Bonjour à toutes et à tous,
Cela fait une éternité que je n'ai rien posté, et j'espère que la vie a été clémente avec vous depuis tout ce temps. Je crois (?) que plusieurs d'entre vous attendent toujours la suite du Mal du siècle. Je compte toujours finir cette fic qui me tient énormément à cœur, mais la vie étant sinueuse, il y a parfois des détours qui vous tombent dessus et mettent votre vie sans dessus dessous.
Cette courte histoire - en sept chapitres - me hantait depuis trop longtemps et l'écrire était devenu absolument nécessaire. Rien à voir avec LMDS, tant par le sujet (beaucoup plus personnel) que par le style. J'espère néanmoins qu'elle vous plaira.
Bonne lecture et au plaisir de vous retrouver !
Sydney 19H / Londres 8H
Comme tous les premiers samedis de chaque mois, Hermione s'est attelée de bon cœur à la préparation du festin qu'elle réserve à Harry et Ginny. La seule entorse, le seul contact qu'elle s'autorise avec Sa Vie d'Avant. Sa caractéristique ? Une quantité de nourriture proprement extravagante (et ce n'est pas peu dire, pour qui a fréquenté les Weasley).
Ce rituel culinaire dit tout ce qu'elle peine à formuler – sa culpabilité, son impuissance, sa tristesse aussi – alors, elle alimente ce lien ténu, que l'éloignement effiloche, à coup de recettes raffinées, de saveurs audacieuses, de vins étourdissants et de fumets délicieux.
À la fin de la guerre – après sa rupture avec Ron admet-elle en se mordillant la lèvre inférieure – elle a multiplié un temps les allers-retours, entre l'Angleterre et cette banlieue tranquille de Sydney où vivotaient ses parents.
Et, un soir d'automne, la décision l'a foudroyée : tout comme elle a quitté Ronald, sans larmes et sans bruit, elle a réservé un vol commercial, traversé la planète et disparu brutalement du paysage anglais. Adieu les ciels de grès et les hivers interminables.
Un coup d'œil à la pendule murale lui tire un reniflement exténué. Dans moins de six heures, ses amis seront là – le portoloin est toujours d'une précision diabolique, qu'importe les onze heures de décalage horaire entre Londres et Sydney.
Bien sûr, il y a quelque chose d'étrange à manger au milieu de la nuit, elle qui a toujours apprécié dîner tôt pour ensuite se rouler dans un plaid et profiter d'une longue soirée de lecture, tandis que Harry et Ron, surexcités, s'absorbaient dans les jeux vidéos (ils s'étaient emparés de la technologie moldue avec une passion qui frisait la boulimie).
Six ans plus tard, cette pensée lui provoque toujours un petit tiraillement qu'elle chasse d'un revers de main.
Elle est heureuse d'avoir instauré cette tradition, et si elle aurait souhaité faire de même avec Ron (au début, elle l'avait invité, mais il avait décliné plusieurs fois, prétextant ceci cela, jusqu'à ce que les excuses s'amenuisent et que Hermione cesse de lui proposer), elle n'en garde aucune rancoeur, juste une sensation de vide qu'elle parvient à dissiper en un battement de paupière.
Désormais, elle lui écrit deux mails par an, pour la nouvelle année, et pour son anniversaire ; il fait de même, avec toute la maladresse et l'inattention qui le caractérisent, et qu'elle a jadis chéris.
Sortant de ses pensées, elle s'empare du crayon qui traîne sur la table de la cuisine et raye soigneusement la première ligne. Les entrées sont prêtes : les feuilletées au fromage de chèvre sont au four, la vinaigrette au miel attend dans le frigo, à côté de la roquette fraîchement lavée.
Ignorant le post-it jaune collé au frigo « Appeler le garagiste » souligné de deux traits rouges, elle s'attaque au clou du dîner, du moins elle l'espère.
Elle sait combien Ginny raffole de ses pâtisseries et elle est bien déterminée à la combler (et à les impressionner, aussi, ose-t-elle s'avouer à mi-voix, car elle aime que ce soit sensationnel). Génoise, ganache au chocolat noir, avec un cœur fondant au caramel, glaçage miroir, le tout accompagné de glace au citron vert, de fines tuiles aux amandes délicatement parfumées au rhum et d'une émulsion de menthe.
Alors qu'elle essaye en vain d'extirper la cuillère qui, après avoir malencontreusement glissé dans le saladier, s'est coincée dans les branches du fouet électrique et a projeté une multitude d'éclaboussures de jaune d'œuf sucré partout dans la pièce – tablier et chemisier inclus – la sonnette retentit et lui arrache un juron. Se lavant précipitamment les mains sans un regard pour le désastre qui l'entoure, elle se dirige vers la porte d'entrée, légèrement agacée qu'on la dérange dans un moment critique.
Tandis qu'elle s'essuie les mains, elle examine rapidement les probabilités pour que cela soit Arthur, son ami doctorant en littérature, mais se rappelle aussitôt qu'il est parti quelques jours pour voir sa famille. Tout compte fait, il doit sûrement s'agir de sa voisine du troisième, une dame sans âge et à l'œil vif, qui vient lui rendre son plat à lasagnes (elle lui apporte régulièrement quelques-unes de ces préparations, arguant qu'elle cuisine bien trop pour une personne seule).
« Anna ! » s'exclame-t-elle en ouvrant la porte.
Son sourire se fige alors que ses yeux tombent sur la personne la plus improbable qui puisse se tenir sur son seuil, à – elle fait un rapide calcul mental – huit heures et demi GMT. Même Ron venant la voir à l'improviste à six heures du matin aurait eu plus de sens.
« Miss Granger » la salut-il, guindé. « Vous attendez quelqu'un, visiblement » ajoute-t-il pour faire bonne mesure.
« Pro.. » un spasme agite sa lèvre inférieure : « Monsieur Snape » se reprend-t-elle avec un rire nerveux. « Que puis-je faire pour vous ? » demande-t-elle avec une once de méfiance dans la voix.
Si Severus Snape ne s'est pas attendu à grand-chose en venant ici, cédant sans entrain aux prières de Minerva, la vision d'une Hermione Granger les cheveux constellés d'éclaboussures blanchâtres, le tablier maculé de... chocolat ?, et le visage enfariné est définitivement la dernière chose que son imagination aurait pu produire.
« Permettez-vous ? » répond-t-il en lui désignant l'intérieur de l'appartement.
« Je vous en prie » murmure-t-elle en s'effaçant « Le salon est au fond à gauche » précise-t-elle de façon un peu inutile au vu de la taille de son appartement.
Elle le détaille alors qu'il passe devant elle, visiblement plus alerte que la dernière fois qu'elle l'a vu, sur le sol ensanglanté de la Cabane Hurlante. Il lui paraît toujours aussi grand, mais quelque chose dans son allure – sa peau, un peu moins pâle ? ses cheveux, plus courts que dans ses souvenirs ? – le rend vaguement abordable. Ou alors, c'est simplement elle qui a changé – et sitôt cette idée concrétisée, elle réprime un rire amer, évidemment qu'elle a changé.
« Du thé ? » propose-t-elle alors qu'il s'assoit avec raideur sur son canapé gris. Il est déjà tard pour elle, mais après tout, il n'est que huit heures et demi à Londres.
« Volontiers » acquiesce-t-il tandis qu'elle disparaît avec un sourire crispé.
Avant même qu'il n'en ait conscience, son regard a scanné la pièce – une reproduction d'un tableau de Bonnard, une petite table basse en verre où traînent quelques revues de sciences sociales, une bibliothèque en pin clair, surchargée de livres (moldus, d'après ce qu'il peut lire), un fauteuil en rotin avec une couverture bleue jetée sur le dossier, des voilages parme et un luminaire moderne, ressemblant étrangement à un souaffle en papier.
Foutus réflexes.
Il se relève, retire son manteau, le pose sur l'accoudoir à ses côtés, se rassied, attend. Le bruit strident d'un minuteur suivi d'un juron étouffé lui parviennent depuis la pièce adjacente, au milieu des bruits de vaisselle, d'eau et d'ustensiles qu'on manipule avec frénésie.
Il ne peut s'empêcher de hausser un sourcil – chez un sorcier moyen, préparer du thé n'excède pas cinq minutes – deux minutes pour lui, grâce à un sort informulé qui permet d'accélérer l'ébullition – et même s'il ne l'admettrait jamais à haute voix, il lui semble improbable que Hermione Granger ait besoin de plus de trois minutes.
Au bout d'une dizaine de minutes, il se demande s'il est plus impoli de rester immobile sur ce bout de canapé, ses longs doigts s'agitant sur les plis invisibles de son pantalon, ou d'envahir son espace personnel plus qu'il ne le fait déjà en allant lui offrir son aide.
Lorsqu'il se décide pour la deuxième option avec la ferme impression que Minerva et Poppy, à force de le materner, ont fini par déteindre sur lui, une Hermione échevelée apparaît dans l'encadrement de la porte :
« Le thé va être prêt dans quelques instants » souffle-t-elle, « j'arrive tout de suite » dit-elle en désignant ses vêtements tachés.
Elle s'enfuit avant de finir sa phrase, et bien qu'il ne soit pas homme à s'étonner de grand-chose, il ne peut nier que cette matinée est tout à la fois ennuyeuse et déconcertante.
Dans la salle de bain, Hermione rougit de honte en observant son reflet. Que Sa Vie d'Avant, telle qu'elle la surnomme, la rattrape est déjà infiniment désagréable, mais qu'elle soit dans cet état lorsqu'elle sonne à sa porte – littéralement – lui donne envie de ramper sous le lit et d'y rester. Peut-être aurait-elle dû accepter la proposition d'Harry de rendre son appartement incartable, songe-t-elle en réglant le mitigeur.
Elle se débarbouille énergiquement le visage, et quand elle constate que les stigmates de ses mésaventures culinaires sont trop nombreuses pour être enlever une à une, elle n'hésite pas et plonge la tête sous le robinet de la baignoire.
L'eau froide la fait grimacer, puis, dans un élan presque masochiste, elle se saisit du peigne posé sur le rebord et démêle avec ardeur ses cheveux. Attrapant une serviette, elle essore la rivière qui lui tient lieu de chevelure, se précipite dans sa chambre, enfile le premier T-shirt qui lui tombe sous la main, et repart vers la cuisine, en abandonnant au passage la serviette humide sur une chaise.
Elle marque un temps d'arrêt en voyant son ancien professeur à l'autre bout du couloir, visiblement prêt à pénétrer dans la cuisine.
Pitié, faîtes qu'il n'ait pas vu le désastre, prie-t-elle intérieurement. Alors qu'elle passe devant lui en marmonnant un « pardonjesuisàvousdansuninstant », elle l'entend lui emboîter le pas et se raidit d'anticipation à l'idée du commentaire cinglant qui ne va pas tarder.
Stoïque, elle lui tourne le dos tout en disposant les deux tasses et la théière en porcelaine sur un plateau, vérifie que le sucrier est plein, verse le lait dans un pichet et rajoute deux quarts de citron sur chaque soucoupe.
Lorsqu'elle se retourne pour sortir du four les muffins de la veille qu'elle a mis tiédir, elle constate qu'il n'a pas bougé et qu'il la fixe avec un air impénétrable, et, peut-être, un soupçon d'incrédulité.
« Il y a eu un petit accident avec le robot » avoue-t-elle, gênée, en désignant le plan de travail derrière elle. « Vous êtes arrivé avant que je ne puisse nettoyer » dit-elle en ayant la sensation de se justifier.
L'ancien professeur acquiesce, sans savoir exactement à quoi. Comment se fait-il que la soigneuse, la méticuleuse, la très ordonnée Hermione Granger puisse avoir une cuisine qui ressemble à ça ? Une dizaine de bocaux, certains ouverts, d'autres non, sont éparpillés sur la table ; le machin électrique est abandonné au milieu d'eux ; un saladier plein d'une préparation grumeleuse jouxte une casserole d'où s'échappe des effluves de chocolat noir ; derrière, la vaisselle sale s'amoncelle dans l'évier ; plus loin trônent douze feuilletés à la croûte dorée et aux bords légèrement noircis.
Son regard s'arrête à nouveau sur elle, et il réalise qu'elle s'est saisi du plateau et l'attend pour retourner vers le salon. Il la suit, absorbé. Si la ressemblance physique n'était pas aussi parfaite, du moins, autant qu'il se souvienne d'elle avec six ans de moins, il pourrait presque croire à un imposteur. Cette cuisine maculée d'éclaboussures ne peut pas être l'œuvre de cette étudiante aussi irréprochable qu'agaçante, dont le principal fait d'armes est de lui avoir rendu pendant six ans des parchemins d'une longueur parfaite, d'un contenu exemplaire, et recouverts d'une écriture quasi dactylographiée.
Elle t'a sauvé la vie, au – il chasse cette idée brusquement.
Et depuis quand un Recurvite informulé prend-t-il plus d'une demi-seconde ? songe-t-il en s'asseyant à sa place précédente.
Elle lui tend une tasse de thé noir fumant puis, d'un geste de la main, lui désigne les muffins : « C'est un peu tard pour moi, mais surtout servez-vous, j'en ai fait beaucoup trop ». Ceux que vous laisserez iront dans l'estomac de Harry faillit-elle ajouter, mais elle n'est pas sûre de vouloir aborder si tôt le sujet – la guerre, la haine, les rivalités – tout ce qui appartient à Sa Vie d'Avant.
« Ne le prenez pas mal » reprend-t-elle alors qu'il boit une gorgée brûlante, « mais que faites-vous ici ? »
« Minerva » répond-t-il platement en se saisissant d'un muffin aux cranberries, « Minerva s'étonne, ou plutôt s'inquiète, devrais-je dire, que vous ne répondiez à aucun de ses hiboux depuis deux mois ».
Hermione déglutit et repose bruyamment sa tasse sur la soucoupe. Autant pour elle, elle n'y coupera pas. Sa Vie d'Avant lui revient avec la force d'un boomerang et elle se demande, anxieuse, comment elle aurait réagi si, par un drôle de hasard, il n'était pas venu le jour exact de la visite mensuel de Harry et Ginny – s'il était venu un jour ordinaire, l'un de ceux où elle arrive presque à oublier et à n'être qu'une doctorante sans histoire. Elle n'aurait probablement pas eu d'éclaboussures sur la moitié du corps, ni des muffins déjà prêts, mais son accueil n'aurait pas été si différent.
Elle n'a rien contre Severus Snape – elle lui a sauvé la vie, après tout – mais depuis que tout cela ne la concerne plus, Severus Snape n'est plus qu'un nom parmi d'autres dont elle se fiche éperdument.
Pas qu'elle lui souhaite le moindre mal, mais leurs trajectoires se sont tellement éloignées qu'elle n'est plus vraiment sûre, désormais, d'appartenir au même système solaire.
« Le sort de repousse-hiboux est donc efficace » répond-t-elle finalement. « Ce n'est pas contre Minerva, bien sûr, vous lui direz ».
Il la fixe, d'une façon qui, jadis, l'aurait invitée à développer, mais elle se contente de porter la tasse à ses lèvres.
« Minerva serait venue en personne si elle n'avait pas été retenue par la nouvelle loi d'intégration qui doit être votée lundi, mais elle souhaiterait s'entretenir avec vous le treize novembre, si vous êtes disponible ».
Hermione lui adresse un léger sourire, se gardant bien de manifester la moindre curiosité. Pour une raison obscure, elle a beau reléguer Severus Snape au vague statut d'homme ayant trait à sa vie passée, elle n'a pas envie d'être prise en défaut devant lui. Harry saura bien de quelle loi il s'agit, sa curiosité sera comblée et elle pourra retourner aussitôt à sa Nouvelle Vie.
« Comment m'avez-vous trouvée ? » demande-t-elle pour faire diversion, quoi que la réponse l'intéresse réellement.
« L'annuaire en ligne, Miss Granger », grince-t-il, avec un reniflement dédaigneux : « et une bonne dose de patience face à ce soit-disant outil merveilleux qui ne fonctionne jamais quand vous en avez besoin ». De la main, il désigne l'ordinateur portable, posé sur la grande table au milieu de livres ouverts.
Elle rit soudain, d'un rire clair et lumineux, comme si l'imaginer en train de chercher un cybercafé et de s'exaspérer face à la machine récalcitrante lui procurait une immense satisfaction.
« Lorsque je me suis installée ici, j'étais à peu près sûre qu'aucun sorcier ne pourrait me retrouver, à l'exception des moyens moldus, évidemment. Et l'idée qu'un sorcier s'abaisse à les utiliser me semblait... risible » dit-elle plus calmement en reprenant une gorgée. « Minerva aurait pu demander à Harry – il a pour consigne de ne jamais divulguer mon adresse, mais pour elle, j'aurais fait une exception ».
Severus la regarde à nouveau, perturbé de voir ses cheveux humides serpenter autour de son cou, les pointes gouttant de temps à autre sur son T-shirt bleu ciel.
« Considérez que j'ai déjà oublié la vôtre, dans ce cas » réplique-t-il, maudissant intérieurement Minerva.
Hermione hausse les épaules tandis que Severus termine son muffin. Il n'a jamais eu beaucoup d'appétit le matin mais il doit reconnaître que ces muffins sont une réussite et qu'ils se marient à merveille avec l'Earl Grey. Il l'observe à la dérobée, entre deux gorgées, tentant de mettre le doigt sur ce petit quelque chose qui le taraude depuis le début de leur échange.
Elle a toujours été déterminée, le genre de personne à se battre contre vents et marées, et pourtant, quelque chose a définitivement changé. Elle semble trop calme, trop civile. Trop neutre.
« Enseignez-vous toujours ? » demande poliment Hermione au bout d'un moment, pour meubler le silence pesant qui s'est installé entre eux.
« Merlin m'en préserve ! » s'exclame-t-il. « Je me porte parfaitement bien loin de Poudlard, merci ».
Hermione ne dit rien, mais à sa grande surprise, ses lèvres se tordent en un rictus approbateur.
« Et vous ? » questionne-t-il, pour lui retourner la politesse. « Il me semble que le mage Melthusadoc cherchait un apprenti, Minerva semble d'ailleurs persuadée que... »
« Oh » l'interrompt-elle avec l'air contrit de quelqu'un qui s'apprête à s'excuser. « Je poursuis des études du côté moldu, à l'université de Sydney, rien de très intéressant ».
L'espace d'une seconde, il la dévisage, sans dégoût ni mépris, avec une sincère stupéfaction.
« J'ai eu besoin de changement, après tout... ce que nous avons traversé » explique-t-elle doucement. « Actuellement, je termine mon doctorat, et ensuite, je... verrai », conclut-elle.
Il hoche la tête lentement, comme si cette idée lui demande un effort particulier d'assimilation.
« Je peux comprendre le besoin de changement », admet-il en prenant un deuxième muffin, « bien que celui-ci soit assez radical ».
Hermione rit, de nouveau, et elle s'étonne de se sentir d'humeur presque badine, alors que cette conversation lui coûte toujours avec Harry. Elle s'y prépare d'ailleurs, car ce soir elle n'échappera pas au traditionnel « Cela va faire sept ans, Hermione ! Sept ans ! Tu es une sorcière, bon sang, combien de temps va durer ton exil ? »
« Eh bien, les Gryffondors, vous savez » réplique-t-elle avec un reniflement amusé « ne sont pas connus pour leur sens de la pondération ».
Il s'esclaffe en avalant sa bouchée. Encore quelque chose qui a changé. Il n'aurait pas cru, en se levant ce matin, que prendre le petit-déjeuner dans le salon de Hermione Granger serait aussi rafraîchissant.
« Harry ne le comprend pas, vous savez » murmure-t-elle, pensive. À la mention de Potter, Severus se raidit sur le canapé, comme si Nick-Quasi-Sans-Tête venait de lui passer à travers le corps.
« Pour lui, le monde sorcier est la meilleure chose qui lui soit arrivée, même si bien sûr, c'est assez ironique compte tenu de toutes ces années à craindre pour sa vie... » Elle pousse un soupir, résignée, et Severus remue légèrement, mal à l'aise. L'atmosphère s'est subtilement chargée de souvenirs que tous deux préfèreraient oublier.
« Il n'arrive pas à entendre que cela soit plus difficile pour moi », avoue-t-elle pudiquement.
Severus hoche de nouveau la tête – il a l'impression de ne faire que ça, depuis trente minutes qu'il est assis là. Hocher la tête, boire son thé, déguster de délicieux muffins et comprendre. D'une façon aussi inattendue que stupéfiante, il comprend Hermione Granger. Avant qu'il ne puisse examiner cette nouvelle sensation plus en détail, elle lui propose :
« Encore du thé ? »
« Merci, mais je ne vais pas vous retenir plus longtemps » répond-t-il en se levant.
Elle l'imite : « Je vous raccompagne ».
Alors qu'il enfile son manteau, il note que ses cheveux ont dû sécher car ils recommencent à frisotter dans tous les sens.
« Sur quel sujet travaillez-vous ? » demande-t-il soudain avec une curiosité qui ne lui ressemble pas.
« L'invisibilisation des poétesses, romancières et compositrices en Occident depuis 1750 » dit-elle en se balançant d'un pied sur l'autre. « Ce sont des lectures annexes » ajoute-t-elle en désignant les livres qui s'empilent sur la table, certains parsemés de post-it aux couleurs criardes. « Il y aurait beaucoup à dire également sur le sujet avant 1750, mais structurellement, c'était plus cohérent de... »
Elle s'interrompt brutalement lorsqu'elle réalise qu'elle bavarde et qu'il s'est immobilisé, dans son grand manteau noir.
« Eh bien » dit-il, les yeux légèrement écarquillés, l'air... appréciatif ?, « je vois que vous avez su trouver un autre cheval de bataille ».
Son ton n'a rien de moqueur ou de condescendant. Elle passe rapidement devant lui, pour cacher ses pommettes rougies et déverrouille la porte d'une main un peu fébrile.
Derrière elle, Severus Snape essaye une nouvelle fois de superposer le souvenir de l'élève appliquée à la jeune femme qui lui fait face. Le résultat le laisse désorienté.
Peu importe, il a rempli sa mission, et brûle maintenant de se consacrer au véritable objet de son voyage, la cueillette de Melaleuca alternifolia.
« Puis-je confirmer votre rendez-vous du treize à Minerva ? » s'enquit-il sur le pas de la porte.
Hermione hoche négativement de la tête. « Malheureusement, non » dit-elle posément. Il la fixe si intensément qu'elle comprend qu'elle ne s'en tirera pas sans explications : « Mes parents sont... malades » avoue-t-elle avec une inflexion coupable dans la voix, « je ne pourrai pas me rendre en Angleterre avant longtemps ».
Il hausse les sourcils : « Il ne s'agit que de vous absenter quelques heures, vous pourriez faire l'aller-retour dans la journée en portoloin » précise-t-il d'une voix neutre. Que Minerva ne l'accuse pas d'avoir renoncé trop rapidement.
« Je ne peux vraiment pas » renchérit-elle avec un sourire d'excuse. « Je suis d'ailleurs navrée que vous vous soyez dérangé pour rien ; transmettez mes excuses à Minerva si vous le voulez bien, et dites-lui bien que cela n'a rien de personnel » conclut-elle en soutenant son regard.
Il s'incline légèrement.
Sa visite aurait pu durer cinq minutes, visualise-t-il en accéléré dans sa tête ; « Bonjour Miss Granger, vous ne vous attendiez sans doute pas à me voir et croyez-moi, cela me convenait parfaitement, mais Minerva s'inquiète de votre silence et souhaiterait vous voir le treize novembre – Je ne suis pas disponible – Vraiment ? – Oui, mes parents sont malades – Vous savez, les portoloins sont remarquablement efficaces, vous ne seriez absente que quelques heures – Je me vois contrainte de décliner – Très bien, dans ce cas, au revoir Miss Granger » ; et pourtant, la sensation diffuse qui l'enveloppe après cette heure de conversation n'est pas si odieuse qu'il ne l'aurait cru. C'est une sensation acceptable. Oui, acceptable, c'est le mot.
Elle le regarde toujours et il s'empresse de prendre congé : « Bonne journée, Miss Granger ».
« Au revoir, Monsieur Snape » répond-t-elle tranquillement tandis qu'il franchit le seuil.
