Le Caire
Tony n'avait jamais cru en la mort de Ziva. Pour lui, c'était un leurre. Ziva était méthodique. C'était une ancienne espionne du Mossad, un ex-agent spécial du NCIS, elle ne se serait jamais laissé avoir si facilement et l'aurait su si un danger la menaçait.
De plus, elle aurait fait n'importe quoi pour survivre et n'aurait jamais laisser Tali vivre sans mère. Tony savait combien cela avait été difficile pour Ziva de vivre sans la sienne. Il pouvait donc rayer l'hypothèse de la mort.
Plusieurs théories se présentaient donc à lui.
Soit elle avait orchestré sa mort parce qu'elle se savait traqué. Et était donc bien vivante.
Soit elle avait découvert de justesse la bombe, avait fuit avant que la maison n'explose et se cachait quelque part.
Dans les deux hypothèses, Ziva s'était arrangée pour que Tali soit en sécurité. Avec lui.
Mais cela ne lui disait pas où elle avait fuit.
Il fallait qu'il la retrouve avant qu'il ne soit trop tard.
Et c'était ce qu'il avait fait.
Tony s'était mis à étudier la vie de Ziva, tout ce qu'elle lui avait caché depuis deux ans. Ses déplacements, ses achats, ses inscriptions. Il avait essayé de déchiffrer en vain ces informations, jusqu'au jour où il était tombé sur ces messages.
10 juin 2013 à 00h00
Tony,
J'ai bien reçu ta carte hier. Cela m'a fait beaucoup rire. Merci. Les fleurs sont aussi magnifiques. Quand penses-tu venir ?
Je pense à toi.
20 juin 2013 à 14 h 00
Tony,
Je ne sais pas par où commencer. Mais il faut que je te le dise.
Voilà : je suis enceinte.
De toi.
Pouvons-nous nous appeler ?
Bien évidemment, il n'avait jamais reçu ces messages qui étaient restés coincés dans les brouillons. D'après ce qu'il voyait, elle avait tenté de le contacter à plusieurs reprises.
Tony avait pensé qu'elle l'avait volontairement détourné de sa grossesse et sorti de sa vie. En réalité, les choses avaient été bien plus compliquées. Il s'était mis à s'en vouloir d'avoir été si lâche. À l'époque, il était revenu à Washington bien trop précipitamment. Il s'était dit qu'elle reviendrait en arrière, qu'il fallait lui donner quelques mois. Mais les mois étaient passés, les messages avaient cessé… Et ils avaient perdu contact… Jusqu'à ce matin où un mot lui a été adressé par la réceptionniste de l'hôtel. Une heure, des coordonnées GPS, sans aucune signature. C'était Ziva.
Dans quelques minutes, il allait la retrouver. Tali se tenait dans ses bras, la tête nichée dans son cou. Il était plus de vingt heures passées, et le soleil était couché depuis peu.
Tony se demandait si Ziva allait réellement venir. Il se sentait terriblement nerveux. Il avait dû changer trois fois de tenue pour finalement opter pour celle qu'il avait portée la veille. Une chemise simple en lin beige ainsi qu'un pantalon blanc. Tali portait elle aussi des vêtements en lin, mais était couverte tout entière d'un foulard. Cela la protégeait du sable. Il sentait son souffle chaud contre sa nuque. Il ferma les yeux, puis se laissa aller à cette sensation afin de calmer ses angoisses. Quand tout à coup, son cœur s'affola. Ziva.
Elle se tenait droite à quelques pas de lui. Elle était belle, plus que dans ses souvenirs. Ses cheveux indomptés étaient plus longs et éclaircis par le soleil. Sa peau était plus bronzée, et quelques pattes d'oie encadraient ses yeux, ce qui la rendait encore plus belle. Sa posture était celle d'une femme forte, bien que fatiguée par les années de fuite et de mensonges.
– Tony, l'appela-t-elle. Nous devons bouger. Viens.
Elle se retourna sans attendre sa réponse.
Tony suivit Ziva, son cœur battant la chamade, tout en serrant Tali contre lui. La petite fille somnolait dans ses bras. Ils arrivèrent dans un appartement, situé au tout dernier étage de l'immeuble dans laquelle elle l'avait conduit. Celui-ci était assez grand et comportait deux pièces.
Une salon avec une cuisine à l'américaine.
Une chambre avec un grand lit à baldaquin qui était constitué d'une salle de bain.
Les voilages blancs suspendues aux immenses baies vitrées laissaient filer le vent du Nord, insufflant à la pièce un petit air agréable.
– C'est une planque qui appartient au Mossad, se mit à expliquer Ziva. Le réseau y est brouillé. On ne peut ni nous tracer ni nous écouter.
Incapable encore de regarder Ziva ou de lui parler, Tony se mit alors à chercher quelque chose auquel il pouvait se raccrocher outre le regard de Ziva qui s'attardait sur lui. Il s'arrêta sur un petit canapé, situé face à la table à manger, pour y déposer Tali qui s'était endormie à poings fermés. Il était pétrifié. La situation entre eux ne lui avait jamais paru aussi fragile que la fois où il avait descendu Michael Rivkin, l'ancien partenaire du Mossad de Ziva.
Tony était également confus. Tous les ressentiments qu'il s'était refusé d'avoir lorsqu'il avait appris la pseudo mort de Ziva, l'animosité, l'incompréhension, les deux ans perdus à ignorer qu'il était père… L'abandon qu'elle lui avait affligé…remontaient à la surface. Il était blessé et en colère.
Mais en même temps, n'était-il pas lui-même responsable de ces sentiments? Combien de fois lui avait-elle demandé de venir le voir ? Combien de fois avait-il repoussé l'invitation par peur de ne jamais revenir au NCIS ? S'il n'avait pas été aussi lâche, il aurait pris le premier avion pour Tel- Aviv et l'aurait rejoint. Mais il n'avait rien fait.
Quand Ziva avait cessé de lui répondre, il avait noyé sa tristesse dans le sexe. Il avait multiplié les conquêtes pour faire taire son cœur meurtri. C'était un moyen d'oublier les dernières caresses qu'elle lui avait prodigué. Il avait voulu effacer toute trace de son passage, créer de nouveau souvenir à son corps. Est-ce que cela avait permis à Tony d'oublier Ziva ? Non. Le déni ne permettrait jamais d'effacer tout ce qu'ils avaient vécu.
Toujours en retrait, Ziva observait Tony rabattre la couverture sur Tali et lui déposer un baiser sur le front. Elle voulait intervenir aussi, faire sentir à sa fille sa présence. Dire quelque chose à Tony. Mais elle ne savait pas par où commencer. Elle savait que s'excuser n'était pas suffisant, il fallait lui apporter des réponses. C'était la seule façon de briser la glace.
- Elle te ressemble. Fit-elle en s'avançant vers lui. Tali, continua-t-elle tandis qu'il se retournait déjà vers elle, curieux de savoir où elle voulait en venir. Elle a ton nez, la même forme de ton visage, les mêmes petites fossettes sur le coin des joues quand elle sourit et aussi la même couleur de cheveux... Mais...
- Elle a tes yeux, compléta-t-il en la regardant intensément.
Ziva détourna le regard, incapable de soutenir son regard, puis baissa la tête. Tony la lui releva doucement.
- Je ne suis pas en colère, commença-t-il brièvement.
En réalité, il l'était un peu, mais tentait de le cacher, car le but n'était pas qu'elle se braque.
Il s'avança un peu plus vers elle conscient qu'il réduisait ainsi l'espace qu'il y'avait entre eux.
- Tu as le droit de l'être Tony. C'est légitime.
Après tout, elle lui avait caché sa grossesse. Elle avait mis fin à leur échange, et s'était éloignée de lui. Cela avait été son châtiment pour toutes les vies qu'elle avait prise. Mais Tali était arrivée et cela avait changé la donne.
- Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas appelé? J'aurais pris le premier avion si j'avais su...
- C'est bien ça le problème Tony. Je ne pouvais pas te laisser abandonner ta vie pour moi. Je ne pouvais pas...
- Quoi? Tu ne pouvais pas quoi?
Ziva coula un regard vers leur fille endormie sur le sofa.
- Pas ici. Viens, allons dans la chambre.
Une fois tous les deux dans la pièce, ils prient naturellement place sur le lit. Ziva put ainsi reprendre son récit.
- Ma vie n'avait plus aucun sens Tony. Après ton départ d'Israël, je suis entrée dans une profonde dépression. Je ne cessais de faire des cauchemars. C'était comme si chaque soir, je me re faisais le film de ma vie dans le mauvais sens... J'étais épuisée mais le sommeil ne venait pas. Alors, il m'arrivait très fréquemment de prendre des cachets pour m'endormir. Et un soir, j'en ai pris un peu trop... Adam m'a retrouvé inconscience. Il m'a emmené à l'hôpital. C'est en faisant des analyses de sang qu'on a découvert que j'étais enceinte… de quelques mois déjà. Adam m'a forcé à reprendre contact avec toi. Alors... alors j'ai essayé de t'écrire. Plusieurs fois même.. Et... la suite tu la connais. Je suis désolée Tony. Cela aurait tellement été différent si...
Tony se leva soudainement comme si l'air dans la pièce était devenu irrespirable. Il se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors. La brise, chaude et humide, soufflait doucement à travers les rideaux. Il en prit une goulée d'air avant de se retourner vers là où elle était là, silencieuse, les yeux fixés sur lui, attendant qu'il dise quelque chose.
- Si j'avais su que tu étais enceinte, je serais venue immédiatement.
- Je sais. Mais je ne voulais pas t'imposer une vie que tu n'avais pas choisis.
- Si j'avais fait trois pas en arrière à l'aéroport... J'aurais pu être là.
- C'est ce que tu as toujours fait Tony, avoua-t-elle, en se levant à sa hauteur. Je suis désolée Tony. J'ai fait ce que je pensais être le mieux. Mais parfois ce qu'on pense être le mieux, n'est pas nécessairement la bonne chose à faire. J'ai regretté chaque jour de silence. Si je pouvais retourner en arrière, je le ferais. J'ai besoin que tu me pardonnes. Tali a besoin de toi.
- Dis moi ce qu'il se passe Ziva, lui implora-t-il. Je peux t'aider.
L'atmosphère s'était à nouveau tendu. Il fallait que l'abcès se crève et cette fois-ci, Ziva ne pourrait pas y échapper. Si elle voulait regagner la confiance de Tony, elle devait tout lui dire, ne plus avoir de secrets.
- Quelqu'un veut ma mort. La seule façon de me protéger, reprit-elle, c'est de t'éloigner et d'emporter Tali avec toi.
- Tali a besoin de sa mère.
- Une mère morte ne lui sera d'aucune utilité, répliqua-t-elle froidement en se dégageant de son étreinte.
- Combien de temps? Demanda-t-il pour adoucir ses propos.
- Je ne sais pas. Des mois, des années peut-être.
Désespérée, elle se laissa tomber sur le lit, la tête en les mains.
- On ne peut savoir. Je suppose que je dois juste me contenter de survivre. C'est notre seule chance d'avoir un avenir commun.
- En tant que co-parents?
- Ensemble Tony, précisa-t-elle un peu trop rapidement. Enfin par ensemble, je veux dire...
Ziva piqua nerveusement un fard. Que s'était-elle imaginée? Qu'il était revenu pour elle? Il était seulement venu pour avoir des réponses, qu'est-ce qu'il lui disait qu'il avait encore des sentiments à son égard? Deux années s'étaient écoulées depuis leurs au revoir passionnés en Israël, il avait sûrement dû refaire sa vie depuis.
- Tu sais, Ziva… dit-il enfin. Je n'ai jamais cessé de penser à toi, non plus.
Elle le fixa, surprise, comme si elle ne s'attendait pas à entendre ces mots, et pourtant, quelque chose dans son cœur se dénoua. Peut-être qu'ils pourraient reprendre là où ils étaient restés. Quand ils faisaient l'amour sur le canapé du salon, quand il lui laissait poser sa tête sur son torse durant le visionnage d'un film.
- Tu penses qu'on a encore une chance, Tony ? demanda-t-elle en levant les yeux vers lui.
Cette fois-ci, ce fut à lui de ne pas détourner le regard.
- La chance sourit aux audacieux, murmura-t-il.
- Encore une de tes répliques de film ? le questionna-t-elle sur le même ton, cette-fois ci plus dans un souffle, de peur de briser leur proximité.
Elle s'avança au plus proche de lui, appeler par ce désir qu'ils avaient en commun, celui de se retrouver.
- Non d'un livre, sourit-t-il, mystérieusement, avant de lui capturer les lèvres.
Elle ne se détacha pas, ni ne se recula. En réalité, elle s'avança autant qu'il était possible de le faire.
Le baiser s'intensifia, comme pour effacer toutes ces années qu'ils avaient passé éloignés l'un de l'autre.
Ziva se laissa aller à ce moment, oubliant la guerre qu'elle menait contre elle-même depuis des années, oubliant la menace qui pesait sur elle, oubliant même les raisons qui l'avaient poussée à fuir dans un premier temps. Tout ce qu'elle savait, c'était que Tony était là, à ses côtés, et elle ne voulait pas le lâcher.
Mais à son plus grand regret, il se détacha doucement d'elle.
- Ziva, il faut qu'on parle. De la suite.
- La suite est claire Tony. ll faut que je trouve ceux qui veulent ma peau et que je les tue. Mais je te le jure, je ferai tout pour que Tali ait un avenir. Qu'on ait un avenir ensemble. Mais nous devons être prudents. Je ne veux pas te perdre à nouveau, ajouta-t-elle à son égard.
Tony la fixa longuement. Le regard de Ziva était sincère, mais il pouvait aussi lire la douleur qu'elle portait en elle. Elle avait dû faire tellement de sacrifices, prendre des décisions qu'il ne pourrait jamais comprendre. Mais il savait une chose : il ne pouvait pas la laisser, pas de nouveau.
Il se rapprocha d'elle, s'assurant qu'elle ne s'éloignait pas de lui cette fois. Il plaça une main délicatement sur son bras.
- Alors on le fera ensemble. Mais pour cela, plus de secrets.
- Tony, on ne peut pas. Je dois affronter ça toute seule. C'est mon combat. La seule chose que je te demande, c'est de prendre soin de Tali.
- Je suis là pour te protéger.
- Non. C'est trop risquer.
- Laisses-moi t'aider.
- Tu ne peux pas.
- Oh que si, s'obstina-t-il.
- Tu ne comprends donc pas.
- Je ne partirais pas. Tu ne pourras pas me faire partir cette fois-ci, lâcha-t-il fermement.
- Tu n'en démordra pas, n'est-ce pas?
Ils se regardèrent en silence, se défiant du regard. Tony était catégorique, il n'allait pas abandonner facilement. Ziva était persuadée qu'il était revenu pour avoir des explications, mais il tenait réellement à elle. Il était venu pour elle, et non dans un but égoiste de la marteler de regrets d'insultes. Il était voir même très adulte dans ses réactions. Cela la soulagea. Elle avait fait le bon choix en confiant Tali à Tony.
Tony prit doucement sa main. Elle se laissa faire, sentant la chaleur de ses doigts entrelacer les siens. Elle hocha la tête et se détentit. La pression redescendant, les paroles s'adoucirent.
- Merci Tony, souffla-t-elle.
- Viens par là, lui intima-t-il en entrainant son corps contre lui. Ce geste tendre lui permettait se laisser aller pour la première fois depuis longtemps.
Ensemble, ils trouveraient un plan. Elle n'était plus seule.
Le lendemain matin, Ziva pu serrer une dernière fois sa fille dans ses bras. Elle lui promit qu'un jour, ils pourraient de nouveau être ensemble. Mais pour l'heure, personne ne devait découvrir que Ziva avait survécu à l'explosion de sa ferme. Alors Tony et elle avaient décidé qu'ils seraient mieux pour leur famille de se tenir éloigner l'un de l'autre.
Ziva ne rentrerait pas à Paris avec Tony et Tali.
Tony élèverait Tali comme un père célibataire jusqu'à ce que la menace soit neutralisée.
Combien de temps se passeraient-ils pour qu'ils puissent de nouveau se retrouver?
Quelques semaines, des mois, des années...
Ils n'en savaient rien.
Mais ce dont ils étaient sûre, c'est qu'ils allaient affronter cela ensemble.
Après tout, ils étaient une famille.
