Bonjour à toutes,
Voici la suite =)
Rar :
Guest : Honnêtement je n'avais pas trop prévu la création de Neals, mais finalement c'est un personnage auquel je me suis attachée par la suite aussi x) Bonne lecture !
Enigma : Je te réponds ici car les MP sont désactivés de ton côté. Merci d'avoir pris le temps de laisser ton avis sur les premiers chapitres, j'espère que la suite te plaira autant =)
Il avait mis un temps fou à calmer la colère grondante qui ronflait en lui, à ravaler sa fierté et à se convaincre qu'Allan n'avait pas tout à fait tord. Encore plus à trouver Granger, qui n'était ni au gymnase, ni au salon de thé, et dont la chambre au quatrième étage était fermée.
Après moult recherches et périples à travers les couloirs de l'hôpital, une aide-soignante lui avait indiqué l'avoir aperçue dans les jardins.
Évidemment. Il aurait pu y penser plus tôt. Encore une preuve que son esprit était définitivement émoussé.
La Gryffondor était installée sur un banc à l'ombre d'une pergola couverte par les branches noueuses d'une clématite. Penchée sur son carnet de croquis, elle ne l'avait pas aperçu tout de suite, et il avait eu tout le loisir de l'observer de loin. Sa crinière brune qui retombait comme un rideau sur son épaule, les gestes vifs et rapides de ses mains qui survolaient la page de dessin, son visage mince, définitivement débarrassé des rondeurs de l'adolescence, et déjà marqué par les traumatismes de la vie.
Severus avait retenu un soupir agacé en sentant une pointe de culpabilité s'agiter en lui, et s'était dirigé vers elle sans attendre, soucieux d'y mettre un terme. C'est que, pour lui qui n'était guère habitué à regretter son acariâtreté envers tout un chacun, ce sentiment n'était guère plaisant.
- Granger.
La jeune femme avait vivement sursauté, et sa main avait dérapé, traçant un large trait de crayon sur le dessin sur lequel elle travaillait. Elle ne s'en était toutefois pas préoccupée, et avait brusquement relevé la tête vers lui en esquissant un mouvement de recul sur son banc en pierre.
S'il y avait encore eu un espoir pour qu'elle n'ait pas peur de lui, il était fixé, à présent. Il aurait dû être ravi de ce constat, lui qui se plaignait deux heures plus tôt de ne plus savoir terroriser personne. Et pourtant, il avait senti l'aiguille de la culpabilité et du remord s'enfoncer davantage en lui.
Foutue conscience!
Alors qu'il approchait, elle s'était levée tout à fait.
- Restez ! ...S'il vous plaît, avait-il ajouté au prix d'un effort considérable, réalisant que la seule intimation à ne pas s'enfuir sonnait peut-être trop dure.
Elle avait semblé hésiter, prenant le temps de l'observer en silence, comme pour jauger de son humeur. Severus avait esquissé un rictus, n'appréciant que peu qu'elle se permette de l'analyser ainsi, et encore moins qu'elle parvienne réellement à déterminer dans quel état d'esprit il se trouvait. Personne n'y était jamais parvenu, hormis quelques exceptions dont il préférait ne pas se rappeler. Lily et Albus, pour ne citer qu'eux.
Malheureusement, si Granger avait perdu la mémoire et la voix, nul doute qu'elle avait en échange gagné un sens de l'observation décuplé, car elle avait fini par se rasseoir, jugeant sans doute que son humeur était d'une nuance de gris acceptable.
Foutue Gryffondor !
Granger avait soutenu son regard, silencieuse, tandis que Severus cherchait, en vain, comment en venir à s'excuser sans réellement formuler d'excuses explicites. Tout de même, il ne fallait pas trop lui en demander. Granger n'avait peut-être pas mérité qu'il s'énerve contre elle plus tôt, mais de là à s'excuser… Et puis, ce n'était pas comme si cela était la première fois qu'il se montrait injuste à son égard! Elle avait juste oublié le milliard de fois précédent, en réalité. Où il avait jubilé de son expression furieuse plutôt que de seulement songer à demander pardon.
A la réflexion, son air farouche et rebelle avait été beaucoup plus facile à gérer que ce silence persistant qui commençait à s'étirer entre eux. Ajouté à cela ces grands yeux noisettes rivés sur lui _bien loin du regard soumis qu'elle finissait toujours par baisser sur ses livres, quelques mois plus tôt, sachant pertinemment qu'elle n'était pas en mesure de protester _ et cet échange commençait à réellement devenir malaisant. Pour lui, du moins, car elle ne semblait nullement s'en incommoder.
- Granger, pour… Pour ce qui s'est passé, tout à l'heure…
Sous son regard incrédule, la Gryffondor s'était soudain détournée, reportant son entière attention sur son carnet de croquis. La mâchoire de Severus avait manqué se décrocher. Non mais… Sérieusement ? Il était là depuis presque deux minutes entières, à tenter de rassembler tout son courage _ou à museler suffisamment son orgueil, selon le point de vue _ pour lui présenter les premiers excuses explicites de toute sa vie, et elle… le snobait ?
Par Merlin !
- Vous pourriez au moins avoir la courtoisie de faire semblant de m'écouter ! L'avait-il vivement invectivée, vexé.
Elle avait relevé les yeux vers lui avec étonnement, à croire qu'elle avait oublié jusqu'à son existence, et Severus avait senti l'agacement l'envahir tout à fait. Un sourire amusé avait brièvement étiré les lèvres de la jeune femme, coupant court à la colère montante du Serpentard, puis elle s'était de nouveau tournée vers ses dessins. C'était à n'y rien comprendre !
- Bon sang mais qu'est-ce que vous griffonnez sur votre fichu calepin ! S'était exaspéré l'ancien espion. Vous ne savez même pas dessiner, Granger ! Vos schémas en cours étaient tout à fait…
La jeune femme s'était redressée soudain, détachant dans le même mouvement la feuille sur laquelle elle travaillait jusque là. Avant que Severus ait pu réagir, elle l'avait posée sur ses genoux, le faisant presque sursauter tant il avait été saisi par son approche soudaine.
-… abominables…, avait-il achevé dans un souffle, stupéfait, alors que son regard se baissait sur le croquis.
Il en était resté sans voix.
Sur l'épaisse feuille de parchemin se trouvait un dessin d'une qualité qu'il avait rarement vue. Les traits en étaient nets et précis, les perspectives scrupuleusement respectées, les effets d'ombres saisissants, alors même que tout était pourtant fait au crayon.
Quatre silhouettes abstraites y étaient représentées. La première disparaissait presque derrière un voile d'eau saisissant de réalisme, dont le dynamisme était savamment dessiné. La seconde était entourée par un brouillard vaporeux, si légèrement dessiné qu'il semblait s'évaporer du papier. Sa voisine était parée d'une toge végétale, faite de lianes et de fleurs exotiques stupéfiantes. Quant à la dernière, elle resplendissait dans un tourbillon de flammes qui l'entourait telle l'aura saisissante d'un astre solaire en irruption. Le trait sec et sévère qu'il lui avait fait tracer par inadvertance ne gâchait rien, et avait même trouvé sa place comme investigateur de toute cette représentation, s'échappant de l'extrémité de la feuille pour venir frapper le mannequin en feu.
Les quatre éléments. Ceux-là même qu'il avait invoqués lors de son test de magie complètement foiré, deux heures plus tôt.
Severus avait relevé les yeux vers la jeune femme face à lui, dont le regard saisissant était toujours rivé sur lui. Son sourire était revenu, compatissant et un peu triste _ comme si elle comprenait que le résultat du test n'avait pas été à la hauteur de ses attentes _ mais étonnement réconfortant. Severus avait senti son cœur trébucher.
- Hermione ? Ah, tu es là ! Avait appelé une infirmière depuis l'entrée des jardins. Mr Lupin est là, tu peux venir?
Le regard noisette s'était détourné du sien, et la Gryffondor avait acquiescé à l'attention de la soignante avant de reporter son attention sur le Serpentard, qui l'observait toujours avec ébahissement. Pour la première fois de sa vie, il avait été incapable de remettre son masque d'impassibilité.
Granger avait semblé hésiter un instant, le regardant avec une intensité nouvelle, avant de poser doucement une main sur l'une des siennes, le faisant de nouveau sursauter à ce contact, qui n'avait pourtant duré qu'un bref instant. La seconde suivante, elle avait quitté les jardins pour rejoindre le loup-garou qui l'attendait à l'intérieur. Se rappelait-elle seulement qu'il était lycanthrope ?
Le regard d'encre du Serpentard s'était de nouveau posé sur le dessin.
Il avait foiré ce satané test. Sa magie était devenue instable, incontrôlable, et défectueuse.
Mais pour Granger, avait-il réalisé en relevant la tête vers la jeune femme qui disparaissait à l'intérieur du bâtiment. Pour Granger, sa magie n'était pas défaillante.
Elle était simplement belle.
OoOoO
Sachant que Granger ne parlait pas, qu'il ne s'était finalement pas réellement excusé et qu'Allan s'était montré intransigeant sur ce point plus tôt dans l'après-midi, Severus s'était inquiété de devoir dormir dans son fauteuil pour la nuit à venir, ou devoir trouver un aide-soignant susceptible de l'aider à regagner son lit.
Toutefois, lorsqu'il avait rejoint sa chambre, et qu'Allan était repassé peu de temps après, l'infirmier l'avait aidé pour le transfert, non sans le gratifier d'un «Alors, cela ne vous a pas brûlé la gorge, vous voyez!» tout à fait railleur qui avait exaspéré Severus. Le Serpentard avait néanmoins pris sur lui pour ne pas rétorquer.
Il finissait de dîner quand, parmi les nombreux bruits de pas qui allaient presque continuellement dans le couloir, l'un d'entre eux s'était arrêté devant sa porte. Quelqu'un avait timidement frappé à sa porte, et Severus s'était hérissé tout à fait avant d'autoriser néanmoins l'inconnu à entrer. Jusqu'à présent, il n'avait reçu en visite que Minerva, et c'était très bien comme cela. Il n'aurait plus manqué que Potter ou Lupin débarque dans sa chambre, le jour même où il avait foiré son test de magie, pour ne rien arranger!
La porte s'était ouverte sur Hermione Granger, qui était entrée à pas de loup. Elle lui avait jeté un regard du coin de l'œil avant de refermer, sans doute pour s'assurer qu'il lui ferait meilleur accueil que plus tôt dans la journée. Severus avait soupiré avec lassitude.
- Encore vous, avait-il commenté.
La jeune femme avait semblé hésiter, pas certaine de ce qu'elle devait comprendre.
- N'y a-t-il donc pas de couvre-feu, dans ce fichu hospice ? Avait-il demandé en arquant un sourcil. M'est d'avis que ce n'est pas une heure pour se balader dans les couloirs.
La Gryffondor avait haussé les épaules, comme si cela lui importait peu, et Severus s'était demandé si elle se rappelait du couvre-feu de Poudlard, qu'elle avait enfreint à de bien trop nombreuses reprises.
Elle s'était approchée du lit, toujours en guettant sa réaction, et l'alchimiste avait réalisé qu'il l'avait réellement effrayée tantôt, car jamais, jusqu'à présent, elle n'avait fait montre d'une telle réserve à son égard. Ce constat avait ravivé la pointe de culpabilité en lui.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Avait-il demandé, un brin agacé par son éternel silence.
Par Merlin, lui qui l'avait priée de se taire pendant presque six ans, et l'avait largement réprimandée pour son incapacité à le faire durant ses cours, en était presque à souhaiter qu'elle retrouve la parole, uniquement pour rompre ce mutisme exaspérant. C'est qu'elle était sacrément plus difficile à cerner ainsi!
Néanmoins, la réponse à sa question avait semblé évidente lorsque la jeune femme avait attrapé le plateau qu'elle tenait sous son bras. Un plateau de jeu. Severus avait froncé les sourcils, abasourdi. Elle avait posé le damier sur le lit, et relevé ses yeux noisette vers lui. Pour un peu, les bras lui en seraient tombés.
- Vous voulez jouer ? Avec moi ? Par Merlin, Granger ! Je crains que votre cas soit pire que ce que l'on m'en a dit !
L'expression de la jeune femme s'était faite vexée, et elle l'avait fixé avec insistance d'un air farouche. Severus avait arqué un sourcil, interloqué. Etait-il censé être impressionné par ce regard noir ? Par Morgane, c'était bien mal le connaître ! Peut-être ce regard avait-il fonctionné sur Weasley et Potter pendant leurs études, mais il était certain qu'elle n'aurait pas gain de cause avec lui ainsi ! L'ombre d'un sourire narquois avait étiré la commissure des lèvres du Serpentard tandis qu'il soutenait son regard, un brin amusé par son attitude pleine de défi.
Malheureusement, il avait perdu la main. Ou peut-être était-il trop fatigué, à l'issue de cette journée éprouvante. Peut-être que le silence persistant de Granger était encore plus déstabilisant que ce qu'il pensait. Ou alors était-ce ces yeux noisette si désarmants qui le troublaient dans leur façon de soutenir ainsi son regard, fait dont il n'était guère coutumier. En général, les gens détournaient toujours les yeux face à lui. Les élèves plongeaient dans leur copie pour éviter de croiser son regard, quant aux sorciers qui connaissaient de près ou de loin sa réputation, ils ne prenaient jamais le risque de le dévisager ainsi.
De fait, il avait cédé. De toute façon, il n'avait pas grand-chose de mieux à faire, dans l'immédiat. Et puis il était trop fatigué pour lire.
Décidément, il était tombé bien bas.
- Bon, d'accord ! Nom d'un chien, ce n'est pas possible d'être aussi agaçante ! Avait-il ajouté dans un murmure, excédé.
Il était parti pour maugréer davantage, mais le sourire resplendissant de la demoiselle l'en avait empêché. Nom d'un chat noir, depuis quand Hermione Granger lui souriait-elle ainsi ? La dernière personne qui lui avait adressé pareil sourire était… Non, mieux valait ne pas y penser.
Désireux de masquer son trouble, il avait baissé les yeux vers le plateau de jeux. Un détail l'avait alors interpelé.
- Vous m'avez pris pour un idiot ou quoi ? Il est hors de question que je joue aux dames! Et puis quoi encore ?
La jeune femme avait relevé les yeux vers lui, saisie, puis avait retourné le plateau avec une réticence palpable. Un sourire narquois avait étiré les lèvres de Severus.
- Voyez-vous cela, avait-il susurré, moqueur. Miss-Je-Sais-Tout ne sait pas jouer aux échecs.
Elle avait froncé les sourcils, interloquée par le patronyme, et Severus avait levé les yeux au ciel, exaspéré. Bon sang, ce n'était même plus drôle de l'embêter, puisqu'elle ne se souvenait de rien.
- Soit, je vais vous expliquer les règles, histoire d'avoir un peu de mérite à gagner cette partie, avait-il repris tandis qu'elle approchait une chaise du lit pour pouvoir s'installer près de lui. Écoutez bien car je n'ai pas l'habitude de répéter, au cas où vous l'auriez également oublié.
Pour écouter, elle avait écouté, et Severus s'était fait la réflexion que même amnésique, Granger restait l'étudiante studieuse et appliquée qu'elle avait été pendant sa scolarité. Assise près du lit, à l'endroit où s'était tenue Minerva lors de sa première visite, elle l'avait écoutée sans l'interrompre, et même si cela était dû à son stress post-traumatique, c'était là suffisamment remarquable pour que cela ait le mérite d'être souligné. Pas de bras levé, pas d'envie dévorante de poser une question, rien. Seulement ces grands yeux noisette qui avaient oscillé entre le plateau et lui, et qui au fil de la soirée avaient perdu toute trace d'hésitation à son égard.
S'il l'avait effrayée plus tôt dans l'après-midi, il ne subsitait rien de cette peur lorsqu'ils avaient commencé à jouer.
Un bref instant, Severus avait songé qu'il aurait dû rajouter une clause à ses conditions. N'accepter qu'une seule partie. Au moins cela lui aurait-il permis de se débarrasser de la Gryffondor quinze minutes seulement après son irruption, car c'est à peu de choses près le temps qu'avait duré leur premier jeu. Granger était si peu douée qu'il n'avait même pas eu besoin d'élaborer une stratégie.
Toutefois, il ne l'avait pas renvoyée. Même s'il ne doutait pas qu'elle serait partie s'il le lui avait demandé. Il ne l'avait pas fait. Pour la simple et bonne raison que… eh bien, cela le tuait de l'avouer, mais… ce n'était pas déplaisant, de jouer aux échecs avec quelqu'un. Même s'il s'agissait d'Hermione Granger. Même si son niveau laissait clairement à désirer. Même si elle ne parlait pas. Finalement, qu'elle fut son ancienne élève ne posait pas de soucis, puisqu'elle ne s'en rappelait même pas. Quant à son mutisme permanent, eh bien, cela ne l'empêchait pas d'être éloquente.
Le fait qu'elle ne prononce pas un mot avait en effet obligé Severus à lui prêter plus d'attention. Il avait réalisé que, même si elle ne parlait pas, Granger était expressive. Son regard sagace étudiait le plateau de jeu avec concentration, son sourire s'agrandissait quand elle parvenait, par miracle, à lui prendre une pièce, avant qu'une expression boudeuse et revêche ne prenne le relais lorsqu'elle comprenait qu'il l'avait volontairement sacrifiée pour mieux la mettre hors jeu. De fait, lui-même s'était surpris à se prendre au jeu, et l'ombre d'un sourire moqueur ou narquois avait plusieurs fois fleuri au coin de ses lèvres alors qu'il était évident que la partie était gagnée pour lui.
La première, ainsi que la deuxième, et même la troisième. Sans doute en aurait-il été de même pour la suivante, si la fatigue n'était pas venue les trouver. Lorsque Severus avait jeté un coup d'œil à l'horloge de la chambre, il avait été surpris de constater qu'une heure et quart s'était déjà écoulée. Et dire qu'il avait commencé par affirmer qu'il ne voulait pas jouer. Granger avait choisi cet instant pour étouffer un bâillement, et le Serpentard l'avait interrompue alors qu'elle commençait déjà à replacer les pions sur le plateau.
- Bien que cela soit un plaisir de vous battre à plat de couture, je pense qu'il est plus raisonnable d'arrêter là pour aujourd'hui. Il se fait tard, vous êtes fatiguée…Et moi aussi, avait-il admis comme elle lui retournait un regard éloquent. Et puis, je doute toujours que vous ayez le droit de vous trouver ici à cette heure.
Les lèvres de la Gryffondor s'étaient ourlées d'un sourire en coin, comme si elle savait pertinemment ce qu'il en était. Un sentiment de déjà vu avait soudain envahi Severus. Du fond de la mémoire, le souvenir d'une infirmière pestant contre une jeune femme qui s'était de nouveau volatilisée de sa chambre malgré les nombreuses fois où on l'avait priée d'y rester, lui était revenu. Il avait froncé les sourcils, tentant de stabiliser cette pensée, qui remontait à la période vaporeuse où il venait de se réveiller du coma.
- Ce n'est pas la première fois que vous venez ici après le couvre-feu, avait-il murmuré, plus comme un constat que comme une réelle question.
De fait, la jeune femme n'avait pas répondu, ni même hoché la tête dans un sens ou dans l'autre pour confirmer ou infirmer ses dires. Elle s'était contentée de le regarder de nouveau, son regard noisette pétillant de malice, avant de se lever et de récupérer l'échiquier. Avant que Severus ait pu continuer, elle s'était éclipsée sur un dernier sourire, se faufilant dans le couloir sans un bruit.
OoOoO
Alors que son séjour prolongé à l'hôpital aurait dû lui paraître d'autant plus exécrable à présent qu'il savait que sa magie avait également besoin d'une rééducation, il n'en avait rien été. Contre toute attente, les journées routinières et répétitives au sein de la clinique avait même semblé plus douces à Severus, sans qu'il ne comprenne réellement pourquoi.
Peut-être commençait-il à se faire à l'idée qu'il lui faudrait du temps pour retrouver ses pleines capacités cognitives, physiques et magiques. Il n'y avait pas d'âge pour apprendre la patience, après tout. Peut-être était-ce que, la rentrée scolaire approchant, il n'était finalement pas si mécontent de se trouver dans cet endroit de calme et de tranquillité plutôt que devant une énième promotion d'idiots décérébrés. D'aucun lui aurait dit que cela était peut-être, aussi, parce qu'il avait à présent de la visite régulièrement. Mais Severus ne partageait pas cet avis.
Granger était revenue.
Souvent.
En fait, il la voyait presque tous les jours.
Il ignorait quelles étaient ses motivations à chercher sa compagnie, alors qu'il était clair qu'il n'était pas le patient le plus accueillant de l'hôpital, mais elle ne semblait pas s'en formaliser. Sans doute devait-elle s'ennuyer elle aussi, dans sa chambre du quatrième étage, où ses seuls voisins de palier étaient un ancien professeur encore plus amnésique qu'elle et un couple de sorciers fous à lier. Pourtant, elle ne manquait pas de visiteurs. Outre Minerva qui passait régulièrement les voir tous deux, et Lupin dont la présence avait été évoquée devant lui, il avait plusieurs fois saisi le nom de Potter dans les couloirs. Il avait également aperçu de loin, au détour d'un couloir ou d'une pause dans les jardins, plusieurs anciens élèves de Poudlard venir rendre visite à leur ancienne camarade de classe, même s'il se doutait, connaissant la nature humaine, que certains d'entre eux ne devaient être là que pour satisfaire leur curiosité, à l'idée de voir la célèbre Miss-Je-Sais-Tout incapable de se souvenir d'eux.
Etonnement, il n'y avait guère de tignasses rousses dans toutes ces allées et venues.
Il croisait régulièrement la jeune femme en journée, bien-sûr, que ce soit durant ses séances de rééducation, physiques ou magiques, ou dans les couloirs de l'hôpital quand il se rendait en rendez-vous ou au bureau du R , qu'il harcelait presque pour trouver une solution à son petit soucis de venin persistant. Chaque fois la jeune femme se fendait d'un sourire en le voyant, et même si cela faisait presque dix jours que cela durait, il en était toujours surpris.
Lorsqu'elle descendait dans les jardins à un moment où il s'y trouvait lui-même, puisque c'était là la seule possibilité de profiter de l'extérieur dans cette fichue clinique, il n'était pas rare qu'elle vienne s'installer près de lui, avec son carnet de croquis ou pour l'inviter à jouer aux échecs sur la table extérieure. Il râlait chaque fois, pour la forme en réalité, car cela ne le dérangeait plus. Lorsque le temps ne se prêtait pas à la flânerie dans les jardins, elle venait le trouver dans sa chambre. Parfois, elle ne ramenait rien qui nécessitât une quelconque interaction sociale avec lui. Elle avait débarqué un jour en début d'après-midi avec un livre, qu'elle avait lu dans le fauteuil près de sa fenêtre sans faire mine de vouloir échanger avec lui.
D'abord déconcerté par ces visites impromptues _ et un peu agacé aussi, il fallait le dire , Severus avait fini par se faire à la présence silencieuse de la Gryffondor. Lui qui pensait pourtant avoir fait de la solitude une amie solide et invariable, depuis de longues années déjà, s'était surpris à se montrer infidèle, et à apprécier la compagnie discrète de la jeune femme. Même si elle ne parlait pas _ ou peut-être parce qu'elle ne parlait pas, justement. Elle le laissait bouquiner tranquille, le distrayait par une partie d'échecs ou de dames _ c'est qu'elle avait fini par l'avoir, avec sa moue déçue à chaque partie d'échecs qu'elle avait perdue! _ de temps à autre, et faisait passer plus vite le temps qui s'étirait entre les murs monochromes de St Mangouste.
Il la soupçonnait d'ailleurs d'avoir ramené des plantes dans sa chambre, car le parfum fleuri et délicat d'un jasmin étoilé avait chatouillé ses narines un beau matin, et il avait aperçu la fleur posée sur la petite table près de la fenêtre. Craignant avoir eu un visiteur durant son sommeil, il avait interrogé Allan, mais l'infirmier lui avait certifié que personne n'était venu. De fait, il avait questionné la Gryffondor lorsqu'elle avait débarqué un peu plus tard avec un jeu de cartes, mais elle s'était contentée de sourire d'un air innocent.
Évidemment, la présence régulière de la jeune femme dans sa chambre, ou à ses côtés, n'étaient pas passée inaperçue au sein du service. Même s'il n'était réveillé que depuis six semaines, Severus s'était déjà bâti une solide réputation de sorcier acariâtre et taciturne, si bien que les infirmières et aide-soignantes qui s'occupaient de Granger au quotidien s'étaient étonnées de tout ce temps que la Gryffondor passait près de lui. Allan et Peter _ qui étaient à peu de choses près les seuls à ne pas avoir peur de Severus, en dehors des médicomages _ s'en étaient pour leur part grandement amusé.
- Serait-ce grâce aux visites d'Hermione que l'on vous entend moins vous plaindre de la durée prolongée de votre séjour chez nous? Avait demandé Peter un jour où il venait de congédier la demoiselle le temps de masser ses jambes.
Severus lui avait lancé un regard noir.
- J'ai trouvé préférable de ne pas souligner de façon trop récurrente votre incompétence et votre incapacité à solutionner mon problème. Je crains que vous ne deveniez totalement hermétiques à mes remarques si je ne m'efforce pas de les dispenser avec parcimonie.
Le kinésithérapeute s'était esclaffé, nullement vexé.
- Et moi qui pensais que vous étiez devenu prévenant avec nous ! Avait-il raillé, moqueur. Blague à part, je trouve cela très bien qu'Hermione passe du temps avec vous. Cela vous sort de votre routine, tous les deux, et c'est stimulant pour votre esprit de s'adonner à des activités de groupe.
- Oui, sa conversation est des plus stimulantes, en effet, avait répondu Severus, plus ironique que jamais.
Minerva avait eu, à peu de choses près, le même genre de discours, lorsqu'elle était venue lui rendre visite le week-end précédant la rentrée de Poudlard. A croire qu'il s'agissait là d'un fait exceptionnel!
Connaissant sa personnalité asociale et antipathique, il y avait sans doute un peu de cela.
- On m'a dit que vous passiez du temps avec Hermione. J'ai été ravie de l'apprendre, avait dit l'animagus en humant avec délice les fleurs parfumées du jasmin.
- C'est elle qui persiste à venir ici, et non moi qui l'y convie, avait rétorqué Severus.
Minerva lui avait adressé un sourire de chat.
- Connaissant Miss Granger, je doute qu'elle ferait des difficultés si vous lui intimiez de vous laisser tranquille, avait-elle répondu, un brin moqueuse.
Severus avait grommelé dans sa barbe inexistante, agacé de ce discours.
- Cela m'occupe. Vous n'avez pas idée comme le temps peu sembler long, dans cette fichue clinique. Et ma foi, elle n'est plus si insupportable, à présent que sa langue si bien pendue est…
- Severus ! S'était indignée Minerva en faisant volte face, outrée.
Le Serpentard avait roulé des yeux, exaspéré. S'il n'avait même plus le droit d'user de l'humour noir, franchement!
- Vous venez la voir toutes les semaines ? Avait-il demandé, histoire de détourner son attention.
- Quand je le peux, oui. Et quand ses parents sont absents, de préférence, avait-elle précisé avec une grimace.
- Ils sont si remontés que cela ?
- Plus que cela, même ! Ils m'en veulent terriblement, puisque j'ai pris la succession d'Albus à la tête de l'école, et ils ont la même rancœur vis à vis de Harry.
- Quel rapport avec Potter ? Avait sourcillé Severus, interloqué.
- Si Hermione n'avait pas été amie avec lui, elle n'aurait sans doute pas autant risqué sa vie. Enfin j'imagine que c'est là ce qu'ils se disent. Le pauvre garçon, il se tient déjà responsable de tout ce qui est arrivé, il n'avait pas besoin que l'on en rajoute.
- Pfff… Comme si c'était de son fait ! S'était exclamé Severus, dédaigneux. Potter s'est toujours pris pour le centre du monde !
- Severus ! Avait réitéré Minerva, excédée.
- Et Weasley ? Cela m'étonne de ne pas encore avoir vu son horrible tignasse rousse dans les parages…
Minerva avait pris une profonde inspiration qu'elle avait contenue, à croire qu'elle semblait sur le point d'exploser de colère face à ses remarques désobligeantes. Ces Gryffondors et leur manque flagrant de second degrés, vraiment! Puis elle avait semblé considérer différemment le fond de sa question, et un sourire moqueur avait étiré ses lèvres fines.
- Dois-je comprendre que vous vous intéressez à d'autres personnes qu'à vous-même, maintenant ? Avait-elle demandé, amusée.
Severus l'avait gratifié de son plus beau regard noir. Elle n'avait pas insisté, savourant déjà la petite victoire de l'avoir vexé, et avait répondu à sa question sans plus chercher à l'asticoter.
- J'ignore ce qu'il en est exactement, mais il me semble que le jeune Weasley… ne supporte pas de voir Hermione si diminuée.
Le silence s'était étiré dans la chambres quelques secondes à la suite de cette litote, et Severus avait arqué un sourcil circonspect à l'intention de l'animagus.
- Vous voulez dire qu'il n'apprécie pas qu'elle l'ait oublié, avait-il reformulé, pragmatique.
La directrice de Poudlard avait grimacé, sans doute un peu déçue de l'attitude de son élève.
- J'imagine, oui.
- Granger n'est pas diminuée, avait-il ajouté, avant de réaliser que son insistance pouvait passer pour une prise de défense de la jeune femme. Du moins pas autant que moi, avait-il donc ajouté, pour sauver la donne.
Minerva avait pincé les lèvres, et jeté un discret regard désolé sur ses jambes inertes. Severus avait retenu un rictus excédé.
- Je sais. Même si, pour l'heure, ses pouvoirs magiques sont sous cloche, je sais qu'elle n'a rien perdu de…
L'horloge d'une église située plus loin dans le quartier londonien avaient sonné dix-huit heures, et l'animagus avait vivement sursauté, comme rattrapée par le temps qui passait.
- Oh Sapristi, il est si tard ! Je dois y aller, j'ai encore un milliard de choses à faire ! Vous n'aurez qu'à poser vos questions à Mr Potter, Severus. Quand vous accepterez de le recevoir.
Le Serpentard, qui s'apprêtait à rebondir sur ce qu'elle venait de dire à propos de Granger, s'était renfrogné aussitôt.
- Certainement pas.
Il n'avait pas précisé si sa réponse concernait le fait de poser les questions à propos de la jeune femme, ou le fait de recevoir Potter. En réalité, il ne voulait ni l'un ni l'autre.
- Severus pour l'amour de Dieu ! S'était exaspérée l'animagus en nouant son foulard à motif écossais autour de son cou. Il demande régulièrement à vous voir, vous savez. Vous êtes de nouveau en forme et…
- Vous avez l'impression que je suis en forme, vous ? L'avait-il coupée, acerbe.
La vieille sorcière s'était figée, semblant réaliser ce qu'elle venait de dire, et lui avait adressé un sourire contrit, mortifiée d'avoir commis un impair.
- Severus, votre… situation n'est pas honteuse, avait-elle murmuré avec compassion. Et puis… vous n'allez pas pouvoir rester enfermer ici toute votre vie, si jamais…
Elle n'avait pas eu besoin de finir sa phrase, tant les derniers mots en avaient été évidents. Si jamais il ne remarchait jamais. Severus avait détourné le regard, amer, tandis que son cœur lui donnait l'impression de sombrer de nouveau dans un gouffre sans fond, comme chaque fois que cette perspective était évoquée.
- Réfléchissez y, s'il vous plaît, avait repris Minerva. Harry est un bon garçon. Rémus aussi, d'ailleurs, et lui aussi aimerait vous voir.
- C'est cela, oui. Lupin, un bon garçon. Si on fait abstraction de son petit problème mensuel de fourrure, j'imagine, avait ironisé Severus avec un rictus.
- Oh, vous êtes vraiment impossible ! S'était exaspéré l'animagus en levant les yeux au ciel. Je vous avais apporté quelques douceurs mais je ne sais même pas si vous les méritez ! S'était-elle exclamée, indignée, en sortant néanmoins un petit paquet emballotté dans du ruban.
Severus s'était esclaffé avec dédain.
- Sachant que je n'aime pas les sucreries, j'imagine que votre attention tient plus de la punition que de la bienveillance, avait-il rétorqué en levant les yeux au ciel.
Minerva lui avait lancé un regard tout à fait offensé tandis qu'elle posait le paquet sur sa table de chevet.
- Et bien vous les donnerez à Hermione, dans ce cas. Ses parents n'autorisent que des en-cas sains et sans sucre dans sa chambre ! Je vous jure, ces médecins moldus et leurs lubies farfelues ! Bref, bonne journée, Severus. Et tâchez de vous montrer aimable avec Hermione, sinon vous entendrez parler de moi !
OoOoO
- Aquamenti.
Pour la première fois depuis douze jours, le verre d'eau face à lui s'était rempli d'eau sans qu'un véritable tsunami ne déferle sur l'hôpital. Severus avait retenu un soupir, à la fois soulagé, et dépité, d'en être réduit à se satisfaire de cela.
Remplir un verre d'eau sans le faire déborder.
Quelle tristesse !
- Magnifique, Monsieur Rogue! L'avait félicité Neals derrière lui.
Le Serpentard avait poussé un grognement agacé, exaspéré par l'enthousiasme ridicule de l'orthomagiiste. Avec une progression pareille, il lui faudrait plus qu'une vie pour retrouver le niveau de magie qu'il avait auparavant.
- Je propose que nous restions là-dessus pour aujourd'hui, avait annoncé le soignant avec un sourire.
- Quoi, c'est tout ? Avait demandé Severus, consterné. Mais ce n'est pas suffisant!
- Nous reprendrons demain, chaque chose en son temps. Mieux vaut finir sur une note positive que vous épuiser sur un nouvel exercice.
- Il était convenu que nous travaillions les sorts du quotidien! Avait-il protesté. Que voulez vous que je fasse avec un simple verre d'eau? J'ai besoin de pouvoir attirer les objets à moi, d'ouvrir et de fermer les portes à distance, de préparer des potions et…
- Oula oula oula ! S'était exclamé le jeune sorcier, un peu embarrassé. Vous n'êtes pas encore prêt pour tout cela, il faudra du temps et…
- A ce stade il faudra une éternité, puisque vous refusez de me laisser cette baguette afin que je puisse m'exercer en journée! Avait pesté le Serpentard, furieux.
Neals s'était tordu les mains sous son regard venimeux, gêné. Même si cela faisait une douzaine de jour que le Serpentard venait quotidiennement à ses séances de rééducation de magie, son ancien élève était toujours aussi terrifié par sa personne.
- Arrêtez donc de vous en prendre à ce pauvre Neals, Severus, vous voulez bien ?
Les deux sorciers s'étaient tournés vers l'entrée de la pièce, où Allan venait de faire son apparition. Severus était parti pour l'incendier du regard, quand son attention avait glissé sur la personne qui l'accompagnait. Il aurait détesté que l'on lui fasse remarquer, mais il était indéniable que son expression s'était aussitôt adoucie lorsqu'il s'était heurté de plein fouet au sourire complice d'Hermione Granger. Son infirmière référente étant en vacances, c'était les autres infirmiers qui veillaient sur elle cette semaine.
- J'aime autant que vous attendiez d'être ici pour vous exercer, avait poursuivi l'infirmier. Je ne tiens pas à ce que tout le service du premier étage se transforme en piscine!
Piqué à vif, Severus avait lâché du regard la Gryffondor pour mitrailler de ses yeux sombres le quinquagénaire qui se moquait ouvertement. Celui-là alors, il ne perdait rien pour attendre!
- Hermione, je te vois plus tard ? Tu n'oublieras pas ton rendez-vous avec le Docteur Curam après ta séance. Si tu pouvais le lui rappeler, Neals, s'il te plaît ? Mademoiselle a une fâcheuse tendance à sécher les séances chez son médecin, avait-il ajouté à l'intention de son collègue tout en couvrant la Gryffondor d'un regard entendu.
L'expression agacée de la jeune femme avait été éloquente, et Severus avait arqué un sourcil en apprenant qu'elle n'était finalement pas aussi docile et disciplinée que tout le monde le pensait. Mais, au fond, qui savait réellement ce qu'il en était de l'actuelle Hermione Granger? Elle avait perdu la mémoire, certes, mais seulement en ce qui concernait la partie magique de sa vie. Il lui restait forcément des souvenirs de sa vie moldue, celle d'avant Poudlard. Et depuis quatre mois qu'elle était à l'hôpital, elle en avait créé de nouveaux. Que restait-il de celle qu'elle avait été, et comment se développait cette nouvelle personnalité, construite sur les débris d'une mémoire défaillante?
Il était curieux de le savoir, et après presque regretté de ne plus maîtriser sa magie pour tenter de le déterminer.
Néanmoins, il disposait d'autres ressources pour satisfaire sa curiosité. Allan parti, il avait profité que la jeune femme se soit éloignée vers les mannequins au fond de la pièce pour s'approcher de l'orthomagiiste.
- C'est quoi le soucis, avec sa magie ? Avait-il demandé en désignant la Gryffondor d'un signe de tête.
Cette question le taraudait depuis que Minerva avait laissé entendre, deux jours plus tôt, que les pouvoirs de la jeune femme étaient «sous cloche».
Neals avait sursauté, surpris qu'il lui adresse la parole alors que sa séance était terminée. En temps normal, le Serpentard ne s'éternisait jamais et quittait la salle sans s'attarder en politesses ou en bavardages. Ce qui lui allait très bien, à dire vrai.
- Je… Je ne peux pas vous en parler, avait-il bafouillé, pris au dépourvu. Cela fait… partie du secret professionnel et…
Le Serpentard lui avait adressé son plus beau regard impérieux, celui qui faisait toujours se ratatiner les élèves sur les bancs de sa salle de classe, trembler les plus téméraires et pleurer les plus faibles. Il ne se souvenait guère de Neals Jobardia, mais sans doute avait-il fait partie de la deuxième catégorie.
De fait, le soignant avait blêmi sous l'intensité de son regard et dégluti avec difficultés.
- Elle… elle ne fonctionne plus, avait murmuré le jeune homme sur le ton de la confidence. Enfin, elle a encore tout son potentiel magique. Mr Ollivanders, que nous avons fait venir, nous l'a confirmé. Mais... elle n'y a plus accès.
Severus avait sourcillé, interloqué.
- Cela serait dû à un sortilège de magie noire ? Avait-il demandé, perplexe.
Il n'avait jamais rien entendu de tel, mais cela aurait tout à fait pu être le cas. Priver un sorcier de ses pouvoirs était, après tout, une forme de torture psychologique qui aurait plu à beaucoup d'adeptes de magie noire.
Toutefois, Jobarbia avait haussé les épaules, visiblement peu convaincu par cette hypothèse.
- Difficile à dire, mais cela semble peu probable. Le docteur Curam et moi-même pensons que son stress post-traumatique bloque complètement ses pouvoirs. L'hypothèse la plus probable serait qu'elle ait associé le traumatisme de la guerre à la magie, puisqu'il s'agissait d'un conflit sorcier, et que son cerveau ait décidé de faire abstraction de tout ce qui s'y rapportait, de près ou de loin.
- Plus de magie, plus de traumatisme, avait résumé Severus à voix basse tout en suivant du regard la jeune femme qui répétait ses mouvements de sortilèges non loin de là.
Sa gestuelle était précise et parfaitement juste, signe qu'elle avait bien retenu tout ce que Neals lui avait enseigné. En revanche, cela manquait cruellement de conviction. N'importe quel sorcier aurait deviné en la regardant faire qu'elle n'était pas convaincue. Comment l'en blâmer, néanmoins? Si vraiment elle avait perdu tout souvenir de la magie, tout ceci devait s'apparenter pour elle à des exercices de chorégraphie ridicules et sans intérêt.
- C'est l'idée, oui, avait confirmé Neals à ses côtés.
- Et concernant son mutisme obstiné ? Il y aurait un rapport ?
- Ça, je n'en ai pas la moindre idée, c'est hors de mon domaine de compétence. Toujours est-il que cela ne me facilite pas la tâche. Faire retrouver l'usage de sa magie à un sorcier amnésique est difficile, mais quand en plus il ne prononce plus un mot, c'est quasi mission impossible!
Au souvenir des piètres performances de Lockhart lors de leur première séance commune, Severus n'avait pu que donner raison à l'orthomagiiste. Le piètre «Lumos» dont il avait été témoin n'était clairement pas de bon augure pour la progression de Granger, sachant que Gilderoy était encore doué de parole, et à l'hôpital depuis plusieurs années.
Comme il ne manquait pas de pain sur la planche, Neals l'avait salué avant de se diriger vers la Gryffondor et sa baguette de test, bien que dans son cas, Severus doutait qu'une telle précaution soit nécessaire. Si ses pouvoirs étaient réellement scellés par son propre organisme, même la fameuse Baguette de Sureau, pour laquelle il avait failli perdre la vie, n'aurait rien pu faire pour elle!
Songeur, il avait quitté la salle de rééducation pour regagner sa chambre. Il y avait forcément une explication à la perte de parole de la jeune femme. Allan lui avait certifié qu'elle avait prononcé quelques phrases à son réveil. Il paraissait donc évident qu'il avait dû se produire quelque chose qui l'avait suffisamment bouleversée pour qu'elle se retrouve ainsi muette.
Minerva lui avait conseillé de poser ses questions à Potter, qui était l'ami le plus proche de la jeune femme. Sans doute aurait-il pu lui apporter des réponses, à n'en pas douter, mais il était inenvisageable pour Severus de le rencontrer. Le Docteur Curam ne lui communiquerait jamais le dossier de la Gryffondor, et il doutait qu'un regard noir suffise à l'effrayer comme il venait de le faire avec Jobardia. Quant à Mr et Mme Granger, l'idée ne l'avait même pas effleurée.
En revanche, tandis qu'il approchait du premier étage et de la pièce qu'il occupait depuis quatre longs mois, la pensée de s'adresser à la principale concernée ne cessait de revenir le tarauder. Après tout, elle passait un temps considérable avec lui. Il n'en comprenait toujours pas la raison, mais peut-être en avait-elle réellement une, qui serait suffisante pour l'inciter à lui répondre, d'une manière ou d'une autre. Comme il l'avait découvert peu de temps auparavant, elle était plutôt douée avec un crayon, et comme il l'avait soutenu à Minerva deux jours plus tôt, elle n'était pas diminuée. Nul doute qu'elle comprendrait ses interrogations.
OoOoO
Malheureusement, il n'avait pas eu le temps de mettre ce plan à exécution.
Le soir-même, quelqu'un était venu le tirer brusquement du sommeil sans rêve dans lequel il avait sombré une heure plus tôt. Severus avait vivement ouvert les yeux, saisissant d'un mouvement vif le poignet qui s'était posé sur son épaule pour le secouer sans ménagement. Il s'était figé lorsque son regard avait rencontré celui, bleu et rongé d'angoisse, d'Alice Longdubat.
- Ils sont là! S'était écrié la sorcière en le tirant vers elle pour l'inciter à se lever. Viens!
- Quoi? Mais qu'est-ce que…? Avait demandé Severus, sidéré.
- Viens je te dis. Ils sont en haut !
Le Serpentard s'était dégagé de sa prise, agacé d'avoir été réveillé ainsi pour si peu. Par Merlin, comment se faisait-il qu'autant de monde puisse divaguer dans cet hôpital de nuit sans que personne ne se rende compte de rien?
- Retournez dans votre chambre, Alice! Avait-il grondé en se rallongeant, excédé. Je dors.
Malheureusement, l'épouse de Franck n'avait rien voulu entendre. Peut-être même n'avait-elle pas compris le sens de ses mots, à y bien penser.
- Mais il faut les faire fuir ! Ils arrivent ! Avait-elle insisté en le secouant de nouveau par l'épaule, paniquée.
Severus avait vivement rouvert les yeux alors que les mots que Minerva lui avaient confiées lors de l'une de ses précédentes visites lui revenaient soudain. «Je sais que vous ne voulez plus entendre parler de tout ceci, toutefois… certains partisans de Vous-Savez-Qui sont encore en cavale. Je ne veux pas vous inquiéter inutilement mais… sachant le rôle que vous avez joué dans sa chute, il se pourrait que certains d'entre eux cherchent à se venger de votre… trahison».
Il y avait peu de chance que ce soit des mangemorts qui aient mis Alice dans cet état, bien-sûr, mais… Jamais il ne l'avait vue si paniquée, elle qui en général flânait dans les couloirs sans que rien ne vienne perturber son ignorante quiétude.
Avec un soupir, Severus s'était redressé, tandis qu'Alice continuait de tirer sur sa manche pour l'inciter à aller plus vite, tout en répétant avec emphase «qu'ils arrivaient». Contre toute attente, elle avait même eu l'idée de pousser vers lui son fauteuil roulant, alors qu'il avait toujours pensé qu'elle n'était plus capable de raisonner ainsi.
Heureusement, il s'était exercé aux transferts en autonomie avec Allan, depuis sa chute, quine jours plus tôt. Il n'était pas encore très à l'aise pour passer du fauteuil à son lit et inversement, mais il y parvenait néanmoins, même si cela lui prenait un temps fou. Pendant qu'il s'installait dans la chaise roulante, Alice avait fait les cents pas de la porte jusqu'à son lit en murmurant toujours les mêmes mots, et Severus s'était fait la réflexion qu'il commençait à devenir fou lui aussi, pour se décider à la suivre ainsi à une heure pareille.
A peine avait-il s'était assis dans le fauteuil qu'elle s'était élancée dans le couloir. La chambre de Severus se trouvait non loin des ascenseurs, et ils n'avaient croisé personne jusque là. Elle avait enfoncé frénétiquement le bouton du quatrième étage, ne s'arrêtant que lorsque Severus avait fermement mais doucement saisi sa main pour l'arrêter.
- Une fois suffit, avait-il dit alors qu'elle braquait son regard agité vers lui.
Il n'était pas du genre à s'émouvoir facilement, et après tout ce qu'il avait vu durant la guerre, il en fallait beaucoup pour le troubler. Ce soir-là, toutefois, Alice Londubat lui avait fait de la peine. Lui qui l'avait connue en pleine possession de ses capacités, souriante et radieuse au bras de son petit-ami qui était devenu son mari, ne pouvait qu'une fois encore constater à quel point cette maudite guerre avait fait des ravages.
- Ils vont bientôt arriver, avait-elle soufflé, paniquée.
- Qui ça ? Avait-il demandé en resserrant sa prise sur sa main, comme elle cherchait à appuyer de nouveau sur le bouton.
- Les hurleurs nocturnes, avait-elle murmuré, et son regard s'était fait presque dément.
Severus avait senti ses épaules s'affaisser et l'agacement le gagner en réalisant que, comme il l'avait craint, tout ceci n'était qu'une invention de l'esprit démentiel de l'ex-auror. Par Merlin, pourquoi n'était-il pas resté couché ? Malheureusement, l'ascenseur était déjà en branle, si bien qu'il n'avait pas pu regagner sa chambre illico.
- Alice, cela n'existe pas…
- Ils viennent la nuit, toujours. Ça fait mal. Là, avait-elle précisé en se bouchant les oreilles avec force. Et là aussi, avait-elle ajouté en posant une main sur son cœur.
- Oh bon sang, faîtes qu'un médecin soit dans les parages ! Avait soupiré le Serpentard avec lassitude.
La sonnerie de l'ascenseur avait retenti, et les portes s'étaient ouvertes dans un glissement feutré. Il n'avait pas eu le temps de rappuyer sur le bouton du premier étage. Alice s'était glissée derrière lui et avait poussé son fauteuil en avant, les faisant sortir sur le pallier du quatrième étage avant qu'il n'ait pu réagir.
- Alice ! S'était-il étouffé, désarçonné par ce brusque mouvement en avant. Lâchez…
- Pas un médecin ! L'avait-elle coupé en continuant de le pousser plus profondément dans le couloir. Les médecins ne font rien.
Excédé, Severus avait freiné des quatre fers, ou du moins tenté de freiner sa progression en pianotant sur la sphère magique qui alimentait son fauteuil. Ce dernier s'était immobilisé au milieu du couloir désert, et Alice avait eu beau arc-bouter son corps fin pour le pousser en avant, rien n'y avait fait.
- Bon ça suffit ! Avait grondé le Serpentard d'une voix sourde, exaspéré. Il est vingt-trois heures passées, Alice! Je suis fatigué, alors laissez-moi redescendre et allez vous coucher vous au…
Un hurlement avait soudain déchiré le silence tranquille qui régnait dans les couloirs. Severus s'était figé, tandis que derrière lui Alice laissait échapper un gémissement plaintif.
- Ils sont là ! Ils sont revenus ! Avait-elle glapi en se bouchant les oreilles, l'air torturé.
Le cœur battant, Severus avait tourné la tête vers le couloir faiblement éclairé qui s'ouvrait devant eux. Le quatrième étage n'abritant que des patients permanents ou de longue durée, qui ne nécessitaient pas réellement de soins infirmiers, les lumières du couloir étaient réduites au minimum la nuit, et il n'y avait pas l'ombre d'un infirmier dans le secteur. Si quelqu'un était de garde, a priori n'avait-il pas été alerté par le cri déchirant qui venait de se répercuter sur les murs blancs du service.
Il commençait à se dire qu'il avait rêvé, ou qu'il avait définitivement basculé lui aussi dans la paranoïa, quand un nouveau cri avait retenti. Le cœur battant, tous les sens en éveil, il avait dirigé son fauteuil roulant plus en avant. Alors qu'il s'enfonçait dans le couloir, des gémissements et des plaintes s'étaient fait entendre, et l'avaient guidé jusqu'à la chambre trois-cent-quatre-vingt-quatorze. Alice, qui l'avait devancée, avait ouvert la porte avant de se reculer dans le couloir, redoutant visiblement d'entrer.
La pièce était plongée dans l'obscurité, seulement éclairée par l'éclat vacillant d'une veilleuse posée sur la table de chevet, qui lui avait permis de distinguer les contours des meubles et du lit, duquel il s'était approché. Sous les draps, une silhouette se débattait dans son sommeil, luttant contre des fantômes insaisissables, en proie à des démons terrifiants, au vu de l'énergie qu'elle mettait à se tortiller en tous sens pour leur échapper.
Alors qu'il s'approchait, le cœur de Severus s'était mis à battre plus fort. Cette silhouette lui était familière, de même que cette voix écorchée, même s'il ne l'avait plus entendue depuis une éternité, lui semblait-il. Avant même de réfléchir à ce qu'il faisait, il avait lancé un sortilège informulé d'amplification sur la veilleuse. Alors que chaque jour l'appréhension l'envahissait en salle de magie à l'idée de rater ses sortilèges, ou de déclencher une catastrophe, il n'avait même pas réfléchi aux conséquences, cette fois. Et pourtant, la pièce s'était nimbée d'une lumière chaude et tamisée.
Il n'avait même pas pris le temps de se réjouir d'être parvenu à obtenir le résultat escompté. La luminosité accrue lui avait révélé les traits fins et torturés du visage d'Hermione Granger, allongée dans le lit juste sous ses yeux. Severus avait senti son cœur louper un battement.
La jeune femme était en nage. Sa crinière brune, qu'elle était plus ou moins parvenue à dompter au fil des années, était plus ébouriffée que jamais sur son oreiller, et plusieurs mèches bouclées lui barraient le front, collées à sa peau par la sueur tandis qu'elle se débattait comme une forcenée dans ses draps. Son visage n'était plus qu'une expression torturée, marqué par la peur et la douleur, tandis que ses yeux roulaient comme des fous sous ses paupières closes.
Et elle parlait.
Par Merlin, c'était tellement inattendu qu'il en était resté coi un instant, contemplant le spectacle épouvantable de la voir ainsi aux prises avec les démons de son inconscient. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient hachés, et pas toujours compréhensibles, mais bien réels.
- … Arrêtez… pas… sais pas où il est…, sanglotait-elle à moitié, plongée dans un cauchemar dont Severus ne pouvait qu'imaginer le contenu.
Après les épreuves qu'elle avait traversées, et les tortures qu'elle avait subies et dont lui avait parlé Allan, il n'était pas difficile de comprendre ce qui l'assaillait.
Alors que Severus était comme figé sur place par cette vision stupéfiante, qui l'avait ramené à ses propres cauchemars, lui dont les nuits étaient hantées sans relâche depuis presque vingt ans, la jeune femme s'était cambrée soudain dans le lit. Un nouvel hurlement lui avait échappé, glaçant le sang du Serpentard, le faisant sortir de la contemplation muette dans laquelle il était plongé.
- Fais quelque chose! Avait glapi Alice à l'entrée de la pièce, les deux mains plaquées sur ses oreilles.
Severus l'avait à peine entendue, et s'était penché sur le lit de la Gryffondor pour poser une main hésitante sur son bras, tentant de la réveiller. Elle n'avait pas fait mine d'ouvrir les yeux, pas même quand il s'était saisi de ses épaules pour la secouer un peu plus rudement, tâchant de la tirer du gouffre de terreur dans lequel elle était plongée.
- Fais les taire, fais les taire ! Ne cessait de gémir Alice dans le couloir, visiblement torturée elle aussi par tous ces cris et ces plaintes.
Severus lui avait lancé un coup d'œil, de plus en plus dépassé par la situation. Sans doute la détresse de la Gryffondor rappelait-elle à Alice les propres souffrances qu'elle avait endurées pendant la première guère contre le Seigneur des Ténèbres, car elle semblait bouleversée, et à deux doigts de se frapper la tête contre un mur.
Granger, elle, s'agitait de plus en plus dans son lit, et il avait toutes les peines du monde à la garder immobile de ses mains toujours posées sous ses épaules. Alice avait gémi de nouveau derrière lui, tirant vivement sur ses cheveux blancs en étouffant une plainte larmoyante. Granger avait secoué sa tête de gauche à droite tandis que les larmes coulaient sur ses joues brûlantes. Le martèlement des pas précipités d'Alice avait semblé décupler alors que l'esprit fatigué de Severus peinait à intégrer toutes les informations qui lui parvenaient. Et Granger qui n'en finissait plus de supplier et de gémir, à tel point qu'il avait l'impression que c'était à lui qu'elle parlait.
Sans l'avoir anticipé, et alors qu'il craignait devenir fou si cette situation s'éternisait, Severus avait réagi instinctivement. Alors que cela faisait des mois qu'il ne s'était pas servi de sa légilimancie, il avait déployé sa magie de l'esprit entre la Gryffondor et lui, afin d'essayer d'amoindrir l'anxiété qui émanait d'elle. Avant même de réaliser ce qu'il se passait, il s'était fait happer tout entier par l'inconscient de jeune femme, incapable d'ériger à temps ses barrières d'occlumancie.
