Bonjour à toutes et tous !
Un grand merci pour vos gentils messages Bellad0ne et l'invitée mystérieuse (...) ainsi que vos ajouts en favoris. J'espère que cette suite vous plaira.
Bonne lecture !
Sydney 17H / Londres 6H
Lorsque la sonnette retentit dans le vide pour la deuxième fois en l'espace de dix minutes, Severus se sent profondément idiot, sentiment qu'il n'avait pas éprouvé depuis sa première année à Poudlard, lorsqu'il avait demandé à Lily si-elle-voulait-réviser-les-potions-avec-lui, et la comparaison n'arrange pas son humeur.
Il fait deux fois le tour du palier, pestant contre lui-même.
De toute évidence, Hermione Granger ne passe pas ses samedis à attendre ses visites impromptues. Il sort discrètement sa baguette – (Comment a-t-il pu croire un instant qu'apporter ce livre en personne serait une bonne idée ? Est-ce encore son estomac qui l'a trahi ? ) – quand une voix claire le fait se retourner :
« Vous cherchez quelqu'un ? »
D'un geste imperceptible, il fait disparaître sa baguette dans sa manche. Une petite dame aux yeux délavés, le front rieur et la bouche ridée, lui fait face, souriante à la manière d'un patou qui contrôle son territoire.
Il hésite une seconde, et considérant que son pied gauche est quasiment sur son paillasson, preuve suffisamment accablante pour quiconque aurait un peu de jugeote, il finit par dire platement :
« Miss Granger ».
« Oh, vous tombez mal, elle est partie tout à l'heure ».
Il hausse un sourcil, ne sachant que faire de cette information.
« Vous êtes un de ses collègues ? À l'université je veux dire ? »
« Non, pas... »
« Elle m'en parle souvent – ses descriptions sont toujours très piquantes, vous savez – mais je ne vois pas qui vous pourriez être ».
Il ne sait s'il doit se sentir insulté.
« Je ne travaille pas avec Miss Granger… je » explique-t-il, « je voulais seulement… peu importe, je repasserai plus tard ».
La voisine le dévisage, visiblement pas effarouchée. Aucun doute qu'elle aurait été une Gryffondor – une de celles qui donnent une calvitie précoce, s'il avait été un tant soit peu impressionnable :
« Ah ! » s'exclame-t-elle, avec l'air victorieux de quelqu'un qui vient de résoudre une équation particulièrement ardue, « ne la faites pas pleurer, hein, la petite en a déjà vu assez, et après elle cuisine tellement que la dernière fois, j'ai frôlé la crise de foie ».
« Non, ce n'est pas… » dément-il en rougissant (les grands-mères toutes-griffes-dehors ne sont-elles pas censées protéger leur poulain, plutôt que d'imaginer sans sourciller que lui puisse être… que lui soit… que ce soit ça ? )
« Oui oui, je sais, cela ne me regarde pas. Votre Hermione est chez ses parents tout près d'ici, mais elle rentre toujours tard et un peu chamboulée. La pauvre, hein ? »
Severus la scrute un instant, résistant à la tentation de lancer un legilimens informulé. Les bavards invétérés lui inspirent systématiquement ce mélange d'incrédulité et de mépris, mais deux décennies d'espionnage lui ont appris que les écouter n'est pas toujours une perte de temps.
« Oui, effectivement... » fait-il mine d'acquiescer, « elle m'avait demandé ce livre, auriez-vous l'obligeance de lui donner lorsque vous la verrez ? »
Il lui tend l'ouvrage en question, ensorcelé pour ressembler à un roman du dix-neuvième, et elle se récrit vivement :
« Non non, donnez-lui vous-même, voyons », et devant son immobilité, elle précise : « je suis sûre qu'elle sera heureuse d'avoir un peu de compagnie ».
Il hausse un sourcil, à la fois surpris et méfiant qu'il ait réellement réussi à la retourner sans le moindre effort, et ce léger temps de latence suffit définitivement à le transformer en chevalier servant :
« Allez, allez jeune homme » le pousse-t-elle dehors avec un geste impatient et il se demande à quel point elle est myope.
« Je ne connais pas l'adresse » admet-il, embarrassé.
« Oh c'est facile, deuxième rue à droite en sortant et c'est au vingt-six ».
Et voilà songea-t-il victorieusement en descendant les escaliers d'un pas leste, sous l'œil satisfait de la vieille dame.
L'air tiède du soir lui fait l'effet d'un petit électrochoc, et il s'interroge soudain sur sa motivation profonde. Depuis qu'elle a refait irruption dans sa vie – ou plutôt, lui dans la sienne, merci Minerva – il doit admettre qu'elle a occupé une part croissante de ses pensées. Il y a quelque chose d'indiscernable chez elle, à la manière d'un ingrédient rare dont on n'aurait pas encore décelé toutes les propriétés, et ce constat le rend d'autant plus perplexe qu'il n'est pas du genre à revenir sur son jugement.
Et puis, s'il est tout à fait honnête avec lui-même, les journées au laboratoire et les nuits à lire s'avèrent un peu monotones – pas qu'il regrette la guerre, évidemment ; mais certains jours, il n'est pas tout à fait sûr d'être vivant tant son quotidien est... simple.
D'où son intérêt pour le mystère Granger, conclut Severus en apercevant le numéro vingt-six, petite maison claire avec jardinet et véranda.
Au même moment, une voiture grise tressaute, le dépasse et se gare devant le portillon. Trois secondes plus tard, Miss Granger apparaît, et alors qu'elle ouvre le coffre, il note que ses cheveux sont enroulés en un élégant chignon, plus strict que de coutume.
Le transplanage étant exclus, il considère ses options et hésite un instant à faire demi-tour. Il ne sait pas exactement ce qu'il espérait en prenant le portoloin à l'aube ce matin, mais suivre sa trace jusqu'à la maison de ses parents pour déposer un livre n'était définitivement pas dans ses projets.
Avec une grimace, il se dirige vers elle d'un pas vif, comme si sa présence ici était ce qu'il y avait de plus naturel.
« Minerva, encore ?! » s'exclame-t-elle en le voyant approcher. « Je vais finir par croire qu'elle s'est liguée avec Harry pour me faire revenir en Angleterre ».
« Diantre, je doute que Potter sache se faire cuire un œuf sans vous, je suis presque surpris qu'il ait survécu jusqu'ici », grogne-t-il en s'arrêtant à sa hauteur. Elle lui adresse un regard mi-réprobateur, mi-amusé, mais quelque chose dans son ton lui donne l'intime conviction qu'il ne le pense pas vraiment.
Se retournant vers le coffre, elle entreprend de sortir méthodiquement les sacs de courses qu'elle pose d'un geste précis sur le bitume. Il l'imite sans mot dire.
Pendant un court instant, il est si proche qu'elle croit discerner une effluve de chèvrefeuille et de... menthe ?, et sans savoir pourquoi, les larmes lui montent aux yeux alors que les souvenirs de Poudlard déferlent hors du coffre-fort qu'elle a soigneusement rangé au fond de sa mémoire.
« Que veut donc Minerva ? » demande-t-elle avec lassitude.
« À vrai dire, je comptais seulement vous déposer le livre que vous m'aviez demandé » répond-t-il en se reculant d'un pas.
Elle écarquille un peu les yeux et bat des paupières tandis qu'il lui tend l'ouvrage en question.
« Comment l'avez-vous trouvé ?» s'exclame-t-elle, et d'enchaîner, amusée: «Charlotte Brontë ? »
« Étant donné votre sujet d'études, Brontë m'a semblé plus approprié que Dickens ou Stevenson » explique-t-il sobrement.
Elle relève la tête, étrangement touchée.
« Je projetais de laisser le livre sur votre palier mais j'ai rencontré votre voisine et elle m'a pratiquement traîné ici... » explique-t-il avec un léger rictus.
« Ah ! » s'esclaffe-t-elle, « Hannah, oui, elle est assez... enfin, vous l'avez vue, elle s'inquiète beaucoup trop pour moi ».
Il ne dit rien mais note que ses yeux sont toujours un peu voilés.
« Voulez-vous entrer ? » offre-t-elle, un brin nerveuse, « je vais préparer le dîner pour mes parents... »
Il hoche la tête, impénétrable, et pendant un bref instant, elle craint d'avoir commis un impair.
« Je ne comptais pas vous importuner» dit-il enfin, «simplement profiter du voyage pour vous déposer le livre».
Elle lui sourit franchement et il se demande si elle a deviné que le livre était l'unique objet de son voyage.
« Je crois que bien que c'est un oui » répond-t-elle joyeusement, «même si je ne suis toujours pas certaine que ce mot fasse partie de votre vocabulaire».
Il roule des yeux mais ne se formalise pas. Au fond, s'il est tout à fait honnête, il est plutôt amusé mais l'admettre à haute voix lui semble une pente bien trop glissante pour s'y aventurer.
Hermione trifouille dans son sac à la recherche de la clé : « par contre, pas un mot, vous savez... »
Sa phrase se perd alors qu'elle ouvre le portillon et qu'ils remontent l'allée en silence, tenant chacun trois sacs plein à craquer. Severus devine à ses jointures blanchies que contrairement à lui, elle n'a même pas pris la peine de les alléger d'un sort informulé.
Il en revient à sa première impression, celle qu'il a eue trois mois plus tôt en la voyant maculée de farine et d'éclaboussures au beau milieu d'un champ de guerre culinaire : quelque chose lui échappe.
Hermione trébuche légèrement sur la dernière marche, et, maladroitement, il la stabilise d'une main hésitante dans le bas du dos. Avant qu'ils ne puissent examiner plus avant l'étrangeté de la scène, la porte s'ouvre brusquement :
« Je savais bien que ça grattait à la porte » marmonne une femme emmitouflée sous un châle, malgré les vingt-trois degrés extérieur, « où est donc passé ce chat... »
« Helen » commence doucement Hermione, « Perseus est mort l'année dernière, tu sais, on l'a emmené chez le vétérinaire... » elle s'interrompt, soudain extrêmement consciente de la présence dans son dos de Severus Snape. À quoi songeait-elle donc en l'invitant ?
« Hermione ? » interroge soudain la femme, incrédule. « Que fais-tu ici ? »
« J'ai fait les courses et je vais préparer le dîner » explique-t-elle avec une fausse gaieté. « Des gnocchi al pomodoro, ce plat que tu adores ».
Mais elle ne l'écoute déjà plus, l'index pointé vers Severus :
« Victor ? » chantonne-t-elle avec l'air soudain plus alerte.
« Non » interrompt Hermione en posant une main apaisante sur l'avant-bras, « ce n'est pas Victor, c'est un... un ami, Severus, qui est de passage à Sydney pour quelques jours ».
Helen ne répond pas et se contente de fixer Severus d'un air absent tandis que Hermione la prend doucement par le bras et l'entraîne vers le salon.
La tendresse qui se dégage de ses gestes alors qu'elle l'installe dans un fauteuil et lui sert un verre d'eau, donne soudain à Severus l'horrible sensation d'être un voyeur.
Regrettant de s'être immiscé dans ce moment qui aurait dû rester privé, il s'efforce ardemment de détourner le regard. À trois reprises pourtant, il se surprend à détailler la jeune femme qui lui fait face : la façon pudique avec laquelle elle sourit à ses parents sans rien révéler de ses émotions, la douceur qui émane de ses yeux lorsqu'elle s'approche d'eux, l'aisance avec laquelle elle leur parle comme si tout était absolument normal - et en même temps, note-t-il aussi, ses épaules s'affaissent et un pli se creuse entre ses sourcils dès qu'elle leur tourne le dos ou qu'elle s'éloigne de quelques pas. Elle lui rappelle ces madones du Quattrocento qu'il admire à chacun de ses voyages en Toscane et cette pensée le trouble.
Il a conscience qu'elle lui jette quelques coups d'œil par intermittence, mais il évite à chaque fois que leurs yeux ne se croisent, feignant alors d'observer la pièce autour de lui. Le mobilier est simple, fonctionnel, vaguement assorti. Des petits papiers colorés semblables à celui où elle avait noté son adresse mail sont collés un peu partout, des placards aux interrupteurs en passant par la plaque de cuisson ou la télécommande de la télévision.
Hermione revient vers lui :
« Je vais faire simple » dit-elle en désignant la cuisine d'un geste. « J'espère que vous aimez la cuisine italienne? »
Quarante-cinq minutes plus tard, Severus n'est plus sûr d'avoir la même définition du mot. La simplicité selon Hermione Granger - il y aurait de quoi en faire un roman - consiste en une ribambelle d'ustensiles éparpillés un peu partout sur le plan de travail, trois saladiers remplis de mixtures diverses, de la farine en veux-tu en voilà, deux casseroles sur le feu, des coquilles d'œufs et des pelures de légumes entassées.
Sans trop savoir comment, Severus s'est retrouvé un couteau dans les mains, en train d'émincer des oignons et il fait tout ce qu'il peut pour empêcher ses satanés yeux de pleurer.
Il ne connaît pas de sortilège pour y remédier, mais au moins, la chaîne hi-fi, qui atteint un volume presque inhumain, masque ses reniflements à intervalles réguliers.
Il lui jette des coups d'œil répétés tandis qu'elle s'agite à sa droite, plongeant dans l'eau bouillante les gnocchis qu'elle a façonnés à la main.
L'envie de jeter un Assurdiato, ou mieux encore, un Muffliato, le démange mais voyant qu'elle n'en fait rien - elle ne semble même pas dérangée - il ravale son impatience et se retient (il a un minimum de savoir vivre, merci bien).
« Victor est son frère aîné, décédé dans un accident lorsqu'elle était encore adolescente » dit-elle soudain. « Elle a tendance à le reconnaître un peu partout ces temps-ci ».
Severus acquiesce, étonné que sa voix soit aussi claire malgré le déferlement de l'orchestre derrière lui. Et comme si elle avait lu dans ses pensées, elle ajoute :
« Mon père a toujours adoré les symphonies de Mahler, il lui arrive encore de fredonner certains passages ».
Il verse les oignons dans la poêle chaude et se faisant, il se retrouve à quelques centimètres d'elle.
« Après la guerre » souffle-t-elle à voix basse alors que le quatrième mouvement commence pianissimo, « j'ai retrouvé mes parents que j'avais envoyés en Australie, après leur avoir effacé la mémoire ».
Il se raidit imperceptiblement mais il ne sait pas si c'est parce qu'elle évoque le passé à mot couvert, ou si c'est parce qu'elle a légèrement effleuré son avant-bras et que tout son corps a été traversé d'une décharge électrique.
« J'ai trouvé le contre-sort adapté » ajoute-t-elle en versant une généreuse rasade d'huile d'olive dans un saladier, « et pendant quelques mois, tout est redevenu comme avant, si ce n'est qu'ils n'ont pas voulu quitter Sydney ».
Elle plonge l'écumoire dans la marmite et le retire chargé de gnocchis qu'elle dispose dans le plat de porcelaine.
« Ça a commencé par des amnésies partielles et des confusions » précise-t-elle mécaniquement, avec le ton usé de quelqu'un qui l'a déjà dit des dizaines de fois, sans jamais être réellement entendu.
« Les médecins ont parlé de sénilité dans un premier temps, mais leur état s'est dégradé rapidement. Lorsqu'ils ont dû fermer le cabinet, j'ai quitté Ronald à peu près au même moment et j'ai décidé de venir m'installer ici ».
Severus ne dit rien pendant quelques secondes, incertain.
« Inutile d'ironiser sur l'esprit de sacrifice ou que sais-je, c'était de toute façon vouée à l'échec entre nous » commente-t-elle, en haussant les épaules.
Le puzzle, qu'il avait mentalement assemblé en pénétrant dans la maison, devient soudainement lumineux.
Elle se croit coupable, réalise-t-il, et lui qui connaît mieux que personne les ravages de la culpabilité, se sent étrangement touché en cet instant.
« Je crains hélas que le livre ne vous aide guère » avoue-t-il après un long silence.
Elle lève ses yeux vers lui, le saladier entre les mains et le cœur battant étonnamment vite.
Ils sont immobiles l'un et l'autre, et l'espace d'une merveilleuse seconde, ses yeux plus noirs que ses cauchemars lui font l'effet d'un baume et elle oublie tout – ses parents, le saladier qui lui brûle les paumes, Mahler qui hurle son désespoir, sa thèse qui piétine, sa vie qui ne lui ressemble pas – elle oublie tout jusqu'à ce que les larmes lui enserrent la gorge et qu'elle se détourne, la nuque raide.
« Je me devais d'essayer » lâche-t-elle en posant abruptement le saladier sur la table. Il ne dit rien, mais lorsqu'elle lui tend quatre assiettes sans le regarder, il s'en saisit avec délicatesse, frôlant le bout de ses doigts.
