Complètement paniqué, Félix ouvrit en grand la porte de sa chambre, pour analyser les lieux avec attention. Mais rien ne semblait avoir changé, tout était à sa place habituelle. Seul Plagg semblait différent, lui aussi en proie à une agitation inhabituelle, regardant en tous sens. Accrochant rapidement sa longue serviette de bain autour de sa taille, le jeune homme se précipita vers lui, faisant fi de la bienséance et mouillant le sol de sa chambre pour arriver jusqu'à son petit compagnon.

-« Plagg ! Qu'est-ce que… Dis-moi que ce n'est pas un rêve… ! Je… Nous sommes vraiment… ? »

-« Respire gamin. Je ne sais pas ce qui se passe, mais je peux t'assurer que ce n'est pas un rêve. »

-« Nous sommes de retour à la maison ? Je veux dire, vraiment ? Ce n'est pas une réalité alternative ou quoi que ce soit ? »

-« Non, je n'ai pas l'impression. Je pense que nous sommes vraiment de retour ici, je ne ressens pas de différence notable. »

-« Mais comment est-ce possible ? J'étais… Quel jour sommes-nous ? » s'inquiéta le garçon en relevant les yeux.

Il repéra aussitôt son téléphone portable posé sur son bureau. Il l'attrapa et alluma aussitôt l'écran. Jeudi. Le téléphone indiquait jeudi, et la même date que quelques instants plus tôt, lorsqu'il était au lycée. L'heure de la journée semblait simplement avoir reculé. Il était alors 6h53.

Félix, interdit, sentit Plagg se poser sur son épaule droite. Le garçon, le regard dans le vide, essayait d'envisager tous les scénarios possibles pour expliquer ce drôle de phénomène. Refusant d'envisager le paranormal, il déroula dans son esprit plusieurs raisonnements qui pouvaient peut-être éclairer ce qui était en train d'arriver. Mais rien ne parvenait à entièrement le satisfaire, sauf l'explication qui était finalement la plus plausible.

-« Est-ce que… Est-ce que tu crois que cela pourrait être un coup de Papillon ? »

-« Ça semble probable effectivement, je ne vois pas comment ça pourrait être possible autrement. »

-« Mais… Mais nous n'étions pas au courant qu'il était capable de faire ce genre de choses ! » s'emporta Félix en passant sa main dans ses cheveux.

-« Il est capable de donner tout pouvoir à ses akumatisés. Et si l'un d'eux avait le précieux désir d'intervenir sur le cours du temps, alors nous avons notre coupable. »

-« Ce qui veut dire que nous avons probablement un akumatisé capable de manipuler le temps à sa guise qui se balade librement dans la nature. »

Tout aussi concerné que son porteur, Plagg se contenta de hocher la tête. Le jeune homme se redressa pour passer ses mains sur son visage, tentant de calmer les battements affolés de son cœur. C'était clairement une situation inédite et ils allaient devoir, avec sa partenaire, redoubler de prudence.

Prenant enfin conscience de la tenue dans laquelle il était, Félix retourna dans sa salle de bain pour terminer sa toilette, attrapant sa pile de vêtements. Mille pensées fusaient dans son esprit, s'inquiétant de tout un tas de choses dans le même temps. Il avait gardé son téléphone près de lui, pensant que ses amis chercheraient à le contacter avec ce qui était en train d'arriver. Mais l'appareil restait étonnamment silencieux. Cependant, Félix n'avait pas encore eu le temps de se rendre compte de l'étrangeté de cette situation, trop en proie au trouble qui secouait son esprit.

Après avoir passé son pantalon, il enfila sa chemise en continuant de ruminer sur la démarche à suivre, ne sachant pas comment aborder le problème. Cependant, au moment où il terminait de boutonner le vêtement, il entendit un craquement significatif derrière son épaule droite. Ce bruit le ramena à la réalité aussi brutalement que si on l'avait giflé. Il retira rapidement la chemise pour se rendre compte que, comme la veille, ou plutôt le même matin, la couture de la chemise avait cédé.

Un pressentiment horrible parcourut alors son corps, faisant se dresser les cheveux de sa nuque. Attrapant à la hâte une autre chemise, le garçon sorti en trombe de sa chambre pour se mettre à courir dans le couloir. Il traversa la résidence jusqu'à arriver dans la salle à manger, essoufflé. En voyant sa chemise dans cet état, Félix s'était mis alors à avoir peur pour Rosa, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Il avait l'impression qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de discuter avec elle, ou de lui confier cette chemise abîmée.

Plusieurs secondes s'écoulèrent dans lequel le garçon n'entendait rien d'autre que les battements de son cœur sous ses tempes. Pris d'un vertige, il prit sur lui de s'avancer vers la porte qui menait aux cuisines pour s'assurer que sa gouvernante était bien ici. Mais alors qu'il approchait sa main de la poignée, cette dernière tourna d'elle-même avant que le linteau de bois ne s'ouvre, révélant la silhouette familière de Rosa. Elle tenait dans ses mains le grand plateau argenté qui contenait le petit-déjeuner du jeune maître de maison.

Comme d'habitude.

-« Bonjour Monsieur ! Avez-vous bien dormi ? » demanda-t-elle en posant le plateau sur la table.

Mais Félix ne répondit pas. Sa gouvernante agissait de la même façon que ce qui avait été la veille pour lui. Elle ne semblait pas du tout affectée par le trouble qui l'assaillait et se contentait d'agir comme elle le faisait habituellement. Cependant, surprise du silence du fils de son employeur, Rosa releva les yeux pour le dévisager.

-« Monsieur ? Est-ce que tout va bien ? » questionna-t-elle en s'avançant vers lui.

-« … Je… Je crois oui… Enfin… Et vous ? » retourna Félix, hasardeux.

-« Eh bien… Oui, ça va bien. »

Un petit silence se fit entre les deux, Rosa n'osant pas quitter la pièce sans comprendre ce qui tourmentait ainsi le jeune homme.

-« Vous m'inquiétez, vous êtes tout pâle. Vous vous sentez malade ? »

-« Non non, je… J'ai juste l'impression de… » s'interrompit le garçon.

Il regarda tout autour de lui, inspecta le plateau que venait de lui apporter sa gouvernante. Tout était exactement identique. La seule personne qui agissait différemment de d'habitude pour le moment, c'était lui. Mais Rosa était trop calme vis-à-vis de ce qui était en train de leur arriver, c'était trop étrange. Il réfléchit un instant avant de pousser un petit soupir.

-« Rosa, pardon, mais… Est-ce que vous ne vous sentez pas… étrange ce matin ? »

-« Comment ça ? »

-« Je veux dire… Comme si nous avions vécu cela… hier ? Je veux dire, exactement cela. »

Rosa pencha la tête sur le côté, détaillant le jeune homme avec attention, avant d'éclater d'un rire franc. Surpris, Félix cligna plusieurs fois des yeux, ne comprenant pas la source de cette soudaine hilarité.

-« Comme vous êtes drôle Monsieur ! murmura-t-elle en reprenant son souffle. Vous savez, si vous avez envie de changer votre petit-déjeuner, vous pouvez me le demander directement. Voulez-vous que je vous change quelque chose dans votre plateau ? »

-« … Ah… reprit Félix en passant sa main dans sa nuque. Non, merci, ça ira. Pardon pour le… Enfin. »

-« Vous savez que vous pouvez me demander tout ce que vous voulez Monsieur. Soyez franc, je suis là pour vous. » termina Rosa avec un petit sourire.

Sur ces bonnes paroles, la gouvernante tourna les talons puis quitta la pièce en refermant la porte derrière elle. Félix se retrouva de nouveau seul dans la grande salle à manger, le silence retombant tout autour de lui. Visiblement, Rosa allait bien, tout aussi bien que d'habitude, mais ne semblait pas affectée par cette journée qui semblait avoir recommencé. Était-il possible qu'il fût le seul à en être conscience ? Ou bien peut-être était-il le seul à être concerné par cet étrange phénomène ?

Toujours très perturbé, Félix remonta dans sa chambre pour terminer de se préparer. Il retrouva Plagg dont l'estomac ne semblait pas affecté par les évènements puisqu'il le retrouva en train de dévorer un énorme morceau de camembert.

-« Finalement, je suis plutôt satisfait de la situation moi ! s'exclama-t-il en passant sa langue tout autour de sa bouche. Je faisais mûrir ce fromage depuis tellement longtemps ! Je venais juste de le manger et le revoilà à sa place ! On dirait que Papillon a finalement décidé de faire un peu de bien autour de lui. »

-« Plagg, je ne trouve vraiment pas ça drôle. J'ai comme l'impression que nous sommes les seuls à nous rendre compte de ce qui est en train d'arriver. »

-« Bah, si tout le monde va bien, tu n'as pas besoin de te faire du souci pour les autres. »

-« Mais comment expliquer alors que nous soyons conscients de la situation ? »

-« Je ne sais pas, c'est peut-être un truc de porteur, répliqua Plagg en haussant les épaules. Après tout, il y aurait une certaine logique à ce que l'aura magique des miraculous vous protège contre ce genre d'effets. »

Félix plissa les yeux un instant. Donc, si la théorie de Plagg était correcte, les autres porteurs de miraculous devraient être au courant des évènements. En dehors de Papillon et de son akumatisé, cela laissait Ladybug et maître Fu.

-« Concentre-toi plutôt sur ta tâche principale : retrouver l'akumatisé et le mettre hors d'état de nuire. » argua Plagg.

-« J'ignore par où commencer, se lamenta l'adolescent en se pinçant l'arête du nez. Habituellement, nos ennemis font parler d'eux avant que nous n'ayons affronté les conséquences de leurs attaques. Mais dans ce cas, c'est l'inverse. Comment trouver quelque chose quand on ne sait pas quoi ni où chercher ? »

-« Commence par contacter Ladybug, proposa Plagg en haussant les épaules. Elle aura peut-être plus d'informations que toi. »

Le garçon écarquilla les yeux. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? Effectivement, la mieux placée pour l'aider dans cette situation était Ladybug et avec un peu de chance, elle aussi avait été témoin des récents évènements. Aussitôt, Félix attrapa son téléphone et se mit à tapoter sur l'interface et démarra une application qu'il ne déclenchait presque jamais. Avec la prise de vitesse des attaques de Papillon, les deux héros avaient décidé, d'un commun accord, de mettre en place un moyen de discuter entre eux par outil interposé, sans avoir besoin d'être transformé.

Ils avaient donc choisi ensemble une messagerie en ligne puis créé des profils anonymes chacun de leur côté. De cette manière, ils étaient certains de pouvoir entrer en contact si l'un d'entre eux ne pouvait, pour une quelconque raison, se transformer. Bien sûr, ils s'étaient aussi mis d'accord sur le fait de n'utiliser cette messagerie qu'en cas d'extrême urgence, et pas comme un moyen de discuter vainement entre leurs missions.

Et dans ce cas, le caractère d'urgence de la situation était largement justifié. C'est donc sans scrupule qu'il commença à taper son message. Il s'arrêta quelques instants pour réfléchir à ses mots. Après tout, il était possible que Ladybug ne soit pas au courant de la situation, et il devait s'assurer que tout soit parfaitement clair pour elle.

- (Chat Noir) : Ladybug, je pense que nous avons un nouveau cas d'akumatisé. Mais je ne connais pas encore la nature précise de la menace. Je viens de vivre comme un retour dans le temps, mais mes proches ne semblent pas en être affecté. Je pense être le seul ici à l'avoir remarqué. Dis-moi ce qu'il en est de ton côté. Reste prudente.

Satisfait, il pressa le bouton d'envoi avant de reverrouiller avec soin l'application. Il rangea ensuite son téléphone dans sa poche puis attrapa son sac de cour. Le voyant faire, Plagg vint virevolter devant lui, l'air étonné.

-« Attends, qu'est-ce que tu fais là ? Tu vas quand même aller en cours avec tout ce qui se passe ? Je te rappelle que tu as un akumatisé à retrouver. »

-« Je sais, mais je préfère discuter avec Ladybug sur comment aborder le problème avant de commencer à chercher des informations à partir de rien. Et puis, nous ne sommes pas totalement certains que nous sommes les seuls à être au courant de ce retour dans le temps. Peut-être que c'est un piège de Papillon pour nous repérer. Je préfère rester prudent. »

-« Et donc, qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? »

-« Je vais suivre ma journée comme je l'ai déjà fait. Quand j'aurai réussi à joindre Ladybug, nous aviserons. »

-« C'est d'un ennui mortel, protesta Plagg en soupirant. Dire qu'on avait enfin une bonne excuse pour sortir de notre train-train quotidien. »

-« Je ne veux pas prendre le moindre risque sans connaître les éventuelles conséquences de mes actes. Si Papillon parvient à nous repérer grâce à cette nouvelle stratégie, nous sommes perdus. »

-« D'accord, d'accord. » protesta le kwami quand Félix lui ouvrit sa veste.

En essayant de rester serein, l'adolescent quitta sa chambre en donnant un tour de clé dans sa porte avant de se diriger vers l'entrée. Comme la première fois, il croisa Nathalie à qui il fit un rapide signe de tête pour la saluer, traversa la maison puis descendit les quelques marches du porche pour rejoindre la grande berline noire dans laquelle l'attendait son chauffeur. Il le salua également à son tour, l'homme se contenta d'un léger hochement de tête comme toute réponse, alors qu'il démarrait le véhicule.

Ce dernier fila dans les rues de Paris pendant quelques minutes, Félix regardant à l'extérieur, très attentif à ce qui se passait autour de lui. Et pour le moment, rien ne semblait avoir changé. Il n'avait rien remarqué de sensiblement différent de la première fois où il avait vécu cette journée. Tout semblait à sa place.

Tout sauf lui.

Quand la voiture s'arrêta devant le lycée, l'adolescent fit mine de rien, remercia poliment son chauffeur puis s'avança sur le parvis. Et exactement comme la première fois, il arriva à la même heure, croisa les mêmes visages, dans le même ordre, rendit les mêmes sourires, sans que personne ne semble choqué de la répétitivité des évènements.

Une fois arrivé dans la cour, il tourna les yeux vers l'endroit où il avait retrouvé Jehan et Andréa la première fois. Et sans surprise, le couple se tenait là, en train de discuter tranquillement, à côté des escaliers. Même s'il avait encore du mal à l'admettre, il n'y avait désormais plus aucun doute possible : il était bien en train de revivre l'exacte même journée. Si Papillon était effectivement responsable de cela, il avait réussi à faire remonter le temps à toute la ville, et même au monde entier. Et bien qu'il essayait de garder son sang-froid, cela l'inquiétait au plus haut point. Jusqu'où leur ennemi était capable d'aller ? Quelles étaient les limites de son pouvoir ? Il regrettait plus qu'à n'importe quel moment de ne pas avoir les réponses à ces questions.

Avant d'arriver au niveau de Jehan et Andréa, le garçon regarda son téléphone, espérant avoir reçu une réponse de sa partenaire. Mais elle semblait rester silencieuse pour le moment, ce qui fit augmenter son stress d'un cran.

« Je t'en prie ma lady, fais-moi rapidement un signe. Dis-moi que tu vas bien » pensa-t-il en serrant l'appareil dans sa main avant de le ranger dans sa poche.

-« Hey salut toi ! salua Jehan quand il l'aperçut. Dis donc, tu as une sale tête, tu as mal dormi ? »

-« Bonjour à toi aussi. » répondit sobrement Félix sans relever le dernier commentaire de son ami.

-« Il faut vraiment que tu prennes des cours de tact toi. » se désespéra Andréa en soupirant.

-« Quoi ? S'il ne va pas bien, il peut nous le dire. On pourra peut-être l'aider. »

-« Je vais bien merci, déclara le jeune homme en regardant derrière le jeune couple. Je n'ai… pas très bien dormi, c'est tout. »

-« C'est encore ton paternel qui te fait des misères ? » questionna Jehan en haussant un sourcil.

-« Non, pas du tout. Savez-vous où est Bridgette ? »

-« En retard sûrement, répondit Andréa. J'ai essayé de la contacter, mais je n'ai pas eu de réponse. »

Félix se contenta de hocher la tête. Pour le moment, tout se passait exactement comme la première fois. Aucune des personnes autour de lui ne semblait être affectée par le retour dans le temps qui le perturbait tant, ce qui ne faisait que confirmer sa théorie selon laquelle il était le seul à avoir remarqué ces évènements.

Après quelques minutes de discussion dont il connaissait déjà les tenants et les aboutissants, les jeunes gens montèrent en classe. Malgré le fait qu'il était très mal à l'aise, Félix faisait bonne figure. Si Papillon avait trouvé le moyen de permettre à un akumatisé de remonter le temps, alors il ne fallait pas exclure la possibilité qu'il avait pu mettre toute la ville sous surveillance. Le moindre écart pouvait donc lui coûter extrêmement cher. Alors, malgré l'envie de s'enfuir d'ici pour retrouver Ladybug et résoudre ce mystère, il devait rester dans le rang et ne pas faire le moindre faux pas.

Car c'est exactement ce que Papillon attendait.

Arrivés en classe, il salua ses camarades qui venaient d'entrer en même temps qu'eux et les observa prendre place dans la salle. Comme la première fois, Bridgette et Alizée étaient effectivement absentes. Après quelques minutes, Camille et Sarah passèrent la porte, Félix faisant en sorte de leur tourner le dos pour éviter le petit sourire en coin de la peste. Roxane, Myriam et Johana discutaient entre elles tandis qu'Ivan regardait, par-dessus l'épaule de Kilian, ce que faisait Maxence sur son cahier. David quant à lui, était distraitement en train de griffonner sur son cahier, la tête soutenue par sa paume gauche, Lila, assise à ses côtés, le regardant silencieusement.

Toujours sur ses gardes, le garçon commença à sortir ses affaires, s'installant le plus tranquillement possible à sa place. Il ignorait toujours d'où pourrait provenir une éventuelle menace et il préférait imaginer tous les scénarios possibles.

Soudain, il entendit des pas précipités dans le couloir. Une montée d'adrénaline avant que la porte ne s'ouvre en fracas sur Bridgette, essoufflée. Le garçon prit alors quelques instants pour calmer les battements de son cœur. Il ne devait pas se laisser déstabiliser de la sorte.

-« Tiens ! Encore une qui a eu du mal à se lever ce matin ! » ricana Jehan en regardant leur amie s'avancer dans la classe.

Mais à la grande surprise de Félix, la jeune fille ne répondit rien. Comme la première fois, elle était effectivement arrivée en retard, essoufflée, et bien après qu'ils ne soient montés dans leur salle. Mais pour la première fois depuis le début de cette nouvelle journée, Félix assistait à quelque chose de légèrement différent, et qui n'était pas de son dû.

Au lieu de répondre à Jehan, Bridgette se contenta de balayer la pièce des yeux. Et quand Félix put plonger son regard dans le sien, il fut très surpris de ce qu'il put y lire. Si la première fois son amie avait semblé préoccupée, cette fois, c'était bien de l'inquiétude qu'il pouvait lire dans ses yeux. Une inquiétude profonde, à la limite de la terreur. Félix remarquait alors ses coups d'œil rapides dans tous les sens, ses lèvres légèrement tremblantes, sa respiration courte qui ne semblait pas dû qu'à sa course jusqu'ici. Il voulut prendre la parole, lui demander ce qui n'allait pas, mais Jehan fut le premier à intervenir.

-« Allô ? Tu dors encore ou quoi ? » questionna-t-il en faisant un grand mouvement de bras devant elle.

-« Non… Je… Désolée, qu'est-ce que tu as dit ? »

-« J'ai dit que tu avais encore eu du mal à te lever ce matin. » répéta le jeune musicien en posant ses mains sur ses hanches.

-« Oui désolée… commença Bridgette en plissant les yeux. Mais au moins je… ne suis pas en retard ? »

-« Ça, c'est parce que tu as de bonnes jambes ! reprit le grand métis avec un sourire en coin. Autrement, je sais où tu aurais directement fini. »

-« L'important, c'est que tu sois arrivée à temps, corrigea Andréa en donnant un petit coup à son compagnon. Est-ce que ça va ? »

Nouveau silence de la part de l'arriviste. Sa respiration était plus calme, mais ses yeux exprimaient toujours cette profonde inquiétude. Resté muet, Félix observait attentivement son amie. De tous ceux qu'il avait croisés depuis le matin, elle était la seule à avoir eu un comportement différent.

La seule.

Était-il possible que… ?

« Il n'y a plus de doute à avoir maintenant » lui chuchota cette petite voix à l'arrière de son esprit.

Cela n'avait aucun sens, pourquoi… ?

« Tu as déjà avancé ta théorie, tu sais pourquoi. Confronte-la, tu auras ta réponse. »

Secouant la tête, Félix chasse toutes ses pensées en serrant les poings. Non, il n'avait pas encore assez de recul sur la situation pour tirer ce genre de conclusions. Bridgette ne serait peut-être pas la seule à adopter ce genre de comportement. Il devait attendre et voir.

Quand Andréa reposa sa question, l'adolescente sortit de ses pensées avant de lever les yeux vers son amie.

-« Oui oui ça va, j'ai juste… pris un peu de mon temps de sommeil pour réviser hier soir, c'est pour ça que...Enfin bref, ça va. »

Félix s'avança enfin vers sa camarade, la regardant bien en face avant de prendre la parole.

-« Je pense que tu devrais éviter de faire ça, déclara-t-il. Négliger son sommeil dans une période comme celle-ci est une erreur qui pourrait coûter cher. Je peux t'aider si tu as besoin. »

-« Je vais bien, répondit distraitement Bridgette. C'était juste pour cette fois, je ferai attention maintenant. »

Le garçon la regarda se diriger vers son pupitre pour commencer à sortir ses affaires, comme la première fois. Les changements étaient minimes mais suffisants pour que Félix les ait remarqués. Il se força d'éviter d'écouter la petite voix dans l'arrière de ses pensées pour se tourner vers le fond de la classe.

Alizée n'était toujours pas arrivée et les autres camarades discutaient entre elles à voix basse. Le jeune homme reporta son attention sur son amie qui ne semblait pas encline, contrairement à la première fois, à se diriger vers le fond de la classe. Elle se parlait à elle-même, à voix basse, comme si elle réfléchissait activement à quelque chose. Finalement, et avec étonnement, Félix regarda Myriam, Roxane et Johana s'avancer de leur propre chef vers Bridgette.

-« Salut Bridgette, on a cru que tu n'arriverais plus. » plaisanta Myriam avec un petit sourire.

-« Coucou les filles, j'ai eu une panne de réveil. Qu'est-ce qui se passe ? » répondit Bridgette en se tournant vers Roxane.

-« Pas grand-chose, enfin… commença Roxane en regardant Johana. On a reçu un message d'Alizée ce matin. Elle a dit qu'elle ne viendrait pas en cours et qu'elle ne savait pas quand elle reviendrait. »

-« Et elle vous a dit pourquoi ? »

-« Non, c'est bien ça le problème… Elle n'a pas été très claire. Des problèmes personnels visiblement. Elle a dit que c'était sa dernière chance, mais je n'ai pas compris de quoi elle parlait. » soupira Myriam en haussant les épaules.

Félix, qui suivit le déroulement de la discussion de loin, entendit la sonnerie annonçant le début des cours retentir dans le couloir. Un petit silence se fit avant que Bridgette ne reprenne la parole.

-« Et… vous n'avez rien remarqué de particulier chez elle ces derniers temps ? »

-« Elle avait un air un peu triste, mais elle ne m'a rien dit. » répondit Roxane tandis que Johana hochait négativement la tête.

-« En tout cas, je peux vous dire qu'elle n'avait pas le moral pour faire quoi que ce soit, déclara Kilian en arrivant dans le dos de ses camarades. Elle n'a pas voulu courir avec moi ce week-end et mes blagues habituelles n'avaient aucun effet sur elle. »

-« Parce qu'elles fonctionnent en général ? » s'étonna Sullivan avec un sourire moqueur.

Félix cessa de suivre avec attention la discussion, comprenant qu'elle mènerait à la même conclusion que la première fois. Cependant, il ne put s'empêcher de remarquer que Bridgette suivait des yeux ses camarades avec une telle intensité que cela ne semblait pas naturel. En outre, elle semblait tourner la tête une seconde trop tôt vers la personne suivante qui prenait la parole.

Comme si elle savait déjà qui allait parler.

Le jeune homme ferma les yeux en prenant une profonde inspiration. Il fallait absolument qu'il chasse ses idées de son esprit. Elles parasitaient son subconscient et l'empêchaient de se concentrer sur autre chose. Il devait absolument se rassurer et continuer d'observer. Il n'était pas exclu que tout cela n'était qu'un piège très avancé du Papillon et que ces écarts avec ses souvenirs de cette première journée n'étaient là que pour le forcer à faire un faux pas. En outre, le fait qu'il n'obtenait aucune réponse de sa partenaire ne faisait qu'augmenter son stress.

-« Allez jeunes gens ! Vous discuterez plus tard ! Dépêchez-vous de vous installer, le cours a déjà commencé. » déclara soudain Mlle Bustier, entrée dans la salle et installée au bureau depuis maintenant quelques secondes.

Tous les étudiants prirent place sans que rien ne paraisse anormal au jeune homme. Il continua de regarder Bridgette quelques instants, mais quand il ne put plus tourner le dos à sa professeure sans se faire remarquer, il dut s'asseoir correctement. Mais cela ne l'empêcha pas de suivre discrètement la discussion de ses deux amies assises derrière lui. Comme la première fois, Andréa semblait inquiète, et comme la première fois, Bridgette lui répondit qu'elle se faisait du souci pour Alizée. Félix se contenta de plisser les yeux, trop concentré à analyser le moindre comportement suspect pour se focaliser une seconde fois sur le cours.


Quand les jeunes gens descendirent en récréation, Félix n'avait pas noté d'écart supplémentaire. Tout semblait se passer comme il l'avait déjà vécu, aux mots prononcés par les autres à l'ordre des personnes croisées dans les couloirs de l'établissement. Assis sur un banc de la cour avec Jehan, les deux garçons attendaient que Bridgette et Andréa reviennent des toilettes.

Les deux amis discutaient tranquillement entre eux, Jehan pianotant distraitement sur son téléphone entre deux phrases échangées. Le voyant faire, Félix pensa faire pareil en sortant son propre portable de sa poche. Il regarda l'écran et écarquilla soudainement les yeux quand il posa ses yeux sur la notification qui venait d'apparaître sur l'interface.

Ladybug lui avait répondu. Un immense soulagement envahit la poitrine du garçon. Peu importe ce qu'elle avait à lui dire, au moins, il savait qu'elle était toujours là, quelque part.

- (Ladybug) : Je viens de voir ton message, j'étais trop perturbée pour regarder mon téléphone. Je vais bien, mais j'ai moi aussi été témoin de ce phénomène. Et tout comme toi, les personnes autour de moi ne semblent pas être affectées. Des nouvelles de ton côté ?

S'il avait été seul, Félix ne se serait pas retenu de pousser un long soupir de soulagement. Ladybug allait bien. Et mieux encore, elle était aussi au courant de ce qui était en train de lui arriver. Et même si c'était une expérience très étrange et effrayante, il était égoïstement heureux de ne pas être le seul à traverser cette épreuve. En outre, il partageait cela avec sa coéquipière, sa partenaire, soit la personne en qui il pouvait placer sa confiance les yeux fermés.

En tentant de calmer ses doigts tremblants, le garçon se mit à taper une réponse, gardant un visage le plus neutre possible malgré la félicité qui avait envahi sa poitrine.

- (Chat Noir) : Je suis soulagé de lire cela. Non rien pour le moment, j'ai préféré faire comme de rien pour le moment. Il faut être prudent si nous voulons nous retrouver, Papillon nous surveille peut-être.

Quand il envoya son message, il put voir que Ladybug était également connectée sur la messagerie et qu'elle venait de lire le message. Puis, quelques instants plus tard, il vit qu'elle était en train de taper une réponse. Félix releva les yeux vers Jehan. Le garçon était toujours sur son téléphone et ne semblait pas prêter spécialement attention à lui.

- (Ladybug) : Oui, tu as raison, je n'avais pas pensé à ça. Il faut être les plus discrets possibles. J'espère n'avoir attiré l'attention de personne.

- (Chat Noir) : Si tout doit recommencer une nouvelle fois, ils ne s'en souviendront pas. Il faut que nous restions sur nos gardes pour éviter Papillon. As-tu assisté à des changements notables, comparativement à la première journée ?

Il y eut quelques instants de flottement, comme si Ladybug hésitait sur comment lui répondre. Les sourcils froncés, il releva les yeux pour se rendre compte qu'Andréa était en train de revenir vers eux.

Seule.

Le jeune homme reporta son attention sur l'écran de son portable où un nouveau message venait d'apparaitre.

- (Ladybug) : Non, j'ai suivi ma journée. C'est très perturbant, mais j'essaye de faire de mon mieux. Et toi ? Tu as remarqué quelque chose ?

Ce fut au tour de Félix d'hésiter. Il ne savait pas s'il devait tout de suite faire part de ses observations à sa partenaire. En effet, il n'avait pas encore une preuve concrète que Bridgette agissait vraiment différemment. Peut-être avait-il fait quelque chose sans qu'il ne s'en rende compte qui aurait pu expliquer le comportement de son amie. Il n'était pas encore tout à fait certain que ce qu'il pensait avoir vu n'était pas de son dû, ou de mauvais souvenirs de sa part. Il préférait donc attendre d'avoir plusieurs arguments à avancer pour en informer Ladybug.

- (Chat Noir) : Non, rien de concret pour le moment. Reste prudente ma lady, nous ne savons pas d'où pourrait surgir le danger. Je propose d'attendre et d'observer pour le moment. Si nous essayons de nous retrouver dès maintenant, notre agitation pourrait ramener l'attention sur nous.

Quand le jeune homme termina de taper son nouveau message, il se rendit compte qu'Andréa était arrivée à leur hauteur. Étonné, Jehan regarda rapidement derrière sa compagne avant de relever les yeux vers elle.

-« Bah… Elle est où Bridgette ? Vous étiez pas parties ensemble ? »

-« Si, mais elle m'a dit de partir devant. Elle avait quelque chose à faire d'après ce qu'elle m'a dit. Je crois qu'elle avait un coup de téléphone à passer, ou quelque chose comme ça. »

Alors que Jehan haussait simplement les épaules, Félix fronça les sourcils. Encore un comportement inédit de la part de son amie. En effet, la première fois, ses deux camarades étaient revenues côte à côte, et il n'avait jamais été question d'un coup de téléphone à passer. Alors qu'il était en pleine réflexion, il sentit son portable vibrer, signe que Ladybug venait juste de lui répondre.

- (Ladybug) : Promis chaton. Toi aussi, reste prudent. Je déteste ça, mais il va falloir commencer cette mission chacun de notre côté pour le moment. On se tient au courant. Je dois te laisser, à plus tard.

Avec un petit hochement de tête, Félix se contenta de ranger son téléphone dans sa poche alors qu'Andréa venait de prendre place entre lui et Jehan sur le banc. Il se passa quelques instants avant que Bridgette n'apparaisse à l'autre bout de la cour, poussant la porte du bâtiment comme si de rien n'était.

Le jeune homme la regarda s'avancer vers eux, l'air satisfait. C'était la première fois depuis le matin que son amie n'avait pas l'air soucieuse. Mais il n'osa rien dire, se contentant de l'observer discrètement. L'envie de lui demander à qui elle avait téléphoné lui brûlait la langue, mais il n'osa pas poser la question.

Peut-être par peur de la réponse ?

Finalement, la sonnerie annonçant la reprise des cours se fit entendre et, comme la première fois, les jeunes gens reprirent le chemin de leur salle de classe et la fin de la matinée se passa sans incident notable.


Quand l'heure du déjeuner arriva, Félix suivit ses camarades dans le réfectoire, dans le même ordre que la première et il s'attabla avec eux au même endroit et dans la même configuration.

Discrètement, il tourna les yeux vers Jehan qui venait de s'enfoncer dans sa chaise en soupirant.

-« Sérieusement, ils ont un abonnement à « Épinards magazine » ? Ou ils ont un partenariat avec l'horticulteur du coin ? »

-« C'est bien les légumes pour la santé je te ferais dire. » fit remarquer Sullivan qui portait sa fourchette à sa bouche.

-« Alors oui, mais ces légumes-là sont quand même particulièrement… mauvais, pour rester poli. » déclara Kilian sur le même ton que Jehan.

-« Ah ! Je suis pas le seul à le penser ! » s'exclama ce dernier.

L'air de rien, Félix se détacha de la discussion pour regarder Bridgette, en diagonale de lui. Et encore une fois, il avait cette impression étrange, comme si sa camarade vivait l'instant présent en décalage, avec quelques secondes d'avance.

Bien sûr, cela pouvait être une interprétation de son esprit, une hallucination qui lui permettait de confirmer ce qu'il avait envie de croire. Impossible pour lui de confronter directement son amie à ce propos évidemment : au mieux, il passerait pour un imbécile, au pire, il mettrait son identité secrète en péril.

Sans broncher, il encaissa le petit coup que Kilian lui donna par inadvertance quand il se leva, piqué par la réflexion et le bout de pain que Jehan venait de lui lancer.

-« Toi t'es mort ! » cria-t-il en se levant.

-« Et toi c'est « susceptible » que tu peux rajouter à ta liste ! » contra Jehan en éclatant de rire, se levant à son tour de sa chaise.

Pendant que tous les autres regardaient les deux jeunes hommes chahuter avant de tomber au sol, Félix, lui, continuait de regarder Bridgette. Avec un petit sourire amusé, elle avait écouté Jehan supplier Kilian de le relâcher, mais avait très vite détourné le regard vers l'autre bout du réfectoire.

Il regarda même relever un peu plus la tête, comme si elle cherchait quelque chose de précis. Et quand Félix entendit Sarah faire tomber le plateau et les cris de Camille retentirent depuis l'autre bout de la salle, elle fut la première à se lever. Elle fut debout, avant même que les autres n'aient eu le temps de comprendre ce qui venait de se passer.

À son tour, et toujours dans l'optique de rester au plus près de ces agissements de la première fois, il se leva, imité très rapidement par Sullivan, Myriam et Roxane qui lui emboitèrent le pas.

-« C'est pas possible d'avoir deux mains gauche comme ça ! Pourquoi est-ce que je te permets encore de me suivre comme ça ?! continuait de crier Camille. Tu es lamentable ! Tu as intérêt à te dépêcher d'aller me chercher un autre plat, hors de question que je mange quelque chose qui a touché le sol répugnant de c- »

-« Camille, ça suffit. » tonna Félix en arrivant à leur niveau.

-« Qu'est-ce que tu fais là toi ? Tu as quelque chose à dire peut-être ? À moins que tu te sois enfin décidé à partager ma table ? »

Tout se passait exactement de la même façon. Et même s'il n'avait aucune envie de prolonger ses discussions avec Camille, le jeune homme était obligé de lui ressortir le même discours, pressé de passer à autre chose.

Mais avant qu'il n'ait pu répliquer quoi que ce soit, Bridgette, qui s'était jusque-là occupée d'aider Sarah, s'interposa vivement entre eux, à la surprise des deux jeunes gens.

-« Laisse-le tranquille Camille, tu n'impressionnes personnes. Quand est-ce que tu vas comprendre ça ? »

-« Qu'est-ce qu'elle veut la boulangère ? Elle est venue défendre son grand ami, c'est ça ? Vous êtes vraiment trop mignons tous les deux, vous êtes à deux doigts de me donner une indigestion. »

-« C'est toi qui me donne la nausée, cracha Bridgette alors que ses camarades tournaient la tête vers elle, surpris de cette réaction. Bouge de là, laisse Sarah tranquille, et fiche nous la paix à tous. »

Camille écarquilla les yeux, puis les jeunes gens purent voir ses joues se colorer de rouge.

-« Pour qui est-ce que tu te prends, vermine ?! Comment oses-tu me parler de cette façon ? Est-ce que tu aurais par hasard oublié qui je suis, pauvre imbécile ? »

-« Ça suffit Camille, arrête ça, coupa Sullivan devant Bridgette qui allait répliquer. Personne ne veut s'attirer des ennuis ici, ni toi ni nous. »

-« Oui, surtout vous, crois-moi, s'offusqua Camille en croisant les bras. Vous n'avez rien à faire là de toute façon, mêlez-vous de vos affaires. Et toi la boulangère, ce que tu viens de faire aura des conséquences, crois-moi. »

Roxane allait répliquer, mais à la grande surprise de Félix, Camille se contenta d'un mouvement de main dont elle était familière avant de relever le menton en croisant les bras.

-« Hors de question que je reste plus longtemps ici avec vous. On s'en va Sarah. »

Mais une nouvelle fois, Sarah ne bougea pas, soutenue de près par Roxane et Myriam. La peste tourna la tête pour regarder sa victime, des éclairs dans les yeux.

-« Es-tu devenue sourde en plus d'être empotée ? »

-« Tu n'as pas compris ? Elle n'a pas envie de te suivre. Alors va voir ailleurs si on y est. » déclara sèchement Bridgette en se plaçant devant des camarades.

-« Ouais, elle n'a pas à t'obéir ! Tu peux aller te chercher à manger toute seule, Sarah n'est pas ton esclave ! » reprit Roxane en imitant l'expression de son amie.

Camille se retourna complètement, toisant Sarah qui avait baissé les yeux.

-« Tu n'es rien sans moi, tu le sais. Si tu veux que je continue à te supporter comme je l'ai fait jusque-là, viens. Tout de suite. »

Bridgette et les autres restèrent silencieux, attendant que Camille s'éloigne. Mais comme la première fois, les jeunes gens ne purent empêcher leur camarade de rejoindre la peste, les yeux baissés.

Impuissants, ils regardèrent les deux adolescentes s'éloigner, la jeune Bourgeois regardant Bridgette par-dessus son épaule, un air victorieux dans les yeux.

Alors que leurs amis commençaient à discuter sur la conduite à adopter pour sortir Sarah de cette situation qui durait depuis trop longtemps, Félix se tourna vers Bridgette.

Son amie avait serré les poings et regardait toujours vers là où avait disparu la peste. Elle semblait hors d'elle, bien plus que la première fois. Le souffle court et les sourcils froncés, il était rare de la voir dans cet état-là.

-« Venez, on retourne s'assoir à table. Ça sert à rien de rester ici à ruminer. On trouvera une solution plus tard. » déclara soudainement Sullivan dans leur dos qui ouvrit largement ses bras pour reconduire ses camarades.

Alors que le groupe faisait volte-face, Bridgette fut la dernière à se mettre en marche. Elle ruminait pour elle-même, le regard sombre. Félix continuait de la regarder du coin de l'œil. Il ignorait quoi faire pour remonter le moral de sa camarade, mais l'envie d'engager la discussion sur ce qui venait de se passer était trop tentante. Bien sûr, il savait que cela risquait de lui faire emprunter un chemin qui n'avait pas pris la première fois. Mais il ne put s'en empêcher.

-« Tu n'étais pas obligée de faire ce que tu as fait, tu sais. » commença-t-il en se penchant légèrement pour attirer l'attention de la jeune fille.

Bridgette releva aussitôt les yeux, surprise. Elle plongea son regard dans le sien : une drôle de lueur y vacillait, comme un mélange d'étonnement mêlé d'espoir, ou d'espérance.

-« Q-Quoi ? »

-« Ce que tu as fait avec Camille, tu n'étais pas obligée de faire ça. » expliqua Félix avec un petit mouvement de menton.

Le jeune homme vit la petite flamme dans les yeux de son amie vaciller avant qu'elle ne baisse le regard.

-« Ah… Oui, ce n'était rien. J'essaye de… D'en faire plus pour… Enfin… Camille en fait trop, tout le temps. On s'est laissé faire pendant trop longtemps. Il faut que ça cesse, et j'essaye de trouver des solutions. »

Il y eut un petit silence et alors que le petit groupe arrivait au niveau de leur table, Félix posa sa main sur l'épaule de sa camarade, lui adressant un petit sourire.

-« Tu n'es pas toute seule, tu sais. Tu peux compter sur nous. Ne te sens pas obligée de régler le problème toute seule. »

Bridgette se contenta de hocher la tête en lui rendant légèrement son sourire avant de se rassoir à sa place. Félix continua de l'observer quelques instants alors que les autres expliquaient la situation aux camarades restés à la place.

Il n'arrivait pas à décrypter clairement ses émotions. Que ressentait-elle précisément à cet instant ?

Une fois le déjeuner passé, les jeunes gens se retrouvèrent dans la récréation, attendant patiemment que la suite de la journée ne soit annoncée par la sonnerie.

Et alors que tout le monde discutait à voix basse du contrôle de maths qui approchait à grands pas, Félix fut surpris de ne pas voir Bridgette sortir son cahier de leçon pour peaufiner ses révisions à la dernière minute. Contrairement à la dernière fois, la jeune fille semblait assez détachée de tout cela, et même assez sereine. Et cela était assez inhabituel pour surprendre aussi Jehan qui s'était avancé vers elle.

-« Alors, pas trop stressée par le contrôle ? »

-« Hmm ? Ah ! Euh, non pas vraiment. Je… J'ai l'impression d'avoir suffisamment révisé pour une fois. »

-« Alors ça ! s'exclama le grand métis. C'est une grande première ! Mais c'est bien ! C'est ce qu'il faut. C'est mauvais, le stress, pour la santé de toute façon. »

-« J'espère juste que tu n'as pas passé toute ta nuit à réviser… » murmura Andréa en regardant son amie de façon suspicieuse.

-« Non non, je t'assure que non, répondit Bridgette avec un petit sourire. J'ai juste… bien travaillé. J'espère. »

Félix plissa légèrement les yeux en observant sa camarade sans rien dire. Il ne pouvait plus nier que son amie avait un comportement des plus étranges depuis le matin. Si tous les autres agissaient avec lui comme ils l'avaient déjà fait, Bridgette était véritablement la seule à se comporter différemment.

La seule.

Et il craignait les conclusions qu'il pouvait tirer de ces observations. Et si d'un côté, il lui brûlait les lèvres de savoir ce qui était véritablement en train de lui arriver, de l'autre le jeune homme craignait trop pour son identité secrète. Si sa camarade n'était pas celle qu'elle prétendait être ou si cela était un énième coup de Papillon pour tenter de le piéger, il ne devait pas se laisser distraire. Et il ne devait surtout pas baisser sa garde un seul instant.

Le plus petit moment d'inattention pouvait lui coûter très cher et le jeune homme en était parfaitement conscient. Et bien qu'il ne pouvait pas détacher son regard de sa camarade, ses ongles enfoncés dans les paumes de ses mains lui rappelaient de ne rien faire qu'il pourrait regretter. Il continua donc de l'observer de loin jusqu'à ce que le cours de mathématiques n'arrive.


C'est très stressé que Félix ressorti des deux heures de cours, suivi de près par ses camarades qui se pressaient de descendre en récréation. SI le contrôle qu'ils venaient de passer était encore sur toutes les lèvres, le jeune homme, de son côté, n'avait de cesse de regarder sa montre. Il ignorait l'heure exacte à laquelle la journée avait recommencé une première fois, et cela ne faisait qu'augmenter la pression qu'il ressentait sur ses épaules.

Félix ne savait pas si la journée allait encore recommencer, mais si le problème venait d'un akumatisé, comme cela était très probablement le cas, il ne voyait aucune raison pour qu'il ne subisse pas un nouveau retour en arrière. Distrait par Jehan qui venait de le bousculer par inadvertance en chahutant avec Kilian, l'adolescent porta son regard sur Bridgette, à quelques pas de lui.

Sa camarade aussi semblait très stressée, scrutant les alentours par des coups d'œil rapides, les bras repliés sur le ventre. Il vit Andréa s'approcher d'elle pour poser sa main sur son épaule, sûrement en signe de réconfort. Son amie lui répondit alors avec un petit sourire qui semblait forcé avant de croiser le regard de l'adolescent.

Les deux jeunes gens semblaient aussi perdus l'un que l'autre et Félix ne pouvait s'enlever de la tête l'idée que Bridgette semblait en savoir beaucoup plus sur la situation qu'elle ne le laissait transparaître. Au-delà de ses comportements légèrement différents, elle paraissait beaucoup plus distraite et anxieuse que lors de la journée précédente. Elle avait perdu son sourire, semblait plus pâle. Il aurait voulu aborder le sujet avec elle, lui demander la cause de son tourment. Mais le jeune garçon ignorait comment procéder sans risquer de mettre en péril son identité secrète et sa double vie héroïque.

Se passèrent quelques minutes, pendant lesquelles le garçon put remarquer que Johana, Roxane Lila et Myriam semblaient discuter de façon assez agitée. Il vit d'ailleurs cette dernière s'approcher de Bridgette et Andréa après avoir hésita quelques instants en les voyant discuter toutes les deux.

Et alors qu'il pensait s'avancer vers elles pour écouter ce que sa camarade avait à dire, Félix sentit soudain le sol s'ouvrir sous ses pieds, comme s'il était en train de chuter d'un gigantesque immeuble. Il eut tout juste le temps de regarder sa montre avant de devoir fermer les yeux à cause de la lumière aveuglante qui brillait tout autour de lui.

Il était 15h12.


Fin de ce deuxième chapitre, j'espère qu'il vous a plu ! Je pense que vous commencez à comprendre pourquoi cet arc a été long à écrire xD Mais personnellement, j'ai adoré le faire et j'espère qu'il vous plaira tout autant.

On se retrouve la semaine prochaine pour la suite de cet arc, et jusque-là, restez connectés...