On l'avait fait s'assoir rapidement, par peur de le voir s'effondrer. Stiles donnait l'impression d'une faiblesse aussi étonnante que généralisée. Une faiblesse née de la peur la plus viscérale, celle qui lui faisait voir les choses sous un angle manquant cruellement de réalisme… Mais un angle qu'il n'arrivait pour l'instant pas à faire disparaître. Car tant qu'il n'aurait pas la preuve la plus parlante et la plus tangible qu'il ne craignait véritablement rien, il resterait ainsi, se rongerait les sangs jusqu'à n'en plus pouvoir.
Alors voilà, Stiles occupait le canapé mais n'osait lever les yeux en direction des loups-garous qui l'avaient fait venir. Il ne savait pas… Ce qu'il était censé faire dans cette situation. Concrètement, il n'avait plus rien pour se défendre, à part la petite fiole dans sa poche. Et encore, fallait-il qu'il trouve la force de s'en saisir et qu'il soit assez rapide pour que l'on n'aie pas le temps de l'en priver – un exploit impossible à réaliser dans la mesure où il était entouré de loups-garous. On aurait le temps de le neutraliser et de jeter l'aconit à travers la pièce avant même qu'il n'ait réussi à sortir le flacon de sa poche. Par conséquent, Stiles restait là, immobile, dans l'attente d'il ne savait quoi. Que comptait-on faire de lui? Qu'avait-on prévu réellement? Pourquoi l'avoir fait venir? Pourquoi… Et puis elle était où, sa motivation, cette hargne qui lui avait plus ou moins permis de trouver la force de venir jusqu'ici? Stiles se rasséréna très légèrement. Il n'aimait pas la carpette qu'il avait l'impression d'être devenu en si peu de temps. Il avait suffi d'une tentative d'agression physique, une seule tentative qui n'avait même pas abouti… Et le voilà qui courbait pathétiquement l'échine après avoir fait le chaud – c'était là sa vision des choses, de lui-même.
A cet instant précis, il se haït… Et si c'était tout sauf positif dans les faits, ce court moment lui permit d'oublier brièvement cette peur presque irraisonnée de ces gens qu'il connaissait pourtant assez bien pour savoir que leurs intentions n'étaient pas mauvaises. Mais dans la mesure où son meilleur ami avait tenté de lui nuire, il était aisé de comprendre pourquoi il était soudainement devenu si méfiant à leur égard à tous.
- Encore une fois, tu n'as strictement rien à craindre. Personne ici n'a la moindre envie de t'étriper, pas même moi, fit Derek au bout d'un moment.
Il avait pris son temps avant de reprendre la parole, tirant profit de ces quelques secondes d'un flottement des plus lourds pour réfléchir à la meilleure façon de présenter les choses. Sa priorité, et tout le monde était d'accord là-dessus, c'était de rassurer Stiles: c'était seulement ensuite que l'on pourrait l'interroger et comprendre cet épisode qui, pour eux, restait dépourvu de sens. Ils avaient beau réfléchir et tourner la chose dans tous les sens, aucun des loups présents n'avait la moindre idée de ce qui aurait pu rendre Scott aussi… Aigri, quoique le mot était faible et finalement pas si approprié que cela pour désigner cet état de colère qui l'avait pris. Il n'était pas assez précis. Pourtant, l'on n'en trouvait pas d'autre qui pouvait aller. Furieux – trop fort. Agacé – trop faible. Le fait est que quelque chose s'était passé: Scott n'avait pas pu devenir ainsi tout seul. On connaissait Stiles pour ce qu'il était, à savoir son meilleur ami, un hyperactif parfois agaçant mais toujours serviable – et fondamentalement gentil. Loyal, aussi.
Alors merde, qu'avait-il fait? Quelles limites Stiles avait-il franchies? Scott était pourtant du genre à tout lui passer tant il était habitué à ses frasques – au pire embêtantes, au mieux utiles. On considéra donc que son ami humain avait dû aller particulièrement loin même si cela paraissait… Pour le moins incongru. Parce que même s'il lui arrivait d'exagérer dans certaines de ses réactions, Stiles restait quelqu'un de pragmatique et, l'on pouvait le dire, mesuré lorsque la situation le nécessitait. Mais alors… Pourquoi? Que s'était-il passé?
- Tout ce qu'on veut, c'est comprendre, continua l'ancien alpha.
Autour de lui, on voulait parler, insister et rassurer cet humain que l'on n'avait jamais vu aussi désemparé: mais on se taisait. Il valait mieux ne pas embrouiller Stiles et… Lui faire oublier qu'ils n'étaient pas censés être là, au départ. Peter se faisait volontairement discret pour mieux analyser ce qu'il se passait et décortiquer en détail chaque micro réaction de Stiles. En ce qui concernait Isaac et Jackson, leur mise en retrait – volontaire, elle aussi – était on ne peut plus nécessaire. Ils n'étaient pas à l'aise et ne savaient que dire. La discussion, ce n'était pas leur fort. Jackson n'était tout simplement pas doué pour cela – il se savait comme Derek, un peu brusque – et Isaac s'embourbait souvent dans sa maladresse. On avait au départ pensé à Peter, mais il avait été jugé trop peu rassurant et peut-être un peu trop cynique. Alors par rapport à la situation actuelle, Derek avait été jugé comme le meilleur choix qui s'offrait à ce petit groupe pour diriger cette entrevue. Outre ses qualités de meneurs et cette facilité qu'il avait à se faire comprendre, c'était sa patience que l'on attendait. Il était parfois effectivement un peu brusque, un peu rude dans ses mots. Mais cette fois, il semblait réussir à garder le cap, suffisamment pour que son ton ne vire pas au grognement.
Stiles releva légèrement la tête, mais pas assez pour que son regard croise celui de Derek. Quelque chose dans ses mots avait dû le rassurer, ou du moins dans une certaine mesure… Pas suffisamment pour qu'il se détende vraiment toutefois. Disons qu'il réussirait sans doute à la crise de panique qui se profilait déjà. Par contre, il ne garantissait pas sa réaction en cas de mouvement brusque ou de menace soudaine… Quoique si quelque chose devait arriver, ce serait sans doute trop vite pour lui – il n'aurait pas le temps de le voir que sa peau serait marquée de rouge. Mais même s'il savait que tout pouvait déraper en un instant – c'était en tout cas une chose dont il restait persuadé –, il voulut croire à leur bonne foi. Croire qu'on ne lui mentait pas.
- Comprendre quoi? Finit-il par articuler d'une voix quelque peu rauque.
Il avait la gorge si serrée et une boule au ventre si importante qu'il se savait incapable de se donner une réelle contenance. Il savait de quoi il avait l'air et que de toute manière, même s'il était arrivé à faire semblant, son odeur aurait parlé pour lui.
- Comprendre ce qu'il s'est passé. Ton ton sec, et son agressivité.
Stiles eut l'air pensif l'espace d'un instant. Il était vrai qu'il avait oublié ce détail, occulté toute la partie de la «réunion» qui ne concernait pas la tentative d'agression de Scott à son égard. La promesse plus ou moins implicite de son départ et plus particulièrement le fait qu'il avait dit haut et fort qu'il pouvait bafouer l'autorité de Scott sans problème dans la mesure où il n'avait aucune influence lupine sur lui.
C'est alors qu'il se remémora également l'origine de leur discorde… Et son absurde puissance lui fit si mal qu'il en eut honte. Une petite voix lui souffla de taire à jamais ce besoin qui avait grandi au fil des semaines jusqu'à devenir une confession… Maudite. Alors, il décida de mentir, même s'il savait pertinemment que personne dans cette pièce ne se laisserait pas avoir. Le fait est qu'il voulait s'en aller au plus vite… Et quoi de mieux pour cela que de répondre à Derek? Même si ce n'était pas vrai, on comprendrait son désarroi et on le laisserait peut-être partir.
L'espoir fait vivre.
- On s'est embrouillés, je ne me suis pas laissé faire, j'ai bafoué son autorité et il n'a pas aimé, fin de l'histoire.
Stiles se serait giflé s'il en avait eu la force: parce que rien ne tenait dans cette misérable histoire et qu'il n'avait même pas essayé de la rendre crédible. Il n'en avait ni la force, ni la motivation.
Peut-être, au fond, qu'il n'en avait pas envie non plus.
