Journal de la revieweuse

Lilinnea: Hé hé! Eh non! Reis ne va pas dévier sous l'effet de la violence. J'ai prévu quelque chose d'un peu plus noble pour lui. Même s'il est sous tension parce qu'il voit Ysée en souffrance, il a conscience que vriller maintenant de suite ne serait pas une bonne idée.
Quelque chose va bien péter, mais ce n'est pas lui.

On a touché LE point sensible...


CHAPITRE 16 - DÉVIANTE

Le trajet de retour vers la villa de Nell s'effectua comme dans un mauvais rêve dont Reis était le seul spectateur conscient. Ysée n'était plus du tout avec lui et s'était enfermée dans une coquille de marbre imperméable à tout ce qui l'entourait pour lui permettre d'avancer d'un pas vif à la limite de la course. Son regard était livide, fixé droit devant elle comme si elle s'accrochait au seul point de lucidité qui lui éviterait de s'effondrer.

Après ce dernier coup de poignard vicieux qu'il avait osé lui porter en public, Ulysse n'avait pas cherché à en faire davantage car à l'évidence, il connaissait suffisamment la jeune femme pour savoir qu'il avait déjà causé un maximum de dégâts émotionnels en elle.

À quelques reprises, Reis tenta de parler à Ysée mais ses mots avaient rebondi sur elle pour se perdre dans le vide. Ce mutisme affolé était encore pire que les autres. C'était celui dans lequel elle était en train de se noyer sous une myriade de pensées plus négatives les unes que les autres.

Quand ils franchirent le seuil de l'entrée, Ysée se dirigea à vive allure vers l'escalier pour sans doute aller se réfugier dans sa chambre. Reis réfléchit à toute vitesse. Si elle s'enfuyait encore... Si elle se taisait encore au profit de ce noyau de douleur, il n'aurait plus l'occasion de l'aider car elle renforcerait encore plus sa carapace autour d'elle. C'était maintenant ou jamais.

L'androïde retint l'humaine par le poignet.

« Non, l'arrêta-t-il d'une voix douce mais assertive. Ne t'isole pas. Parle-moi. »

Elle se raidit encore plus.

« Il n'y a rien à dire. Ulysse est un ex et un connard. Fin de l'histoire. »

Un robot mal conçu aurait su mieux moduler sa voix pour espérer former une réponse convaincante. Reis n'abandonna pas.

« Les ruptures peuvent certes mal se passer mais il s'agit de bien plus que ça. Regarde-toi. Tu es bouleversée et tu trembles tellement tu te contiens. Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

_ Rien du tout. »

Ysée s'ébroua pour se libérer, ce que l'androïde fit pour ne pas amplifier sa détresse. Mais maintenant qu'elle était à nouveau libre de ses mouvements, elle risquait de s'enfuir encore. Tenir bon. Ne pas la laisser.

« A-t-il été violent avec toi ? essaya-t-il.

_ N-Non... »

Sa voix faiblissait mais son visage était toujours empreint de souffrance.

« A-t-il abusé de toi ? T'a-t-il violée ? enchaîna Reis, les yeux dans les siens et les traits tendus de gravité.

_ NON ! s'écria tout à coup Ysée d'une voix cassée. Non ! Il n'a rien fait ! C'est moi ! C'est moi, le problème ! Moi ! »

Le silence retomba tout à coup dans le salon tandis que les yeux de la jeune femme se chargeaient de plus en plus, brillants de larmes qu'elle cherchait à contenir en battant des paupières.

Reis demeura silencieux. Alors que ses scripts défilaient à plein régime quelques secondes auparavant, tout son système semblait avoir tout à coup arrêté de tourner quand la bulle de verre de sa protégée venait d'éclater sous ce jet de voix violent. Une voix qu'une grande timide comme elle n'avait sans doute jamais employée de toute sa vie. Jusqu'ici. Jusqu'à ce que sa douleur enfouie ne soit mise à nu pour hurler sous la lumière du jour.

Elle respirait profondément pour essayer de ventiler cette bouffée émotionnelle qui la submergeait. Elle ne savait pas comment gérer cet amas brut bien trop puissant pour elle qui ne bornait qu'au lisse et au calme.

« Ne ressasse pas, l'invita l'androïde en posant sa voix pour l'apaiser. Ne t'enferme pas dans ta tête. Parle. Verbalise ce qui te traverse ou tu vas imploser.

_ Tu as parfaitement entendu ce qu'il a dit ! Comme tout le quartier ! Qu'est-ce qu'il te faut de plus ? » répliqua-t-elle avec la hargne d'un animal pris au piège et qui sortait crocs et griffes pour sa survie.

Oui. Il avait entendu mais ce n'était pas l'explication qu'il voulait. Il voulait sa version à elle. Pour qu'elle s'exorcise. Pour qu'il comprenne enfin.

Même sans le dire à haute voix, le regard de Reis était assez éloquent pour qu'Ysée comprenne ce qu'il lui transmettait. Sa colère la fit frémir davantage.

« Je suis anormale, ça te va ? siffla-t-elle d'une voix glacée. Ah, non. Ce n'est pas politiquement correct de dire ça. Déviante. Je suis déviante, c'est mieux ? »

Elle avait mis tant de haine dans ce nouveau qualificatif qu'elle le rendait presque autant dérangeant que le premier.

Reis réalisa qu'il marchait sur un fil. Ysée était à la césure d'elle-même, mise au bord de ce gouffre qu'elle avait pris soin d'éviter depuis il ne savait combien de temps. Il était autant nécessaire pour elle de regarder en bas de ce gouffre qu'il y avait de risque qu'elle plonge dedans. Et lui, il était à l'autre bout de ce gouffre avec juste un fil pour espérer attirer la jeune femme de l'autre côté.

Ses calculs étaient formels. Il y avait un grand risque qu'Ysée refuse d'avancer et coupe d'elle-même ce fil entre eux. Mais il voulait qu'elle le rejoigne. Il voulait comprendre. Il voulait la comprendre.

Il s'isola un instant du reste de son environnement pour réfléchir. Tout se jouerait selon la prochaine réaction qu'elle aurait. S'il la connaissait assez bien, elle devrait réagir comme il l'espérait et alors, il aurait une chance de lui prendre la main pour l'aider à traverser ce fil. Pourvu que sa question soit la bonne.

« En quoi serais-tu déviante, Ysée ? »

Sa voix était calme. Ni sarcastique, ni condescendante, ni surprise, ni accusatrice. Au contraire, elle respirait une forme de respect qui la fit ciller d'ahurissement.

D'abord figée d'une stupeur qui laissait penser que cette question était complètement stupide, l'expression de la jeune femme se drapa de la froideur sarcastique dont elle était plus coutumière. Son sourire sardonique annonça le top départ. Reis voulait des données pour alimenter son programme ? Il allait être servi.

« Déviante. Adjectif et nom. Qui s'écarte de la règle commune, de la norme sociale admise », énonça-t-elle, parée d'une fausse voix de maîtresse d'école.

Depuis toujours, Ysée ne se sentait pas vraiment « dans la norme ». Rien à voir avec son caractère introverti, non. Ce type de personnalité était bien trop répandu chez les êtres humains pour qu'elle souffre juste de ça. Cela aurait été trop simple.

« On avait prévu quelque chose de plus original pour moi, s'enthousiasma-t-elle avec un sourire acide. Qui, je ne sais pas, je ne suis pas croyante. Mais il ou elle a dû bien se marrer avec moi en me créant. »

Tout commença durant l'adolescence ; merveilleuse période durant laquelle on tombe amoureux, on fait des expériences et on a les hormones en feu. Pas Ysée ; pas elle. Sa timidité naturelle et le fait de ne pas être spécialement remarquée par la gent masculine jouèrent sans doute sur son manque d'intérêt à courir les garçons et à ne pas chercher à plaire plus que ça. Qu'à cela ne tienne, cela peut arriver à beaucoup d'adolescents. Rien de bien grave en somme.

« Et en terminale, bam ! me voilà tout à coup en train de craquer pour ce garçon avec qui ma meilleure amie de l'époque et moi étions tout le temps fourrées. Le coup de foudre dans sa plus belle démonstration et le seul garçon pour lequel j'ai jamais eu le courage de me déclarer. À trois semaines du bac en plus, bonjour la double dose de stress. »

Reis écoutait dans un silence religieux. Toute cette ironie cinglante et sèche qui fuyait de la bouche d'Ysée était autant de colère envers elle-même.

« Il a dit oui. J'étais folle de joie. Youpi, mon premier copain ! grinça la jeune femme avant de marquer une pause, toujours un faux sourire aux lèvres. Et puis, il m'a ghostée dès les vacances d'été. Sans explication, sans rien. Comme ça. Mais bon, ça arrive, pas vrai ? Les histoires d'ado, ça va, ça vient. C'est pas grave. »

Retour à la case départ jusqu'à sa deuxième année d'université où elle s'était liée d'amitié avec un couple super sympa. Et un beau jour, un ami de ce couple qui avait fini par intégrer leur cercle lui demanda de sortir avec lui.

« Thomas est arrivé un peu comme ça, sans que je comprenne le pourquoi du comment, avoua Ysée entre ses pensées, sans doute à encore s'interroger. Mais il était gentil. J'ai accepté. »

Oui. Il était gentil et adorable. Très à l'écoute et attentionné. Le genre de garçon que beaucoup de filles auraient été ravies d'avoir en petit ami.

« Mais au final, je n'étais pas amoureuse. J'ai fini par rompre avec lui tellement je culpabilisais de ne pas lui rendre ce qu'il me donnait. »

La jeune femme marqua une pause dans son récit. Le sourire aigre qui commençait à se peindre sur ses traits indiquait qu'elle allait bientôt aborder le cœur du sujet.

« Résumons donc. J'ai la vingtaine passée et mes premiers émois sont merdiques. Ça arrive, tu me diras. Mais avoir déjà vécu une vraie d'histoire d'amour n'est pas le genre d'expérience qui pèse le plus quand on est à l'université, n'est-ce pas ? »

Reis soutint ses yeux clairs et froids sans faillir même si la pointe acérée qui effilait les mots d'Ysée se faisait de plus en plus tranchante. Il savait à quoi elle faisait allusion tout comme il savait qu'elle voulait le lui faire dire comme pour la fustiger davantage.

« Que s'est-il passé pour ta première fois ? »

Son timbre n'avait pas fluctué. Toujours pas de moquerie ni de curiosité malsaine.

Ysée le dévisagea dans une impeccable neutralité. La fine pellicule salée devant ses iris brillait toujours mais pour l'instant, la colère prenait le pas sur la honte ou la tristesse.

« Je l'ai bradée », répondit-elle en vomissant le dernier mot.

C'était à plus de neuf-mille kilomètres de la France, à Tokyo, que la providence avait daigné avoir pitié d'elle, lors d'un voyage touristique qu'elle avait attendu avec impatience. Mathieu était un autre français qui lui était là-bas pour apprendre la langue et qu'elle avait rencontré lors d'une visite de Meiji-ji. Ils avaient passé le reste du séjour ensemble pour visiter les recoins de la capitale que les guides ne mentionnaient pas. Ce voyage fut peut-être l'une des expériences les plus grisantes de toute sa vie.

Et de fil en aiguille, une occasion se présenta un soir. Il lui plaisait beaucoup et elle était comme dans un rêve; de bonnes conditions pour passer un moment agréable.

« Je l'ai fait. » Court silence et elle baissa les yeux. « Alors que je voyais le mur au loin. Mais je voyais aussi surtout que j'avais déjà vingt-deux ans, que j'étais déjà bien en retard et que les occasions étaient rarissimes pour moi. »

Elle releva le menton pour regarder Reis, se pinçant les lèvres à la recherche de ses mots.

« Comme beaucoup de filles, j'aurais voulu vivre ma première fois avec un petit-ami aimant et avec lequel j'aurais continué une belle histoire. Mais non. Quand bien même ce garçon a été gentil et respectueux, j'ai bradé ma virginité pour un one-shot que je n'ai plus jamais revu. Parce que j'avais trop peur de la pression sociale et de ne pas rentrer dans le moule, j'ai piétiné mes principes naïfs », cracha-t-elle avec révulsion.

Ysée secoua la tête pour se reprendre. Bah ! Depuis quand la vie était-elle un film ou un dessin animé Disney ? Le prince charmant n'existait pas et la réalité était loin d'être rose. Et puis, ce qui l'effrayait à cette époque n'était pas si exceptionnel. Il arrivait que bien des personnes restent vierges passés les sacro-saints dix-sept ans moyens où se situait le premier rapport sexuel. Ce retard pouvait s'avérer difficile à porter et la mettait déjà un peu hors-norme mais soit, elle était encore loin d'être la seule dans ce cas. Elle pouvait encaisser.

« Après ça, j'ai décidé de rester seule. Ça a fini par me peser et je me suis inscrite sur une appli de rencontres orientée geek. Avec de la chance, j'y trouverai un asocial un peu comme moi. J'ai rencontré Ulysse. »

Ce fut sur cette dernière phrase que le venin sardonique devint malaise suintant. Même son expression faciale avait changé. Ses sourcils jusqu'ici froncés s'étaient relâchés et ses traits tendus de colère se floutaient dans un début de détresse honteuse.

« On a bien accroché. Après de nombreux échanges, on s'est rencontrés et le feeling s'est confirmé. Mais très vite... »

Reis voyait le corps d'Ysée se crisper à mesure qu'elle lissait nerveusement ses doigts dans ses paumes. Tous ses travers de mésestime reprenaient leurs droits sur elle, tel un bloc de gelée immonde qui lui tombait dessus pour l'enliser. Son regard se faisait fuyant, sa posture se courbait.

« Forcément, la perspective de coucher ensemble est vite arrivée. Ulysse a vite compris que je n'étais pas expérimentée mais ça ne l'a pas choqué, au début. Ce sont des choses qui arrivent... » ajouta-t-elle comme un aparté pour se rassurer.

Oui. Au début, une fille un peu maladroite au lit avait quelque chose de touchant voire valorisant pour un homme qui pouvait se voir investi de la mission de l'aider à s'épanouir. Ulysse fit donc preuve de patience. Les premiers temps.

Ysée ferma les yeux en réprimant une grimace douloureuse mêlée d'un frisson.

« Mais... ce n'était pas qu'un manque d'assurance. Je... Je me suis rendue compte que je ne ressentais aucun besoin de le faire, ni l'envie. Pas plus que ça me faisait quelque chose.»

Elle ne comprenait pas. Elle avait un copain qui lui plaisait, pour qui elle avait des sentiments et qui – du moins le pensait-elle à ce moment-là – l'acceptait en dépit de ses maladresses. Et pourtant, elle ne trouvait rien de plaisant dans l'acte. Au contraire, cela en était devenu une épreuve qu'elle redoutait toujours un peu plus.

« J'ai tout misé sur l'expérience et l'habitude. Le sexe, c'est comme l'alcool. Au début, on n'aime pas ça mais à la longue, on finit par apprécier. Bon, pas de chance, je n'aime pas l'alcool non plus. »

Son faible rire s'érailla dans un début de sanglot qu'elle réprima dans un mouvement de tête.

« Alors, j'ai pris sur moi. Je me suis forcée en priant pour avoir un déclic. Mais il n'est jamais venu. Je n'aimais pas ce que je faisais ni ce qu'on me faisait. Je n'aimais pas être nue. Je n'aimais pas être touchée intimement. J'avais l'impression de ne pas être à ma place. De ne pas être moi. De... » Elle serra les dents. « De subir encore. »

La jeune femme s'accorda quelques instants pour tempérer ce qui était en train de gronder en elle. Les larmes commençaient à perler au coin de ses yeux. Reis n'osait pas remuer d'un iota, l'expression vide.

« On s'est souvent disputé à cause de ça et je culpabilisais beaucoup de souvent tout gâcher. Mais je me suis accrochée parce qu'Ulysse me répétait tout le temps qu'il était le seul à être aussi patient et qu'aucun autre garçon ne voudrait d'une "fille comme moi". J'ai appris plus tard qu'il me compensait en allant voir d'autres filles en parallèle. »

À l'époque, Ysée n'avait pas décelé cette manipulation vicieuse dont elle était l'objet et elle aurait pu rester longtemps sous l'emprise de perversité narcissique d'Ulysse si ce dernier n'avait pas poussé la cruauté plus loin.

« Un jour, dans le but de nous réconcilier, Ulysse a proposé qu'on se fasse un tatouage commun. Il savait que j'avais toujours hésité à m'en faire un et que ça me trottait dans la tête. Il m'a emmenée chez son tatoueur qui était devenu un ami à lui. »

Reis cilla. Il commençait à entrevoir l'horrible suite du récit et le peu d'expression qu'il avait encore se dissolut avec lenteur.

« Il s'est fait tatouer un soleil et il m'a proposé de me faire une lune. Ça faisait un joli effet miroir en plus d'être un symbole qui me plaisait... » murmura Ysée avec un sourire sans chaleur aux échos sinistres.

Elle se tut alors qu'elle portait la main dans sa nuque. Ses lèvres se mirent à trembler et les larmes coulèrent. Elle étouffa un sanglot et sa voix se brisa.

« Quand j'ai vu ce que son ami m'avait tatoué en réalité, j'étais mortifiée et incapable de réagir. Ulysse m'a juste regardée avec dédain et m'a dit « Si tu veux un mec qui s'occupe de toi sans sexe, retourne chez ton père. »»

Et elle avait fui sans un mot, transie de honte et de haine envers lui et envers elle.

Reis était pétrifié. Jamais il n'aurait pu imaginer une telle chose. À présent qu'il avait les tenants et les aboutissants sur le trauma d'Ysée, ses algorithmes entrecroisaient les données à toute allure, rapprochant chaque phrase ou attitude que la jeune femme avait eues et qu'il n'avait pas pu interpréter auparavant. Tout s'enchaînait très vite, mais pas assez à son goût alors qu'il ne voyait que la détresse à vif de sa protégée.

Elle venait d'exposer son plus grand secret qui était aussi sa plus grande honte et sa plus grande souffrance. Car non, ce n'était pas tant le tatouage qu'elle avait dans la nuque qui l'avait le plus traumatisée, c'était la signification qu'il représentait. Une signification... qu'elle exprimait pourtant d'une autre manière discrète à sa façon. Ayulun et sa classe de vestale lunaire, les bijoux en pierre de lune, une âme née sous un signe de lune et un lundi... tout cela n'était qu'un amoncellement de représentations tendant vers la lune.

La Lune qui était connue pour être le premier symbole de la virginité ou de la pureté féminine.

Reis était submergé par tant d'informations qu'il laissa les premiers mots fuir ses lèvres sans s'en rendre compte.

« Ysée... Tu ne dois pas voir son asexualité comme une déviance. »

Le mot fut lâché. Concret, infrangible et honni. Il n'en fallut guère plus pour le regard d'Ysée s'embrase d'une nouvelle flamme de vindicte.

« Mais c'en est une ! Avoir une sexualité différente est une chose bien plus commune que ne pas avoir de sexualité du tout ! s'exclama-t-elle avec véhémence. Sémantiquement parlant, je suis anormale. Hors de la norme. Parce que la norme, c'est de faire l'amour ! »

Non. Ça allait bien plus loin que ça. Non seulement il fallait avoir des rapports sexuels mais il fallait en plus être régulier et aimer ça parce qu'il serait tellement dommage de se priver de la multitude de bienfaits que générait le sexe. Comment un humain, mammifère parmi tant d'autres dont l'un des instincts primaires était la reproduction pouvait-il ne pas être soumis à l'appel de l'accouplement, surtout quand on pouvait le faire juste pour le plaisir ? Ysée ne cochait hélas aucune de ces cases. Elle n'éprouvait aucun besoin ni de s'accoupler ni de se reproduire, ne ressentait rien de plaisant et en venait à ne pas comprendre comment certaines personnes parvenaient à dissocier le sexe et les sentiments.

« Parce que c'est bien là, le problème ! Je suis prête à accepter que ma libido soit inexistante, je suis même prête à reconnaître que je fais partie d'une minorité. » Son courroux devint désemparement. « Mais pourquoi faut-il alors que je continue à ressentir tout le reste ? »

Reis secoua la tête et ouvrit la bouche mais Ysée ne lui laissa pas le temps de parler et poursuivit. Par définition, un couple n'était un couple que parce qu'il avait ce lien de corps qu'on n'avait avec personne d'autre. Or, elle n'était pas en mesure d'établir ce lien. Elle avait essayé sans réussir. Jusqu'à en souffrir. Jusqu'à se haïr. Elle ne pouvait pas aimer comme la norme l'exigeait.

« Et pourtant, je n'arrive pas à ignorer le reste, admit-elle d'une voix blanche qui tremblait sous une vive émotion. J'essaye mais je n'y arrive pas. Je veux tomber amoureuse, qu'on me prenne dans ses bras. Je veux qu'on m'embrasse. Juste ça ! Je veux aimer à ma façon ! Cette façon qui n'est pas reconnue comme de l'amour parce qu'il manque l'essentiel ! »

La jeune femme attrapa le tee-shirt de Reis au niveau de son cœur. Son cœur artificiel d'androïde qui avait la capacité de faire de lui un être bien plus complet qu'elle avec juste quelques lignes de codes en plus. Elle était peut-être une androïde par son tatouage dans la nuque ou parce qu'elle ne ressentait pas de désir, elle ne l'était pourtant pas assez à son goût.

« Comment faire ? implora-t-elle en le regardant, les joues filées de larmes. Comment puis-je être comme toi, Reis ? Tu es capable d'effectuer des millions de calculs simultanés. Dis-moi comment faire pour ne plus jamais ressentir. Comment me libérer de ça pour ne plus rien attendre ? »

Il était figé. Il était prisonnier et se noyait sous des retours de scripts comportementaux face à cette souffrance sous ses yeux.

« Ysée...

_ Reprogramme-moi. Je ne veux pas continuer de... »

Il la prit dans ses bras.

Ysée cilla de surprise, le menton soudainement contre l'épaule de l'androïde qui l'encerclait d'une prise sûre contre lui.

Il ne pouvait plus rester passif. Il ne pouvait plus passer outre ce malaise teinté de détestation qu'elle s'infligeait si injustement. Voir Ysée de fustiger pour une chose qu'elle n'avait pas décidée et qu'on lui avait reproché de la plus cruelle des façons lui était devenu intolérable. Et elle voulait être comme lui ? Alors qu'elle débordait d'émotions non-dites, elle voulait donner raison à ce symbole dont on l'avait affublée ?

Reis resserra doucement ses doigts dans ses cheveux. Elle était si raide...

« Un mot de toi et je te libère », murmura-t-il.

Il avait réussi. Elle n'avait pas coupé le fil. Il avait su lui prendre la main pour l'attirer de l'autre côté du gouffre et maintenant qu'il la tenait, il ne lâcherait pas. Les mots et l'esprit avaient déjà assez occupé le devant de la scène. Il était temps de céder la place au reste. À ce qu'elle voulait oublier mais désirait. Être vraiment vue et appréciée pour ce qu'elle était.

Ysée demeura immobile, d'abord prise de court. Elle n'était pas habituée à tant de proximité avec quelqu'un, surtout un androïde. Un androïde... dont l'étreinte était peut-être le geste le plus tendre, chaleureux et sincère qu'elle recevait depuis bien longtemps. Un geste qu'une part d'elle cherchait à ne plus reproduire mais dont elle avait terriblement besoin en cet instant où elle n'était plus qu'un trou béant.

Les yeux embués par une nouvelle montée de larmes, la jeune femme laissa tomber les armes et se laissa aller à évacuer son chagrin sans retenue.


Alors, alors...

J'ignore quelles hypothèses vous aviez fomentées concernant le mal-être profond d'Ysée et peut-être que cette révélation finale vous donne l'impression que notre héroïne dramatise trop.

N'oublions cependant pas que les troubles anxieux (ici aggravés d'une bonne dose de dépression niée et de manipulation perverse, humiliante et culpabilisante par Ulysse) décuplent les ressentis et ce qui nous paraît léger est un drame pour la personne en souffrance (le fameux «T'es triste? Ben, arrête.» Ben non, c'est pas si facile que ça).

D'autant plus que de nature, Ysée est du genre à ne pas s'aimer, cette différence la prive de beaucoup parce que, malheureusement, elle n'est pas aromantique, cela devient une montagne qu'elle ne juge ne pas pouvoir escalader. Puisque personne ne voudrait d'elle, c'est plus simple de rester dans son coin et éviter de côtoyer l'amour de trop près. Si on ne la voit pas, on ne l'approche pas et personne ne sera déçu.

Ne t'en fais pas ma belle, tu as été entendue.