Coucou !
Je suis de retour, après un délai de trois-quatre mois, comme d'habitude :P
Avant de commencer, un grand merci à Pamphile pour la relecture, et à toutes celles qui restent, lisent et commentent malgré ma lenteur de publication : malilite, Sun Dae V, Maya et Cie, Baccarat V, Louvrine, Tiph l'Andouille et Orlane Sayan, cœurs sur vous et la motivation que vous envoyez !
Bonne lecture !
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Rappel des personnages
Apprentis du Bureau des Aurors : Alice Rowle, Frank Londubat, Benjy Fenwick, Andrzej Markiewicz, Travis Wenworth, Fabian Prewett, Gideon Prewett
Intervenants : Kevin (Dissimulation), Whittaker (Vol en milieu hostile), Spellman (Duel), Muddle (Potion – a vécu il y a peu un accident de barbe qui l'a beaucoup marqué)
Aurors mentionnés : Alastor Maugrey, John Dawlish, Reese Williamson, Roberto Perez, Kaitlyn O'Neil, Sturgis Podmore
Guérisseur du Bureau : Arnold Brooks
Chef de la Justice Magique : Bartemius Croupton
Chef du département de détournement des objets moldus : Loren Zeller (croisé une fois – n'aime pas trop Alice car c'est une « Rowle », « ils embauchent vraiment n'importe qui ») ; ami de Maugrey, engagé contre les Mangemorts
Chef des Affaires Internes : Ambroise Selwyn, anti-moldu
Ministre de la Magie : Harold Minchum, également oncle de Travis, au dynamisme pas fou-fou
Autres personnages : Marlène McKinnon, meilleure amie d'Alice, Guérisseuse. Jack Adams, colocataire d'Alice et Marlène, ex-apprenti. Rabastan Lestrange, dont Alice a particulièrement peur. Narcissa Black, ancienne amie d'Alice.
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Previously on –
Panique au Bureau des Aurors. Le matin qui suit la nuit où Jack a attaqué Davis à coups de batte (si vous savez, le taré de l'hôpital qui harcelait Marlène), Dawlish, sous Imperium, attaque ses collègues dans l'open space. Un Auror (Perez) n'en réchappe pas. Une enquête est lancée. Zeller (des Détournements des objets moldus) veut une réaction du Ministère, Croupton préfère temporiser. De son côté, Maugrey décide de prendre les apprentis en main pour les entraîner à résister au maléfice, et Frank, le seul à réussir l'exercice, pas dans sa meilleure forme, en profite pour lui poser des questions étranges sur le Maléfice.
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Leçon 13
En avril, ne te... VIGILANCE CONSTANTE !
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oOoOo
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Le printemps, enfin.
Alice avait beau savoir que les fenêtres de l'open space renvoyaient un paysage illusoire, elle se raccrochait à la beauté du ciel, la douceur du soleil, le retour des bourgeons sur les arbres et des nuées d'oiseaux migrateurs – tout ce qui marquait le changement de saison, comme si la nature pouvait ouvrir pour elle un nouveau cycle.
— Attends !
Mais le simple fait de traverser chaque jour l'open space qu'elle avait vu dévasté, de revoir toujours les mêmes têtes, refaire les mêmes gestes, l'ancrait dans cette réalité qu'elle ne pouvait fuir.
— Alice ! Tu ne m'as pas entendu ?
— Désolée, j'étais plongée dans mes pensées.
Elle mentait. Difficile de ne pas entendre Travis quand il hurlait dans les couloirs. Il ne parut pas lui en vouloir et se pencha vers elle, essoufflé par la course.
— Est-ce que tu voudras...
Tous deux s'arrêtèrent net.
— Lui ? Mais qu'est-ce que...
Alice était aussi interloquée que lui. John Dawlish, plume à la main, isolé dans un coin de la pièce. Il semblait rédiger un rapport sous l'œil perçant de Gawain Robards qui veillait baguette à la main, plus tendu qu'un brossdur.
— Il l'ont laissé revenir.
Travis avait lâché ces mots d'un ton incrédule.
— Il a été innocenté, tu crois ? Non, mon oncle me l'aurait dit. Merlin, ils sont fous ou quoi ? Pourquoi il est là ?
— Ils ont dû juger qu'il ne présentait pas un risque très...
— Bien sûr, il a seulement tué un Auror. Ça nous arrive à tous !
Sa colère risquait d'attirer l'attention, et Alice le tira à l'écart.
— Arrête, rien ne dit que c'était vraiment lui.
— C'était sa main, non ? Sa baguette !
— Tu vois très bien ce que je veux dire.
Deux yeux vides surgirent brutalement devant elle.
— Il n'est pas « de retour », pas vraiment. A mon avis, c'est surtout un moyen de garder un œil sur lui.
— Mettre le loup dans l'enclos des moutons, Alice. Drôle de pratique pour garantir notre sécurité, si tu veux mon avis. Si ça se trouve, il n'attend que ça pour finir le travail.
— Quel travail ? demanda Fabian.
Dans leur périple, ils avaient atteint la salle de repos occupée par les frères Prewett qui, fidèle à leur habitude matinale, sirotaient un café près de la machine.
— Le meurtre des Aurors. Notre meurtre !
— Leur meurtre, souffla-t-elle.
Tout entier à son indignation, Travis ne lui prêta pas attention. Alice n'insista pas. Sous les abords dramatiques dont elle aimait se moquer, les mots de l'apprenti révélaient une réalité : qu'il fût ou non responsable de l'attaque, la présence de Dawlish réveillait chez elle – et d'autres, sans doute – un souvenir douloureux.
— Le meurtre des Aurors par qui ? demanda Fabian. Dawlish ?
— Il est revenu !
Fabian esquissa un sourire.
— Oui, j'ai vu. Les meilleures choses ont une fin...
— C'est n'importe quoi, non ?
La machine à café émit un bip suspect, et Gideon lui asséna un coup de pied rageur.
— C'est pénible, admit-il, mais je n'irais pas jusque là. On lui a confisqué sa baguette. Même s'il vrille à nouveau, que veux-tu qu'il fasse ? Qu'il nous assomme à coup de rapport ?
— Même si ça peut faire mal, un rapport de Dawlish, nuança Fabian.
— J'admets qu'ils sont souvent... épais.
Travis secoua la tête, peu convaincu. Il observa Gideon se laisser tomber sur le canapé d'un geste las, manquant de renverser quelques gouttes de liquide brun au passage.
— Faut laisser Dawlish tranquille, à mon avis. Si y'en a un qui n'était pas pressé de revenir, c'est bien lui.
— C'est toi qui dis ça ? plaisanta Alice.
Se moquer de John Dawlish était – avec la pause café – l'activité favorite des frères Prewett. Non seulement la déclaration de Gideon était inattendue, mais elle frisait l'indécence.
— Il a raison, acquiesça Fabian. Personnellement, je me laisse une bonne semaine avant de l'imiter à nouveau dans les couloirs.
— Quelle bonté d'âme.
— Ce sera un peu dur, mais on s'en remettra. En attendant, rien n'empêche de rigoler devant Sturgis qui préfère le terrain avec Fol Œil – Fol Œil ! – plutôt que de rester seul à son bureau.
Le souvenir de Sturgis, le bras tordu, en sang, l'os qui déchire la chair, était trop net pour qu'elle puisse rire de son traumatisme. L'insensibilité de Fabian et Gideon, leur refus implacable de se lamenter sur le sort de quiconque, avait toutefois quelque chose de tangible et de rassurant, comme un sol familier sous ses pieds – aussi inconfortable soit-il.
— Surtout qu'on risque de moins rigoler bientôt, souffla Fabian à l'oreille d'Alice, tandis que Travis, un bouquin de maléfices entre les mains, se désintéressait de la conversation.
— Pourquoi ?
— L'enquête a été confiée aux Affaires Internes.
La conversation entre Fol Œil, Croupton et Zeller, lui revint à l'esprit.
— Selwyn ?
— Faudra s'attendre à une petite visite d'ici peu.
Le Ministère était loin d'être une entité unitaire ; Alice commençait tout juste à comprendre à quel point. Sur le plateau se combattaient deux puissances politiques, à l'intérieur desquelles les joueurs avaient leurs propres objectifs. Selwyn était de toute évidence une pièce importante. Restait à comprendre à quel point.
— C'est quoi exactement, les « Affaires Internes » ?
— Le cauchemar de tout Auror. Pour faire court, c'est une commission d'enquête dirigée par Ambroise Selwyn. Elle est chargée d'évaluer les questions internes au Ministère. Leur rapport se retrouve directement entre les mains du ministre. C'est lui qui décide ensuite de la marche à suivre.
— Et... c'est mauvais signe ?
Fabian haussa les épaules.
— Ils interviennent en cas de litige ou s'ils pensent qu'un employé du Ministère n'a pas fait son boulot correctement. Ce n'est pas juste pour les Aurors en réalité, c'est pour tout le monde.
— On ne les a jamais rencontrés, ajouta Fabian. Mais je crois que Maugrey a eu à faire à eux une ou deux fois. Pas sûr qu'il ait apprécié l'expérience.
Alice esquissa un sourire. L'inverse était probablement tout aussi vrai.
— Enfin bref, fais attention à ce que tu leur diras.
— Ils peuvent m'interroger ?
— Ils ont tous les droits, ils ne répondent qu'au ministre. Ce sont des fouineurs par nature, ils ne vont pas se gêner.
— Dans ce genre de contexte, confirma Gideon, il faut être prudent même avec la vérité.
— Vigilance Constante, alors ?
Fol Œil avait bel et bien réussi à leur inculquer quelques principes.
— Ça peut servir.
Fabian laissa couler dans son gobelet une nouvelle dose d'amertume, puis se fendit d'un rictus.
— Robards doit être furieux. Croupton lui avait promis l'enquête si les A.I. n'arrivaient pas à mettre la main dessus.
— Il avait même choisi O'Neil et Williamson pour l'épauler. Le pauvre.
Gideon semblait ravi.
— Tu ne les aimes pas ?
— Oh, ce ne sont pas de mauvais Aurors.
— Ça n'a pas l'air de leur rendre grâce à vos yeux.
L'entité Auror, comprit-elle, n'était donc pas plus unie que le Ministère.
— En fait, c'est comme pour le Quidditch. Tu ne peux pas être à la fois pour Flaquemare et pour Wimbourne. Eh bien, tu ne peux pas être pro-Maugrey et pro-Croupton, même s'ils pratiquent le même sport.
— C'est marrant, je crois savoir où va votre allégeance...
Gideon, qui ne quittait presque jamais son bonnet aux couleurs jaunes et noires des Frelons de Wimbourne, sourit à son tour.
— Dis-moi Alice, qu'est-ce qui est tout en noir, masqué, et pleure dans sa cellule ?
— Un Mangemort ?
— Presque. Un Mangemort qui a croisé Alastor Maugrey.
— Ce n'est pas la plus drôle, ajouta Fabian, mais c'est la plus vraie. Croupton est le politicien, Maugrey c'est l'homme d'action. Évidemment, à terme, mieux vaut bien se faire voir par le politicien.
— Mais être faux-cul n'est pas très utile. Croupton est intelligent. Il a ses informateurs. Il sait très bien qui est de son côté ou non.
— Qui, par exemple ?
— De son côté ? Robards, O'Neil, Dawlish – ils partagent le même humour –, Williamson, principalement. Hopkins fait bande à part.
— Du nôtre, on a Sturgis, et c'est déjà pas mal.
— Pauvre Sturgis, renchérit son frère, il n'a jamais été trop ambitieux.
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VIGILANCE CONSTANTE !
Est-ce qu'il n'y prenait pas un peu plaisir ?
La question du sadisme de Maugrey se posait lorsqu'il forçait ses apprentis à exécuter sous ses yeux des ordres de plus en plus absurdes, comme si le simple ridicule de leur action suffirait à éveiller leur combativité.
— Allez, on recommence.
Conscientiser la résistance était selon lui un processus qui se travaillait sur la durée. Une exploration. Il fallait trouver un point d'entrée, le fil pour détricote le pull. Et quand on l'avait trouvé, continuer de tirer.
— Pas mal, Londubat. Vraiment pas mal.
Frank améliorait ses performances à chaque séance mais à quel prix ? Sa douleur creusait son visage blême, chaque seconde de résistance brûlait son énergie vitale. « Laisse les morts là où ils sont, Londubat. » Plutôt que le rapprocher des vivants, cette phrase l'en avait éloigné davantage ou plus précisément, l'avait éloigné d'elle, comme détentrice d'une intimité dont il lui était vain de prétendre l'accès.
— Comme toujours, Wenworth, vous faites un hamster efficace. Va falloir commencer à résister, ou je vous balance dans une roue pour vous faire cavaler.
Alice devait bien admettre que Travis excellait dans les imitations animales. Que ce fût pour un crapaud, un paresseux ou une girafe unijambiste, il captait en un cri, un geste, l'essence de l'animal mieux que l'animal lui-même.
« Ne ris pas trop », semblait-il la prévenir alors que Maugrey se tournait vers elle. Il n'avait pas tort. Personne n'échappait au ridicule de l'exercice.
Fais le chat.
L'ordre lui fit l'effet d'une gifle ; muscles tendus, elle s'était préparée. Non. Sauf que ce serait quand même plaisant, satisfaisant, d'être un chat. La Voix l'avait demandé. La Voix effaçait tout sauf le chat. Que pouvait-elle être sinon le chat puisqu'il n'y avait rien d'autre ? Disparues la diversité, les couleurs vives et les rainures, disparues au profit d'une perfection sans aspérité.
Elle n'eut d'autre choix que de faire le chat.
— Recommence.
A chaque ordre l'engloutissait une terrible plénitude. Une unité tiède et sans douleur, une perfection lisse où l'on ne se raccrochait à rien.
Fais le chat.
C'était la force de la gravité, la satisfaction de se laisser aller au sommeil après une longue journée, c'était la logique implacable de l'ordre des choses, qu'on ne veut pas questionner.
— Recommence.
Elle se concentra sur les reliefs qui disparaissait de la surface de son esprit, incapable une fois encore d'endiguer le phénomène. Ses doigts effleurèrent le vernis où rien ne se reflétait jamais, et avec lui, la sensation libératrice de l'abandon.
— Encore. Vous n'êtes pas un chat, Rowle, vous n'avez pas à obéir.
Si facile, d'être un chat.
Si elle n'était pas un chat, alors qui ?
Un souvenir étrange vint rayer la surface plane. L'ombre de son père. Rowle. Cette fois-ci, son ongle buta sur quelque chose, sans qu'elle ne parvienne à l'identifier tout à fait. Un crissement rompit la plénitude du silence. Un relief microscopique, douloureux, qu'elle aurait pu effacer d'un coup de peinture.
Fais le chat.
Elle y plongea ses doigts dans l'interstice, si loin, si fort que le tableau se teinta de rouge. Fais le chat. La Voix effaçait les traces, guérissait les blessures, mais la douleur était encore là et il suffisait de déchirer le tableau pour la ressentir encore. Le sang incrustait la page, la lame de son couteau tailladait la surface, morcelait l'unité, brûlait comme un combustible sa propre force vitale.
La Voix hurlait à ses oreilles mais ne tenait son pouvoir que dans la totalité du silence. Fais le chat. Pour éteindre le feu et la douleur, refermer les cicatrices, pour ne faire qu'un, pour être Autre, simple et pur, dépourvu de la responsabilité d'être soi.
Elle morcela le tableau un peu plus encore.
Non.
Un cri lui parvint. Pas le sien, cette fois. Un cri autre que la Voix. Une main qui lui saisit le bras, la secoue légèrement.
Alice se découvrit assise sur une chaise, de laquelle seules les mains de Fol Œil l'empêchaient de glisser. Le souffle laborieux et court, un étau lui enserrant le crâne, elle sentait brûler chaque parcelle de son corps. Elle releva la tête au prix d'un effort considérable.
— Tu l'as fait.
Benjy avait émis un léger sifflement. Londubat la contemplait avec inquiétude – une pointe de fierté aussi, peut-être.
— Résister au point d'y laisser la vie n'est pas très utile, grogna Maugrey. Attention à ne pas s'y consumer totalement.
Il la détailla un instant de son œil valide.
— Mais oui, c'est un progrès.
— On est tous très contents pour elle, ironisa Travis. Mais vous n'expliquez jamais concrètement comment on fait.
La froideur du silence de Maugrey ne parut pas le perturber outre mesure.
— Résister n'est pas comme composer une potion. Il n'y a pas de « recette » toute faite, de théorie facile à appliquer.
— Pardon, mais à quoi vous servez alors ?
— A jeter le sortilège, rien de plus. (Sa voix était semblable à un grognement mais étrangement, l'insolence e Travis ne parut pas le mettre en colère.) La faille, c'est à vous de la trouver. Vous voulez du concret ? Il faut vouloir se faire mal – refuser la facilité, ça fait toujours mal. Accepter d'obéir, c'est accepter de se mentir. Concrètement, il faut réussir à se regarder en face.
C'était sans doute le plus long discours qu'il n'eût jamais produit. A la grimace lisible sur son visage, Travis devait avoir une définition très différente de ce qui était « concret » ou non. Il n'insista pas et sans lui prêter davantage attention, Maugrey s'assura qu'Alice était capable de se tenir seule sur son siège pour la lâcher enfin.
— Reposez-vous. La séance est terminée.
Fol Œil parti, elle resta un instant sur sa chaise, le corps endolori, une nausée lancinante et le souffle encore court. Jamais elle n'avait été aussi totalement épuisée. Même Londubat, qui avait pourtant résisté plus longtemps, semblait en meilleure forme.
— Ça va ?
Dawlish survint dans ses pensées. Dawlish placé sous surveillance dans un open space où personne ne voulait de lui. Dawlish et ses yeux vides, la Maison des Horreurs, la montée de la haine, la promesse de Rabastan encore invisible. Elle ne comprenait pas encore les raisons exactes de l'entêtement de Londubat, mais savait pourquoi elle, elle se battait.
Ce n'était pas la première fois qu'elle désobéissait. Et Fol Œil avait raison. Elle en était sortie chaque fois dans la douleur, affaiblie, éclatée par les doutes face à une évidence qui, parce que c'était facile, se tenait prête à la happer.
Affaiblie et plus forte. Libre.
— Non, mais ça ira mieux, souffla-t-elle.
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Malgré ses espoirs, réussir ne rendit pas la désobéissance plus facile. Son admiration pour Londubat fut d'autant plus grande qu'elle constata que chaque essai était un nouveau combat, que même en se faisant violence, il n'y avait parfois aucune prise à laquelle se raccrocher.
« Laisse les morts là où ils sont, Londubat. »
Le conseil de Maugrey avait semblé avoir effet inverse. Distrait, comme tiré dans les méandres de ses pensées, Frank disparaissait pendant de longues heures, mélangeait ses ingrédients le regard vide, se laissait piéger par des maléfices à peine dissimulés, effaçait de son corps des membres entiers sans pouvoir les retrouver. Même Kevin se laissa gagner par l'exaspération devant la disparition inexpliquée de sa bouche et d'une moitié de sourcil.
— Vous devez vous concentrer davantage !
En l'accompagnant dans le petit bureau de Brooks, Alice ne put s'empêcher de songer que bouche ou pas bouche, il ne s'en servait pas suffisamment pour que ça change quelque chose. Le petit sorcier s'esclaffa bruyamment en l'apercevant.
— Ça m'en bouche un coin, Londubat. Comment vous avez fait votre compte ?
— Accident de Dissimulation, lâcha Alice.
Un sourire flottait sur les lèvres du Guérisseur.
— J'aurais bien une potion contre ce problème, mais...
— Vous comptez le soigner ?
— Bien sûr que je vais le soigner ! Bon, puisqu'il vous est impossible de boire une potion, Mr Londubat, laissez-moi vous trouver un suppositoire.
Elle serra les dents. Heureusement qu'il était compétent parce que si elle avait pu faire disparaître sa bouche à lui, elle ne s'en serait pas privée.
Frank eut l'air horrifié.
— Il fait la fine bouche, lâcha Brooks à Alice d'un air complice, laquelle ne put adresser à Frank qu'un regard à la fois compatissant et – malheureusement – complètement impuissant. Allez, ne faites pas cette tête, je plaisante. Ce ne serait pas une mauvaise idée mais je n'ai pas le nécessaire dans ce bureau. Il faudra se contenter d'un contre-sort. Bon, dites « Prêt » quand vous êtes prêt ! J'attends, Mr Londubat.
Arnold Brooks jouait à un jeu dangereux. Le « Mr Londubat » en question avait une tête à planifier son meurtre.
— Il a l'air prêt, marmonna Alice.
— Je vous remercie, Miss Rowle. Votre camarade n'est décidément pas bavard.
Alice ne pouvait pas le contredire sur ce point. Si Londubat finit par retrouver sa bouche sous l'œil pétillant du Guérisseur, il n'avait pas l'air plus résolu à l'utiliser. Même devant la machine à café, pour extraire la fatigue et laver son âme en râlant contre le monde entier.
— On peut parler ?
Parler. Sa bouche fonctionnait à nouveau, mais il restait distant. Elle ne lui demandait pas la lune. Elle voulait juste comprendre la raison de son éloignement, de sa distraction, reconstituer l'équipe qu'il semblait sans cesse abandonner.
Londubat parut hésiter devant son impatience.
— Plus tard, d'accord ?
Elle ne répondit rien, reportant sa colère sur la machine à café qui la narguait d'un grrml à la sécheresse implacable, de l'amertume plein la bouche et pas une goutte de liquide dans son verre. Pas étonnant que la Voix de l'Imperium ne parvienne pas à l'atteindre. Il devait probablement lui répondre simplement « Plus tard » et vaquer en silence à ses occupations, telle la tête-de-caillou qu'il était.
Elle entendit à peine la silhouette qui s'était glissée derrière elle.
— Il faut presser le bouton comme ça, dit-il en imitant le geste exact qu'elle venait d'accomplir.
— Merci Travis, je ne suis pas débile.
— Je n'ai pas dit ça ! Mais c'est subtil. Si tu appuies plus fort, elle a l'impression que tu la forces. Si tu pousses en plein centre, une seule fois, le café sortira à tous les coups.
Il fallait qu'il eût raison. Ils se comprenaient bien, cette foutue machine et lui. Deux êtres aussi têtus et pénibles l'un que l'autre.
— Personne ne résiste à mon pouvoir. Tu sais, Alice, je crois même que je suis en train d'améliorer ma résistance à l'Imperium. Faut être sérieux deux secondes, si un gars comme Londubat y arrive, ça ne doit pas être si difficile.
Elle résista à l'envie de lui jeter son café à la figure.
— Ce serait dommage, répliqua-t-elle d'un ton acide. J'aimais beaucoup tes imitations des animaux de la forêt. Tu excelles dans la peau du marcassin.
— Je sais, j'ai vraiment tous les talents.
Sauf celui de déceler le sarcasme, de toute évidence.
— Karen n'a pas voulu m'entraîner, poursuivit-il, c'est pour ça que je progresse moins vite. Mais j'ai confiance, j'y arriverai sans lui.
Karen était le nom du tireur d'élite qui l'entraînait au duel pendant son temps libre ; elle le savait comme elle savait le nom de tous les serviteurs qui l'accompagnaient au quotidien. Travis adorait raconter sa vie et faisait peu de cas de son interlocuteur. Parfois, flirtant avec le sommeil dans le vieux canapé, elle le laissait débiter l'ennui profond qu'était son existence, trop fatiguée pour l'arrêter.
Aujourd'hui, même cette perspective était au-dessus de ses forces.
— J'y vais. Merci pour le café.
Elle erra dans les couloirs jusqu'à l'open space. Plus tard. Entre les colonnes, Robards rédigeait un rapport. Dawlish discutait avec... Frank. Elle tiqua. Que pouvait-il bien vouloir à Dawlish ? A moins que ce fut Dawlish qui attende quelque chose de Londubat ?
« En quoi ça te concerne ? »
Des illusions, rien de plus. Frank avait mis des mois à lui avouer qu'il aimait les balades en forêt. Il était présomptueux de sa part de s'imaginer que leur relation lui inspirerait des confidences. Lorsqu'il leva les yeux vers elle, presque par hasard, elle préféra reculer.
Quelles que soient les confidences en question, elle était fatiguée de les lui arracher.
oOoOo
— Il va bien, Frank, en ce moment ?
De surprise, Alice faillit lâcher sa garde. Le fourbe. Les Gryffondor apprenaient vite. Benjy s'était saisi des conseils de Spellman et maîtrisait l'art du coup bas comme personne. Elle écarta son maléfice d'un mouvement de poignet. Une goutte de sueur coula sur son front.
— Tu crois que c'est le moment de faire la conversation ?
Par réflexe, il écarta la chaise qu'elle lui balançait à travers la pièce et lui renvoya une table. Formidable. Plus qu'un duel, un Quidditch avec le mobilier. Alice réduisit l'objet avant qu'il n'ait le temps de percuter son bouclier, ne comprenant que trop tard que la table était une distraction, que son Reducto n'avait fait qu'alimenter une conflagration qui la projeta contre le mur.
— Je te déteste.
Benjy lui tendit une main amicale dans un éclat de rire.
— Allez, tu vaux mieux que ça ! Tu sais bien que tu ne peux pas laisser l'ennemi te distraire. Et tu n'as pas répondu à ma question.
En vérité, elle n'avait aucune réponse satisfaisante à lui offrir. Londubat l'évitait ; par fierté, elle s'employait donc à l'éviter à son tour.
— J'en sais rien, il ne m'en parle pas.
— Même à toi ?
— Pourquoi à moi ?
— Vous passez pas mal de temps ensemble... non ?
Alice secoua la tête.
— On travaille, c'est tout.
Devant son scepticisme, elle préféra changer de sujet.
— Et toi Fenwick, ça va ?
— J'en ai un peu marre de faire le guignol devant Maugrey mais à part ça, rien de nouveau sous le soleil.
— Yep.
— Tu l'as dit.
— Super conversation, grogna-t-elle.
Benjy éclata de rire.
— Deux heures de Duel. Tu pourrais y mettre du tien !
— Désolée. Dis-moi, tu penses quoi de l'arrivée du printemps ? Bonne nouvelle ou pas ?
— Bof. Je suis allergique au pollen.
Alice lui offrit une grimace.
— Ah, voilà qui est problématique.
— Mais tu sais, le printemps ça veut surtout dire un truc.
— Lequel ?
Elle était prête à lui balancer une nouvelle chaise s'il lui offrait des mots aussi niais que la saison des amours.
— On a survécu à l'hiver. Et ça ma grande, ça n'a pas de prix.
oOoOo
La fin du mois de mars vit débarquer officiellement – d'après Gideon, ils y avaient déjà fait quelques incursions – les Affaires Internes au Bureau des Aurors. L'enquête avait pris la forme d'une femme blonde d'une trentaine d'année, le nez écrasé et dans la main droite, un attaché-casé de luxe en peau de dragon dont Travis fut infiniment jaloux. « C'est du Drac & Génie, vous vous rendez compte ? »
Rosalia Parkinson – c'était son nom, indiqué par le badge en lettres d'or épinglé à sa poitrine – s'était vue attribuer par Croupton un box au bout de l'open space qu'elle avait décoré par des photographies de monuments historiques et un lézard empaillé. Elle ne tournait pas seulement autour de Dawlish, interrogé le matin pendant trois heures ; tel un vautour, elle observait tous les Aurors depuis son promontoire, instaurant une ambiance de malaise là où la paranoïa causée par l'Imperium régnait déjà.
Plongée dans ses pensées, Alice sursauta quand Fabian et Gideon Prewett s'installèrent à côté d'elle sur le canapé.
— Bon Alice, parlons sérieusement...
— Qu'est-ce qui est bleu avec plein de poils ?
— Un Mangemort... qui est tombé dans un pot de peinture ?
Fabian leva les yeux au ciel.
— Un Mangemort qui a foiré son polynectar !
— Oui, bien sûr.
La présence de la couleur bleue dans l'équation était un mystère mais soit ; elle n'insista pas.
— Frank n'est pas avec toi ?
— Non. Frank Londubat a une vie propre. Je ne suis ni sa mère ni...
Alice s'arrêta à temps. Ni son amie aurait paru amer, et elle préféra lui offrir un sourire à la place.
— Il est probablement avec Dawlish, si ça t'intéresse.
— Tu veux dire qu'il préfère traîner avec Dawlish qu'avec toi ?
Connaissant l'estime que les frères Prewett portaient à l'Auror, la remarque était particulièrement insultante.
— Peut-être que Dawlish gagne à être connu, j'en sais rien !
Gideon partit dans un grand éclat de rire.
— Si on va par là, Barty est un grand humaniste !
— Et peut-être même que Lord Voldemort est gentil, au fond !
Alice adressa aux insupportables frangins le plus méchant de ses regards noirs.
— Je vous déteste.
Leur « indulgence » envers Dawlish n'avait pas duré longtemps. Avec un soupir, elle attendit que retombe leur fou-rire.
— Désolé Alice. On a besoin de se détendre. L'ambiance au Bureau, t'as dû le remarquer, ne baigne pas trop dans le fun en ce moment.
— Je sais, souffla-t-elle entre ses dents. J'étais là.
— Parkinson a failli me suivre jusqu'aux toilettes hier. C'était flippant.
Gideon mit en place sa pile habituelle de coussins. De son côté, Fabian alla se servir un café à la machine. Rien n'en sortit.
— Ça va pas encore recommencer ?
— Tape un peu dessus, elle est dure d'oreille en ce moment.
— Il paraît qu'il faut appuyer en plein centre, commenta Alice en se souvenant de la démonstration à la fois pénible et utile de Travis.
Fabian poussa un soupir soulagé quand il vit le liquide brun s'écouler dans son gobelet.
— Merci. Je ne survivrais pas à un deuxième mois de décembre.
Il revint s'installer sur le canapé.
— Mais ça va aller mieux. J'ai hâte d'être à demain ?
— Qu'est-ce qu'il y a demain ?
— Tu ne sais pas quel jour on est demain ?
Ce qui réjouissait les frères Prewett ne la réjouirait pas forcément elle. Avec les événements récents, Alice avait perdu dans le compte dans les jours. Il lui semblait qu'ils étaient le vingt-huit mars trois jours plus tôt, parce qu'il avait fallu compter qu'elles avaient bien l'argent nécessaire pour payer le loyer, et cela signifiait donc que…
— Oh.
— Le 1er avril est une grande tradition chez les Aurors, annonça Fabian avec fierté.
— Comme le bizutage des première année, tu veux dire ?
Gideon tripota son bonnet, légèrement mal à l'aise.
— C'est comme ça, Alice, on ne peut pas lutter contre les traditions !
L'épisode de l'Épouvantard le soir de Noël n'avait jamais été abordé ; des choses plus graves avaient pris le dessus, mais elle n'avait pas oublié pour autant le mot signé de la main des deux frères. Elle avait juré de se venger, ce jour-là, et n'était pas du genre à laisser le temps effacer les vieilles rancunes.
Devant son visage contrarié, Fabian lui asséna un léger coup de coude.
— Allez, Alice !
— Fais pas cette tête. Tu verras, c'est marrant, ça nous sortira un peu de cette spirale infernale.
— C'est vrai, concéda-t-elle après quelques secondes de réflexion. Après tout, on a tous besoin de rire un peu.
— Exactement ! confirma Gideon, soulagé.
Alice esquissa un sourire. Finalement, ce 1er avril était peut-être une bonne nouvelle. Elle avait des choses à oublier et Fabian avait raison, un grand besoin de se changer les idées !
oOoOo
Ils avaient commandé chinois ce soir-là. Une bonne humeur plaisante régnait dans le salon. Jack était dans un bon jour. Ste-Mangouste avait modifié son traitement ; le nouveau, moins lourd, avait atténué les somnolences, même s'il lui provoquait en retour des insomnies le soir venu. Alice l'entendait parfois déambuler la nuit dans le salon, sans pouvoir s'empêcher d'éprouver une pointe d'angoisse.
— Alors comme ça, tu veux prendre les Prewett à leur propre jeu ? Ambitieux.
— Je suis Serpentard, Jack, fit Alice avec un sourire. Les Serpentard ont de l'ambition. Mais je ne dis pas que ça sera facile. Je dis juste qu'ils le méritent. Si vous avez des idées, je prends !
— Un sortilège de croche-patte ?
— Non, trop basique.
— Rendre leur pantalon invisible ? suggéra Marlène.
— Pas mal. Mais je ne suis pas sûre d'avoir envie de voir ça...
Son amie s'esclaffa.
— Hum, moi oui !
— Tu pourrais leur lancer un Aguamenti ? proposa Jack.
— Franchement…
C'était tout le problème des Gryffondor : ils n'étaient pas fourbes. Sauf les frères Prewett, mais ce ne serait pas la seule erreur de répartition à Poudlard.
— Tu n'aimes pas nos idées, constata Marlène.
— Elles ne sont pas nulles mais...
— Tu attends mieux, c'est ça ?
Alice prit le temps de peser ses mots.
— Ce n'est pas en étant fair play que je vais battre Fabian et Gideon à leur propre jeu. Ce n'est pas un peu d'eau ou trébucher qui va leur faire peur. Leur indifférence, c'est leur force. C'est leurs faiblesses qu'il faut réussir à exploiter.
— Oui mais lesquelles ? Est-ce qu'ils ont seulement des faiblesses ?
— Ils sont... pénibles ? proposa Jack.
— Dans ce contexte, c'est plutôt une force.
Alice se représenta Fabian, puis Gideon, passa en revue chaque détail qu'elle connaissait d'eux. Qu'est-ce qui pourrait vraiment les embarrasser ? Avec un sourire satisfait, elle reprit une part de dessert.
— T'as l'air d'avoir eu une idée, fit Jack.
— Je crois bien que oui. Mais ça ne va pas être de la tarte.
Pour la première fois depuis des lustres, elle était impatiente de revenir au Bureau.
oOoOo
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin, après une nuit passée à ficeler chaque pièce de son plan, Alice était fatiguée mais prête à affronter sa journée. En passant dans l'open space pour rejoindre l'aile des apprentis, elle s'arrêta un instant pour s'imprégner de l'ambiance électrique sous un soleil à peine levé.
— C'est une blague ?
La voix grave de Gawain Robards retentit dans son box, attirant à lui tous les regards de ses collègues.
— Ça commence..., lâcha O'Neil.
Il y avait dans les mains de l'Auror à la stature de grizzly une lettre qui ne tarda pas à s'enflammer entre ses mains, puis une voix féminine, rauque et stridente résonna dans l'open space.
GAWAIN !
JE NE SUIS PAS FIÈRE DE TOI ! TU N'AS PAS RANGÉ TES CHAUSSONS EN PARTANT ET RÉSULTAT, QUI S'EN EST OCCUPÉ ? TA VIEILLE MÈRE. TU T'EN RAPPELLERAS LA PROCHAINE FOIS !
J'ESPÈRE QU'AU MOINS TU AS PENSÉ A PRENDRE TES MÉDICAMENTS CONTRE LA CONSTIPATION. JE NE VOUDRAIS PAS QUE TU AIES ENCORE MAL AU VENTRE.
BON. ON SE VOIT CE SOIR, MON GAWAINOU. J'AI PRÉPARÉ LE RIZ AU LAIT QUE TU PRÉFÈRES.
BISOUS,
TA MAMAN QUI T'AIME.
Le spectacle de l'Auror à la carrure immense, interdit devant les petits morceaux de parchemin carbonisés, était impayable et Kaitlyn O'Neil et Reese Williamson pliés de rire derrière leur bureau. Sturgis Podmore, lui, s'esclaffait en petits hoquets réguliers, ce qui ne fit que redoubler le fou-rire des autres.
— Bah alors, Gawainou ? On encore oublié de ranger ses chaussons ?
Les yeux de Robards lançaient des éclairs ; malheureusement pour lui, il ne pouvait plus effrayer personne.
— QUI ? cria-t-il. Qui a osé ?
— Tu devrais te détendre Robards, là ça te donne juste un air constipé.
Gawain se rassit devant la tragique perte de tout respect à son égard. Alice ne fut pas surprise de repérer Gideon qui pouffait de rire derrière une colonne.
« Évidemment. »
A ce stade, Alice était tout de même impressionnée. Rivaliser avec une telle entrée en matière était un beau défi.
oOoOo
Au cours de la journée se produisit un phénomène étrange. Poussière par poussière, la bonne humeur renaissait de ses cendres. Il était difficile de ne pas éclater de rire devant le mono-sourcil qui avait envahi le front de Walter Muddle, de ne pas pouffer devant le petit kumquat qui avait poussé sur la baguette de Spellman ou encore devant la moustache hitlérienne – une courtoisie de Benjy – qui égayait désormais le visage de l'aimable Garrett Whittaker. Même Londubat avait ri quand l'intervenant avait hurlé ses ordres en allemand.
Pourtant, l'adage de Maugrey Fol Œil – Vigilance Constante – fut plus que jamais d'actualité. N'importe quelle note de service pouvait vous exploser à la figure. Une plante verte ne manquait pas d'étendre ses feuilles pour un croche-pied. Les photographies épinglées sur les tableaux d'enquêtes rivalisaient de blagues salaces. Sous la baguette discrète des frères Prewett, les canapés de la salle de repos avaient déjà avalé deux personnes.
Lorsque le cri de Fabian retentit dans la salle d'étude, Alice esquissa un sourire. Planté au milieu de la pièce, il avait recraché son « café » avec horreur.
— Qui a osé trafiquer la machine ?
Petite touche Alice Rowle. Elle avait ressorti les boissons – probablement périmées – qui restaient de leur soirée du nouvel an pour en faire un joyeux pot-pourri avec lequel elle avait remplacé le café qu'il chérissait tant.
— Tel est pris qui croyait prendre ! s'écria une voix projetée par la machine elle-même et qu'Alice avait pris soin de rendre aussi agaçante que celle de Barty Croupton.
— Si c'est un apprenti, commença Fabian d'un ton furieux, c'est... c'est de l'auto-sabotage !
Benjy lui montra son thermos avec un grand sourire.
— T'en veux ?
Fabian laissa s'installer un silence méfiant. Café ou pas café ? Après une poignée de secondes, il parut estimer que le jeu en valait la chandelle et tendit à Benjy son gobelet vidé. S'écoula du thermos un liquide brun, fumant, une odeur de café parfaitement de plus ordinaire. Une constatation qui plongea Fabian dans un état de profond soulagement tandis qu'Alice, assise sur le rebord d'un vieux fauteuil, se donnait beaucoup de mal pour faire semblant de relire le Livre sur le trépas : typologie des poisons mortels de Ḥusayn Ibn al-Mubārak sans éclater de rire.
Lorsqu'une voix de ténor s'éleva dans la salle, elle posa son livre pour profiter du spectacle.
« Dans cette salle de repos aux canapés piégés
J'ai bien cru au décès d'la machine à café !
C'est le premier avril depuis je me méfie
Je sais qu'il y a des fourbes parmi les apprentis...
Tout cela est étrange,
Et je ne comprends pas,
Est-ce bien ma propre voix
Qui chante Celestina ?
Oh je vous en supplie, dites-moi ce qui m'arrive,
ET COMMENT FAIRE CESSER CES NOTES COMPULSIVES ! »
Son gobelet dans une main, l'autre sur la hanche, Fabian chantait à tue-tête sur l'air de S'il suffisait d'aimer de Celestina Moldubec, sa chanteuse préférée, et plus il tentait de s'en empêcher, plus sa voix partait en crescendo dans une nouvelle salve de vocalises harmoniques tandis que son pied tendu battait la mesure, incapable d'en contenir la pulsion rythmique.
Attirés par le boucan, Andrzej, Jody et Londubat surgirent de la bibliothèque, les mains sur les oreilles pour supporter la voix dissonante de Fabian Prewett.
— C'est quoi ce tapage ? gronda Fol Œil qui avait débarqué suivi d'une demi-douzaine d'Aurors stupéfaits.
Une question à laquelle Fabian n'eut d'autre choix que répondre :
« J'ouvre la bouche en grand je ne veux que parler
Mais il m'est impossible de ne pas chanter !
J'ai les notes dans la peau, une douce musique
Qui crie ma frustration sous la forme lyrique,
Quand le refrain me prend en Auror accompli
L'espoir de rester digne désormais s'enfuit,
Et tout ce que j'entends c'est cette mélodie
Qui pulse dans mes veines dans cette belle harmonie !
Ooooh... non non non ! »
Fabian ferma les yeux et fit revenir ses poings contre sa poitrine.
« J'ouvre la bouche en grand je ne veux que parler,
MAIS IL M'EST IMPOSSIBLE DE NE PAS CHANTER ! »
Fol Œil le fixait avec une profonde perplexité.
— Je crois que tu vas rester au bercail aujourd'hui, grogna-t-il. Je dirige des Aurors, merci bien, pas un groupe de vieilles casseroles.
A côté, Gideon, qui était arrivé peu après lui, riait tellement qu'il fut à deux doigts de se faire avaler par son propre canapé ensorcelé. Il rattrapa de justesse son bonnet des Frelons de Wimbourne, ce truc informe qu'il avait tout le temps soit dans les mains soit sur sa tête. Il jeta au canapé un coup d'œil méfiant et replaça soigneusement sur son crâne son couvre-chef préféré. Alice ne put s'empêcher de sourire.
Fabian, désespéré, appuyait de toutes ses forces un coussin contre sa bouche pour s'empêcher de brailler.
— Tiens Gawainou, ça va ? fit Gideon d'un air satisfait sur sa partie de canapé.
Robards reporta sur lui un regard qui disait toute sa mauvaise humeur, mais qui s'éclaira largement lorsqu'il posa les yeux sur lui.
— Ah très bien, Prewett numéro deux. Même un peu mieux que toi, je dirais.
— Gideon, tu...
« Ta peau est tout en jaune, qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Tu m'as l'air d'un frelon, de Wimbourne qui plus est...
Et... »
— LA FERME, FABIAN !
Maugrey avait stoppé en route la longue et pénible chanson qui s'annonçait. Il se tourna vers Gideon dont le corps avait pris une belle teinte jaune, la couleur exacte de son bonnet favori.
— Pas sûr que tu puisses compter sur leur discrétion aujourd'hui, Fol Œil, commenta Robards de sa voix grave qui, décidément, s'amusait beaucoup.
— Un café, Gideon ? proposa Benjy avec un grand sourire, mais son interlocuteur était trop occupé à fixer ses mains d'un beau jaune vif pour lui répondre.
— Je suis jaune ! s'exclama celui-ci avec un désarroi qui les fit pleurer de rire.
— Ça, pour être jaune..., grogna Maugrey.
Il fit cogner son poing contre la table.
— Vigilance constante, les garçons ! Je ne vous ai donc rien appris ?
Ce fut lorsque Fabian ouvrit la bouche en grand que Fol Œil comprit son erreur.
— Non Prewett, inutile de répondre !
Mais ce fut le sourire en coin de John Dawlish, qu'elle n'avait pas vu arriver, qu'Alice trouva le plus réjouissant. Il regardait Fabian désormais muet et Gideon complètement jaune avec une satisfaction non dissimulée.
— Je ne sais pas qui parmi vous est responsable de cette merveille, lâcha Reese Williamson en essuyant une larme, mais... merci. Juste : merci.
— Je sais que tu ris jaune Prewett, mais pas nous ! s'exclama un Auror qu'Alice ne connaissait pas.
— Ah ouais ? Moi je le trouve rayonnant !
— Bon, grommela Maugrey, c'est pas tout mais j'ai besoin d'une équipe. Podmore, Hopkins, dépêchez-vous. Je vous jure, comme si on avait du temps à perdre avec ces conneries...
Mais le léger rictus au coin de ses lèvres ne trompait personne. Fol Œil était un grand Auror mais il avait apprécié le spectacle comme tout le monde.
Une dizaine de minutes plus tard, la salle avait retrouvé son calme. Les Aurors avaient regagné leur open space, non sans avoir épuisé au passage un bon stock de blagues sur la couleur jaune et le talent vocalique de Fabian. Les deux frères, de leur côté, avaient rejoint le petit cabinet d'Arnold Brook pour les supplier de leur venir en aide. Il ne restait que Jody, Londubat et Benjy, dans la main duquel Alice, qui s'était levée, frappa avec un petit rire de satisfaction.
— Merci ! déclara-t-elle.
— Merci à toi, c'était une idée brillante !
— T'es sérieuse, Rowle ? C'est toi qui... ?
Jody poussa un sifflement admiratif.
— Tu ne rigolais pas quand tu parlais de vengeance.
— Je ne rigole jamais avec la vengeance, répondit Alice avec un petit sourire.
— Tu n'as pas peur qu'ils le découvrent ?
— Qui va aller leur dire ? Et puis, on est quitte maintenant. Mais ils savent à quoi s'en tenir s'ils veulent essayer.
Le regard d'Alice glissa sur Londubat qui se tenait immobile près de la bibliothèque, qu'elle avait à peine croisé de la journée et qu'elle s'était pourtant promise d'ignorer.
— Je t'avais dit que je tenais mes promesses, lâcha-t-elle à son encontre.
Alice ne put s'empêcher de remarquer que son visage était plus détendu que ces derniers jours. Il n'était pas moins fatigué cependant, ni moins déterminé, même si elle ne parvenait jamais à lire ce qu'il pensait dans ses yeux. Londubat parut sourire mais elle n'en était pas sûre, tout comme elle n'était pas sûre d'avoir bien entendu les mots qui sortirent de sa bouche.
— J'en ai jamais douté.
Alice recula légèrement dans l'espoir de se donner une contenance ; ses mollets heurtèrent une surface un peu molle. Elle entendit trop tard le cri de Benjy, le Attention ! de Jody, ne vit qu'au dernier moment le regard horrifié de Frank. Elle se sentit partir en arrière et ne put rien faire d'autre qu'attendre l'impact de la mousse moelleuse, le bruit de succion émis par une bouche affamée, et puis le noir.
Le canapé avait avalé Alice.
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(A suivre)
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N/A
Bon, c'était l'épisode comédie musicale, il m'en faut un par fic, promis vous êtes débarrassés maintenant ! Pas mal de temps de présence des frères Prewett, aussi. Bon, c'était un chapitre un peu plus léger, pas trop prise de tête, et j'espère que vous avez pris du plaisir à lire. Quel que soit votre avis sur les personnages ou les événements, hâte de lire ce que vous en avez pensé.
Pour la suite, je suis en vacances mais je ne me pose pas beaucoup, donc l'écriture ne sera sans doute pas au programme. Je ne promets rien non plus pour la rentrée – l'EN faisant peu de cas de mon temps libre et de mon consentement, on m'a assigné des missions qui vont me prendre pas mal de temps. Ce sera un rythme à prendre mais après, dans mes souvenirs le chapitre 14 est encore passable, donc y'a quand même moyen qu'il arrive assez vite. A voir pour le reste, mais vous l'aurez quoi qu'il arrive, promis !
Bonnes vacances à toutes celles et ceux qui ont la chance d'y être, plein de courage pour les autres, et à bientôt !
