L'Ordre du Phénix – 35 ans

Le journal de Jeremiah Prince indiquait que la demeure de Walburga et d'Orion Black, en plein cœur du Londres moldu, était lugubre et qu'il ne comprenait pas que les deux héritiers, Sirius et Regulus, ne soient pas devenus dépressifs voire fous.

Severus ne pouvait pas lui donner tort.

Le 12, Grimmaurd Square n'avait pas la magnificence d'une demeure sang pur à ses yeux. Il témoignait plutôt de la décadence de la lignée principale avec l'union de deux membres proches du clan Black. Les têtes d'elfes de maison accrochées dans l'escalier étaient du plus mauvais goût, tout comme la jambe de troll qui servait de porte-parapluie. Le portrait de Walburga Black trônait dans la minuscule entrée et insultait tout personne qui passait la porte et les réunions se déroulaient dans la cuisine aménagée à grande peine par Molly Weasley.

Dans un monde parfait, Severus Prince n'aurait jamais eu à passer le pas de la porte du quartier général de l'Ordre du Phénix. Serpentard, lord d'un clan sorcier ancien et certainement pas aligné sur les idées d'Albus Dumbledore, sa candidature aurait dû être froidement rejetée car les bien-pensants de cette organisation auraient jugé qu'il se serait tourné vers Voldemort et ses idées à la première occasion.

Oui mais voilà, Severus avait refusé d'entrer dans les rangs des mangemorts, il était protégé par la guilde de potions qui lui garantissait un accès direct au conseil international magique – ce dont ne pouvait se vanter Albus Dumbledore – et avait le soutien de tous les Serpentards qui auraient dû appartenir à la quatrième génération de mangemorts – la première génération étant celles et ceux qui avaient fait leurs études avec Voldemort, la deuxième celles et ceux qui avaient adhéré au mouvement à sa montée en puissance jusqu'à sa disparition chez les Potter, la troisième les hères qui s'étaient précipités quand il avait annoncé son retour et la quatrième, les enfants de la deuxième génération – ce qui faisait de lui le chef d'un camp que chaque leader de la guerre devait impérativement convaincre pour avoir la supériorité numérique dans la guerre. Naïvement, puisqu'il avait refusé les «avances» de Voldemort, Dumbledore pensait qu'il allait naturellement accepter sa proposition d'intégrer l'Ordre.

Malheureusement, ce n'étaient pas dans les projets de Severus.

La seule raison de sa présence était le soutien en potions qu'il pouvait apporter et uniquement parce que Molly le lui avait demandé. Albus Dumbledore, comme toujours, avait fait la sourde oreille quand il avait voulu établir les conditions de son adhésion et allait donc tomber sur un os quand il réclamerait devant tout le monde des informations privées qu'il n'avait jamais négociées vouloir obtenir.

Le regard de Severus tomba sur le propriétaire des lieux, Sirius Black. Depuis qu'il avait appris que son filleul avait disparu depuis des années et que personne ne l'en avait informé, l'ancien prisonnier était entré dans une spirale de dépression. Il tenait tant bien que mal à son poste de professeur de duel avec une qualité surprenante mais dès que les élèves disparaissaient de sa vue, il se laissait aller. Émacié, les cernes énormes, on aurait presque cru qu'il venait d'être libéré d'Azkaban et bien entendu, d'après Molly, Dumbledore s'opposait catégoriquement à ce qu'il reçoive un traitement adapté, dans le cas très peu probable où il serait à l'origine d'une fuite sur l'Ordre …

Malgré la haine qu'il lui portait, Severus était sceptique sur l'état d'esprit de Sirius Black, idée confortée par les propres impressions de Molly Weasley. En sortant des mains du conseil international magique, il n'y avait plus aucune trace de son passage en prison mais depuis qu'il était à Poudlard, c'était comme si rien n'avait été fait. Cela inquiétait la matrone car elle avait déménagé au manoir Black sur ordre de Dumbledore dès la fin du tournoi des trois sorciers et elle ne voulait pas que le propriétaire ne blesse ses enfants ni ne se blesse. De toutes les façons, si ses propres conclusions rejoignaient les siennes, il avait apporté une potion d'éclaircissement, la même qu'il avait donné à Lucius Malfoy quand il s'était conduit comme le plus parfait des Gryffondors en lui demandant ouvertement s'il pouvait brasser des potions interdites. D'ailleurs, ils avaient découvert par la suite que le blond avait été empoisonné par un philtre d'Ordre, dérivé liquide de l'Imperium, pour attirer la suspicion du sorcier lambda et confirmer dans leur esprit quand il serait temps qu'il était coupable, peu importe les faits reprochés.

L'arrivée du vieux sorcier déchu permit à Severus d'observer les membres de l'Ordre qui le fusillait du regard. Dumbledore n'avait pas caché qu'il était derrière la cabale qui l'avait destitué de Poudlard et du Magenmagot, sans oublier qu'il était un Serpentard. En fait, les seules personnes qui posaient un regard à peu près neutre sur lui étaient Alastor Maugrey, Kingsley Shakelbolt et Nymphadora Tonks, aurors, Minerva McGonagall, Molly Weasley et ses deux fils aînés Bill et Charlie.

La réunion n'apporta aucune réponse utile pour Severus ni pour les aurors. Une demande de formation au duel des membres amenés à intervenir pour s'opposer aux mangemorts fut rejetée car Dumbledore estimait que les cours de défense délivrés par Poudlard étaient amplement suffisants. Toutefois, il fut ordonné à Alastor Maugrey d'entraîner deux nouveaux membres de l'Ordre, Hermione Granger et Ronald Weasley, amenés à rejoindre Harry Potter dans les plus brefs délais pour combattre Voldemort, ce qui avait fait hausser des sourcils toutes les personnes qui savaient réfléchir. Quand, exactement, Harry Potter s'était manifesté et s'était positionné aux côtés de Dumbledore dans la guerre qui se déroulait? Visiblement, ce n'était pas dérangeant pour Dumbledore qui sous-entendait très clairement qu'il était en contact avec le Survivant et qu'il avait la même ligne de conduite que son auto-désigné mentor.

Vint alors le point de la réunion qui allait déclencher le brasier.

-Severus, interpella Dumbledore alors que la plupart des membres avaient piaillé les «informations» qu'ils avaient glanées – qui ressemblaient à «c'est un mangemort parce que j'ai cru le voir avec une cape noire» ou «je l'ai entendu traiter quelqu'un de sang de bourbe», pour dire à quel niveau ça volait – et qui étaient donc inutilisables. Que pouvez-vous nous dire des Serpentards?

-Rien, répondit Severus.

La surprise s'afficha nettement sur la plupart des visages des membres de l'Ordre.

-Vous allez nous dire qu'aucun d'entre eux ne veut suivre Vous Savez Qui? cracha l'un d'entre eux

-Si vous tenez à le savoir, vous n'avez qu'à le leur demander directement, lâcha Severus.

-Si vous êtes ici, c'est pour nous donner des informations sur l'autre camp, rappela Albus. Vous devez donc nous dire tout ce que vous savez.

-Si je suis ici, c'est pour rappeler que mon aide se limite à la livraison de potions de soins, rétorqua Severus sur un ton tout aussi sirupeux que son interlocuteur. Ma parole n'a toujours pas changé depuis que vous m'avez approché et ne changera certainement pas parce que vous êtes incapables de trouver les informations dont vous avez besoin. Il n'a jamais été question que je trahisse mes élèves, ni aujourd'hui, ni un autre jour.

-Vous êtes bien un Serpentard, vous ne servez à rien! siffla un membre

-Vraiment? fit Severus d'une voix onctueuse. En tant que directeur de Serpentard, vous savez que je peux faire pencher la fidélité de cette maison dans la direction que j'indiquerai et que je m'entends assez avec celles et ceux qu'on soupçonne être mangemorts pour obtenir des informations importantes. N'est-ce pas pour cette raison que vous m'avez approché, Albus?

Le vieux sorcier serra les dents, furieux. Il était clair qu'il avait voulu forcer la main de son maître de potions pour qu'il leur livre les informations nécessaires pour la lutte qu'il menait. Il avait sûrement cru que la pression du nombre allait le faire plier mais ce n'était pas la première fois qu'il se heurtait à sa force de volonté.

-Vous nous devez ces informations! gronda Albus

-À quel titre? demanda Severus. Pour avoir empêché d'être inclus dans la vague d'arrestation des mangemorts après la mort des Potter? Pour cela, il aurait fallu que vous n'ayez pas fait part de VOS soupçons aux aurors dans un premier temps. Pour m'avoir engagé à Poudlard? Vous n'aviez pas le choix puisqu'un mandat d'arrêt avait été émis contre Slughorn et que la guilde de potions vous avait imposé de m'engager sous peine de révoquer l'accréditation de Poudlard.

Severus l'avait appris quand il avait voulu signaler son engagement à Poudlard. Une commission de la guilde l'avait reçu, lui avait expliqué leur implication dans l'histoire et ce qui était désormais attendu de lui. Il s'était acquitté de sa mission avec succès puisque l'année dernière, il avait pu envoyer trois élèves en tant qu'apprenti à la guilde.

Les membres de l'Ordre le regardèrent avec de grands yeux, outrés qu'il accuse ouvertement le grand Albus Dumbledore, ce qui fit rouler des yeux Severus. Leur aveuglement naïf était adorable à voir mais agaçant sur le long terme. S'ils ne voulaient pas comprendre que leur grand maître n'était pas exempt de défauts et surtout, qu'il n'était pas au-dessus de qui que ce soit, ce n'était pas lui qui allait le faire.

Comprenant qu'il allait entrer dans un dialogue de sourds, Severus décida de prendre congé.

-J'attends votre liste de besoins en potions dans la semaine, décréta Severus en se levant. Passé la huitaine sans contact de votre part, je considérerai notre accord nul et non avenu. Si je suis en danger à cause des indiscrétions de l'un d'entre vous, vous pouvez être sûrs que plus jamais vous ne pourrez m'adresser la parole.

Et il sortit sur une grande envolée de cape.