Chapitre 69 - Un souvenir honteux


Hermione dormait dans ses bras, sa respiration profonde rythmant les secondes. L'ombre des aiguilles sur l'horloge indiquait cinq heures lorsque Draco s'était éveillé et il avait lutté pour ne pas se rendormir, sachant que la sensation de plénitude qu'elle lui procurait disparaîtrait une fois levé. La course du temps ne s'interrompait jamais et peu à peu, la petite aiguille approcha du sept. Hermione remua.

— C'est l'heure ? murmura-t-elle en glissant sa main hors de la sienne.

Elle caressa ses cheveux puis se pencha par-dessus lui pour récupérer l'onguent. Une fois les bandages changés, ils descendirent dans la Grande Salle. Devant les quatre longues tables quasi désertes, Hermione ralentit. Il l'invita donc à sa table. Harry et Ron ne tardèrent pas à les rejoindre. Malgré les regards insistants des Serpentards, aucun d'eux ne parvint à les déloger. Blaise tenta de mêler le professeur Slughorn qui lui rit au nez.

— Tu dois avoir oublié que Potter est son chouchou et moi son meilleur élément, lui glissa Draco. Ce n'est pas grave, Blaise, on fait tous des erreurs.

Il crut un instant que Blaise serait assez stupide pour lever sa baguette contre lui dans une salle remplie de professeurs, mais sa colère disparut soudain. En suivant son regard, Draco découvrit que le professeur Rogue venait d'entrer à son tour. Avec un sourire mauvais, Blaise se dirigea vers lui d'un pas décidé. Le professeur Rogue écouta ses revendications sans un mot. Non loin de lui, Hagrid fronçait les sourcils avec de plus en plus de colère, son toast suspendu dans les airs. Quand le professeur Rogue répondit, le toast tomba dans son assiette et Blaise tourna les talons. Il passa à côté d'eux sans un mot. Après le repas, Ron se hâta pour attraper Hagrid. Ses yeux brillaient quand il les rejoignit.

— Rogue lui a dit — il prit un ton grave — « C'est pour ces absurdités que vous me dérangez, Zabini ? Retournez vous asseoir avant que je vous place en retenue jusqu'à la fin de l'année. ».

Harry et Hermione éclatèrent de rire et même Draco ne put retenir un sourire. Ce traitement dut refroidir les Serpentards, car ils n'entendirent plus parler d'eux pour le reste de la semaine.

— Est-ce qu'on est condamné à faire nos devoirs tous les week-ends et tous les soirs ? se plaignit Ron le samedi après-midi qu'ils passaient à la bibliothèque.

Il tenait la couverture de son manuel comme si elle pesait trop lourd pour être ouverte.

— Tu te rends compte que l'année prochaine, nous passons nos ASPIC ? répliqua Hermione, mais ne travaille pas si ton avenir ne t'importe pas.

— Il m'importe ! Juste pas au point de lui consacrer chaque heure de la journée. Harry comprendrait très bien !

— Harry est avec Dumbledore, il travaille.

— Exactement, Weasley, prends-en de la graine, ajouta Draco en ouvrant le manuel du Prince de Sang-Mêlé.

Il n'avait aucune intention de réviser. Ce qui l'intéressait, c'était les annotations écrites par le professeur Rogue dans les marges, ses découvertes sur les différentes potions. Il était plongé dans sa lecture quand Harry les rejoignit, l'air pensif.

— Alors ? chuchota Hermione.

La bibliothèque étant presque vide, Harry leur résuma à voix basse son entrevue avec Dumbledore ; le début d'enfance de Voldemort qu'il lui avait montré via la Pensine, la miséreuse sorcière qu'il avait eue pour mère avant de se retrouver à l'orphelinat, son moldu de père qui l'avait abandonné, et les Horcruxes.

— Dumbledore a dit que nous avons dépassé toutes ses espérances au sujet des Horcruxes, il m'a aussi donné l'autorisation de vous parler de ce qu'il me montre et... Il a une mission pour moi. Il y a un souvenir capital que Slughorn cache à leur sujet.

Hermione tressauta sur sa chaise.

— C'est pour ça qu'il l'a engagé en tant que professeur !

— Oui. Et il compte sur moi pour récupérer le souvenir. Apparemment, Slughorn refuse de le lui confier. Sauf que si même lui n'a pas réussi, je vois mal ce que je pourrais faire de plus.

— Au contraire, dit Draco. Ce vieux Slughorn est attiré par la célébrité, tu es l'appât parfait. Par contre il va te falloir beaucoup de finesse si tu veux réussir et ça...

Draco le dévisagea de haut en bas, le nez plissé. Puis une idée germa dans son esprit. Il ne leur en dit rien, mais le soir, en remontant dans la Salle sur Demande, il récupéra le flacon remplit de liquide doré. Il le soupesa un instant à la lumière.

Voulait-il la chute de Voldemort à ce point ?

Oui.

Il était même prêt à payer bien plus qu'un peu de chance liquide. Il sortit son parchemin et y traça des lignes jusqu'à ce que Hermione réagisse puis écrivit :

« Dis à Potter que j'ai la solution à son problème. »

Une écriture droite et différente des pattes de mouches d'Hermione lui répondit :

« Et c'est ? »

« Je vais faire en sorte que tu dépasses toutes les attentes de Slughorn durant les prochains cours de potions. Ensuite tu vas prendre le Felix Felicis et récupérer son fichu souvenir. Au plus tôt on se débarrasse de ces Horcruxes, au mieux c'est. »

Draco reposa sa plume et admira une dernière fois l'éclat doré de la potion. Son plan ne comportait aucune faille. Tout ce qu'il avait à faire était de s'asseoir près de Harry et de piloter ses faits et gestes. Une fois certain que les exploits d'Harry en potions aveuglaient Slughorn, Draco lui confia le Felix Felicis. Il ne restait plus qu'à attendre, il n'y avait pas intérêt à ce que ce soit long.

— Harry compte s'en occuper ce soir, le rassura Hermione, le surlendemain.

Elle était venue le rejoindre dans la Salle sur Demande et avait laissé son parchemin à Ron dans l'éventualité où Harry aurait besoin d'eux. Allongée sur le canapé, elle tenait un ancien livre de runes au-dessus de sa tête, si énorme qu'il risquait fortement de l'assommer si elle le laissait tomber.

Comme il s'entrainait aux sortilèges informulés depuis le début de la soirée, Draco pointa sa baguette sur l'ouvrage et se concentra sur le sort de Lévitation. Hermione relâcha le livre avec prudence et eut un sourire.

— Merci, Draco.

Il reprit ses cent pas et le fil de ses pensées. Jusqu'à ce que de l'encre noircisse son morceau de parchemin. Il se précipita vers lui. Potter avait-il enfin récupéré l'indice crucial concernant les Horcruxes ou avait-il gâché sa chance ?

« Je l'ai ! »

— Merci, Merlin, marmonna Draco.

Hermione reposa le livre et se hâta à ses côtés.

— Il faut prévenir Dumbledore, dit Hermione, ce qu'elle écrivit aussitôt à Harry.

« Ça fait une semaine qu'on ne l'a pas vu. Je ne pense pas qu'il soit au château » répondit l'écriture d'Harry « et Ron a raison, ce n'est pas sûr de garder un souvenir aussi important avec nous. Je vais l'apporter à son bureau. Le mot de passe n'a peut-être pas encore changé. »

Ce qui signifiait que cet indice crucial allait encore dormir plusieurs semaines sur une étagère.

Hors de question.

« Attends-nous devant le bureau. » écrivit Draco à la hâte.

« Pourquoi ? »

— Qu'est-ce que tu as en tête ? demanda Hermione.

Draco garda un instant la plume levée, hésitant, mais ils étaient allés trop loin pour ne pas voir ce souvenir.

« Dépose-le chez Dumbledore si ça te chante, moi je vais voir ce qu'il contient. »

Ron et Harry les attendaient devant la statue du Griffon qui protégeait le bureau du directeur et Harry avait troqué la fiole dorée contre une contenant une volute de vapeur argentée.

— Suçacide ? tenta Harry.

La gargouille s'écarta, révélant le passage dans le mur derrière elle. Ils montèrent tous les quatre sur l'escalier en colimaçon qui s'éleva en tournant, les emportant jusqu'à la porte au heurtoir de cuivre. Harry tenta de frapper avec. Après de longues secondes de silence, Draco entra. La pièce circulaire baignait dans une lueur lunaire qui révélait les portraits des anciens directeurs endormis dans leurs cadres. À pas feutrés, Harry approcha des armoires et en sortit une bassine de pierre gravée de runes. Draco la frôla, fasciné par les lueurs qui dansaient sur sa surface ; pas vraiment gazeuses, pas vraiment liquides non plus. Harry y versa le contenu de la fiole. Il plongea ensuite son visage dans les volutes argentées et Draco l'imita.

La Pensine le plongea dans un brouillard dont les volutes se solidifièrent pour former ce qui ressemblait au bureau du professeur Rogue, en moins sombre. C'était Slughorn qui l'occupait, entouré par une demi-douzaine d'élèves. Ron et Hermione atterrirent à côté d'eux à leur tour.

— C'est Voldemort, dit Harry en pointant l'un des élèves.

Le plus beau et le plus à l'aise du groupe. Il était assis dans un fauteuil, son bras reposant négligemment sur l'accoudoir. Draco détesta immédiatement ce que ce Voldemort jeune dégageait, ce mélange de certitude et de supériorité, comme s'il était le seul être d'exception de la pièce. Lorsqu'il s'attarda pour interroger Slughorn sur les Horcruxes, il usa de son charme pour apaiser l'inquiétude de son professeur. Chacun de ses sourires intrigués, chacun de ses rires rassurants étaient feints. Comment cet imbécile de Slughorn avait pu se laisser prendre ?

Pas étonnant qu'il ait caché ce souvenir.

— Est-ce qu'un seul Horcruxe aurait beaucoup d'utilité ? disait le jeune Voldemort. Ne peut-on séparer son âme qu'une seule fois ? N'obtiendrait-on pas un meilleur résultat, une plus grande force, si l'on parvenait à diviser son âme en plusieurs morceaux ? Par exemple, le chiffre sept n'est-il pas celui qui possède la plus grande puissance magique, est-ce que sept...

Le « par la barbe de Merlin, Tom » que glapit Slughorn était inquiet. Il regrettait de s'être laissé entrainer dans cette conversation et il était déjà trop tard. Draco avait envie de l'étriper. Sept. Ils se trouvaient face à six Horcruxes parce que cet imbécile de prof ne pouvait rien refuser à un élève prometteur.

Draco s'arracha au souvenir et se mit à faire les cent pas dans le bureau, sans plus se soucier de réveiller les portraits. Harry, Ron puis Hermione sortirent à leur tour de la Pensine.

— Sept... murmura Hermione dont la lune accentuait la pâleur.

— On a déjà trouvé la coupe, le journal et le médaillon, compta Harry.

— Il en reste quatre ? demanda Ron.

— Trois, répliqua Draco. Il a divisé son âme en sept, le septième morceau est ce qui lui reste d'âme. Six Horcruxes. C'est déjà bien assez comme ça. Surtout qu'à part le diadème de Serdaigle, on n'a aucun indice sur ceux qui manquent. Et ce diadème a disparu de la circulation il y a des années, donc on n'est même pas sûr que Vous-Savez-Qui a mis la main dessus.

L'idée d'avoir trois Horcruxes semés dans une immensité inconnue le décourageait d'avance. Il se laissa tomber dans le fauteuil du directeur, une main massant ses tempes. Dans le silence, un « crac » le fit sursauter.

Kreattur venait d'apparaître. Contre lui, collée à sa taie d'oreiller crasseuse, il tenait une lettre pliée de travers. Draco se redressa lentement.

— Kreattur, qu'est-ce que c'est ?

— Un message de Narcissa Malfoy, monsieur.