«Oh! Antoine! cria sa collègue accroupie à ses côtés.

- Hein?

- Ça va? demanda-t-elle en caressant sa joue. Tu t'es évanoui…

- Euh… Ouais… J'ai trop bu je crois…

- Je te raccompagne à ta chambre. Faut que tu te reposes…

- Tu veux que je vienne? proposa Vincent avec inquiétude.

- Comme tu veux… »

Vincent hésita face à la couleur blême de son ami. Et justement, Antoine ne bronchait pas. Il sentit la blonde soutenir ses épaules dans une marche lente et pénible. Décidément, son cerveau lui faisait des frayeurs… Et ses doutes nuisaient même à son état cérébral. Merci Jennifer! maugréa-t-il intérieurement.

Rapidement, Anna s'empara du trousseau de clés dans la poche de sa veste et ouvrit la porte, guidant le commissaire jusqu'à son lit. Et ce soir, elle fit la promesse de veiller sur lui.

«Tu peux aller rejoindre les autres, ça va aller hein… marmonna Antoine sans délicatesse.

- T'es sûr? T'as pas l'air bien, Antoine.

- Je suis crevé, c'est tout.

- Alors j'attends que tu t'endormes… Allez! ordonna-t-elle

Il souffla et s'affala finalement dans son lit sous la supervision de sa collègue. Têtue… releva-t-il silencieusement. Sur ce point, Anna n'avait pas vraiment changé depuis 25 ans… Et sans le vouloir, il ferma les yeux rapidement, se laissant enfin aller à un sommeil qui devenait plus que vital. Satisfaite, la blonde ne tarda pas à quitter la pièce sans un bruit. Elle ouvrit doucement la porte de sa chambre et heurta Vincent dans le couloir.

«Alors? Comment il va?

- Il est parti dormir…

- Tant mieux, il devait être fatigué. On a un peu abusé de l'alcool depuis deux jours...

- Y a autre chose? demanda-t-elle suspicieuse.

- J'en sais rien! répondit-il sur la défensive.

- Arrête! Vous êtes là depuis vendredi tous les deux… Il t'a forcément parlé…

- Peut-être. Mais… J'ai pas envie d'en parler à sa place.

- Vincent… souffla-t-elle d'insistance.»

...

Et de l'autre côté du territoire français, Candice luttait désormais pour s'endormir. Bien enfouie dans ses draps froids, elle fixait la fenêtre face à elle sans conviction… C'était qui cette Anna pour qui Antoine s'était dépêché de raccrocher?! Décidément, seule à 800 km de lui, elle semblait bien impuissante face aux voix féminines qui l'entouraient. Et dans un élan de panique, Candice courut sur son application Facebook, prête à mener l'enquête. Elle cliqua sur le profil que son amoureux n'entretenait jamais et dévala sa liste d'amis. Hop! Vincent… Ça c'était facile. Elle investigua ensuite ses amis à lui et son attention retint un profil. Anna Brocher. Intéressant… Elle cliqua sur son nom et débarqua sur une page peu entretenue.

Célibataire.

Née le 15 juillet 1980.

Habite à Toulouse.

A étudié à École de Police de Montpellier.

Cela ne faisait aucun doute, Candice avait sa cible…. Et quelle cible…! Blonde, très bien foutue et de jolis yeux bleus. Pile le style d'Antoine. Comment pouvait-elle rivaliser face à cela?

«On se rappelle…», avait-elle entendue en y croyant. Tu parles! Il était bientôt 23h et elle attendait encore. Antoine avait sûrement mieux à faire là-bas. Et il semblait surtout mieux aller sans elle... Pas une fois, il ne l'avait appelé. Pas une fois, il avait initié la conversation…

«Bien arrivé?» avait-elle envoyé sans entrain, sept heures après son départ. «Bien installé à l'hôtel oui. Bonne soirée!» avait-il répondu sans aucune marque d'affection. Et puis, fin de la discussion. Candice n'avait même pas eu le droit à une «bonne nuit». Ni même une «bonne journée» le lendemain matin. Et ce soir, elle avait eu le droit à une expédition en règle! Royal… maugréait-elle en sentant les larmes qui montaient doucement. Et ce soir, elle en était pleinement certaine, elle ne lui manquait pas. Et Antoine avait déjà sûrement fait son choix, la jetant de l'équation pour en simplifier le résultat. En fait, ce soir, il n'y avait plus d'Antoine et Candice. Il n'y avait plus que Candice sans Antoine.

...

Assis sur le rebord de son lit, Antoine passait tout juste sa deuxième chaussure en cuir blanc qu'un bruit sourd résonna dans la pièce. «J'arrive!» meugla-t-il avant de serrer le lacet en trombe et ouvrir la porte.

«Anna? s'étonna-t-il.

- J'venais voir comment t'allais… Je peux? osa-t-elle.»

Le brun acquiesça, laissant la blonde s'immiscer dans son terrain privé. Terrain ordonné remarqua-t-elle. Rien ne traînait! Sa veste habillait le dossier du fauteuil bleu qui siégeait face à un lit refait au carré. Sa penderie accueillait les quelques affaires prévues pour la semaine et son chevet abritait téléphone et ordinateur. Antoine était bel-et-bien toujours le même, sourit-elle discrètement.

«T'as bien dormi?

- Ouais! confirma-t-il. Désolé hein. Je sais pas trop ce qu'il m'a pris hier soir… La fatigue je pense.

- La fatigue ouais… tiqua-t-elle.

- T'étais pas obligée de rester avec moi, d'ailleurs.

- J'essayais juste de comprendre ce qu'il se passait, c'est tout…

- Tu t'es inquiétée pour rien! s'amusa-t-il. J'avais besoin d'une bonne nuit de sommeil et voilà, je suis sur pied!

- Vincent m'a parlé, Antoine… confessa-t-elle tendrement.

Il roula des yeux, agacé.

- Alors si tu sais tout, qu'est-ce que tu fais là?

- Nan… Je sais pas «tout» … Il m'a juste dit que t'avais de gros soucis perso' et… que c'était compliqué.

- Et j'ai pas envie d'en parler, rétorqua-t-il durement en lui tournant le dos.

- Moi aussi j'ai perdu la garde de ma fille, il y a trois ans.

Antoine fit volte-face, fixant désormais une blonde au regard perdu.

- Je croyais que tu savais pas «tout» …

- Je voulais juste te dire que je comprenais. Et que si t'avais besoin de conseils, j'étais là.

D'abord réticent, Antoine finit par fixer le sol avant de reposer les yeux sur les siens.

- Elle s'appelle comment?

- Agathe… souffla-t-elle visiblement affectée. Elle a 5 ans.

- Hum… acquiesça-t-il ému.

- Si tu veux ce soir, on est pas obligés de rester en groupe… On peut se poser tranquillement ici, ou ailleurs même, et discuter. Je… Je sais que t'as pas envie d'en parler parce que t'es pas très expressif comme mec, mais peut-être que ça t'aiderait…

Il finit par esquisser un sourire alors que face à lui se dressait la jolie blonde.

- Ok… De toute façon, je suis dans un tel état d'impuissance que je prends tout ce que je peux…

- Je sais…

- Merci… murmura-t-il avant de la prendre tendrement dans ses bras.

- On va rejoindre les autres? proposa-t-elle en jetant un œil pardessus son épaule pour vérifier l'heure du réveil.Le début des interventions va commencer là…

- J'espère que t'as pris de quoi t'occuper! plaisanta-t-il en rigolant.

- J'me débrouillerai! »

...

Lunettes de soleil fixées sur le visage, Candice grimpa les escaliers qui menaient tout droit à son bureau. Retour aux sources…! souffla-t-elle en poussant la porte sans entrain. À l'intérieur, une étagère trônait contre un mur blanc en bas duquel deux bureaux se faisaient face. Un local petit mais bien agencé…! Et pour l'instant, tout était à sa convenance…!

« Merci d'avoir ouvert avant que j'arrive… sourit-elle faussement à sa jeune recrue.

- De rien! Et alors?! Pas trop dur le retour après cette semaine sous les tropiques?!

- Pas de commentaires… souffla-t-elle en ôtant ses lunettes sans engouement.

- Ouh là… Ça va?

- J'ai juste pas fermé l'œil de la nuit, c'est rien… éluda-t-elle.

- Ok… lança-t-elle perplexe face à une moue terne et fatiguée. Café alors…

- Merci Charlie… acquiesça-t-elle avec reconnaissance.

- Euh sinon, y avait ça dans la boîte aux lettres…»

Candice réceptionna une enveloppe marron, sans timbre, et sortit une feuille pliée. Sourcils froncés, elle laissa tomber la lettre sur son bureau avant de s'emparer d'un gant à côté. Face à elle, la jeune Charlie semblait perplexe. Elle dépassa son bureau méticuleusement rangé et contourna le siège de sa cheffe avant de constater avec stupeur l'objet de la missive.

«N°2-ÉCOLES»

«Qu'est-ce que c'est que ça?

- Y avait rien d'autre? demanda Candice.

- Euh nan…

- Donc on a pris soin d'écrire ce mot à l'ordinateur avant de nous le déposer dans la boîte, réfléchit-elle à voix haute. Va me chercher la mallette, y a peut-être des empreintes.

Charlie s'éxécuta. Elle usa du tabouret pour récupérer la mallette bien planquée en haut de l'étagère et redescendit fissa.

- Tiens!

Méticuleusement, Candice frotta le papier blanc d'un pinceau poudré.

- Bingo! On en a une belle ici sur la pliure…

- Sauf qu'on peut pas savoir à qui elle appartient. On a pas accès au fichier… grimaça Charlie. Enfin si toutefois elle y figurait…

- Je peux peut-être demander à Nathalie de se rencarder.

- Sans l'accord d'Antoine? s'étonna-telle.

- Antoine n'est pas là, il est à Paris pour la semaine.

- Ah merde… On devrait peut-être l'appeler alors, juste pour…

- Non! la coupa-t-elle en haussant le ton. Surtout pas! Antoine n'est pas là, point. On règlera cette histoire sans lui. Toute façon il a mieux à faire… grommela-t-elle dans ses moustaches.

- Ok…

- Concentrons-nous sur le message plutôt…»

Ah! En parlant de message… Le téléphone de Candice ne tarda pas à biper, laissant apparaître quelques mots de son Antoine qui semblait ENFIN penser à elle à des kilomètres d'ici.

«J'ai oublié de te rappeler, pardon. J'étais crevé hier… J'espère que t'as bien dormi... Bonne journée. Bon courage pour la reprise! Bisous. »

Ok, là Candice était à deux doigts de crier au foutage de gueule. Antoine avait «oublié» de la rappeler. C'était clairement scandaleux! Comment pouvais-tu oublier de rappeler la personne que t'aimais?! Enfin bref, tout ça lui montrait qu'il n'avait absolument pas pensé à elle depuis la veille au soir… Agréable… Et, monsieur était «crevé» … Visiblement, pas assez fatigué pour s'amuser au baby-foot avec ses collègues, enfin, avec SA collègue. Bref… Encore une fois, cela devait être écrit «conne» en majuscule sur son front. Elle encaissa... Puis bien sûr qu'elle n'avait pas «bien dormi», tout simplement parce que cette histoire la tourmentait jusque dans ses rêves. Comment bien dormir alors que l'homme qu'elle aimait réclamait de la distance?! Compliqué, quand même… Et lui dormait peut-être comme un petit bébé dans son hôtel parisien, mais ici, à Sète, l'heure était plutôt au tracas.

Charlie ne tarda pas à la ramener à la réalité.

«C'est peut-être une adresse…

- Hein? balbutia-t-elle l'esprit embué.

- Y a une maison, 2 rue des écoles à Sète. C'est peut-être ça?

- À côté de l'école Ferdinand Buisson? l'interrogea Candice sans engouement.

- Ouaip!

- Oh seigneur! souffla-t-elle en s'affalant sur son siège. Et pourquoi on nous emmènerait là-bas?

- Y a peut-être un souci dans cette maison… J'en sais rien… On y va?!

- Non! s'interposa virulemment Candice. Le temps qu'on arrive il va être 10h30, ce sera la récréation…

- Et? répondit-elle sans comprendre.

- C'est l'école de Suzanne. Et j'ai pas envie qu'elle m'y voit. Je… Je veux pas que ça complique les choses après… expliqua-t-elle.

- D'accord. Donc si quelqu'un est en train de mourir dans cette maison, on n'intervient pas juste pour pas «compliquer les choses»?!

- Charlie… souffla Candice en la fixant durement. Ok… capitula-t-elle. Passe-moi ta casquette!

- Hein?

- Ta casquette! Je vais passer incognito comme ça! s'emballa-t-elle dans une voix aiguë.

- Ok…Mais va falloir m'expliquer ce qu'il se passe alors!

- Dans la voiture… »