Journal de la revieweuse
Lilinnea: Contente de voir que ma vision du ressenti androïde te va bien aussi ;) En relisant cette fic, je me rends compte que j'humanise beaucoup Reis dans ses sensations mais c'est pas évident de décrire des impressions et des sentiments à un androïde. J'essaie alors de compenser avec des passages plus factuels mais j'ignore si ça suffit.
Reis est bientôt mûr pour le basculement mais il essaie de rationaliser, comme tout être binaire qu'il est. Pour l'instant. Surtout qu'il a peur de vriller comme son homologue qui a tué son proprio. Son coup de grâce arrive bientôt.
Il était bien sûr évident qu'Ysée allait se fustiger et montrer les griffes pour cacher sa gêne après cette faiblesse. Ce qui est arrivé, c'était justement ce qu'elle redoute le plus. Et je ne vais pas du tout l'épargner dans la suite directe des événements...
Reis a-t-il abordé le sujet qui fâche? Si oui, Ysée va-t-elle se confier? Ou est-ce je vais plus loin?
CHAPITRE 15 - LE SECRET D'YSÉE
« Y a-t-il un rapport avec ce tatouage de LED androïde que j'ai pu entrevoir dans ta nuque ? »
Quand il posa cette question, Reis anticipa beaucoup de réactions possibles chez son interlocutrice. De la surprise, de l'embarras, de la colère, voire même de l'indifférence, pourquoi pas. Cependant, il n'avait pas imaginé voir Ysée blêmir, les traits vidés d'une grande partie de leur substance.
Elle était pétrifiée sur son tabouret, la main un peu crispée sur le verre de limonade qu'elle tenait. Un instant, ses yeux s'étaient accrochés à ceux de l'androïde avant de vite dériver dans un silence étriqué.
« Comment tu l'as vu ? »
Sa question n'avait aucune importance et ne traduisait qu'un automatisme de donner le change en dépit de son malaise. Bien que cerné par des retours d'analyses comportementales qui lui hurlaient que poser cette question avait été une très mauvaise idée, Reis lui répondit. Sans grande surprise, sa réponse n'apporta nul changement chez l'humaine dont l'aura toute entière pulsait son envie de disparaître.
Reis était entre deux feux. Ce silence livide qui lui faisait face lui faisait autant de peine que son impossibilité à relancer cette conversation ô combien compliquée. Jamais il n'avait vu Ysée aussi mal et prête à se fendre. De là où il était, il distinguait l'accélération de son cœur par le passage de son sang au niveau du cou.
Après un temps durant lequel elle luttait pour conserver la figure la moins figée possible, la jeune femme arma sa voix pour ne pas la faire faiblir.
« Ce n'est qu'un tatouage. Tu sur-analyses. »
Disait celle qui s'impatronisait elle-même dans la sur-analyse.
« Que représente-t-il au juste ? » poursuivit Reis.
Tant pis pour la subtilité. Perdu pour perdu, c'était peut-être sa seule chance d'avoir des éclaircissements. Il se doutait que la mise au pied du mur n'était pas la méthode la plus douce et rassurante pour amener Ysée à s'exprimer mais il n'avait plus le choix.
Le blanc que la jeune femme eut en le dévisageant avec cette impression qu'elle était prise au piège constitua un silence douloureux pour lui autant que pour elle. Elle finit par détourner le regard ailleurs.
« Ça me regarde. »
Le calme olympien qu'Ysée affichait était mensonger et elle savait pertinemment que son interlocuteur ne serait pas dupe. D'ailleurs, ce regain soudain de maîtrise quasi-parfaite pour ne pas ternir son masque de contrôle fut plus éloquent pour Reis que n'importe quoi d'autre et son algorithme en tira la conclusion suivante : ce tatouage était lié à ce noyau de souffrance qu'Ysée enfouissait sous ses couches d'humour, de sourires, de méfiance et de feulements.
La frustration de Reis n'en fut que plus grande. Il touchait du doigt le cœur du mystère Ysée et ignorait comment s'approcher davantage. Or, rien n'indiquait qu'il avait le moyen de le faire pour l'instant. Une bulle invisible entourait la jeune femme avec une puissance répulsive impressionnante dont le moindre contact exposait quiconque à une réaction épidermique immédiate ou au contraire à un mutisme profond.
Vaincu par la force des choses, il n'eut d'autre choix que d'abandonner la partie. Pour l'instant.
« Je suis désolé d'avoir à t'ennuyer avec ça mais une notification interne m'a informé il y a peu que mon niveau actuel de thirium a besoin d'un réajustement. Rien de grave en soi, mais avec la chaleur, je préfère éviter de trop laisser durer et risquer une usure prématurée de mes biocomposants. Je m'en serais bien occupé moi-même mais j'ai retransféré à Nell le reste d'argent qu'elle m'avait prêté pour le repas anniversaire. »
Ysée remua comme si elle émergeait d'une crise de somnambulisme. Du thirium ? Nell n'en avait-elle pas quelque part, elle qui avait régulièrement des androïdes chez elle ? Reis secoua la tête en signe de négation. Il avait en effet trouvé dans un coin un reste de carton qui avait dû contenir des poches du précieux « sang bleu » mais rien de plus. Ysée opina du chef et se leva de son tabouret.
« Bon. S'il le faut... » Elle attrapa son téléphone et consulta rapidement son application de géolocalisation. « Il y a un magasin de maintenance de CyberLife pas très loin. On a qu'à y aller à pied. Je me refais une tête plus présentable et on est parti. »
Elle se retourna quand Reis la héla.
« Tu es sûre que ça va, Ysée ?
_ Je devrais survivre un aller-retour en ville si tu n'exploses pas sur le chemin. »
Sourire bien dessiné, ton ondulant sous une légère moquerie, seuls ses yeux ne suivaient pas tout à fait à la lettre la sérénade qu'elle jouait pour endormir son public. Si Reis avait été humain, il en aurait pesté entre ses dents. Que taisait-elle avait autant de soin et qu'un tatouage pouvait représenter ? La multitude de calculs et de rapprochements qu'il faisait n'établissaient aucune explication par manque d'informations ou de liens logiques.
Oui, pour le coup, l'androïde abondait dans le sens de l'humaine : lui aussi aurait aimé qu'elle soit comme lui ; une androïde dont il n'aurait eu qu'à prendre le bras pour établir un lien avec elle et sonder ce qui la traversait. Finalement, sa protégée n'était pas un caméléon ni une chambre forte ; elle était une plaque de verre recouverte d'une fine pellicule miroir qui montrait ce que les autres voulaient voir en espérant ne pas se briser.
Après la rapide toilette d'Ysée, les deux jeunes gens quittèrent la maison pour se rendre vers le petit quartier commerçant le plus proche.
Pour une fois, l'été avait décidé d'accorder à l'humanité suffocante un brin de répit sous la manifestation de gros nuages poudreux venant entraver le soleil et créer un peu d'ombre rafraîchissante. L'air était bien plus respirable et cela se voyait par le plus grand nombre de personnes à l'extérieur qui pouvaient enfin profiter d'une boisson à siroter en terrasse sans risquer de fondre.
Sur le trajet, l'humaine du duo s'aperçut qu'elle n'avait aucune réelle idée de la course qu'elle devait effectuer. Reis était le premier androïde dont elle s'occupait et elle n'avait jamais pris le temps de chercher à se renseigner sur la mécanique des enfants de CyberLife.
« Il y a plusieurs types de thirium ? Quelle quantité te faudra-t-il ? En plus, tu es un prototype, je serai incapable de donner des infos à un vendeur. Je ne sais même pas combien ça coûte... s'inquiéta-t-elle en ouvrant son porte-monnaie. J'ai une quarantaine d'euros sur moi, ça suffira ? »
Reis reconnaissait là le côté un peu angoissé de son accompagnatrice qui craignait de mal faire. Il secoua la tête pour la rassurer.
« Ce sera largement suffisant. Quant à la variété, tout dépendra de ce que le magasin a en stock. Une poche de trois-cent cinquante millilitres de thirium T310-095-AA, une poche de deux-cent millilitres de T310-080-AB ou cent millilitres de T310-025-B sont équivalentes les unes aux autres et conviendront très bien. »
Silence durant lequel Ysée dardait Reis d'un air désespéré.
« Tu as bien conscience que j'ai déjà oublié la première référence que tu as citée, hein ? »
L'androïde s'excusa d'un sourire désolé. Même pour un initié, ça pouvait faire beaucoup d'éléments à gérer d'un seul coup.
« Je m'en charge, si tu préfères, proposa-t-il sans se départir de sa neutralité affable.
_ C'est tout ce que je voulais entendre. »
Après une dizaine de minutes de marche, tous deux arrivèrent devant le petit magasin de réparation et maintenance d'androïdes. Ces commerces ne bénéficiaient peut-être pas du choix de produits ou du grand sens du service qu'avaient les enseignes officiellement estampillées « CyberLife » mais en cas de pépin, ils pouvaient s'avérer utiles et bon marché pour les personnes qui avaient déjà peiné à s'offrir les services d'un robot.
En jetant un regard au-delà de la vitrine qui présentait divers produits nécessaires au bon entretien des androïdes, Ysée devinait dans une arrière-boutique la silhouette d'un homme penché sur le corps inerte d'un robot. Il trifouillait dans son organisme comme un chirurgien opérait un patient. Ou un médecin légiste qui étudiait un cadavre pour en comprendre les causes de sa mort. Cette dernière métaphore lui arracha un frisson de malaise.
« Tiens, je te laisse gérer, déclara-t-elle à Reis en lui confiant son porte-monnaie. Et n'en profite pas pour te prendre des accessoires de tunning ARGB en plus.
_ Même pas une nouvelle palette de colorisation d'iris ? Des yeux violets, ça ne te plairait pas ? »
Il n'avait pu s'empêcher de relever. Quand Ysée plaisantait comme ça, il avait envie de faire de même pour la faire sourire. Son stratagème fonctionna car l'humaine lui retourna une ébauche de rire dans un soupir de dépit.
« Non. Ne renie pas mes vingt-sept minutes et trente-deux secondes de temps de personnalisation opéré sur toi, je te prie.
_ Ah ? Tu vois que tu as de la mémoire, finalement. »
Ysée chassa ce petit effronté insolent en le poussant gentiment vers l'entrée du magasin, non sans un vague sourire vaincu. Reis se laissa faire sans résistance et la salua d'un dernier clin d'œil malicieux avant de disparaître à l'intérieur. Il y avait déjà plusieurs clients à l'intérieur, la commission risquait de prendre un peu de temps.
La jeune femme scanna les lieux du regard et aperçut non loin d'elle un banc abrité d'une petite pergola permettant au badaud de s'arrêter à l'ombre sous une fine bruine d'eau rafraîchissante que pulsaient des ouvertures prévues à cet effet. Elle s'y installa avec plaisir et s'aperçut seulement maintenant qu'elle était sortie sans ses écouteurs ; une grande première. Cela lui faisait tout drôle d'entendre les bruits de la ville autour d'elle. C'était beaucoup plus plaisant quand elle avait sa musique mais Ysée préférait se dire que Reis avait réussi à la sortir un peu de sa bulle.
Après s'être calée contre le dossier du banc, elle profita de ses larges lunettes de soleil pour observer un peu autour d'elle les passants, chose qu'elle ne faisait jamais en temps normal.
Et elle aurait dû se borner à ne pas le faire. Ses entrailles se gelèrent.
Plus loin sur le trottoir, une silhouette se détachait de la foule en remontant la rue. C'était un jeune homme d'une petite vingtaine d'années dont les cheveux sombres bruns s'effilaient sous une coiffure coiffée-décoiffée dégageant son visage imberbe. Son tee-shirt sans manches exhibait des tatouages à motifs celtiques qui ornaient son bras gauche et son long bermuda sombre laissait entrevoir le motif d'épée qui longeait son mollet droit.
Alors qu'il marchait, son visage se tourna un instant en direction d'Ysée avant de s'y attarder. Celle-ci se raidit sur son banc en priant la coïncidence, que ce n'était qu'un hasard et qu'il ne la voyait pas vraiment. Hélas, le faible mouvement de tête que le garçon eut lui indiqua qu'il l'avait en effet reconnue.
Elle était tenaillée par l'envie de fuir mais son corps se refusait à lui obéir. Même sans le voir réellement, elle soutint le regard brun qui la scrutait derrière des lunettes de soleil style aviateur jusqu'à ce que le garçon ne s'arrête devant elle avec un sourire goguenard.
« Tiens, quelle surprise, s'ébaudit-il d'une voix traînante. Salut, Ysée. »
Elle en avait la nausée.
« Ulysse... »
Sa bouche pâteuse avait expulsé ces quelques syllabes comme un venin. Elle n'arrivait pas à le regarder en face. Dans un réflexe de préservation, son regard s'était naturellement porté dans le flou d'un point situé derrière lui. Ses mains qu'elle avait croisées sur ses cuisses étaient crispées et moites.
« Comment ça va, depuis la dernière fois ? » poursuivit-il.
Ysée releva aussitôt des yeux furibonds vers Ulysse, les traits aussi tendus que son rythme cardiaque était en train de monter en puissance. Cette suffisance sarcastique qui lui faisait face la mettait autant hors d'elle qu'elle la liquéfiait de l'intérieur.
« Fous-moi la paix, siffla la jeune femme d'un ton glacial.
_ Dis donc. Tu es drôlement plus loquace qu'avant, pouffa-t-il. Tu étais partie sans un mot...
_ Le silence est le plus beau des mépris pour les connards dans ton genre. »
Elle l'entendait. La fêlure dans sa voix. Sa faiblesse. Son incapacité à faire face au conflit comme une adulte mature et réfléchie. Elle n'était qu'une pauvre fille pathétique qui voulait paraître forte mais perdait tous ses moyens quand elle était mise face à une difficulté. Elle était pire qu'une gosse effrayée face à une dispute de « grands ». Elle se haïssait. Elle se haïssait autant que cette pourriture. Elle voulait disparaître loin d'ici et de cette bouillie indigeste de souvenirs qui s'agglutinaient dans son esprit.
Le bourdonnement incessant de sa panique intérieure s'allégea quand elle vit Reis qui sortait du magasin pour la rejoindre. Même s'il n'avait pas accès aux yeux d'Ysée à cause de ses lunettes, l'androïde remarqua tout de suite que quelque chose n'allait pas. Le teint de la jeune femme était livide mais le rouge lui montait aux joues, sa respiration se faisait étriquée, son rythme cardiaque partait à vau-l'eau et ses lèvres n'étaient plus qu'un fil. C'était le même état de stress qu'à la maison, voire pire encore.
« Ysée ? »
Elle se remit debout comme un automate tandis qu'Ulysse se retournait vers lui. Il toisa Reis de bas en haut et tiqua en remarquant sa diode temporale.
« Tu as un androïde, maintenant ? C'est ton nouveau mec ? » Il ricana avant de prendre un faux ton de connivence. « Attention, on n'est pas aux États-Unis. Ce n'est pas légal chez nous de se taper du plastique. Enfin, « se taper »... Les seules unions reconnues à ce jour sont celles entre humains. »
Ysée serra les poings, plus raide qu'un piquet.
« Tu parles. Tu ne sais même pas reconnaître la valeur des tiennes, vu que tu trompes tes copines à tour de bras, grinça-t-elle dans un timbre hiémal.
_ Il faut bien avoir du choix pour se décider, non ? Surtout quand on tombe sur des filles comme toi. »
Il n'en fallut guère plus à Reis pour comprendre qui il avait en face de lui. Il était certain que ce garçon était un ancien petit ami d'Ysée et très possiblement le dernier en date.
L'androïde fit abstraction de ses pensées pendant qu'Ulysse l'inspectait d'une œillade plus poussée. La dernière chose à faire était d'envenimer les choses. D'autant plus que se risquer à s'opposer à un humain lui vaudrait d'énormes ennuis. Mieux valait faire profil bas.
« Je ne reconnais pas ce modèle. C'est un nouveau ? Il sert à quoi ?
_ À faire parler les cons, coupa Ysée en le contournant pour rejoindre Reis et lui prendre le poignet. On s'en va.»
Ulysse la laissa faire, très amusé par ce petit spectacle. Il pouffa.
« C'est trop mignon, comment tu le défends. En même temps, entre machines, c'est pas étonnant que vous vous entendiez bien. »
Quand la jeune femme se figea, Reis sentit aussitôt qu'un point de craquelure avait été touché. Non. C'était le point de craquelure. Il pouvait presque dessiner cette zébrure invisible en train de remonter le bras d'Ysée depuis sa main jusqu'à son cœur. Cette subite douleur qu'il perçut comme une onde froide le traverser l'ébranla en plus de lui faire serrer le poing malgré lui.
Une faible pression des doigts d'Ysée autour de son poignet le ramena tout à coup à lui. Son visage ne reflétait toujours pas la moindre émotion à part ce vide morne mais ce faible geste avait parlé à lui seul. Ne fais rien. Ne relève pas. Ne me laisse pas dans ce moment atroce, semblait-elle le supplier sans le verbaliser.
Et pourtant, Reis pouvait le faire. Il le sentait. Dans son palais mental, sa vue s'était resserrée malgré lui sur Ulysse et tout son système lui hurlait qu'il était la source de la souffrance de sa protégée. L'ordre silencieux d'Ysée de ne pas réagir aux provocations avait alors jeté autour du garçon une sorte de cocon protecteur pour ne pas l'atteindre. Reis le voyait... mais c'était comme s'il pouvait passer outre cette bulle autour d'Ulysse. Il se sentait capable d'aller au-delà d'un ordre qui lui était donné.
Ce constat lui fit l'effet d'un black-out. Ce n'était pas possible. Comment pouvait-il...
« Reis. »
La voix d'Ysée l'extirpa une nouvelle fois de ses limbes intérieures vers le concret de l'instant. C'était elle, sa priorité. Il se refusait à lui en imposer davantage.
Plus inquiet pour sa protégée que sa découverte, Reis se soumit à la requête muette qui lui était faite dans un imperceptible hochement de tête et se détendit. Il laissa Ysée l'entraîner et s'éloigna avec elle sous le rictus sardonique d'Ulysse qui les guettait avec placidité. Ce dernier leva la main en guise d'aurevoir.
« Bon courage à toi, l'androïde ! » lança-t-il d'une voix sciemment forte à l'attention de Reis.
Ysée serra encore plus les dents et accéléra le pas. Ne pouvait-il pas la fermer une bonne fois pour toutes ?
Hélas pour elle, Ulysse n'en avait pas fini. Sa voix s'amplifia davantage.
« Mais tu risques de vite t'ennuyer avec elle ! Ysée est complètement frigide ! »
La craquelure devint brèche.
Tous aux abris...
