murmurait-elle à George. Tu dois l'accepter pour avancer. Notre… notre fils est mort.

– Mais non. Il reviendra. Il me l'a dit. Tu verras, Winnie. Il reviendra bientôt.

Sa femme pleurait en l'entendant parler, comme si elle refusait de s'accrocher à l'espoir. George ne comprenait pas sa réaction. N'était-elle pas heureuse que leur fils revienne ?

Les deux enfants de Becky voyaient les photos de Bucky chez leurs grands-parents. Si le plus jeune était encore un bébé, trop petit pour comprendre, l'aînée posait déjà des questions.

– Qui c'est, Mamie ?

Winnie arborait alors son sourire mouillé, prenait le cliché de Bucky, en uniforme, la dernière qu'on avait prise avant son départ pour l'Angleterre. Elle le montrait à leur petite-fille avec révérence.

– C'est tonton Bucky.

– Tonton Bucky ? répétait la fillette en fronçant les sourcils. Et où il est, maintenant ?

Becky ouvrit la bouche, prête à réprimander sa fille, les yeux plissés par le chagrin, la bouche tordue par l'amertume. Le bébé qu'elle avait sur ses genoux s'appelait James. George devança sa fille.

– Il va bientôt revenir, promit-il à sa petite-fille. Il me l'a dit. Tonton Bucky sera bientôt parmi nous.

Winnie poussa un long gémissement de bête blessée, avant de fondre en larmes. George ne comprit pas pourquoi la colère de Becky se déversa contre lui toute entière, pourquoi elle se leva et partit, emmenant ses enfants et Winnie avec elle.

Il resta seul, les yeux fixés sur le visage de son fils.

OOO

1954

La consécration arriva à l'automne. Bucky était déclaré mort depuis sept ans. La guerre était finie depuis six ans, mais la menace de l'arme nucléaire planait sur le monde. Pour leurs noces de rubis, Becky, Cathy et Gina offrirent à leurs parents une petite maison dans la campagne. De l'air frais, un petit jardinet, et un abri antiatomique construit en-dessous. Il y avait même une machine à laver, un réfrigérateur, et un poste de radio neuf.

George était triste de quitter la ville, car il ne pourrait plus se rendre tous les jours au port, guetter le retour de Bucky. Winnie avait abandonné l'idée de lui parler à ce sujet. Elle se perdait dans sa nouvelle vie, dans cette nouvelle société si différente de celle qu'ils avaient connus tous les deux avant leur mariage. L'époque de la Grande Dépression paraissait loin. Alors que la nourriture et les denrées les plus élémentaires avaient manqué quinze ans plus tôt, elles foisonnaient aujourd'hui en abondance. C'était presque trop.

Alors parfois, George s'enfuyait. Il prenait le train et passait la journée en ville. Le brouhaha de la foule et le concert des moteurs pétaradant de tous les côtés étaient bien différents de ce qu'il avait connu dans sa jeunesse. Pourtant George se sentait presque comme un poisson dans l'eau dans cet univers de granit.

Il s'arrêtait à un bar pour commander une bière – l'époque de la Prohibition ressemblait à un mauvais rêve dont les jeunes d'aujourd'hui n'avaient aucun souvenir – et achetait un hot-dog à un vendeur ambulant. Quand le temps le lui permettait, il grignotait son casse-croûte sur un banc au soleil, de préférence à proximité des quais. Le port de New-York offrait un spectacle d'énormes chaluts amarrés autour desquels s'activaient sans discernement les hommes et les machines.

Ce jour-là, George était à son emplacement habituel, observant le ballet des camions qui chargeaient les précieuses marchandises dans leur ventre de métal et filaient ensuite sur le ruban de bitume longeant l'estuaire. Le soleil était en train de se coucher et la lumière déclinait doucement. George avait la tête ailleurs, l'esprit à demi accaparé par son hot-dog. Ses pensées gambergèrent vers New York, qui battait comme un énorme cœur dans son dos et dans sa poitrine.

Il aimait cette ville. C'était sa maison. Pourquoi lui avait-il fallu la quitter ?

Sans qu'il ne s'en aperçoive immédiatement, ses yeux s'embuèrent de larmes. Il eut à peine le temps d'avaler sa dernière bouchée de hot-dog quand les deux premières coulèrent, une sur chaque joue. Après, ce fut comme les chutes du Niagara, mais parfaitement silencieuses. Aucun autre sanglot qu'un léger hoquet ne troubla la respiration de George.

Il s'essuya le visage, honteux à l'idée qu'on puisse le voir pleurer. Mais il avait vraiment mal. Son cœur était à New York, et chaque fois qu'il la quittait, il avait l'impression qu'une partie de lui restait ici tandis que lui dépérissait dans sa petite maison neuve entourée de son petit jardinet à la pelouse bien tondue et aux petits buissons parfaitement taillés.

Une ombre passa devant ses yeux mi-clos alors qu'il essayait de contenir le déluge. Il sentit quelqu'un s'asseoir à côté de lui sur le banc. Deux secondes plus tard, le contact soyeux d'un mouchoir lui effleura la main. Il entrouvrit les yeux juste assez pour apercevoir des doigts gantés tenant un carré de tissu beige. George s'en saisit et plongea immédiatement son visage.

– Merci, marmonna-t-il à travers le mouchoir. Je… Ca ne m'arrive pas souvent.

Ce n'était pas un mensonge.

– Mon fils me manque, lâcha-t-il. Il n'est pas revenu de la guerre.

Son voisin resta silencieux. George prit quelques longues secondes à reprendre contenance. Finalement, il essuya les dernières traces de larmes sous ses yeux rougis, puis abaissa enfin le tissu de son visage. Le port lui reparut, baigné dans la lueur rouge du crépuscule. Il inspira l'air frais, profondément, vidé de son chagrin aussi inopiné qu'inattendu.

Lorsqu'il tourna la tête, son voisin s'était déjà relevé du banc. C'était un homme de l'âge de Gina, en fin de vingtaine. Il portait une tenue d'ouvrier élimée, de grosses chaussures de chantier et une casquette plate sous laquelle s'échappaient des flots de cheveux bruns. Son profil se découpait à contre-jour dans le soleil couchant. Pourtant, George sentit son cœur rater un battement.

– B…Bucky ?

L'homme lui jeta un regard en coin. Ses yeux ressemblaient à du métal en fusion dans la couleur du crépuscule. Il était tel que George se souvenait de lui, identique à la dernière image qu'il conservait de son fils à l'abri dans sa mémoire. Il était le portrait craché des photos qui peuplaient le guéridon de Winnie et qui trônaient en majesté sur le petit meuble de leur salon, à côté de la radio. Il n'avait pas pris une ride, comme figé dans le temps. Comme sorti de la mémoire de George, un souvenir matérialisé en un être de chair et de sang.

Tremblant de peur et d'espoir, George se releva lentement sans quitter l'homme des yeux. Il tendit une main hésitante vers lui, frôlant du bout des doigts sa veste élimée.

– Tu es enfin revenu…, murmura-t-il.

Sur le visage de Bucky, aucune lueur de reconnaissance n'éclaira son expression terne. Pourtant il hocha la tête.

– Oui, je suis revenu.

« Je suis revenu, Papa. La guerre est finie ! »

Le vieux cœur de George se gonfla de joie. Il voulut éclater de rire, hurler sa joie au ciel et à New York, courir avertir Winnie qu'il avait eu raison d'attendre, que leur petit garçon était revenu. Revenu !

Mais lorsqu'il tendit les bras pour étreindre Bucky, l'enfermer dans ses bras et ne plus jamais le lâcher, ses mains se refermèrent sur du vide. Bucky s'était évaporé comme de la fumée balayée par le vent, englouti par la foule d'ouvriers qui s'activaient sur les quais.

OOO

1964

Kennedy était mort depuis quatre mois. Le moral des États-Unis était au plus bas malgré un recul de la menace nucléaire. Tout le monde avait en tête l'image de la Première Dame, le manteau encore couvert du sang de son mari, à côté du vice-président la main posée sur la Bible. La guerre au Vietnam faisait rage et de nouvelles tombes blanches poussaient comme des champignons dans les cimetières du pays, rejoignant celles des soldats tombés en 1944 et 1945. Celle de Bucky.

Même si Bucky n'était pas mort.

– Je l'ai vu, marmonna George, les yeux bordés de larmes.

Il vit Becky, Gina et Cathy échanger un regard consterné et las. Accoudée à la table à manger décorée par un vase fleurs en plastiques, Winnie ne prit même pas la peine de réagir. Le temps et la fatigue avaient creusé sur son visage des rides toujours plus profondes.

– Personne ne me croit, mais je sais que je l'ai vu, reprit George en dardant un regard exaspéré autour de lui. Je lui ai parlé. Il m'a même répondu.

Dix ans plus tôt, il était revenu chez lui surexcité. Il s'était précipité sur Winnie, alors occupée à lire un de ces romans historiques qu'elle affectionnait tant, pour la prendre dans ses bras et lui annoncer la nouvelle. Bucky était de retour. Bucky était à New York. Il l'avait vu. Il lui avait parlé.

Au lieu de partager la joie euphorique de son mari, Winnie était devenue pâle comme la mort. Puis elle avait fondue en larmes, et lorsque George avait essayé de la consoler, elle l'avait violemment repoussé. Elle était partie s'enfermer dans leur chambre, refusant de lui ouvrir lorsqu'il avait frappé à la porte. Quelques heures plus tard, Gina était arrivée chez eux au pas de course, puis le lendemain, une ambulance qui avait emmené George au centre psychiatrique le plus proche.

Personne ne l'avait cru. Et encore aujourd'hui, personne ne le croyait. Becky poussa un soupir endolori.

– Est-ce que tu as pris tes médicaments, Papa ?

– Il les a pris, répondit Winnie d'une voix éteinte. Ces pilules ne servent à rien, à part à le faire dormir comme une pierre.

George se pinça les lèvres, blessé et vexé de les entendre ainsi parler de lui comme s'il n'était pas dans la pièce. Elles l'avaient relégué au même rang que ses petits-enfants – qui jouaient dans le jardin, emplissant l'air de cris et de rires et de pleurs. George jeta un regard par la fenêtre et vit James – le petit James, pas son Bucky à lui – faire un croche-pied à sa jeune cousine qui s'étala dans l'herbe dans un cri outré.

– Papa, fit Cathy de cette voix douce et raisonnable façonnée par son métier d'institutrice. Tu sais que Bucky est mort. On a déposé des fleurs sur sa tombe hier.

– Il n'y a personne dans le cercueil.

– Son corps n'a jamais été retrouvé, rétorqua Gina sur un ton plus sec que sa jumelle. Tu le sais très bien aussi !

– Si on n'a jamais retrouvé son corps, rien ne nous prouve qu'il est mort.

– Steve l'a vu tomber sur plus d'une centaine de mètres dans des montagnes ! explosa soudain Winnie. Pour l'amour de Dieu, George ! Arrête cette comédie grotesque !

Elle se leva d'un mouvement sec. Sa chaise valdingua sur l'impeccable carrelage de la cuisine. Winifred se tourna vers son mari, les yeux gonflés de larmes. Elle saisit le portrait de Bucky posé au-dessus du frigo – celle-ci datait de 1931 et présentait Bucky, adolescent, en costume et souriant à l'objectif du photographe professionnel – et la fracassa par terre dans un geste rageur.

George et leurs trois filles la fixèrent, estomaqués par son geste, d'autant plus lorsqu'elle piétina le cadre sous son talon.

– Bucky. Est. MORT ! hurla Winifred tellement fort que les carreaux en tremblèrent.

Dehors, les voix des enfants se turent. Un silence étrange tomba sur le domicile des Barnes. Winnie serra les poings et les abattit avec rage sur la table. Le vase vacilla et les fleurs de plastique roulèrent sur la table en formica.

– Je n'en peux plus de t'entendre parler de lui ! Pourquoi tu ne le laisses pas reposer en paix ?!

– Maman…, fit Becky d'une voix faible. Ce n'est pas sa faute.

George savait que sa fille voulait le soutenir, mais ses mots le heurtèrent au plus profond de lui. Tout le monde le croyait fou. La pléthore de médecins qui s'étaient penchés sur son cas ces dix dernières années l'avaient tous confirmés : George Barnes était atteint de sénilité, qui chez lui, se traduisait par la douleur immense laissée par la mort de son fils qui datait de presque vingt ans.

Même sa propre famille ne voulait pas le croire. Bucky était revenu. Bucky était là, quelque part dans le monde, bien vivant, mais Winnie, Becky, Gina et Cathy s'obstinaient à déposer des fleurs sur une tombe vide.

Winnie quitta la cuisine dans un concert de cris, Becky et Cathy sur les talons. Gina resta avec son père et se pencha pour ramasser la photo de Bucky avec mille précautions. Elle était froissée mais pas déchirée. George regarda sa fille extirper le cliché du cadre brisé, puis passer une main contre le papier pour le lisser.

Ses yeux étaient voilés par les larmes.

– Il me manque aussi, souffla-t-elle.

– Peut-être qu'il reviendra, lâcha George, les yeux pleins d'espoir.

Gina éclata en sanglots.

OOO

1971

C'était le milieu du printemps et l'air était doux, chargé de l'odeur des fleurs. Par la fenêtre de sa chambre, George pouvait admirer le parterre de rhododendrons et de tulipes qui s'épanouissaient de tous leurs pétales au milieu d'un carré de gazon parfaitement tondu. Une haie tout aussi impeccablement taillée courait le long du petit chemin de gravillon qu'empruntaient parfois les autres résidents qui pouvaient encore suffisamment bien marcher.

– C'est un bon endroit, déclara le vieil homme depuis le confort de son lit médicalisé.

Il se levait rarement maintenant. Il ne sortait quasiment jamais, mais la vue du jardin de la résidence lui suffisait amplement. Le soleil jouait à cache-cache derrière de gros nuages, et envoyait par intermittences des jets de lumière dorée sur le linoléum. Parfois, la lumière frappait de plein fouet la petite collection de cadres soigneusement déposés sur le petit buffet à côté de la télé.

– Je m'ennuie un peu parfois, mais Winnie vient me voir tous les jours, ajouta-t-il.

Son interlocuteur resta muet, assis à son chevet. Il ne regardait pas George. Ses yeux se promenaient sur la petite chambre qui disposait d'une salle de bain accolée. Des tableaux ornaient les murs. Une petite bibliothèque avait été installée à côté de l'armoire et était remplie de livres. Il y avait une table ronde assortie de deux chaises, où trônait un jeu d'échec dont on avait disposé les pièces. Elles semblaient attendre indéfiniment l'arrivée de deux joueurs pour commencer une partie.

George tourna la tête contre son oreiller pour regarder son visiteur. Son visage plissé se barra d'un sourire soulagé.

– Heureusement, tu viens souvent me voir, toi aussi. Tu es toujours là. Je savais que tu reviendrais.

Bucky le fixa. Des cernes et des rides de fatigue vieillissaient prématurément son visage. Pourtant ses yeux demeuraient vifs, alertes. Ils ne brillèrent pas lorsqu'il tenta de rendre à George son sourire.

– Je reviens toujours, non ? répondit-il à mi-voix.

George hocha la tête, puis poussa un soupir.

– Winnie ne me croit pas. Les filles non plus. Il faudrait que tu ailles les voir. Tu leur manque, terriblement.

Il avait entendu Winnie parler avec un de ses médecins, un soir. Ils le croyaient endormis et n'avaient pas pris la peine de baisser la voix tandis qu'ils s'entretenaient à côté de la porte ouverte de sa chambre. « La sénilité ne disparaîtra pas, Mrs. Barnes, » avait dit le médecin d'un ton profondément navré. « Plus à son âge, malheureusement. Elle reste cependant modérée dans le cas de votre époux. La perte de votre fils l'a profondément affecté. »

« J'ai perdu mon fils, moi aussi, » avait rétorqué Winnie d'une voix pleine de trémolos. « Je souffre chaque jour de l'absence de mon garçon. Je donnerai tout pour que nos places soient échangées. Je pense à lui tout le temps. Mais est-ce que je suis devenue folle pour autant ? J'ai d'autres enfants, et ils avaient besoin de moi. »

Bucky fronça les sourcils, comme si l'idée de rendre visite à sa mère et à ses sœurs lui paraissait d'une profonde complexité. Il portait un jean usé et une veste élimée par-dessus une chemise sale. George fut frappé par sa jeunesse.

– James a le même âge que toi, maintenant, dit-il.

Son fils lui lança un regard impavide.

– Qui ?

– Le fils de Becky. Winnie l'appelle Jimmy. Je t'appelais Jimmy aussi, quand tu étais vraiment tout petit. Tu te souviens ?

Bucky secoua négativement la tête, mais George n'était pas surpris. Á l'époque, Bucky ne devait pas avoir plus de trois ans. Ce dernier entortilla ses mains gantées entre elles dans un geste nerveux qui ne lui ressemblait pas.

– Becky l'a nommé après toi, ajouta George d'un air chagriné. Car il est né quelques mois après qu'on nous a annoncé ta… « mort ».

Il traça des guillemets dans les airs avec ses doigts. Bucky suivit le mouvement des yeux, étrangement attentif. Il sentait la cigarette et le métal, nota le vieil homme. Depuis combien de temps lui-même n'avait-il pas touché à une cigarette ?

– Je suis mort ? demanda James, confus.

– Évidemment que non, puisque tu es là, fit George en haussant les épaules. Mais personne ne me croit. Personne ne te voit. Juste moi.

Bucky fronça les sourcils.

– Je crois que j'ai oublié plein de choses, avoua-t-il. Tout est flou dans ma tête.

George referma ses doigts autour de ceux de son fils. Le contact était étrangement raide et froid contre le cuir de son gant. Le vieil homme tâta les doigts de Bucky, les sourcils froncés.

– Qu'est-ce que tu as à a main ? Retire-moi ces gants, ordonna-t-il.

– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, fit Bucky.

Pourtant il amorça un geste lent pour ôter ses gants. Ses yeux restèrent fixés dans ceux de George. Dans la lumière douce du soleil, ils étaient comme deux pierres. George avait oublié à quel point Bucky ressemblait à Winnie. C'était son portrait craché, depuis le contour de la mâchoire jusqu'à la forme du nez.

Pourquoi Winnie n'était-elle pas là pour voir leur fils ?

Un violent éclat de lumière éblouit soudainement les yeux fatigués du George. Il poussa un grognement tout en se couvrant les yeux, jusqu'à ce que l'éclat aveuglant disparaisse. Bucky avait déposé ses gants sur ses genoux, et posé ses mains par-dessus. L'une était ordinaire. L'autre était en métal.

Le vieil homme lança un regard interrogateur à son fils, qui le fixait toujours avec des yeux pénétrants, comme s'il jaugeait de la réaction de George. Il ne bougea pas quand son père tendit une seconde fois la main et le laissa attraper sa main de métal. George tressaillit en sentant le contact glacial contre sa peau.

– Que t'est-il arrivé ? murmura George en caressant les doigts factices.

– J'ai perdu mon bras.

Neutre, clair et factuel. Sa nonchalance amena des larmes inattendues aux yeux de George. Elles lui coulèrent des yeux avant qu'il n'ait le temps de les retenir, et tombèrent sur la main de métal. Elles firent un bruit sourd, roulèrent le long de la prothèse en suivant la ligne complexe des jointures.

Il serra ses faibles doigts autour du poignet de Bucky - ou était-ce vraiment son poignet ?

– Á la guerre ? demanda-t-il.

Sa voix était à peine perceptible. Sa vision n'était plus qu'un rideau brouillé de couleurs, aussi ne put-il pas distinguer l'expression de James quand il répondit :

– Oui. Á la guerre.

– Foutue guerre, sanglota George. Saleté de guerre...

La guerre était un monstre qui dévorait tout. Elle avait volé tellement de fils et de pères, de frères et d'oncles. Elle avait brisé tellement de familles. Elle avait brisé la leur.

– On m'a donné un nouveau bras pour remplacer l'ancien, dit Bucky comme s'il voulait consoler George.

Ce dernier se pinça les lèvres, n'osant pas répondre à son garçon que ce qu'il avait sous les yeux était une monstruosité. Il tenait la puissante main de métal entre les siennes qui étaient affreusement frêles. Il entendait les minuscules rouages mécaniques travaillait sous cette carcasse brillante qui était devenue partie intégrante de Bucky, une machine froide accrochée à un être de chair et de sang.

George serra les doigts de métal entre les siens. Il avait l'impression qu'on lui avait volé un bout de son fils, qu'on lui avait pris un bout de Bucky qui ne reviendrait jamais.

– James… Tu m'as tellement manqué… Mon fils, mon petit garçon…

Bucky resta muet, stoïque, même lorsque son père tendit sa main libre vers son visage, effleura sa joue du bout des doigts. Ses paupières tressaillirent en sentant la caresse, en croisant le regard de George, les yeux gonflés de larmes. Le vieil homme sourit malgré tout.

– Je savais que tu n'étais pas mort. Je l'ai toujours su.

Il pensa à Winnie et aux photos de Bucky qui hantaient sa table de chevet. Il pensa à Becky, dont les yeux se ternissaient dès que ses enfants la questionnaient innocemment sur leur oncle. Il pensa à Cathy et Gina, déposant inlassablement des fleurs sur une tombe vide. Pourquoi n'étaient-elles pas là pour le voir, leur Bucky, bien vivant ? Pourquoi s'obstinaient-elles à le croire mort alors qu'il se tenait devant George, en chair et en os ?

– Il ne faut pas que tu repartes, s'alarma soudain le vieil homme. Il faut que tu restes ici, avec nous.

Quelque chose de résigné se dessina sur le visage de Bucky, mais il offrit à son père un sourire qu'il croyait sans doute rassurant.

– Je ne pars pas, promit-il. Je resterai aussi longtemps que possible.

George s'accrocha à la main de métal qu'il méprisait, mais qui le reliait à son fils. Qui l'empêchait de disparaître de nouveau. Il étudia le visage de James avec attention, pouvait discerner la tension dans sa mâchoire, la tristesse dans son regard.

– Reste, répéta-t-il. Ne nous abandonne pas. James, s'il te plaît.

– Je reste avec toi, répondit James. C'est promis… Papa.

Sa voix était étrange, trouble, distordue, lointaine. Pourtant, il serra doucement la paume de George avec ses doigts en métal, glaciaux contre la peau déjà froide du vieil homme. Le vieil homme sourit, bercé par la respiration de James, rassuré par la présence de son fils.

Tout irait bien. Son petit garçon était revenu.

Quand Winifred Barnes alla voir son mari ce jour-là – comme tous les autres jours depuis bientôt un an – ce dernier l'accueillit avec un grand sourire et les yeux un peu trop brillants. Elle avait aussitôt senti la méfiance monter en elle alors qu'elle s'était assise à son chevet, pris la main de George dans la sienne.

La gorge un peu sèche, elle lui avait demandé comment il allait.

– Tu ne devineras jamais qui m'a rendu visite aujourd'hui, chérie, avait-il répondu d'une voix enjouée.

– Qui ? avait demandé Winnie d'une petite voix, redoutant la réponse.

– Bucky ! Notre Bucky ! Il est enfin revenu !

Les larmes avaient aussi monté aux yeux de la vieille femme et coulé sur ses joues avant qu'elle n'ait pu les retenir. George n'avait rien remarqué.

– Tu l'aurais vu, il n'a pas pris une ride !

Incapable de répondre, Winifred s'était contentée de hocher la tête. Elle avait pensé à son fils, mort depuis plus de vingt ans maintenant. Son absence n'avait de cesse de peser sur son cœur, de creuser un trou toujours plus profond en elle. Son petit garçon, sur la tombe duquel elle allait se recueillir et pleurer. Elle s'était surprise à envier son mari de pouvoir croire que Bucky était toujours en vie. Toujours parmi eux.

George avait alors légèrement froncé des sourcils et ajouté :

– Mais il a un drôle de bras, maintenant. Un bras en métal.

Fin


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