Jeudi matin. 8h30.

Alors que la tablée de commissaires terminait justement son petit-déjeuner, une chaise restait définitivement vide. La chaise d'une âme meurtrie par tant d'angoisse qui le rongeait. Et en face, une blonde semblait perplexe. Elle fit les gros yeux à son voisin, qui comprit d'emblée le message.

«Il est où bordel?! chuchota-t-elle.

- Pas dans sa chambre en tout cas. L'hôtesse d'accueil me dit l'avoir vu partir hier soir et… elle l'a pas vu rentrer. On est allés voir dans sa chambre, il a laissé son portable.

- Putain… souffla-t-elle apeurée. Qu'est-ce qu'on fait?!

- J'en sais rien, c'est la merde!»

Soudain, devant eux, une silhouette traça dans le couloir. Ils se jetèrent un regard et quittèrent précipitamment la table sans un mot. Vincent entama une course effrénée jusqu'à cette chambre qui retrouvait son habitant déserteur. Enfin, Antoine était rentré…

À Sète, Candice croquait tout juste dans sa tartine de confiture lorsque son téléphone bipa, affichant un numéro inconnu entrant. Perplexe, elle relut ce 06 avant d'oser décrocher.

«Allo ?

- Oui, bonjour Candice, je suis Vincent, le collègue d'Antoine.

- Bonjour. Qu'est-ce qu'il se passe y a un problème avec Antoine ?

- Euh… En fait, je me suis permis de demander votre numéro à mes collègues parce qu'on a eu un petit souci oui… On vient de récupérer Antoine dans un sale état. Hier soir, il était pas bien. Il a pas voulu venir à notre soirée… donc on est sortis sans lui. Et ce matin, on l'attendait au petit dej', mais il venait pas. Je suis montée dans sa chambre, y avait personne…

- Hein ?! Mais il était où ?! paniqua-t-elle.

- Il est rentré y a une vingtaine de minutes… Il dit être sorti prendre l'air, hier soir, avec une bouteille de whisky… il était tellement bourré qu'il s'est endormi sur un banc dehors…

- C'est pas vrai… souffla-t-elle. Et là comment il va ?

- On lui a dit d'aller se doucher pour se rafraîchir. Il a mal à la tête mais ça a l'air d'aller. Je voulais simplement vous prévenir, parce que peut-être que vous pouvez l'aider… Enfin Antoine m'a raconté ses problèmes. Je sais que c'est difficile en ce moment pour lui et je voudrais pas qu'il sombre davantage…

- Je vais l'appeler.

- Il va me tuer de vous avoir prévenu mais…

- Vous inquiétez pas. Il vous dira rien. Merci Vincent.

- De rien !

- Et si y a quoique ce soit, vous n'hésitez pas.»

Assis dans son fauteuil, Dumas boutonnait sa chemise dans la précipitation. Il était presque 9h, la session de formation du jour allait bientôt commencer et inévitablement, Antoine était en retard. Il pesta alors que son téléphone tout juste rechargé sonnait désormais. Candice… observa-t-il avant de refuser l'appel. Le brun ne connaissait que trop bien la perspicacité de sa compagne et, pour l'heure, il n'était pas prêt à assumer sa fugue nocturne. Pourtant, la blonde semblait insister. Il souffla et finit par s'asseoir sur son lit avant de décrocher.

«Allô ?

- Ah bah enfin tu décroches! lança-t-elle sans tendresse.

- Pardon, j'étais sous la douche…

- Hum… à 9h du matin ?

- Euh oui… On commence plus tard aujourd'hui.

- Antoine Dumas… Tu comptes me prendre pour une quiche encore longtemps ?

- De quoi ? marmonna-t-il en faisait mine de ne pas comprendre.

- Je suis au courant. Et si tu crois que je t'appelle pour te consoler, tu te trompes. Alors j'écoute, qu'est-ce qu'il s'est passé hier soir ? demanda-t-elle autoritaire.

- Rien… J'avais envie de changer d'air c'est tout…

- Oui… tiqua-t-elle. C'est juste que t'as craqué en fait. Mais j'aimerais bien t'entendre l'assumer…

Penaud, Antoine baissa la tête comme un gosse.

- Oui… Je… J'en pouvais plus de tout ça… Et tu me répondais pas en plus…

- Non mais tu te rends compte de la chance que tu as eue, Antoine ?! s'emporta-t-elle. Tout s'est bien terminé mais si t'étais tombé sur quelqu'un de malveillant, il aurait pu se passer n'importe quoi !

- Je sais… Je suis désolé, j'étais à bout et… J'ai pas réfléchi.

- Bien sûr que t'as pas réfléchi… Puisqu'elle est littéralement en train de te monter la tête ! Tu vas la laisser t'entraîner jusqu'où là ?

- De quoi ?

- Jennifer. Tu vas la laisser continuer à t'écraser et à te traîner plus bas que terre ?!

- Non fin' je…

- Alors réagis bon sang ! Elle est prête à tout pour détruire ta vie. Et toi t'es là depuis le début comme un bon petit soldat à dire amen à tout ce qu'il se passe.

- Parce que je veux pas me lancer dans une guerre sans fin. Je veux protéger Suzanne.

- Sauf qu'elle t'y a entraîné de force et maintenant que tu le veuilles ou non, t'es dans le combat. Alors bats toi ! Pense à ta fille, merde ! Tu veux la perdre ?!

- Non, chuchota-t-il en ravalant ses larmes.

- Et bah si tu continues à t'abaisser à son niveau comme ça, c'est tout ce que tu vas gagner…

- Hum…

- Et tu m'auras perdu moi aussi, par la même occasion.

- Pourquoi ?

- Mais parce qu'elle fait tout pour qu'on se sépare, Antoine, ouvre tes yeux !

- Mais ça elle va pas y arriver…

- Ah oui ?! Pourtant hier, t'étais pas beaucoup de mon côté…

- Je sais. J'ai été con…

- Oui t'as été con, confirma-t-elle durement. Et c'est ce qu'elle veut, que tu perdes pied et que tu fasses n'importe quoi... Et au bout d'un moment, tu vois bien que la méthode douce ça suffit plus…

- Je sais…

- Alors maintenant tu te ressaisis Antoine ! La laisse pas gagner. Elle montre les crocs, eh bah toi aussi, tu vas les montrer ! T'es un Dumas non ?! T'es pas du genre à te faire marcher dessus ! Enfin, du moins, le Antoine que j'ai connu, il était comme ça lui…

Il esquissa un petit sourire, amusé.

- Et il est toujours là ce Dumas…

- Et ben montre le alors… J'te jure, je sais plus quoi faire là… Tu sais que je suis limite à deux doigts de débarquer chez elle pour faire un scandale quand même ?! Ça me rend dingue qu'elle te manipule comme ça, j'te jure...

- Ah non… Tu fais rien !

- Non je vais rien faire, non... Mais… Moi aussi je vais finir par montrer les crocs si elle continue. J'aime pas quand on s'en prend aux gens que j'aime, et tu le sais.

- Oui…

- Alors maintenant tu bois de l'eau, tu vas rejoindre tes copains pour le dernier jour et tu arrêtes de penser à elle, d'accord ?! Et tu profites !

- Oui…

- Et sache que ça me fait super plaisir de t'engueuler en fait… s'amusa-t-elle avec fierté.

Il rigola franchement, essuyant ses yeux humides.

- Et tu sais parfaitement ce qu'il faut me dire pour me remettre sur le droit chemin…

- Bah évidemment…

- Je te rappelle en fin d'après-midi. Ce soir y a le repas de fin de formation avec tout le monde.

- Ok ! Alors à tout à l'heure…

- À tout à l'heure. Et Candice ?

- Oui ?

- Merci…

- Allez file!

- Bisous... »

Antoine raccrocha son téléphone le sourire aux lèvres et le cœur rempli. C'était comme si, en quelques mots, Candice était parvenue à effacer la cuite de la veille... Alors oui, sa compagne n'avait pas été très tendre mais, finalement, c'était exactement ce dont il avait eu besoin pour se sentir mieux. Et c'était aussi pour ça qu'il l'aimait profondément, pour cette perspicacité à toute épreuve. Cette intelligence qui lui permettait de toujours savoir quoi dire dans les moments les plus critiques. Et il n'y avait que devant elle, qu'il osait tomber le masque, qu'il osait avouer ses sentiments les plus intimes et vulnérables. Parce qu'il n'y avait qu'avec elle qu'Antoine se sentait légitime d'être lui-même. Et ça, ça valait de l'or… Et elle avait raison, Jennifer était en train de tout briser et il fallait que cela s'arrête. Il fallait dire stop, une bonne fois pour toute.

Choisir? Il ne le ferait pas.

Perdre sa fille? Il ne la perdrait pas.

Mettre Candice de côté? Il la garderait toujours près de lui.

Maintenant c'était fini, Antoine allait se battre, pour lui, pour elle, pour eux. Et c'est empreint de cette certitude que le commissaire redébarqua dans la salle de conférence. Il repéra sans mal sa bande de collègues et s'approcha doucement de Vincent, assis à côté d'un siège vacant. Il prit place dessus et lui tapa amicalement l'épaule.

«Ça va mec ? demanda Vincent en grimaçant.

- Ouais… Merci de m'avoir gardé une place, j'étais au téléphone avec Candice…

- Ouais désolé... J'étais obligé de la prévenir, vu ton état…

- T'inquiète ! T'as bien fait ! Elle m'a remis les pendules à l'heure et c'est exactement ce qu'il fallait faire…

- Ah parce qu'en plus elle fait des miracles…

Il rigola doucement en acquiesçant.

Faudra me la présenter hein !

- Hors de question, je te connais, tu vas essayer de me la piquer, plaisanta Antoine en rigolant discrètement.

- Quand même… objecta Vincent. Je ne touche pas aux meufs de mes amis…

- Y a intérêt !

- Puis je croyais que t'étais en overdose…

- Oui bah voilà… J'étais en overdose mais quand t'es piqué bah… t'es piqué… C'est juste que les choses sont encore compliquées quoi…

- Hum… Et en vrai, je crois que je me moque mais… j'ai un peu l'impression de craquer pour quelqu'un en ce moment…

Il jeta un regard à sa droite et Antoine suivit ses yeux avant de rigoler.

- Anna!? Tu déconnes ?!

- On a beaucoup discuté et, je sais pas… Y a un truc…

- Eh bah je comprends mieux le sketch dans ma chambre après notre soirée en tête à tête. En fait tu t'en foutais de savoir si j'avais déconné, t'étais juste jaloux…

- Oui bon…

- Je le crois pas !

- Tu m'aideras ?

- À quoi faire ?

- À devenir quelqu'un de bien….

- Arrête. T'es déjà quelqu'un de bien Vincent. C'est juste qu'il faut que tu trouves une bonne raison d'arrêter tes conneries. Et si Anna en est une, alors tant mieux. Mais elle, par contre, c'est quelqu'un de bien qui a déjà beaucoup souffert. Alors t'as intérêt à y faire attention !

- Hum…»

...

Jeudi, 16h30.

À l'instar des journées précédentes, les deux détectives trônaient dans leur véhicule à quelques pas du domicile du fameux Gabin. Et aujourd'hui, elles avaient été alertées par la directrice de l'école sur sa présence derrière le télescope. Étrange, songeait Candice. Hier pourtant, l'individu n'avait pas travaillé de l'après-midi, la maîtresse avait passé la fin de journée en extérieur avec ses élèves et lui ne s'était pas pointé à sa fenêtre…

«Y a quelque chose que je comprends pas… On dirait qu'il choisit ses moments… Mais pourquoi?!

- Y a quelque chose qui l'intéresse mais qui n'est sûrement pas là tout le temps…

- Attends mais… On s'est focalisées sur la maîtresse depuis le début, mais ça se trouve, c'est les enfants qui l'intéressent!

- Mais les enfants étaient là aussi hier…

- Oui mais pas tous! Suzanne, quand elle est à la maison, elle va en périscolaire le mardi et le jeudi. Les autres jours on s'organise pour la récupérer. C'est sûrement pareil!

- Il en aurait après un enfant en particulier donc?

- Faut qu'on récupère la liste des inscrits, lança-t-elle en détachant sa ceinture

Sans attendre, Candice renfila cette casquette sur sa tête et sonna au portail de l'école. La directrice accourut, l'interrogeant sur sa venue. Et rapidement, la porte s'ouvrit, laissant l'ex-commandante pénétrer dans la bâtisse. Mais aujourd'hui on était jeudi, et jeudi, il y avait Suzanne… Alors elle pria la femme pour ne pas alerter sa présence auprès des élèves et s'infiltra par une porte plus isolée.

«Je vous imprime ça! Mais parfois, ça change de semaine en semaine…

- Aujourd'hui, ils sont combien?

- Euh, ils sont 17. Enfin 19 pardon. On a revu nos effectifs avec l'arrivée de nouveaux élèves.

- En fin d'année scolaire?! s'étonna-t-elle.

- Oui… Enfin, ils sont arrivés y a deux mois. Mutation professionnelle des parents… On avait de la place alors on les a accueillis.

- Des frères et sœurs donc?

- Léonie a 7 ans oui et son petit-frère, Noé en a 4. Pourquoi? Vous pensez que c'est après eux que ce type en a?

- On en sait rien. Mais sa présence ne semble pas aléatoire mais plutôt réfléchie. Enfin, il semble savoir quand se pointer et il faut qu'on parvienne à comprendre sa logique.»

Sur ces mots, Candice quitta le bâtiment en vitesse grand V. Et cette fois, elle eut beaucoup de chance puisqu'elle n'apparut pas sur les radars de sa belle-fille. Au moins, elle évitait un nouveau drame…

«Alors? demanda Charlie avec impatience.

- J'ai la liste. Je vais te déposer au bureau et je vais passer à la BSU…

- Pourquoi faire?

- La directrice m'a parlé de 2 enfants qui viennent d'arriver... Pile au moment où notre suspect a emménagé ici… J'aimerais bien en savoir plus sur cette gamine qu'il a eu avec son ex…»

Et la blonde ne tarda pas à débarquer devant la BSU, priant pour que ses ex-collègues soient encore disponibles après 17h. Elle récupéra les papiers posés sur le siège passager alors que son portable vibrait dans la poche de sa veste. Antoine… Elle pesta face à ce léger contretemps et décida finalement de décrocher en se rappelant l'état matinal de son chéri.

«Oui Candice, c'est moi… Je te dérange pas ?

- Euh… Non… Enfin je suis devant la BSU là, je venais voir l'équipe pour récupérer des informations sur le type de l'école.

- Ok ! D'ailleurs faudra qu'on reparle de cette affaire hein…

- Mais oui! soupira-t-elle. Et ça va ? Tu te sens mieux ?

- Ça va ouais… Et j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit ce matin et t'as raison, je vais arrêter de me la jouer gentil Antoine.

- Voilà, clama-t-elle tout sourire.

- Euh en fait je t'appelle maintenant parce qu'on va partir pour la soirée là. On a une réunion de bilan et les formateurs ont organisé une réception avec tout le monde dans une grande salle exprès…

- Ah bah c'est bien. Ça va te changer les idées ça…

- Ouais ! Et finalement demain, on finit plus tard, vers 15h. On reprend le train à 16h10.

- Tu veux que je vienne te chercher à la gare ?

- Euh… justement… c'est de ça dont je voulais te parler…

- Oui ? rétorqua-t-elle légèrement inquiète.

- En fait euh… T'as raison hein, je dois tenir tête à Jennifer mais, j'en ai discuté avec Anna et avec ma mère aussi… et… tu sais, ce week-end j'ai promis à Suzanne que je resterai avec elle… Ma mère ira la chercher à l'école et elles me récupèreront à la gare après. C'est juste que pour l'instant, enfin, pour temporiser quoi... c'est mieux qu'on ne vienne pas à la maison…»