Le débarquement s'effectua sans encombre et la famille retrouva rapidement les pieds sur terre, non sans une once d'amertume de laisser ce chouette après-midi derrière eux. Antoine remercia le loueur et réajusta les lunettes sur son nez avant d'ouvrir son sac à dos…
« Si tu cherches les clés de chez nous, c'est maman qui les a…
- Super… maugréa-t-il.
- Heureusement qu'on peut ouvrir le portail quand même... rétorqua Jules soulagé.
- Ouais fin on va pas dormir dehors non plus…
- Ouais…
- Bon bah on va attendre qu'elle rentre, les enfants !
- Mais je crois qu'on doit aller la chercher… intervint difficilement Emma.
- Sans moi, répondit-il laconique. Elle se débrouille.
Emma roula des yeux face à l'entêtement de son beau-père. Elle finit par fouiller dans son sac à dos à son tour et sortit son téléphone portable.
- Ah bah elle m'a laissé un message. Les flics la déposent.
- Eh bah voilà ! Laissons-la avec ses nouveaux amis. »
L'équipe ne tarda pas à réinvestir l'extérieur de leur logement, condamnée à attendre le retour de la cheffe de famille. Agacé, Antoine les délaissa rapidement pour s'isoler sur la plage. Les enfants se regardèrent, perplexe. Leur beau-père semblait clairement irrité et affecté par les agissements de leur mère, et leur impuissance devenait pénible. Soudain, le téléphone bipa, laissant apparaître un message d'un numéro inconnu sur le portable d'Emma.
« Maman m'a dit de la rejoindre dans 20 minutes à la supérette, au bout de l'hôtel…
- J'ai envie de faire pipi en plus… osa Suzanne en sautillant sur elle-même.
- Eh bah on va aller faire un tour aux sanitaires aussi… pesta Emma en attrapant la main de la petite.
- Je vais venir avec toi et je t'accompagnerai à la superette après… répondit Jules sans entrain.
- C'est sûr que c'est pas lui qui va m'accompagner… souffla-t-elle en montrant la plage au loin.
- Franchement elle abuse de ouf ! répliqua Léo énervé. Qu'elle vienne pas se plaindre après si elle se retrouve solo…
- C'est clair ! répondit son double. Limite le mec est parfait quoi…
- Oui bah ça c'est comme toujours… Elle fait n'importe quoi et après elle s'en mord les doigts… »
Et cette perfection se trouvait désormais isolé sur un petit muret en rebord de plage. L'esprit embué, Antoine fixait les vagues au loin, sans entrain. Encore une fois il s'était fait avoir… C'était peut-être la dixième ou vingtième fois que cela arrivait. En fait, il avait tout simplement arrêté de compter, prenant la situation comme une caractéristique de sa personnalité à elle… Mais là, c'était peut-être la fois de trop, et il n'était visiblement pas le seul à le penser… Un soupir se mêla à la brise de début de soirée, signalant le dépit du commissaire qui ne tarda pas à entendre un raclement de gorge derrière lui. Perplexe, il se retourna subitement avant d'esquisser un petit sourire en apercevant une blonde hésitante.
« Salut… souffla-t-elle doucement.
- Ah salut Maya ! Excuse-moi, je t'avais pas vu…
- T'inquiète ! Je me baladais et je t'ai vu alors…
- Bienvenue ! ironisa-t-il en montrant le muret à ses côtés.
- Ça va ? osa-t-elle en prenant place à ses côtés. Ça n'a pas l'air…
- Ça va ouais… mentit-il le regard plongé dans le vide.
- Dispute de couple ?
Il rigola doucement, démasqué.
- On va dire ça comme ça…
- Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?
- Deux ans…
- Ah c'est tout ?! Je pensais que ça faisait plus longtemps et que c'était vos enfants avec vous ! fit-elle remarquer avec surprise.
- Les 4 plus grands c'est les siens. Et la plus petite, c'est ma fille.
- D'accoooord ! Je comprends mieux… Les familles recomposées c'est pas toujours simple…
- C'est surtout que c'est la première fois qu'on part en vacances tous ensemble. Et comme tu peux le constater, les choses ne se passent pas vraiment comme prévu…
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Oh rien… mentit-il. On a pas la même vision des vacances, c'est tout. Enfin, on a pas la même vision de l'amour tout court en fait…
- Ah ça ! Je connais… ajouta-t-elle penaude.
- Hum…
- Et dire que moi, je rêverais d'une dispute avec lui…
- J'suis désolé… bredouilla-t-il avec sincérité.
- T'y es pour rien… T'inquiète pas…
- Qu'est-ce qu'elle dit la police ? demanda-t-il innocemment en évitant de mentionner qu'il faisait partie de la maison.
- Elle dit qu'elle sait pas… Si c'était un enlèvement y aurait eu rançon, ça peut être un règlement de comptes qu'a mal tourné, un accident quelque part… ou… ou alors il est parti…
- Il aurait pas pu quitter l'île comme ça…
- Non… Les comptes sont encore pleins, il a pas été signalé à l'aéroport… Même les compagnies de ferries vers Maurice n'ont rien remarqué… C'est le néant… lâcha-t-elle dans un soupir. Et je sais plus quoi faire…
- L'attente, c'est le plus dur… Surtout lorsqu'on sait pas ce qu'on va finir par trouver…
- Si on trouve un jour…
- Hum… Et, il aurait eu des raisons de disparaître ? Volontairement, j'veux dire…
- Il me trompait… avoua-t-elle à demi-mot.
- Hein ?
- J'en suis sûre. Il était distant, absent… C'était plus comme avant entre nous… Il rentrait tard… Et… un jour il a laissé traîner son tee-shirt dans la salle de bain et j'ai senti un parfum de femme dessus…
- Merde… Tu lui en as parlé ?
- Nan… J'ai fait profil bas et j'ai accepté en silence… Parce que tu vois, même si je passe pour une conne et bah j'peux pas m'empêcher de l'aimer. C'est con la vie hein…
- Accepter la souffrance pour ne pas perdre l'autre…
- C'est ça… Et finalement, je l'ai perdu quand même et je souffre quand même… C'est pas ironique quand même?! plaisanta-t-elle faussement en laissant couler quelques larmes.
- Eh… souffla-t-il de compassion en caressant son dos.
- Et le pire c'est de ne pas savoir… Et peut-être que je saurais jamais d'ailleurs… Je… J'ai l'impression d'avancer sans repères et d'être seule face à tout le monde.
- Je comprends…
Émus, les deux osèrent se fixer dans un regard embué par les larmes. Maya finit par détourner le regard, ravalant sa salive.
- Je trouve ça dingue quand même…
- De ?
- Y a plus de 30 ans on parlait de nos petites vies, du haut de nos 16 ans un peu plus loin là-bas, sur la plage… Et aujourd'hui, on se retrouve. C'est…
- Bizarre ?
- Ouais. Bizarre.
- Hum…
- Si à l'époque on m'avait dit tout ce qui se passerait plus tard je…
- Eh… Je sais que c'est difficile mais, t'es pas seule, ok ? J'suis là… bon pas pour longtemps, certes... Mais j'suis là si y a besoin... la rassura-t-il dans une accolade.
Merci… »
. . . . .
Au loin les 3 Renoir revenaient du centre-ville voisin. Peu fière, Candice fermait la marche, angoissant ses retrouvailles avec son amoureux qui n'avait pas daigné bouger le petit doigt pour aller la chercher. Devant elle, les jeunes adultes discutaient calmement, les bras chargés par un sac de courses, non sans songer à l'ambiance pourrie de la soirée qui se profilait. Et alors que leur villa approchait, Candice paniquait. Angoissée, elle finit par doubler ses enfants et tenta d'ouvrir le portail avant d'être retenue par sa fille.
« Laisse-moi passer… Qu'est-ce que tu fais ?
- Antoine est sur la plage.
- Oui bah tant mieux. Comme ça on aura le temps de préparer le repas ! ajouta Candice en insistant alors que sa fille la saisit par le bras. Aïeuuuh ! Mais tu me fais mal !
- T'as voulu te la jouer James Bond, t'assumes maintenant ! lâchèrent-ils durement en refermant la porte devant son nez.
- Mais…
- À tout à l'heure ! »
Candice souffla, acculée par la volonté de sa fille. La blonde ravala sa salive, rongée par l'angoisse. Alors elle tenta de se gonfler de tout le courage dont il était nécessaire et traversa le petit chemin avant d'heurter le sable. Ses yeux balayèrent la plage avant de se poser sur deux âmes souriantes. Côte à côte la blonde semblait montrer des photos sur son téléphone à Antoine. Le ventre de Candice se serra, clairement agacée par cette soudaine proximité qu'elle jugeait intolérable. Elle hésita à faire demi-tour mais l'envie de mettre fin à ce supplice prenait le dessus. Alors ses pas la guidèrent doucement jusqu'à cet homme qui était loin de se douter de son arrivée.
« Bonsoir… intervint-t-elle derrière eux d'une voix timide
Surpris, Antoine se leva sans sourire, suivi par sa voisine qui se montra plus aimable.
- Bonsoir ! Euh… Je vous laisse…
- Merci… acquiesça-t-il avant d'approcher d'elle. Et t'oublies pas ce que je t'ai dit hein ?
- Ouais… Merci Antoine… Ça m'a fait plaisir ! »
Le commissaire osa un faible sourire envers sa nouvelle complice. Le tout sous les yeux médusés de Candice qui semblait contenir toutes ses émotions… Face à elle, Antoine ne parvenait à poser ses yeux sur les siens, bien trop énervé par ses agissements de la journée. Alors il se contenta de l'observer elle, qui s'éloignait progressivement dans sa robe de plage bleue, laissant face à lui une femme démunie.
« Qu'est-ce qu'elle avait ? osa-t-elle finalement
- Besoin de parler… »
Ok, là il fallait désormais ranger toute sa jalousie au placard, intérioriser son énervement et faire preuve de docilité pour ne pas envenimer les choses. Trois éléments indispensables pour éviter qu'une bombe nucléaire ne ravage cette plage paradisiaque en bordure d'océan indien...
« Peut-être qu'on devrait faire pareil… tenta-t-elle dans un calme olympien.
- Peut-être ouais ! J'sais pas…
Mutique, Antoine finit par détourner le regard et la dépassa, signalant son retour dans leur maison.
- Attends ! On peut parler quand même ? l'interrompit-elle attristée.
- Parler ? répéta-t-il faussement amusé. Pour parler de quoi ? De choses qui ne changeront jamais ? À quoi ça sert ?!
- De quoi tu parles ? demanda-t-elle meurtrie.
- Bah les choses sont claires maintenant, tu choisiras toujours ton boulot…
- Mais pas du tout ….
- Et préférer mener l'enquête plutôt que de profiter avec nous, tu considères ça comment ? Comme des vacances ? Nan parce que je m'excuse hein, mais je me suis pas du tout senti concerné par tes plans si c'est ça…
- Mais c'était pas prévu ça… Si Suzanne n'avait pas disparu, on se serait pas retrouvés à l'accueil et j'aurais pas entendu les employées discuter et…
- Ah, donc maintenant c'est de la faute de ma fille… Tooop !
- Arrête ! J'ai pas dit ça… Je dis juste que c'est un concours de circonstances.
- Sauf que t'avais le choix de laisser les flics s'en charger. Mais non, t'as pas pu t'empêcher de t'en mêler.
Incapable de répondre, Candice baissa la tête, sans arguments.
Donc t'as choisi ton boulot… Comme toujours, je passe après… ON passe après…
- Mais non !
- Et bah désolé mais c'est ce que je ressens… Mais je suis habitué hein, c'est comme ça depuis des années, pourquoi ça changerait ?
- Tu confonds tout là. Bien sûr que j'aime mon métier ! Mais je t'aime toi aussi, les deux sont pas incompatibles.
- Sauf si je le décide… répliqua-t-il durement.
- Ça veut dire quoi ça ?
Partagé entre gêne et tristesse, Antoine ravala sa salive avant de la fixer difficilement.
- Si demain je te quitte parce que je considère que ton travail est plus important que moi à tes yeux, qu'est-ce que tu fais ?
- Mais ça n'arrivera pas… bafouilla-t-elle les larmes aux yeux.
- Ah bon ? T'en es sûre de ça ? Non parce qu'une fois, d'accord, ça passe… Mais là, ça fait beaucoup en fait…
- Je…
- Tu vois Candice, je suis gentil hein, et je trouve que je tolère pas mal de choses… Mais y a peut-être un moment où j'en aurais vraiment marre. Et là y aura plus de retour en arrière possible…
- Tu dis ça mais c'est aussi pour ces défauts là que tu m'aimes…
- Pas quand tu délaisses ta famille pour retrouver un mec disparu qu'on connaît même pas, non. Ni quand tu te retrouves chez les flics et qu'on se retrouve presque à la rue à cause de toi en fait.
Paniquée quant à l'idée de le perdre, Candice essuya une larme du revers de sa main et s'approcha tendrement de lui.
- Je te demande pardon… chuchota-t-elle sincèrement.
- Et quoi ? Dans 3 mois, 6 mois, un an, ça recommencera ?
- Mais non, je te promets !
- J'ai déjà entendu ça en Corse… À Sète… C'est bon, maintenant je te crois plus…
- Antoine… l'interpella-t-elle suppliante.
- Je te le dis honnêtement Candice hein, mais les vacances avec toi, c'est terminé. Maintenant je partirai tout seul avec Suzanne, c'est moins compliqué…
- Arrête, je…
- À tout à l'heure ! la coupa-t-il en tournant les talons.
- Mais tu vas où ?
- Faire un tour !
- Oui bien sûr ! Comme par hasard… Va la retrouver va ! ne put-elle s'empêcher de laisser sortir plus fort que ce qu'elle aurait pensé.
Antoine fit volte-face, des éclairs dans les yeux.
- T'es sérieuse là Candice ?! Tu vas vraiment me reprocher ça alors que c'est de ta faute ?!
- Pardon...
- Non parce que je te signale quand même, que c'est à cause de toi si je suis venu m'isoler tout seul sur la plage comme un con hein.
- Excuse-moi… bredouilla-t-elle en tentant de se rapprocher de lui. C'est pas ce que je voulais dire…
- Oh si ! Au contraire… C'est totalement ce que tu voulais dire. C'est comme d'habitude en fait… T'es jalouse mais… tu veux qu'on t'aime, alors que tu mérites même pas tout l'amour qu'on te donne…
- Ok… encaissa-t-elle difficilement.
- Les enfants t'attendent à la maison. Et pour leur bien, ce soir on fera semblant tous les deux…
- Semblant de quoi ?
Antoine ne prit pas la peine de répondre, laissant planer le doute.
Mais attends, Antoine !
- À tout à l'heure ! cria-t-il en s'éloignant rapidement. »
