Hello !

Je l'avoue humblement, je n'ai pas d'excuse pour mon retour après des mois d'absence, tel un coquelicot au printemps ou le verglas sur les routes en hiver. Juste la vie, la flemme, la vie. Je remercie d'autant plus les copines qui s'indignent quand j'abuse, j'ai clairement besoin d'un coup de pied aux fesses sur cette histoire de temps en temps. Un grand merci également à mes revieweuses (qui sont souvent les mêmes haha) : Sun Dae V, Maya et Cie, Tiph l'Andouille, Orlane Sayan et Rhumframboise, cœur sur vous, vous êtes mes phares dans la nuit !

Bonne lecture !

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Rappel des personnages

Apprentis du Bureau des Aurors : Alice Rowle, Frank Londubat, Benjy Fenwick, Andrzej Markiewicz, Travis Wenworth, Fabian Prewett, Gideon Prewett

Intervenants : Kevin (Dissimulation), Whittaker (Vol en milieu hostile), Spellman (Duel), Muddle (Potion – a vécu il y a peu un accident de barbe qui l'a beaucoup marqué)

Aurors mentionnés : Alastor Maugrey, John Dawlish, Reese Williamson, Roberto Perez, Kaitlyn O'Neil, Sturgis Podmore

Guérisseur du Bureau : Arnold Brooks

Chef de la Justice Magique : Bartemius Croupton

Chef du département de détournement des objets moldus : Loren Zeller (croisé une fois – n'aime pas trop Alice car c'est une « Rowle », « ils embauchent vraiment n'importe qui ») ; ami de Maugrey, engagé contre les Mangemorts

Chef des Affaires Internes : Ambroise Selwyn, anti-moldu

Ministre de la Magie : Harold Minchum, également oncle de Travis, au dynamisme pas fou-fou

Autres personnages : Marlène McKinnon, meilleure amie d'Alice, Guérisseuse. Jack Adams, colocataire d'Alice et Marlène, ex-apprenti. Rabastan Lestrange, dont Alice a particulièrement peur. Narcissa Black, ancienne amie d'Alice. Rosalia Parkinson, membre des Affaires Internes. Un lézard décédé.

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Previously on –

Panique au Bureau des Aurors. Le matin qui suit la nuit où Jack a attaqué Davis à coups de batte (si vous savez, le taré de l'hôpital qui harcelait Marlène), Dawlish, sous Imperium, attaque ses collègues dans l'open space. Un Auror (Perez) n'en réchappe pas. Une enquête est lancée. Zeller (des Détournements des objets moldus) veut une réaction du Ministère, Croupton préfère temporiser. De son côté, Maugrey décide de prendre les apprentis en main pour les entraîner à résister au maléfice. Frank se révèle plutôt doué dans l'exercice mais si peu à peu, Alice s'améliore, de son côté il s'isole de plus en plus. La tension ne descend pas, mais le 1er avril est l'occasion rêvé pour se venger des Prewett. Un succès, si ce n'est qu'Alice termine la journée tragiquement avalée par un canapé.

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Leçon 14

Être prudent même avec la vérité

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Bordélique.

Marlène avait jeté un Silencio sur le miroir magique de la salle de bain, mais Alice en entendait presque la voix caustique. Ses cheveux étaient une jungle, ni plus ni moins. Elle les avait coupés très courts un an auparavant, un coup de ciseaux symbolique pour dire adieu à son passé – mais le passé ne repoussait-il pas toujours ?

Des mèches indisciplinés avaient envahi son front, tombant en partie sur son visage. Alice expira par le haut, dépitée de les voir s'envoler puis irrémédiablement retomber devant ses yeux, déplorant qu'ils ne soient pas assez longs pour être attachés. Elle s'arrêta un temps pour observer ce qu'ils cachaient, des joues pleines, des pupilles brunes, des taches de rousseur effacées, un nez hérité de son grand-père, qu'elle avait toujours trouvé un peu grand.

Elle n'était pas capable de juger si elle était jolie. De loin, peut-être, sans loupe pour dénicher toutes les imperfections.

Parfois, selon l'angle, il lui arrivait d'aimer ce qu'elle voyait. Pas les détails, mais le tout, quand le reflet lui rendait son sourire, et qu'une étincelle pétillait dans ses yeux comme un départ de flamme. D'autres fois, un visage inconnu la fixait d'un regard neutre où la colère était tapie, invisible, et pourtant prête à éclater au grand jour.

— Tu comptes occuper la salle de bain pour toujours ?

La voix de Marlène. Elle aurait dû s'y attendre.

— Tu veux pas patienter deux minutes ?

— Allez Alice, laisse-moi entrer... T'es juste en train de contempler ta belle gueule dans le miroir !

— Pas du tout ! Je me... brosse les dents, marmonna Alice en attrapant l'objet au passage, tandis que Marlène continuait de tambouriner à la porte.

Elle finit par céder, et ouvrit la porte, armée d'un regard noir.

— Enfin ! D'où tu passes trois quarts d'heure dans la salle de bain le matin ? Aïe !

Marlène lui sourit malgré la crème de jour qu'elle venait de se recevoir à la figure.

— T'es très jolie, tu sais.

— Tu veux que je t'en envoie une deuxième ?

Son amie jouait à un jeu dangereux.

— Quoi, parce que je viens te faire un compliment ?

— Parce que ça vient de nulle part et que j'ai des cheveux partout !

Marlène la fixa avec une condescendance qu'Alice, la bouche pleine de dentifrice, trouva particulièrement agaçante.

— Demande à Jack de te les couper.

— Jack est coiffeur à ses heures perdues ?

— Il a quatre petites sœurs et sa famille n'est pas super riche. Sa mère l'embauchait souvent pour des séances coiffure.

— On en apprend tous les jours. Il est fiable ?

— Bien sûr ! Tu serais surprise.

Alice jeta un dernier coup d'œil à son reflet. Qu'avait-elle à perdre, de toute façon ?

oOoOo

La bonne humeur d'Alice variait considérablement en fonction de la fréquence des cours de Maugrey ; moins elle le voyait et mieux elle se portait. La présence constante de Rosalia Parkinson dans l'open space avait au moins cet avantage : leur offrir à tous un peu de répit. Londubat avait l'esprit ailleurs mais reprenait des couleurs ; lorsqu'il s'assit près d'elle dans la salle de classe, il lui glissa même un sourire appréciateur.

— Tu t'es coupée les cheveux !

— Oh, merci.

Elle eut envie de se frapper la tête contre sa table. Elle le remerciait pour quoi, exactement ? Pour l'efficacité hors-norme de son sens de l'observation ? Il l'aurait déclaré « assise sur une chaise » que ça n'aurait pas fait grande différence.

— Ça te va bien, cette petite coupe ! s'exclama Benjy derrière elle, juste avant de s'installer.

Ses cheveux à lui, coiffés en épaisses tresses noires, n'avaient jamais été aussi longs.

— Merci, Fenwick !

« Là voilà, tu peux le dire. Idiote. »

Marlène avait raison, Jack avait un talent caché et Alice était ravie de plus être importunée par des mèches châtain qui partaient dans tous les sens. Il était beaucoup plus facile de combattre en duel quand on pouvait voir son adversaire.

— Personnellement, je t'aimais mieux quand t'étais pas chauve, intervint Travis, les mains sur son café, qu'il buvait avec des bruits de succions insupportables.

— Personne ne t'a demandé ton avis, Wenworth.

— Te vexe pas, c'est pas moche non plus, c'est juste... !

La robe pleine de café, il releva les yeux vers Alice, furieux. Elle n'avait pas pu résister.

— C'est juste quoi, Travis ? demanda-t-elle un sourire aux lèvres.

— Tu cherches en même temps, s'amusa Benjy devant le visage indigné du Serdaigle.

— Si on ne peut plus rien dire...

Travis décocha à Alice un regard noir, mais renonça à se plaindre davantage. A la place, il jeta un œil sur sa montre et poussa un profond soupir.

— Dire qu'on pourrait être en train de réviser !

Ils patientaient depuis plusieurs minutes dans la salle de Sortilèges. Selon l'emploi du temps, et si cette chose était fiable, un inconnu aborderait avec eux la théorie des champs de force.

Au moins, son retard permettait à Londubat de finir sa nuit sur sa chaise.

— Je ne vois pas trop ce qui t'empêche de le faire, fit remarquer Jody en désignant Andrzej qui relisait dans un coin Invisible au grand jour.

— Dis pas ça. Si tu lui enlèves des raisons de râler, tu lui enlèves sa raison de vivre.

Du coin de l'œil, Alice vit Londubat esquisser un léger sourire malgré ses yeux fermés.

— T'es de bonne humeur, Alice, commenta Benjy.

Elle s'apprêta à répondre lorsque la porte de la salle s'ouvrit en grand.

— Bonjour !

Ce n'était pas l'intervenant qui avait fait son entrée dans la salle. C'était Rosalia Parkinson. Son regard jaugea en silence la petite assemblée, avant de s'arrêter sur les deux jeunes femmes qui la composaient.

Son visage s'éclaira d'un sourire aimable.

— Laquelle de vous est Alice Rowle ?

— C'est moi.

— Parfait ! Suivez-moi.

En lui emboîtant le pas, Alice sentit une pression au creux de son ventre. Pourquoi Parkinson voulait-elle lui parler à elle ? Parce qu'elle avait été présente lors de la mort de Roberto Perez ? Tout s'était passé si vite qu'elle n'aurait pas grand chose à lui dire de plus.

— L'open space n'est pas vraiment un endroit que l'on peut qualifier de « privé », commenta Parkinson pour justifier son arrêt dans la salle de potions vide.

L'enquêtrice des Affaires Internes ramena une table, un calepin, deux chaises et indiqua l'une d'entre elles à Alice avant de lui adresser un sourire aimable.

— Rassurez-vous, ce n'est pas vous qui êtes jugée ici. Vous êtes seulement là pour m'aider à y voir plus clair. Le Ministère sera reconnaissant d'avoir votre collaboration.

— Bien sûr, fit Alice d'une voix qui s'approchait plus du murmure.

— Alors... Alice... Rowle. (Elle paraissait écrire son nom en même temps qu'elle parlait.) Vous le connaissez bien, John Dawlish ?

— Je le... croise. De temps en temps, en tout cas.

— Vous semble-t-il bien intégré dans l'équipe ?

— Je...

Alice revit Fabian imiter les yeux globuleux de Dawlish en sautant comme une grenouille.

— Je crois, oui. Il s'entend bien avec Robards et Williamson...

— Donc une partie de l'équipe. Il n'aurait eu aucune raison d'en vouloir à l'un de ses autres collègues ?

— Je ne sais pas. Je ne le croise pas si souvent, l'aile des apprentis est un peu éloignée de celle des titulaires.

— Bien sûr, je comprends.

Parkinson prit quelques notes, l'air pensif.

— Vous étiez pourtant bien dans l'aile des titulaires, le matin du drame. Je me trompe ?

L'enquêtrice caressait de la main gauche son lézard empaillé, et Alice ne put s'empêcher de le fixer quelques secondes sa petite tête inerte, le cœur battant. Lorsqu'elle releva les yeux, elle vit Parkinson lui sourire avec bienveillance.

— Encore une fois, vous n'êtes en rien jugée. Je me contente d'établir les faits.

— Oui, répondit Alice. J'étais bien dans l'aile des titulaires.

— Et pour quelle raison ?

— Je discutais avec Alastor Maugrey.

— Je vois...

Elle continuait de prendre des notes, sans quitter son sourire qu'Alice trouvait de plus en plus crispant.

— Ça vous arrive régulièrement, de discuter avec Alastor Maugrey ?

— Je...

Rosalia Parkinson avait beau être particulièrement avenante, Alice se remémora les mots de Gideon.

« Dans ce genre de contexte, il faut être prudent même avec la vérité. »

— Non, mais j'étais en avance et... j'avais une question sur une enquête...

— Les titulaires n'ont pas le droit de partager les affaires en cours avec les apprentis, lui fit remarquer la femme blonde.

— C'est pour ça qu'il a refusé de me répondre, j'imagine.

— Très sage de sa part, commenta Parkinson avec une pointe de déception. De quelle affaire s'agissait-il ?

Voyant qu'Alice tardait à répondre, elle fit tourner sa plume entre ses doigts, le sourire aux lèvres.

— Je suis curieuse, je sais. C'est mon métier. Vous n'êtes pas inquiétée, Miss Rowle. Vous ne craignez absolument rien à me répondre.

Alice trouvait qu'elle insistait beaucoup sur l'absence de jugement, trop pour la rassurer réellement. Or sans vraiment savoir pourquoi, elle n'avait aucune envie de parler de Jack à cette femme blonde au nez écrasé qui abusait de son sourire.

— La « maison des horreurs », lâcha-t-elle enfin. Je voulais savoir si l'enquête avançait.

— Hum, je vois.

Alice voulut plisser les yeux pour lire ses notes, mais elles n'étaient qu'un amas de lettres indéchiffrables.

— Ça n'avait donc rien à voir avec le fait qu'il ait débarqué chez vous en compagnie de John Dawlish, cette même nuit dans votre appartement ?

Cette fois-ci, elle se sentit bel et bien jugée par l'inconnue qui attendait sa réponse avec un calme olympien. Elle comprit qu'il ne fallait pas sous-estimer Rosalia Parkinson. Sous ses dehors sympathiques et rassurants, elle était particulièrement bien renseignée et l'avait conduite exactement où elle voulait l'emmener.

— Il avait embarqué un ami à moi, finit-elle par déclarer, prise au piège. Je voulais savoir ce qu'il comptait faire de lui.

— Il n'a pas forcé la porte de votre appartement ? s'inquiéta Parkinson.

— Oh non, il n'a pas...

— Lui et John ont-ils parlé de ce qu'ils comptaient faire ?

— Je ne crois pas.

Parkinson lui sourit. Elle continuait de caresser le lézard empaillé d'un geste affectueux.

— Dites-moi, Miss Rowle... Hum, Rowle. Une grande famille Sang-pur. J'avais un livre de conte où étaient racontées les aventures de Nicholas Rowle, quand j'étais petite... Ça vous dit quelque chose ?

Le regard de l'enquêtrice se perdit un instant dans ses souvenirs d'enfance. Malgré la connivence que Rosalia Parkinson tentait d'installer entre elles, Alice se méfiait. En quoi son appartenance aux vingt-huit avait-elle une quelconque pertinence ?

Devant l'absence de réponse de son interlocutrice, elle poursuivit :

— Donc dites-moi, Miss Rowle, ne trouvez-vous pas étrange, puisque John Dawlish n'a jamais pratiqué l'intervention qu'il était supposé faire, qu'Alastor Maugrey soit la dernière personne à l'avoir vu sain d'esprit ?

— Je... Je ne sais pas.

— Encore une fois, vous avez le droit – le devoir – de parler, et tout ceci restera strictement entre nous.

— Je ne suis pas sûre d'avoir un avis sur la question.

— Ce garçon, Sturgis Padmore...

— Podmore.

Bien sûr, Podmore. Avait-il le regard dans le vague ?

— Je ne sais pas.

— Il a été blessé, cette nuit-là, le saviez-vous ? Une chute de balai... Drôle de coïncidence. Il est rentré plus tôt que prévu, laissant Maugrey faire sa ronde... seul.

Rosalia Parkinson adressa à Alice un dernier sourire.

— J'imagine que vous savez qui est Loren Zeller ?

— Le chef du Département de détournement des objets moldus, articula Alice du ton le plus neutre possible.

Les mots échangés pendant la « cellule de crise » lui revinrent en mémoire. Parkinson devait bien savoir que Dawlish avait quitté Maugrey pour rejoindre Zeller. Où voulait-elle en venir exactement ?

— Un grand ami d'Alastor Maugrey. Qui n'est pas toujours d'accord avec la direction du Bureau des Aurors. Pas plus que Fol Œil lui-même.

— Je ne savais pas... qu'ils étaient amis, je veux dire.

Elle eut l'air satisfaite.

— Ils le sont. Vous comprenez donc que je m'adresse à vous, Miss Rowle. Non seulement vous avez pris part au combat, mais vous êtes également la dernière à avoir vu John Dawlish avant les faits... Hormis Loren Zeller et Alastor Maugrey, bien sûr. Dites-moi, Mr Maugrey maîtrise à merveille le sortilège de l'Imperium, je me trompe ?

Était-ce un bluff ou savait-elle exactement de quoi elle parlait ? Parkinson ne souriait plus. Elle regardait Alice avec une avidité manifeste.

— Je suppose que oui, murmura Alice. Il a la réputation d'être un grand sorcier.

— Les grands sorciers ne peuvent se soustraire à la loi, Miss Rowle. Le Ministère tient grandement à votre sécurité. Il suffit d'un effort de votre part, pour vous souvenir, et vous pourrez devenir Auror à votre tour sans craindre pour votre vie.

Alice jeta un dernier coup d'œil sur le lézard inerte. Son cœur battait fort. Elle n'était pas là pour être jugée, non, elle était là pour accuser. Un comportement suspect de Fol Œil. Les yeux vides de Sturgis. Un mot de sa part. C'était tout ce dont Rosalia Parkinson avait besoin. Alice était une Rowle. De toute évidence, son interlocutrice avait placé beaucoup d'espoir en cette donnée, et en son ambition supposée.

« Vous pourrez devenir Auror à votre tour... »

— Mr Maugrey a la réputation d'être un Auror efficace et dévoué, déclara Alice. Personnellement, il ne m'a donné aucune raison d'en douter.

Dans la petite salle de potions, Parkinson conserva un calme plat, même si ses doigts s'étaient refermés avec force sur le petit lézard empaillé.

— Je vois. C'est votre opinion. Je vous remercie pour votre temps, Miss Rowle. Si quelque chose vous revient, sachez que ma porte vous sera toujours ouverte.

Elle sourit.

— C'est la définition d'un open space, après tout.

L'enquêtrice ramassa son lézard et se leva enfin. Elle raccompagna Alice jusqu'à la salle de classe et prit soin, une fois à l'intérieur, de dévisager le reste des apprentis.

— J'aurais besoin de parler à Mr Wenworth.

oOoOo

Malgré le retard de l'intervenant, la leçon sur les champs de force avait démarré depuis plusieurs minutes lorsqu'Alice prit de nouveau place dans la salle.

Très occupé, Cormac Dickinson ne prenait en charge pour le Bureau que quelques interventions au printemps. Il officiait au poste de marin dans la Brigade d'Intervention des Hautes Mers, communément appelée la BIHM. Une quarantaine d'année, des muscles épais et saillants, une épaisse barbe noire à en faire pâlir Muddle de jalousie, il mâchait la moitié de ses mots, s'exprimait dans un argot étrange et ponctuait ses discours de dictons météorologiques dont Alice ne saisissait pas toujours le sens.

« Ciel très étoilé n'est pas de longue durée. »

D'après ce qu'elle parvint à saisir parmi ses bribes d'attention, les champs de force magiques fonctionnaient par couches. C'était un jeu de construction, un château de carte qui demandait une concentration totale – une erreur et tout pouvait s'effondrer. Il s'agissait d'ériger des protections solides, d'empêcher les gens de sortir d'un périmètre, ou plus largement d'élaborer un effet magique durable sur un espace étendu. Pour défaire ce type de sortilège, il fallait connaître par cœur la méthode de construction, être capable d'en distinguer chaque couche pour les ôter une par une avant que ne s'en déclenchent les effets néfastes. Il n'était pas rare que ce type de sortilège soit piégé.

Incapable d'offrir à cette théorie l'attention qu'elle méritait, Alice comptait les secondes dont disposait Parkinson pour interroger Wenworth. Pourquoi lui ? Il n'avait pas assisté au drame. Quel besoin les Affaires Internes pouvaient avoir de son avis ?

La réponse que lui soufflait son instinct n'aidait en rien sa concentration. Former le pied de pilote. Pour se distraire, imitant les autres, elle inscrivit sur son parchemin nombre d'expressions obscures, presque exotiques, dont l'opacité lui rappelait celle d'une langue étrangère. Navigation à l'estime. Mais son esprit, qui flottait sur d'autres mers que celui de Dickinson, la ramenait sans cesse sur la berge nommée Parkinson.

— Bref, le tout c'est bien abouter.

— Et pour le bordage...

— Ça vient avant, évidemment. La charpente doit être solide pour accueillir ces liens. Bon, vous avez tous saisi les principes de base ?

Difficile de lâcher au « non » au milieu d'un concert d'approbation. Elle aurait dû préciser ce qu'elle n'avait pas compris et la réponse était presque insultante : tout.

— C'était incroyable, lâcha Benjy en rangeant ses affaires.

— Tellement technique, renchérit Londubat.

— Dommage que Wenworth ait dû partir, il aurait adoré. Tu sais pourquoi on l'a convoqué, Alice ?

— Aucune idée.

Une question à laquelle seul Wenworth pouvait répondre. Sac sur l'épaule, Alice s'éclipsa sans rien ajouter. Elle avait bien l'intention la lui poser.

— Alice...

Elle cligna des yeux pour être bien certaine que ce qu'elle voyait était réel : Londubat courait derrière elle, un encrier mal-refermé entre les mains. Depuis quand Frank, d'ordinaire si maniaque, parsemait-il le sol de taches bleues sans s'en préoccuper ? Arrivé à sa hauteur, il émit une grimace devant ses doigts salis, et jura en refermant pour de bon le couvercle de l'encrier.

— Je me demandais juste...

— Je sais, soupira-t-elle, c'est potions sur le planning. Tu m'accordes une minutes ?

— Où est-ce que tu vas ?

Alice fut distraite par la tentative des doigts bleus de repousser une mèche de cheveux envahissante, lui égayant le front d'une jolie trace colorée.

— Trouver Travis.

— De ton plein gré ? s'étonna-t-il.

Elle était tentée par une mesquinerie rancunière. Je sais ce que je fais. Lui renvoyer son caractère secret à la figure, le frustrer à son tour. Peut-être était-ce ce trait bleu ridicule qui lui barrait le visage, ou l'inquiétude qu'elle devinait derrière sa légèreté, peut-être autre chose encore, mais elle n'eut pas la force de le repousser. Elle avait besoin de partager ça avec lui.

— J'ai besoin de savoir ce qu'il a dit à Parkinson.

— Qu'est-ce que...

Sans attendre sa réponse, Alice ouvrit la porte de la petite salle de potions. Personne. La disposition des tables n'avait pas bougé, impossible de savoir si c'était bien là que les Affaires Internes avaient interrogé Travis.

— Alice ?

— Attends, je reviens.

Londubat la suivit alors qu'elle traversait l'aile des apprentis pour rejoindre l'open space.

« Les grands sorciers ne peuvent se soustraire à la loi, Miss Rowle. »

Rosalia Parkinson n'était pas difficile à repérer. Elle serpentait entre les boxes de la salle principale, flanquant ses yeux gluants sur tout rapport qu'elle pouvait dénicher, se penchant même, avide, pour ramasser une note de service qui avait manqué son propriétaire. Kaitlyn O'Neil dut hausser la voix pour la récupérer.

Maugrey Fol Œil n'était visible nulle part, et de toute façon Alice n'était pas assez stupide pour l'aborder devant l'employée des Affaires Internes.

— Qu'est-ce que tu fais ?

Une main la frôla ; Alice sursauta.

— Je...

Elle avait oublié la présence de Londubat, tout près d'elle.

— Parkinson dit qu'elle a été envoyée là pour comprendre si Dawlish a été victime de l'Imperium...

— Tu penses que ce n'est pas le cas ? demanda-t-il.

— Elle n'était pas tellement intéressée par Dawlish, pendant notre petite discussion.

Elle fut interrompue par Sturgis, qui passait devant eux pour rejoindre son bureau. Un coup d'œil sur le côté lui indiqua que Rosalia Parkinson s'était lancée à l'assaut de Robards, qui n'avait pas l'air ravi d'être dérangé en pleine rédaction de rapport.

— Elle était très sympa, murmura Alice, à me répéter que tout irait bien, que ce n'était pas moi sous les feux du Ministère... Mais elle se faisait un plaisir de me piéger pour me contredire. Elle m'a posé deux questions sur l'intégration de John Dawlish dans l'équipe mais rapidement, sans que je m'en rende vraiment compte, il n'était plus du tout question de lui.

Il l'écoutait avec une intensité qu'elle n'avait pas vu sur son visage depuis longtemps.

— Si ce n'était plus Dawlish, le sujet... c'était qui ?

— Alastor Maugrey. Et en creux, Loren Zeller.

Frank fronça les sourcils.

— Qu'est-ce qu'ils ont à voir là-dedans ?

— Parkinson a l'air douée pour remplir les blancs avec ce qui l'arrange.

Alice lui fit signe de s'écarter pour ne pas risquer d'être entendus.

— C'est Zeller qui a vu Dawlish pour la dernière fois, et Maugrey qui l'a envoyé là-bas. Podmore est rentré juste avant pour se faire examiner par Brooks suite à sa chute en balai. Sans parler de la tendance de Fol Œil à nous jeter des Impardonnables deux à trois fois par semaine... ce qui n'arrange rien.

— Pourquoi Maugrey aurait-il lancé un Imperium à John Dawlish ? Ça n'a aucun sens.

— Je ne sais pas, Londubat, cette femme est maléfique. Elle est partie en croisade et elle est plutôt douée pour tordre la vérité.

Alice baissa encore la voix.

— Elle m'a quasiment promis un poste d'Auror si je lui jetais Fol Œil en pâture.

— Pourquoi les Affaires Internes chercheraient-elles à se débarrasser de Maugrey ?

— Pourquoi pas ? rétorqua-t-elle. D'après Gideon, ce n'est pas sa première collision avec eux.

Londubat était perplexe.

— Une simple rancune alors ?

— Une rancune n'est jamais simple.

— Ou alors c'est une manœuvre de Croupton.

— Tu crois ? Quel intérêt aurait-il à se séparer de son meilleur Auror ?

— Peut-être qu'il a peur qu'il prenne son poste.

L'idée n'était pas si absurde. Les vagues provoquées par les méthodes de Maugrey auraient pu pousser les bureaucrates du Ministère à le « calmer » en prévision la tempête. Et si l'ambition de Croupton était aussi grande que son bureau, il n'était pas impossible qu'il craigne son propre chef des Aurors, simplement parce qu'il était compétent. Partout, la paranoïa s'élevait comme un parfum fétide, dévoilant une gangrène, une pourriture secrète – mais où ?

Un détail chiffonnait toutefois Alice. Parkinson avait fait mention de Nicholas Rowle en attendant une réaction bien particulière. Un nom qu'elle n'avait entendu prononcé que par une seule bouche : celle de son père. Un nom synonyme d'une époque révolue, d'une influence et d'un empire perdu.

Une histoire abracadabrante pour faire rêver les enfants et, pour Charles Rowle, le souvenir d'un temps où son nom inspirait le respect.

— Frank... Parkinson est une Sang-Pur, pas vrai ?

— Je crois, oui.

— Parce que ne suis pas sûre que Maugrey serve les intérêts des Sang-purs.

Londubat la regarda longuement, interdit.

— Et Travis...

— Travis n'est pas un Sang-pur. Mais il est ambitieux. Son oncle est le Ministre de la magie. A mon avis ce n'est pas un hasard qu'elle l'ait choisi lui et non pas Benjy, par exemple.

— Et tu crois que...

— Maugrey a pris un risque énorme en nous entraînant à l'Imperium. Parce que si Travis ou un autre témoigne, avec les nouvelles mesures de Croupton, il est foutu.

Londubat regarda Alice avec intensité, plongé dans une profonde réflexion.

— Tu devrais peut-être parler à Maugrey, murmura-t-il.

— Comment ? Il est introuvable...

— Je ne sais pas si c'est le karma ou une heureuse coïncidence, mais Fabian vient juste d'entrer dans l'open space. Il devrait pouvoir te renseigner.

Faire discrètement signe à Fabian, qui sifflotait du Celestina Moldubec au-dessus de son café sans se doute de rien, se révéla laborieux. Alice croisa le regard perplexe de Sturgis dans le processus, et ils perdirent cinq minutes à lui désigner du doigt Fabian, puis le couloir, et retour sur Fabian, sans que l'Auror y comprenne grand chose.

— C'est pas un rapide, souffla Alice un peu agacée tout en sachant qu'à la place de Sturgis, elle aurait probablement fini par leur lancer des bibelots à la figure.

Podmore avait fini par les rejoindre dans le couloir en désespoir de cause.

— Vous foutez quoi ?

— On aimerait bien parler à Fabian, marmonna Londubat, l'air un peu contrit.

Sturgis ouvrit grand les yeux, dans lesquels on pouvait lire quelque chose comme « mais comment font-ils pour dénicher des apprentis aussi débiles ? ».

— Sinon, vous pouvez aussi entrer dans l'open space et... lui parler.

— On n'avait pas très envie que Rosalia Parkinson nous voie, expliqua Alice en échangeant un regard avec Londubat.

Sturgis hocha la tête.

— Ah, je comprends mieux. Elle est sympa, mais elle m'a tenu la jambe plus d'une heure au sujet de mon problème de balai... C'était un peu long, surtout que ça n'a aucun rapport avec...

— Tu peux lui demander de nous rejoindre dans le couloir ?

— Ouais, si vous voulez.

L'Auror glissa un mot à Fabian en rejoignant son box, qui ne tarda pas à sortir dans le couloir à son tour.

— Vous avez l'air fin cachés dans l'ombre.

— On sait, lâcha Alice qui ne s'était toujours pas remise du regard de Sturgis. J'aurais besoin de parler à Maugrey, tu sais où il est ?

— En salle d'interrogatoire. Il questionne Grego... Non, avec les Affaires Internes dans le coin, il faut vraiment que j'arrête de vous parler des dossiers en cours.

— Tu deviens raisonnable ?

— Peut-être. Vous pas tellement, on dirait... Pourquoi vous voulez parler à Maugrey ?

— C'est à propos de Parkinson, justement. J'ai des raisons de penser qu'elle en a après lui.

Fabian émit un sifflement peu discret qui lui valut un coup sur l'épaule.

— Eh bien, on lui souhaite bien du courage.

— C'est sérieux, Prewett, tu ne devrais pas la sous-estimer.

— Bon. Je vais vous donner un coup de main. On a qu'à prétexter que... Je ne sais pas, que Whittaker vous a demandé d'aller trouver des balais. Venez.

Alice était sceptique, mais Frank haussa les épaules et suivit Fabian dans l'open space.

— Les meilleurs balais sont dans la deuxième partie du local de la salle 106, annonça Fabian suffisamment fort pour que tous les boxes aient accès à la conversation.

— Tu conseilles le Brossdur ? demanda Londubat.

— Parfois, l'Étoile Filante sort des modèles plus intéressants au niveau de la force centrifuge...

— La force quoi ? souffla Alice.

— J'en sais rien, j'improvise ! Frank m'a pris de court, j'y connais rien en anatomie du balai !

Ils passèrent dans le couloir de l'aile des titulaires qui menait à la salle 106 mais surtout, aux différentes salles d'interrogatoire. Fabian leur adressa un sourire satisfait.

— Vous apprendrez sans grande surprise que j'ai fini premier aux épreuves de Dissimulation et filature en tapinois.

— C'est pas super flatteur pour Gideon, commenta Londubat avec un léger sourire.

Alice s'esclaffa devant l'indignation de Fabian. Elle oubliait régulièrement que Frank avait de l'humour.

Fabian les fit entrer dans une petite pièce. A travers la vitre, on voyait Maugrey se déplacer lentement, tel une araignée tissant sa toile, autour d'un homme en cape noire. De l'extérieur résonnait l'écho des pas et des soupirs, brisant le silence par intervalle régulier.

— Ils ne peuvent pas nous voir ?

Prewett secoua la tête. Bam. Un fracas les fit tous les trois sursauter. Maugrey venait d'aplatir son poing sur la table.

— T'es dans une merde noire, Moscowitch.

L'autre lui renvoya un regard ironique. Le suspect, imposant et chevelu, était une rencontre à mi-chemin entre le saint-bernard et la limace. Il caressait doucement son ventre énorme, peu affecté par la colère de son interlocuteur.

— J'ai toujours pas compris ce que je foutais là... T'as été rétrogradé, Fol Œil ? On délaisse les mages noirs pour les petits trafiquants ?

Petit... Tu as toujours été trop modeste.

Le visage scarifié de Maugrey se tordit d'un rictus mauvais.

— T'es ici tout de même ici pour meurtre.

— Moscowitch est un vieux truand, expliqua Fabian. Il travaille de temps en temps pour Barjow & Beurk, spécialisé pour trouver des objets rares.

— Ils se connaissent ? demanda Alice.

Fabian leur adressa un petit sourire.

— Je crois que oui. Bon, c'est l'occasion d'observer l'artiste. Prenez un siège, regardez le spectacle. Moi j'étais censé aller chercher son dossier...

— Merci, fit Londubat.

— Ravi de rendre service.

Derrière la vitre teintée, le dénommé Moscowitch, en entendant le mot meurtre, avait perdu un peu de sa belle assurance.

Maugrey se pencha vers lui.

— J'ai demandé à l'un de mes Aurors de passer te voir pour une arrestation. Et deux choses se sont produites. Un, tu es encore en liberté. Deux, il a tué un autre de mes hommes sous l'influence de l'Imperium. Et je sais, Gregory, que l'Imperium fait partie de tes talents cachés.

— J'ai été acquitté de cette charge, répondit l'homme.

— Notre principal témoin a eu ce jour-là un drôle de comportement, grogna Maugrey.

— Pas ma faute si vos témoins ne sont pas fiables.

— Oh, le mien est très sérieux, pas du genre à plaisanter. J'ai mis longtemps à trouver des hommes présents au Black Dragoon cette nuit-là. Mais il m'a spécifiquement informé t'avoir aperçu avant de perdre conscience. Ça m'a pris un peu de temps de te retrouver, voilà tout.

Soudain plus limace que saint-bernard, Gregory Moscowitch se tortillait de plus en plus sur sa chaise.

— Soyons un peu sérieux, Fol Œil ! Quelle raison aurais-je de m'en prendre au Bureau des Aurors ? La Brigade, je veux bien, Holly Fisher me court après depuis des années... Mais toi ! J'ai beaucoup d'affection pour toi. On était à l'école ensemble !

— T'as autant d'affection pour moi que t'en as pour ta mère, rétorqua Maugrey.

— C'est vrai que j'ai pas beaucoup d'affection pour ma mère...

Il grimaça.

— Comment va la tienne ?

— De là où je me place, Moscowitch...

Fol Œil fit lentement le tour de la table.

— Notre seul suspect, c'est toi. Mon boss – Barty Croupton, un homme charmant – aime deux choses : boucler une enquête rapidement et faire des petits cadeaux aux Détraqueurs. Je sais pas pourquoi, il aime bien les Détraqueurs.

— Il doit s'identifier, commenta Moscowitch.

— Tu sais, après tout, c'est sans doute mieux comme ça. Avec ton casier long comme ton bras, tu l'auras pas volé, ce baiser...

— Tu n'as pas la moindre preuve.

— Tu deviens nerveux, Gregory ? Parce que tu sais, Bartemius n'aime pas tellement les preuves. Il préfère les résultats.

Le trafiquant essuya le filet de sueur qui coulait sur sa tempe.

— T'as raison, Moscowitch. J'en ai pas grand chose à foutre des cafards dans ton genre. C'est pas ma catégorie. Mais à défaut de mieux, je crois que je m'en contenterais. Je suis à peu près sûr que Fisher m'enverra un panier garni.

— Je ne l'ai pas vu, ton Auror !

— TU MENS !

Alice et Frank sursautèrent derrière la vitre teintée.

— Quelqu'un a fait un signalement avec ta description. Un Auror y est allé pour donner un coup de main à la Brigade. T'as voulu t'amuser un peu avec lui, hein ? T'as toujours aimé ça, te sentir supérieur... Surtout après avoir...

— La ferme !

— Après avoir fait un score minable à l'examen d'entrée, poursuivit Fol Œil imperturbable. Je comprends que ça te travaille, mais tout de même, ça fait plus de trente-cinq ans... On pourrait croire que tu serais passé à autre chose.

— J'ai un business fructueux, un visage encore regardable et...

— Ça, c'est toi qui le dit, lâcha Maugrey.

— ... Je n'ai rien à t'envier, Fol Œil.

— On en reparlera quand tu pourriras dans ta cellule.

— Je n'ai pas lancé d'Impardonnable !

— Alors qui ?

Maugrey fixait Moscowitch de son œil bleu. Les doigts du trafiquant pianotaient sur le bois de la table, seul bruit qui venait briser le silence.

— Ton imbécile d'Auror est arrivé en pleine rencontre avec un client...

— Ah ! On avance !

— Je veux une immunité.

— Je veux un nom, Gregory.

— Il m'a dit... il s'appelle Eric Blum.

— Ça a intérêt de ne pas être un faux nom.

— Bien sûr que c'est un faux nom ! Qu'est-ce que tu t'imagines ?

Maugrey parut faire un effort surhumain pour ne pas étrangler Moscowitch de ses mains nues.

— Qui est Eric Blum ? Qu'est-ce que tu lui fournis ?

— Des scrutoscopes. Me regarde pas comme ça ! C'est légal. Ils sont en pleine rupture de stock, en ce moment. Ça paye bien !

— C'est drôle, on dirait exactement ce que Zeller cherche à récupérer. Tu ne t'es pas dit que c'était bizarre, cet intérêt soudain d'une société pour de simples scrutoscopes ?

— Mon rôle, c'est de fournir, pas de réfléchir. Je ne suis pas responsable de ce qu'ils font des produits. Blum travaille pour une société qui a l'air réglo, tu sais ce que c'est, faut bien payer le loyer !

— C'est un sérieux problème chez toi, commenta Fol Œil d'une voix sombre, cette tendance à ne pas réfléchir... Quelle société ?

Moscowitch plongea son épais visage entre ses mains.

— M.R. Magneto. Ça te va comme ça ? J'ai suffisamment collaboré ?

— Tu as collaboré, ça oui.

Maugrey fouilla dans sa poche pour en sortir un vieux morceau de parchemin.

« M. R. MAGNETO »

Les lettres étincelèrent quelques secondes. Un mouvement de baguette et elles se mélangèrent pour former un mot qui laissa Gregory Moscowitch horrifié.

« MANGEMORT »

— Voilà avec qui tu fricotes, espèce d'imbécile. Voilà dans quel trou tu as attiré John Dawlish.

— J'ai rien fait ! J'en savais rien ! J'ai vu ton Auror arriver, je savais qu'il me connaissais et je me suis barré vite-fait. C'est tout !

— Tu mériterais de crever dans une cellule.

— Tu vas... Fol Œil !

— Je vais laisser Fisher s'occuper de toi, lâcha Maugrey. Mais si je te vois une seule fois avec un homme masqué, tu mériteras le baiser du Détraqueur.

Maugrey sortit en claquant la porte et se figeant devant Alice et Frank, tétanisés par le spectacle.

— Qu'est-ce que vous fichez là ?

Alice en perdit les mots. Les accusations de Rosalia Parkinson lui parurent plus fantaisiste encore. Elle se souvint des mots de Fabian Prewett : « On lui souhaite bien du courage ».

Maugrey menait sa propre enquête dans l'ombre et n'était pas prêt à lâcher la vérité.

— Alice a eu une conversation avec Rosalia Parkinson, lâcha finalement Londubat.

— Ah oui ? grogna Maugrey. C'est une raison suffisante pour venir espionner les interrogatoires ? A moins qu'elle vous ait spécifiquement demandé de...

— Non !

Alice avait préféré le couper avant qu'il ne commence à en tirer les mauvaises conclusions. Maugrey n'avait pas volé sa réputation de vieux paranoïaque.

— Elle... Je crois qu'elle s'en fiche pas mal, d'innocenter ou non John Dawlish. Elle m'a... elle m'a surtout posé des questions sur vous.

— Quel genre de questions ?

— Elle voudrait bien établir que vous avez jeté le sortilège vous-même.

Maugrey la regarda longuement, interdit. Puis se produisit un phénomène étrange. Le visage couturé de cicatrice de l'Auror se fendit en deux. Sa bouche émit un son éraillé et guttural, au rythme inégal. Alice mit une bonne poignée de seconde à comprendre, terrifiée, qu'il était en train de rire.

— Ça s'arrange pas aux Affaires Internes. Qu'est-ce qui lui fait dire ça ?

— Elle pense que vous n'appréciez pas beaucoup Dawlish. Elle est certaine que vous êtes la dernière personne établie à l'avoir vu. Elle trouve l'accident de balai de Podmore assez suspect...

— L'accident de Podmore n'a rien de suspect, marmonna Maugrey. Pas besoin de le fréquenter beaucoup pour comprendre que c'est son lot quotidien.

— Je ne suis pas sûre qu'elle ait envie de comprendre, justement.

Alice se mordit la lèvre.

— Monsieur, elle sait, pour l'Imperium... Je crois qu'elle a interrogé Travis Wenworth à ce sujet.

Maugrey parut soudain plongé dans une profonde réflexion. Il fixait le mur de sa pupille normale tandis que son œil magique s'agitait frénétiquement sur son bandeau.

— Le Directeur des Affaires Internes s'appelle Ambroise Selwyn, déclara-t-il.

Encore un Sang-pur. Ils étaient décidément installés dans toutes les sphères du Ministère.

— Il ne m'apprécie pas beaucoup depuis que j'ai coincé son frère pour avoir pratiqué le sortilège Doloris sur sa femme. M'étonnerait pas qu'il envoie Parkinson tâter le terrain. Ils ont déjà un peu creusé la piste Zeller mais manque de chance, Holly Fisher affirme ne pas l'avoir quitté d'une semelle.

— Vous avez beaucoup d'ennemis, constata Londubat, qui parut immédiatement regretter son intervention.

— Plus un Auror a d'ennemis, mieux il fait son job. T'es bien placé pour le savoir. (Il fixait toujours Londubat de cet œil magique un peu terrifiant.) Ton père en avait lui-même un certain nombre.

Il y eut un silence.

— C'est gentil de vous inquiéter pour moi, mais si Selwyn et Parkinson en sont à m'accuser d'assassiner des Aurors par l'intermédiaire d'autres Aurors, c'est plutôt signe qu'ils commencent à désespérer. J'en serais presque à m'inquiéter pour eux.

— Et pour l'Imperium ?

— L'Imperium est une demande spécifique de Croupton. Il m'a lui-même réquisitionné pour ces séances d'entraînement. Croyez-moi, j'avais autre chose à faire.

— Donc il ne risque pas de...

Maugrey secoua la tête.

— S'il y a quelqu'un qui déteste les Affaires Internes plus que moi, c'est bien Bartemius Croupton. Selwyn et lui étaient camarades à Poudlard et ne se sont jamais beaucoup appréciés. Trop semblables, peut-être. Peu de chance que Barty veuille qu'on sache qu'il fait utiliser l'Imperium sur ses employés, même pour une bonne cause. Je ne m'inquiéterais pas pour Wenworth non plus. Croupton est un grand ami du Ministre.

Alice échangea un regard avec Londubat. Elle se sentait un peu idiote avec ses inquiétudes quand de toute évidence, Fol Œil avait la situation bien en main. Le retour de Fabian, un dossier à la main, les tira de l'atmosphère gênante qui s'était installée. Une distraction bienvenue, que Maugrey accueillit d'un grognement.

— C'est ce qui s'appelle prendre son temps ! Tu t'es arrêté au salon de thé ?

— J'ai pris deux pains au chocolat et un expresso, rétorqua Fabian avec un clin d'œil du côté d'Alice et Frank. J'avais besoin d'un goûter. Tout va bien ? Ils avaient des inquiétudes sur Parkinson et les Affaires Internes.

— Je crois qu'on a réglé ça, grommela Maugrey. Vous feriez mieux de commencer à réviser pour les examens, tous les deux. Ça arrivera vite et ce sera une meilleure utilisation de votre temps qu'essayer de comprendre les plans du Ministère. Vous pouvez demander à Prewett, les examens des première année sont loin d'être une partie de plaisir.

Fabian gonfla ses joues d'un air pensif.

— Franchement c'était pas si dur.

Sa déclaration lui valut un coup de pied de la part de Maugrey qui le fit voltiger vers l'avant.

— Allez, ramène-toi. Pendant tu te la coulais douce, Moscowitch m'a filé quelques infos intéressantes.

Outch. Il y va pas de main morte... Je vais y aller avant qu'il me file un deuxième bleu. A plus !

Quelques secondes plus tard, Maugrey et Fabian avaient disparu, les laissant tous les deux seuls dans le couloir. De là où ils étaient, ils pouvaient toujours observer Gregory Moscowitch se balancer sur sa chaise. Le silence s'était de nouveau installé.

Londubat le fixait d'un air pensif sans faire mine de partir. Ton père avait beaucoup d'ennemis, avait déclaré Fol Œil de sa voix rauque en le captant de son regard indéchiffrable.

— Ton père était Auror, n'est-ce pas ?

C'était l'évidence même, pourtant la question, dans sa bouche, lui parut presque intrusive. La famille n'était pas un sujet qu'il avaient eu l'occasion d'aborder ensemble. Ils n'avaient pas parlé depuis longtemps, en réalité, tant la distance qu'il avait pris lui avait paru infranchissable. Il faisait chaud dans la salle, pourtant un frisson glacé l'avait saisie.

Moscowitch continuait à se balancer comme une pendule dans la salle d'interrogatoire, marquant une à une les secondes de son attente.

— Oui.

Avait-elle bien entendu ? La réponse était à peine plus qu'un souffle.

— Il était..., souffla-t-elle, comme pour avoir la confirmation de ce qu'elle savait déjà.

— Il est mort.

Pour la première fois, c'était de lui et non d'un autre que les mots avaient surgi ; il s'exprimait d'une voix blanche, sans émotion apparente. Seul son visage trahissait sa tension – et ses mains, devina-t-elle, qu'il avait soudain plongées dans ses poches.

— Je suis désolée.

Trois mots pour trois mots, maladroitement échangés entre deux abîmes de silence, mais l'émotion qu'elle lisait dans son regard leur donnait un poids douloureux. Trois mots, oui, mais pas n'importe lesquels. Un instant, elle fouilla son esprit pour trouver l'étincelle qui raviverait la conversation, puis choisit de se raviser. Elle n'en demanderait pas davantage.

Pas plus que ce qu'il était prêt à donner.

— Merci, dit-il.

.

(A suivre)

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N/A

Merci d'avoir lu jusqu'au bout ! Et merci au glossaire maritime bien sûr, vraies expressions que vous pouvez rechercher si ça vous amuse. Mais pas d'inquiétude, on reparlera de cette histoire de champs de force. Sinon, j'espère que vous aurez pris du plaisir à découvrir ce chapitre, n'hésitez pas à faire un petit coucou si c'est le cas (ou si vous avez des revendications of course) ! De mon côté, je vous dis honteusement à bientôt, comme le veut la tradition :]