La nuit était tombée depuis longtemps sur la ville de Domino, et le silence pesant de la tour de KaibaCorp n'était interrompu que par le bourdonnement des ordinateurs et le tic-tac régulier de l'horloge murale. Seto Kaiba, les yeux rivés sur son écran, parcourait des chiffres, des rapports et des prévisions de ventes avec une attention sans faille. L'entreprise était au sommet, chaque décision qu'il prenait renforçait sa domination sur le marché des jeux et de la technologie. Mais ce soir-là, quelque chose l'empêchait de se concentrer pleinement.
L'heure était déjà bien avancée, et Kaiba savait qu'il aurait dû rentrer chez lui depuis plusieurs heures. Mokuba l'attendait probablement, comme toujours. Un sentiment désagréable de culpabilité, qu'il repoussait depuis des semaines, commençait à s'insinuer en lui. Cela faisait combien de temps qu'il n'avait pas pris un vrai moment pour son petit frère ?
Seto chassa cette pensée d'un geste brusque, ses mains crispées sur son clavier. Il faisait tout cela pour Mokuba. Chaque sacrifice, chaque heure passée à travailler était pour lui offrir une vie meilleure, une sécurité que lui-même n'avait jamais eue. Mais en le faisant, il avait l'impression de perdre quelque chose de plus important, sans vraiment réussir à y mettre des mots.
Il soupira, ferma son ordinateur portable et se leva brusquement de sa chaise. Il était temps de rentrer.
Le manoir Kaiba était plongé dans une demi-obscurité lorsqu'il franchit le seuil. Un calme inhabituel régnait. En avançant dans le vaste salon, Seto aperçut une lumière vacillante provenant de la salle de jeux. Il s'y dirigea sans faire de bruit.
Mokuba était là, assis en tailleur sur le tapis, les yeux fixés sur l'écran de télévision où défilait un jeu vidéo. Il était seul, sa silhouette illuminée par la lumière bleutée du jeu. Seto se sentit soudain encore plus coupable. Cela faisait combien de temps que son petit frère jouait seul ainsi, en attendant qu'il rentre ?
« Mokuba, » appela-t-il doucement.
Mokuba sursauta légèrement, puis se retourna, un mélange de surprise et de soulagement traversant son visage. « Seto ! Je ne pensais pas que tu rentrerais ce soir… » Il baissa les yeux, tentant de masquer sa déception. « Tu avais l'air tellement occupé. »
Seto sentit son cœur se serrer. Il s'approcha, s'asseyant sur le canapé en face de son frère. « Je suis là maintenant. »
Mokuba le regarda avec un sourire forcé, mais quelque chose dans ses yeux trahissait une peine plus profonde. « Tu es toujours là, mais jamais vraiment avec moi… »
Seto fronça les sourcils. Mokuba n'était pas du genre à se plaindre, encore moins à exprimer ses sentiments aussi directement. Cela le déstabilisa. « Je travaille dur pour nous deux, Mokuba. Pour te garantir un avenir. Pour que tu n'aies jamais à te soucier de quoi que ce soit. Tout ce que je fais, c'est pour toi. »
Mokuba hocha la tête, mais son expression restait mélancolique. « Je sais, Seto. Mais… ça fait des semaines que tu ne prends plus le temps de dîner avec moi, que tu ne fais plus rien avec moi. J'ai l'impression que tu es toujours ailleurs. »
Seto se redressa, piqué par les propos de son frère. « Mokuba, tu sais bien que ce n'est pas par choix. KaibaCorp demande beaucoup de travail. Si je ne suis pas là pour prendre les bonnes décisions, qui le fera ? Je ne peux pas tout lâcher simplement pour passer du temps… à jouer. »
Mokuba serra les poings, le regard baissé. « Mais tu ne comprends pas, Seto ! Ce n'est pas seulement à propos des jeux. Je veux juste être avec toi. J'ai l'impression que je perds mon frère. Tu es devenu tellement… distant, tellement froid. C'est comme si tu étais en train de te transformer en quelqu'un d'autre. »
Seto resta silencieux un moment, les mots de Mokuba résonnant dans son esprit. Ce n'était pas la première fois que cette pensée lui traversait l'esprit, mais l'entendre directement de la bouche de son frère le frappait bien plus durement. Il voulait répondre, lui dire qu'il n'avait pas le choix, qu'il devait être fort et impitoyable pour réussir, mais en regardant le visage triste de Mokuba, il réalisa que, malgré tout son pouvoir et son succès, il était en train de perdre la seule personne qui comptait vraiment.
« Je… » Seto commença, mais il ne savait pas comment terminer sa phrase. Il n'était pas doué pour exprimer ce qu'il ressentait. Toute sa vie, il avait été programmé pour masquer ses émotions, pour rester froid et calculateur. Mais face à Mokuba, cette façade se fissurait.
« Je ne veux pas que tu fasses tout ça pour moi si ça signifie que je te perds, » murmura Mokuba, ses yeux brillants de larmes retenues. « Je préférerais ne jamais avoir cette vie, si ça signifie que je ne t'ai plus à mes côtés. »
Le silence retomba, lourd et pesant.
Seto baissa les yeux. Tout son empire, tout ce qu'il avait construit, semblait soudain dérisoire face à ce que Mokuba venait de dire. Il avait passé des années à gravir les échelons du succès, à se battre pour le contrôle et la puissance, mais Mokuba… Mokuba n'avait jamais demandé cela. Il n'avait jamais demandé ce sacrifice.
Seto se leva, contourna la table basse et s'agenouilla devant son frère. Il posa une main sur son épaule. « Mokuba… je suis désolé. Je ne voulais pas te faire sentir comme ça. »
Mokuba leva les yeux, surpris par la sincérité dans la voix de Seto.
« Tu as raison. J'ai été aveuglé par mon ambition. J'ai oublié ce qui compte vraiment, et c'est toi. » Seto prit une profonde inspiration. « Je te promets que je vais changer ça. Je vais faire en sorte d'être plus présent pour toi. »
Mokuba cligna des yeux, ému. « Vraiment ? »
Seto hocha la tête. « Vraiment. »
Mokuba se jeta dans les bras de son frère, le serrant fort contre lui. Pour la première fois depuis longtemps, Seto se laissa aller à l'étreinte, sentant un poids s'envoler de ses épaules. Il avait toujours cru que le pouvoir était ce qu'il y avait de plus important. Mais dans cet instant, il réalisa que rien ne valait plus que son lien avec Mokuba.
Le prix du pouvoir était élevé, mais il n'était pas prêt à le payer si cela signifiait perdre son frère.
