Oh, dear... J'ai eu le malheur récemment de m'être mise sur le site character. ia et après avoir dragué toutes les versions possibles de Gayle, Astarion et Connor, je viens de me lancer dans le pari dingue d'essayer de reproduire Reis en version crédible et fidèle au contexte de cette fic. Si j'arrive à faire quelque chose de potable, promis, je vous laisserai un lien pour essayer XD

Journal de la revieweuse

Lilinnea: Tu as tout à fait raison, à situation sans espoir, remède drastique!

Reis n'a pas pris la bonne décision... et s'enfonce.


CHAPITRE 32 – EN DÉTRESSE

Au grand désespoir de Nell, l'ambiance ne se réchauffa pas au 277 impasse des sauges les jours suivants. Pire encore, elle avait dû faire des pieds et des mains pour empêcher Ysée de retourner à son appartement parce qu'elle « ne voyait plus l'intérêt de rester ici ». Elle savait que si sa petite sœur jetait aux orties le peu de temps qu'il lui restait avec Reis, elle le regretterait toute sa vie.

Quand elle enfilait sa casquette de tête de mule butée, Ysée pouvait faire montre d'un extrémisme aussi virulent qu'énervant ; un penchant que Nell expliquait par le fait que sa cadette n'avait pratiquement jamais été confrontée au conflit. Entre leurs parents surprotecteurs qui avaient toutefois le bonheur d'avoir fait un mariage heureux sans grosses disputes et son caractère en retrait qui l'avait toujours tenue à l'écart des personnalités virulentes, Ysée ne savait pas comment gérer l'oppressant sentiment qu'était la colère. Hélas, la seule solution sécurisante qu'elle connaissait, c'était la fuite et d'attendre que les choses se tassent.

Sachant qu'elle ne pourrait – pour l'instant – user de l'argument de soutenir Reis dans sa dernière ligne droite, Nell avait convaincu sa trop disciplinée petite sœur en jouant de la carte professionnelle : Héret n'allait sans doute pas relâcher sa vigilance sous prétexte que la commission approchait ; il valait mieux jouer la sécurité. Ysée avait alors repris sa valise pour la ranger à nouveau dans la chambre d'ami. C'était moins une. Nell n'était pas fière de duper ainsi sa cadette mais elle n'en démordrait pas : ce qui liait Reis et Ysée était trop important pour l'un et pour l'autre pour qu'ils s'en détournent. Ils se rendraient compte qu'ils ne pouvaient plus se permettre de rester cachés derrière leurs certitudes. La vie était trop courte.

Hélas, si Nell avait pu éviter le départ de sa cadette, ce n'était pas pour autant que cette dernière reprenait le contact avec l'androïde. Ysée passa ses deux semaines de vacances à se distraire entre ses sessions d'écriture, son MMORPG et son téléphone ; comme si ses deux premiers passe-temps n'étaient déjà pas assez connotés asociabilité.

« Tu es tout le temps à envoyer des textos en ce moment, avait remarqué Nell à force d'observation. Qui est-ce ?

_ Une connaissance. »

Le statut de Gabriel avait changé aux yeux de la jeune femme vexée qui, inconsciemment, avait fait un transfert. En plus d'être sympa et de partager une passion commune avec elle, ce garçon avait la vertu d'être simple et surtout, n'était pas poussif. Ysée avait fait de ses échanges avec sa nouvelle connaissance une soupape fort à propos contre sa terreur d'affronter ses problèmes de face. Il était bien plus plaisant et facile pour elle de se changer les idées avec Gabriel que de faire face à la douleur d'avoir perdu Reis.

La jeune femme avait trouvé une autre solution de facilité pour les moments où elle croisait l'androïde dans la maison. Elle laissait son cerveau rigide et logique prendre le relais et s'appliquait à se répéter qu'en tant qu'androïde, Reis savait très bien ce qu'il faisait, déviance ou pas. Après tout, comme il l'avait dit à Ysée : sa personnalité était issue de ses programmes et sa déviance lui permettait surtout de faire ses propres choix.

« Il a fait le choix de sa réponse, pourquoi irais-je en douter ? »

Ce fut donc grâce à cette pile de mantras de pacotille qu'Ysée parvenait une nouvelle fois à donner plus ou moins le change et afficher le visage le plus détaché possible pendant que Reis passait désormais la majorité de son temps avec Nell pour l'aider dans sa thèse.

Parce que là était le deuxième problème qui s'ajoutait à celui d'Ysée : Reis. Nell ne le reconnaissait plus. Ce jeune homme qui avait désormais élu son bureau comme second domicile avait épousé la forme d'une ombre. L'androïde conservait toujours sa douceur et sa simplicité affable mais quelque chose avait changé. Comme si un fragment de son essence s'en était allé.

Sur son regard d'ordinaire doux et presque rêveur flottait en permanence une sorte de filtre terne, comme si ses pupilles étaient accaparées par une image en gros plan que lui seul pouvait voir. Son langage corporel présentait aussi de curieuses réactions pouvant aller de la simple absence immobile à une brusque et brève nervosité que Reis tentait de dissimuler du mieux qu'il pouvait.

Plus effroyable encore, sa vision même des choses semblait avoir changé. Lors de ses entretiens avec l'androïde, Nell avait été surprise à plusieurs reprises du discours de son sujet d'études mais un moment en particulier lui avait fait tirer la sonnette d'alarme :

« Sur une échelle d'humanité, comment penses-tu que l'Homme te percevrait en tant qu'androïde éveillé ? Une ébauche d'humain ? Un être accompli ? Un égal doté d'une âme ?

_ Rien de tout ça. Un déviant ne serait qu'un autre formidable outil à exploiter. Parce que ce qui importe le plus à l'Homme, c'est le profit qu'il peut tirer de ce qui lui est utile. Et un androïde, déviant ou non, reste un outil. »

Telle avait été la seule réponse de Reis sans plus chercher à nuancer ses dires. Nell en était restée pantoise sans bouger pendant quelques secondes avant que l'androïde ne termine ses propos avec un froncement de nez presque dédaigneux.

« N'est-ce pas un peu ce que vous faites aussi pour votre thèse, Nell ? »

Ce ne fut que lorsque son interlocutrice étouffa une inspiration de tristesse choquée que Reis retrouva tout à coup ses esprits. Son expression dure se fractura dans la seconde d'une douloureuse contrition et il se confondit en excuses, pris de flashs rouges lumineux à la tempe et d'une détresse subite semblable à ses autres épisodes nerveux.

Après cet événement qui l'avait bouleversée, Nell ne pouvait plus nier que Reis n'allait pas bien. Vraiment pas bien. Mais à cause de quoi ? Il lui assurait encore et encore que sa mise à jour avait été correctement installée et il avait eu beau exécuter devant elle plusieurs autodiagnostics de tout son système interne sans aucun résultat négatif, la femme ne pouvait détacher son regard du malaise qui collait à la peau de Reis comme une tique lui pompant toute son essence. Et évoquer une visite à CyberLife auprès de Tristan n'était tout simplement pas envisageable.

Après donc plus de deux semaines à être bercée des habiles faux-semblants de son "fils", Nell finit un soir par appeler Tristan pour lui faire part de ses inquiétudes.

« Whoa. Madame Pathos qui m'appelle directement ? Ça doit être grave, railla gentiment Tristan en décrochant.

_ Tristan, j'ai besoin de toi. »

Il y eut un silence tendu à l'autre bout du fil. Voilà un ton fébrile qui ne lui était pas commun. Quand Nell appelait Tristan par son prénom, c'était pour du sérieux. Celle-ci n'alla pas par quatre chemins et exposa à son collègue la raison de son appel.

« Reis présente des signes laissant penser à un SPT, termina-t-elle avec angoisse. Il faut que tu vérifies encore si sa mise à jour s'est bien déroulée. »

Bien qu'intrigué par ce qu'il entendait, Tristan était sûr de lui : il avait bien revérifié le protocole d'installation avec le by-pass avant et après le passage de Reis. Même sa collègue Solange avait confirmé que tout s'était passé sans encombre.

« Et si le by-pass avait... je ne sais pas... S'il avait créé une interférence dans le système de Reis ? contra Nell avec nervosité. Je sais que pour ne pas éveiller les soupçons, il a été soumis à une fausse réinitialisation comme le protocole normal l'aurait exigé. Peut-être que...

_ Nell, tu vas vraiment me vexer, là. »

Celle-ci se mordit les lèvres pour s'empêcher de répliquer encore. Rien que par cette absence de retour de tacle, Tristan mesura l'étendue de l'inquiétude qu'elle ressentait. Il eut un soupir.

« Tu tiens vraiment à ce que je t'envoie des copies d'écran de mes lignes de code que tu ne vas pas comprendre et que tu vas me renvoyer en me disant « Des mots. Je veux des mots clairs, nuancés et sensibles. Un peu plus de décimal et moins de binaire ! » ? »

Nell ne put retenir un faible gloussement coupable face à cette brillante imitation qui la représentait avec justesse. Elle s'excusa auprès de Tristan et lui assura qu'elle ne doutait pas de la qualité de son travail.

« Tu es un binaire, mais un binaire de génie. Je peux au moins te reconnaître ça.

_ Attends, attends, prévint l'ingénieur avant de faire un court silence. C'est bon, tu peux répéter dans le micro ? J'en ferai mon nouveau fond sonore pour l'allumage de mon ordi. »

Son interlocutrice étira un sourire timoré.

« Désolée, je suis encore trop sobre pour d'autres compliments », répondit-elle doucement.

Même dans le silence du combiné, elle entendit le sourire de Tristan.

« Pas grave. Ce ne sont pas les compliments que j'ai préféré chez toi quand tu avais un petit coup dans le nez. »

Les yeux de Nell eurent tout juste le temps de s'écarquiller que Tristan avait déjà sorti les rames. Il se redressa si violemment de son fauteuil dans lequel il s'était calé que le bruit filtra dans le téléphone.

« Non, Nell, c-ce n'est pas ce...

_ Merci, Tristan. Bonne soirée. »

Et elle raccrocha, encore plus perdue qu'avant son appel. Voici donc comment mettre fin à l'interrogation qui ne l'avait pas quittée depuis ce séminaire à Detroit. En apprenant que vous n'aviez été qu'un simple coup d'un soir. Après autant de temps sans avoir osé aborder le sujet, Nell avait commencé à se faire à l'idée qu'il n'y avait rien à espérer mais en avoir la confirmation de la sorte lui était bien plus douloureux qu'elle ne s'y était préparée.


Pour une rare fois dans sa vie qu'elle menait avec vaillance sur tous les fronts, Nell se sentit dépassée. Vivre avec deux mutiques à tendance dépressive tout en faisant le deuil de ses sentiments pour l'un des rares hommes qui avait trouvé grâce à ses yeux n'était pas une sinécure. Après avoir trouvé la force de ne pas répondre ni aux appels ni aux mails de Tristan qui demandait à discuter avec elle, elle fit ce qui devait être fait tout en lui permettant de faire ce qu'elle aimait : se noyer dans le travail dans l'espoir d'aider Reis.

La pensée que son protégé vive ses derniers jours avec un poids en lui lui déchirait le cœur et elle voulait l'en soulager. Hélas, quoi qu'était ce fardeau qui le terrassait, Reis jouissait d'une grande maîtrise que son dernier grand dérapage l'avait contraint à retrouver par crainte de trop attirer l'attention. Nell se désolait que l'androïde ne lui accorde pas sa confiance pour lui parler et elle n'eut hélas d'autre choix que de se rabattre vers Ysée. Après tout, elle était la plus grande source d'humanité de Reis. Il n'y avait peut-être qu'elle pour le faire parler.

Un soir après le dîner, les deux sœurs étaient toutes les deux tranquillement posées dans le salon. Écouteurs vissés dans les oreilles, Ysée s'était réfugiée dans son antre mentale avec sa musique pendant que son aînée relisait sur sa tablette les derniers paragraphes qu'elle avait rédigés pour sa thèse. Après avoir fait signe à sa voisine de se défaire de ses oreillettes, Nell prit le taureau par les cornes :

« Je suis très inquiète pour Reis. »

L'ombre qu'elle vit passer sur le visage d'Ysée fut un signe rassurant. Cela prouvait que la splendide ignorance qu'elle s'évertuait à appliquer auprès de Reis ne l'avait pas empêchée de constater qu'en effet, l'androïde n'allait pas bien du tout. Nell caressa l'espoir que sa petite sœur était elle-même anxieuse par rapport au comportement renfermé de leur colocataire.

« Tu... sais ce qu'il a ? » demanda Ysée du bout des lèvres.

En dépit de ses intonations désinvoltes, cette question était suffisante pour Nell. Oui, sa petite sœur s'interrogeait aussi malgré tout.

« Non, avoua-t-elle avec dépit. Il faut dire qu'il a été à bonne école. Il se mure dans le silence et prétend que tout va bien. »

Ysée prit tout de suite ombrage de cette remarque la désignant et ses traits se durcirent.

« Et donc ? Tu crois que moi, je suis la mieux placée pour enquêter ? comprit-elle. Pour info, c'est lui qui m'a envoyée sur les roses. Deux fois. Il n'en a rien à faire de...

_ Merde, Ysée ! explosa Nell tout à coup. J'ai l'impression de voir papa ! Arrête de te dérober et affronte un peu les choses ! »

La jeune femme se bloqua, méchamment piquée par cette comparaison qu'elle avait en horreur. Rien ne lui hérissait plus le poil que d'être comparée à leur père. Bien que consciente du premier coup qu'elle lui avait porté, Nell poursuivit de plus belle :

« Tu as bien vu que Reis n'est plus lui-même ! Il a beau se cacher derrière un visage et un timbre de voix parfaitement mesurés, je vois sa LED qui vire au rouge quand il perd pied ! Il est en détresse ! En détresse ! »

Ysée ne se sentait pas bien. Comme chaque fois où elle était dans une situation où le ton montait ou quand les paroles se faisaient tranchantes. Elle sentait tout son être se resserrer autour d'elle comme pour essayer de la protéger mais cela ne servait à rien. Elle était toujours physiquement confrontée à un conflit et dans ces cas-là, ses émotions partaient dans tous les sens, avec les vannes ouvertes au maximum et sans l'analyse réfléchie qu'elle s'imposait en temps normal.

« Moi aussi, il m'a blessée ! argua-t-elle avec la hargne du hérisson prêt à lancer ses piques à vue. Je lui ai tendu la main mais il l'a rejetée !

_ Et toi ? Combien de fois l'as-tu rejeté depuis que tu le connais ? Est-ce qu'il a abandonné aussi vite que toi ? »

Le silence.

Nell avait pleine conscience que ce qu'elle faisait était indigne de sa qualité de psychologue mais elle était à bout. Elle ne supportait plus de voir ses deux pensionnaires s'enliser chacun de leur côté avec elle au milieu. C'était sa propre détresse face à toute cette noirceur qui s'exprimait ce soir.

Elle eut d'ailleurs très vite la confirmation que la virulence de ses propos n'avait pas bien été dosée, bien qu'elle eût fait mouche. Ysée était mise à quia, l'expression figée dans une horrible prise de conscience et le regard vide brillant d'une subite montée de larmes. Nell comprit son erreur d'avoir parié si gros. Confronter Ysée aussi frontalement revenait à jouer à la roulette russe. Ça passait ou ça la tuait.

Incapable de répliquer à cause de cette flèche acérée qu'elle venait de se prendre en plein dans le mille, Ysée attrapa le gilet qu'elle avait déposé sur le dossier du sofa, se leva pour prendre son sac et quitta la maison sans se retourner.

Quand le silence retomba après le claquement de porte, Nell lâcha un profond soupir las en s'affaissant sur elle-même, la tête entre ses mains.

Resté spectateur silencieux de la scène depuis les hauteurs de la mezzanine, Reis baissa les yeux. Il avait fait assez de dégâts comme ça.

Ysée remonta la rue d'un pas vif en mode automatique. Il faisait encore une chaleur étouffante que même le début de soirée n'atténuait pas et la bouffée d'émotions qui bouillonnaient en elle n'aidait en rien les choses.

Sans surprise, le quartier était désert. Les riches propriétaires des villas préféraient profiter du calme frais de leur climatisation quand d'autres se rafraîchissaient dans leur piscine à en juger les bruits d'éclaboussures et éclats de rires d'enfants que la jeune femme entendait parfois.

Une notification de message tinta dans sa poche. Sautant sur cette opportunité pour se détourner de la tempête intérieure qui la cernait, Ysée attrapa son téléphone et, quelques manipulations inconscientes plus tard, se retrouva avec l'appareil à l'oreille.

Une voix étonnée mais ravie l'accueillit quelques sonneries après.

« Oh ? On passe à l'oral, maintenant ? Ça fait plaisir. »

La jeune femme papillonna des paupières, se rendant tout à coup compte de ce qu'elle venait de faire. Son blocage interloqua Gabriel qui lui demanda si tout allait bien.

« Euh... Je... Oui, ça va...

_ Ysée, tu avais l'air mille fois plus en forme quand je t'ai offert les fleurs la première fois qu'on s'est vu. Tu as des problèmes ? »

Le sérieux qu'elle entendit dans la voix du jeune homme lui fit étrange mais elle avait surtout conscience qu'elle était en position de faiblesse ; chose qu'elle refusait face à quelqu'un dont elle n'avait pas encore vu l'ensemble de sa personnalité. Pourquoi son inconscient l'avait-il orientée à appeler Gabriel ? Juste parce qu'il était son seul contact récurrent de ces dernières semaines ? Était-elle si pathétique ?

« Je vais bien, asséna-t-elle en assurant au mieux son débit de voix. Je suis dehors en train de marcher et je crève de chaud, c'est tout. »

Son interlocuteur ne releva pas, ce qu'Ysée interpréta comme une preuve que ses talents de comédienne étaient encore à retravailler.

« Ça me fait plaisir que tu m'appelles, en tout cas, apprécia Gabriel après un temps.

_ Je voulais juste voir si tu avais autant de répartie à l'oral, c'est tout. »

Le léger rire qu'il lui offrit en retour eut la vertu d'apaiser un peu son tourment.

Qu'il ne saisisse qu'une occasion au vol de continuer de discuter avec Ysée ou parce qu'il avait décelé le trouble qui l'habitait, Gabriel poursuivit la conversation avec elle avec autant de naturel et d'espièglerie que lors de leurs échanges écrits, ce qui fit un grand bien à la jeune femme éprouvée. Son rythme de marche s'était ralenti et les parasites tapis dans un coin de sa tête s'amenuisaient.

Après plusieurs minutes d'échange, Gabriel tenta sa chance :

« Je suis en route vers le quartier de La Hulotte pour une nouvelle vidéo. Il y a plein de touristes en cette saison par là-bas. Ça te dirait de venir en mode BTS ?

_ BTS ? Le groupe de k-pop des années 2010-2020 ? demanda Ysée d'un air incrédule.

_ Ha ha ha ! Mais non. Behind The Scene. En backstage, si tu préfères. »

Elle eut un blanc généré par deux stress subits : le plus ordinaire, celui qu'elle ressentait quand elle était conviée quelque part dans un environnement peu familier ; ainsi que celui qui s'activait pour sa défense si elle détectait une potentielle tentative d'approche sur elle.

« Je... Je ne sais pas trop...

_ Comme tu veux, tempéra son interlocuteur, toujours aussi enthousiaste. J'imagine que les trucs de streamers ou d'influenceurs, c'est pas trop ça pour toi. C'était juste histoire de te faire découvrir. Au pire, on se fait un raid sur LoE un de ces quatre ? »

La jeune femme fut doublement et agréablement étonnée. Non seulement, il semblait avoir cerné comment elle fonctionnait mais en plus, il ne cherchait pas à insister ?

« P-Pourquoi pas, lâcha-t-elle, un peu désarçonnée. Je te laisse. Et désolée pour le dérangement...

_ Aucun problème. N'hésite pas. Bonne soirée, Ysée. »

Elle lui souhaita bon courage pour sa vidéo et raccrocha. Une subite sensation de fatigue la gagna soudain mais Ysée ne s'en inquiéta pas car elle était habituée. En grande angoissée qu'elle était, la moindre petite perturbation lui pompait de l'énergie et là, elle avait été servie. Elle devait juste se poser un peu.

La jeune femme remarqua qu'avec sa discussion avec Gabriel, elle avait quitté le quartier résidentiel et le soleil d'été était bientôt couché. Quand elle rencontra le premier arrêt de bus menant au centre-ville, Ysée s'arrêta pour s'asseoir sur le banc vide en métal brossé. Elle était en nage, le cœur directement au niveau de la jugulaire et son souffle était court, à croire qu'elle n'avait pratiquement pas osé respirer depuis qu'elle était partie.

Fatale erreur de s'être immobilisée car voici toutes ses pensées et ses émotions qui surgirent en elle comme un prédateur qui n'attendait que le bon moment pour se saisir de sa proie exposée.

Tout lui explosa à la figure avec la violence accentuée de l'accumulation. La frustration du rejet de Reis qu'elle n'avait pas digéré malgré ce qu'elle pensait. Ses interrogations quant à l'étrange attitude de l'androïde qui se muaient à présent en angoisse vicieuse suite à l'alarmisme de Nell. Le soudain rappel du temps qui passait alors qu'elle procrastinait en lâche. Et surtout, les lames de poignards que Nell lui avait plantées avec précision en plein centre de sa honte:

« Combien de fois l'as-tu rejeté depuis que tu le connais ? Est-ce qu'il a abandonné aussi vite que toi ? »

Une nouvelle brûlure l'incendia de l'intérieur. Il n'y avait pas vérité plus atroce à reconnaître. Elle avait laissé tomber Reis alors que lui avait toujours été présent pour elle.

Ysée essuya d'un geste agacé la larme de rage qui était parvenue à lui échapper lorsque son téléphone se mit à chanter. Ce n'était pas Gabriel comme elle le crut au premier abord mais Nell. Après un temps d'hésitation, elle décrocha.

« Allô ?

_ Ysée, ça va ? »

Rien que par ces quelques syllabes, elle entendit le poids des remords de sa sœur.

« Je prends juste l'air, répondit la jeune femme d'une voix sans timbre. Qu'y a-t-il ?

_ C'est Reis. »

Ysée fronça du nez avant de le lever en voyant arriver au loin le bus qui approchait de son arrêt. Elle suivit sa trajectoire des yeux jusqu'à le voir s'arrêter. Nell la héla, inquiète de ce silence.

Son émoi encore vif et toujours aussi mal géré orienta sa réponse directement vers la froideur.

« C'est bon, c'est bon, persifla-t-elle d'un ton glacial. J'ai bien compris ce que tu m'as dit. Je suis une handicapée des sentiments comme papa et j'ai la capacité d'engagement émotionnel d'une petite cuillère. »

La porte du bus s'ouvrit devant elle et cette vision lui apparut comme une splendide métaphore d'une nouvelle porte de sortie s'offrant à elle pour fuir la culpabilité et le dégoût qui imprégnaient toutes les fibres de sa personne. Elle se leva de son banc.

« Non, Ysée, c'est grave, là ! Vraiment grave ! »

La terreur sourde de Nell traversa les ondes pour la faire frissonner d'une violente chair de poule.

« Comment ça ? souffla-t-elle, la gorge étriquée. Il s'est passé quelque chose ?

_ Je viens de l'entendre appeler Tristan en douce. Il l'a interrogé sur les analyses qu'il avait faites de lui et de sa déviance lors des recherches pour son by-pass. Et... »

Le chauffeur de bus androïde qui observait silencieusement la jeune femme restée debout devant les portes ouvertes du véhicule l'appela pour lui demander si elle attendait quelqu'un avant de monter. Ysée ne répondit pas tout de suite, le cœur à la fois bruyant et suspendu à la voix de Nell:

« Et il a demandé à Tristan de faire disparaître sa déviance. Reis veut redevenir un androïde lambda. »


On va pas laisser faire ça, n'est-ce pas?