Bonjour à toutes et à tous !
Merci à Cassye pour son commentaire et merci aux lecteurs silencieux.

Ce chapitre concerne le passif de Nymuë et il est entièrement issu de ma petite tête, nous retrouverons nos compagnons au chapitre suivant. J'espère que vous apprécierez !

Réponse aux reviews :

Cassye : Merci beaucoup pour ton commentaire ! Je suis contente que tu aies trouvé le point de vue d'Astarion bien retranscrit, c'était quelque chose qui me tenait à cœur. Je me suis dit que cette scène de romance, nous la connaissions déjà en tant que joueur, et qu'il y avait donc plus d'enjeux à la raconter selon sa vision à lui. Tu as utilisé le bon mot, pour Nymuë : la prudence. Ce qu'elle commence à développer avec Astarion a de l'importance à ses yeux, mais n'ayant pas eu beaucoup d'attaches au cours de sa vie, elle ne peut pas le comparer à quoi que ce soit d'autre. Elle continue à penser qu'elle est, pour ses compagnons, un choix par défaut. Les choses vont se développer petit à petit...

Recommandation musicale : je vous conseille une OST du jeu vidéo The Last of Us, intitulée All Gone (No Escape), du musicien Gustavo Santaolalla.

Bonne lecture !


CHAPITRE 14

Cendres

— Je pense que j'aimerais beaucoup aller à Waterdeep, murmura Elyon.

Nymuë ouvrit un œil paresseux à cette remarque. Dans cette partie de la Côte des Épées, l'air était encore lourd malgré la fin de la saison chaude. Le chant des criquets était strident, au point de surpasser le vacarme des ouvriers montant le chapiteau. Bientôt, le public arriverait.

— Neverwinter n'est pas mal non plus, déclara l'elfe noire.

— Je n'ai jamais vu la mer. Quand on partira, ce sera la première chose que tu m'emmèneras voir.

— Baldur's Gate est moins loin, et ils ont des plages aussi, tu sais !

La jeune femme se redressa ; les ailes d'Elyon renvoyaient des reflets multicolores à chacun de ses mouvements. Elle réalisait une couronne de fleur, son nez tout retroussé sous l'effet de la concentration. Nymuë soupira :

— Tu sais que ce n'est pas pour tout de suite, Elyon. Si tant est que cela soit possible un jour.

— Elle a dit le mois prochain. Selon les finances.

— C'est ce qu'elle avait promis le mois dernier. Et celui d'avant. Il n'y aura jamais de "bonnes" finances, et ce même si le cirque est plein à craquer tous les soirs.

— Alors, on pourrait juste s'en aller, souffla l'enfant. Prendre de l'argent, et des chevaux.

— Je t'ai déjà dit non, trancha Nymuë. On ne dépasserait pas le premier village.

Tu n'as pas dépassé le premier village, contredit la petite fée.

— Ça suffit, Elyon. Maintenant.

L'adolescente lui jeta un regard plein de rancune, mais tint sa langue. À treize ans, le cœur d'Elyon était rempli d'espoirs et de rêves d'avenir. Il y avait un monde par-delà le chapiteau qu'elle brûlait d'explorer ; mais Nymuë, elle, savait.

Elle savait que le reste de Faerun était tout aussi odieux que La Belle Étoile. Dehors, sa petite fée et elle seraient chassées, tuées certainement. Le cirque n'était pas la pire des prisons dans laquelle être enfermée.

Ces derniers mois, de nombreux voyageurs et petits villages avaient été attaqués, et l'atmosphère générale était aux abois. La plupart des provinces leur avaient ouvert leurs portes à contrecœur. Dame Séri avait même émis la possibilité qu'ils soient obligés de se retrancher en ville, le temps que les pillages se calment.

Les deux femmes se dirigèrent vers la caravane principale. Elyon s'était enfermée dans un silence morose, comme à son habitude. Nymuë craignait un jour de constater qu'elle n'était plus là. Partie on ne sait où, perdue dans la lande ou pire encore. Viendrait bien assez tôt l'instant où elle contemplerait la foule dans toute son horreur, sans la protection du chapiteau. Avec le temps, l'adolescente verrait qu'elle avait agi pour son bien.

Brindille et Aktas avaient déjà revêtu leur costume pour ce soir. Le Kobold nouait avec soin un foulard autour de son cou, tandis que l'orc choisissait quels chapeaux mettre sur chacune de ses deux têtes. Elyon saisit sa robe, un bel ensemble rose en dentelle, et partit se changer d'un pas rageur. Nymuë s'installa à sa coiffeuse, au moment où la roulotte s'ouvrait sur dame Séri.

Elle arborait une expression pincée, triturant le bijou précieux qui pendait continuellement à son oreille gauche. Elle tenait toujours à s'apprêter "selon son rang", et c'était là le principal usage des revenus de La Belle Etoile. À ses côtés, Tim - son homme à tout faire -, paraissait extrêmement mal à l'aise. Ses yeux se posèrent sur l'elfe noire avec nervosité :

— Vous devriez reconsidérer votre décision, m'dame… murmura-t-il. Ce serait peut-être mieux si elle se faisait discrète, pour aujourd'hui. Vous avez toujours les trois autres pour assurer la parade.

— Veux-tu bien m'expliquer, Tim, pourquoi je me donne la peine de payer tes mercenaires s'ils ne peuvent assurer la sécurité des représentations ?

— Mes gars ne seront pas là ce soir, grommela l'interpellé.

— Je te demande pardon ?

Les artistes stoppèrent toute activité pour assister à cet inattendu divertissement. Même Elyon se pencha discrètement depuis son paravent.

— Avec les attaques récentes, les villes ont besoin de toutes les épées possibles, poursuivit l'homme de main. La bourgmestre de Bérégost a accepté que nous nous installions en échange de protection supplémentaire. C'est qu'y a eu un raid de drows la semaine précédente.

Tous les regards se tournèrent vers Nymuë, qui fit de son mieux pour demeurer impassible. Les expéditions d'elfes noirs à la surface n'étaient pas fréquentes, mais systématiquement mortelles. Ils ne laissaient derrière eux que des cendres et des cadavres.

— Donc, résuma doucereusement dame Séri, tu as financé notre aménagement temporaire avec les hommes chargés de notre protection ?

— J'ai voulu vous en parler m'dame, objecta Tim, mais vous m'avez dit que vous refusiez d'annuler ne serait-ce qu'une représentation.

— Ne reporte pas la faute sur moi ! J'espère pour toi que le chapiteau sera plein, ce soir. Si ton incompétence ruine mes bénéfices, je saurai m'en rappeler au moment de te verser ta solde.

— Faut pas que la fille monte sur scène ! insista le larbin. La fée, le lézard et l'autre affreux, ça fera rire les p'tites gens. Mais elle ? M'dame, vous allez les mettre en colère s'ils voient une elfe noire. Ils sont au bout du rouleau et ont perdu beaucoup des leurs. Ils feront pas la différence avec notre Nymuë.

— En colère, tu dis ? réfléchit lentement la matriarche.

— Très, m'dame !

— Donc, les gradins seront pleins ! Et c'est ça qui t'inquiète, mon Tim ? Qu'une bande de paysans jettent quelques tomates à mes amours ? Ils sont plus coriaces que ça. Nymuë sait que son rôle est essentiel pour la sauvegarde des bonnes mœurs, pas vrai mon ange ? En prenant sur elle, elle aide ces gens. Ils ont besoin de nous, Tim, ces pauvres âmes qui n'ont personne vers qui se tourner.

N'accordant plus aucune attention à son valet, elle se dirigea vers l'elfe noire :

— Je te veux superbe ce soir, ma Nymuë, ronronna-t-elle. Je te mettrai bien en avant, et tu pourras même jouer du violon. Tu aimerais ça, pas vrai ma toute belle ? Tu me rendras fière.

La jeune femme observa silencieusement leur reflet, sans qu'aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Ses mains, toutefois, serraient fermement les rebords de son tabouret.


Le nombre de visiteurs dépassa les espérances de dame Séri ; presque l'entièreté du village s'était donné rendez-vous. Malgré les pertes récentes, les habitants de Bérégost étaient déterminés à consommer les quelques miettes de joie à leur portée.

Nymuë était déjà en place, violon en main. Autour d'elle, la matriarche procédait à des retouches de dernière minute, tirant un pli par-ci, lissant une mèche par-là. À l'arrière de la scène, Elyon s'était positionnée près de son trapèze. Brindille faisait patienter le public, et Aktas terminait de grimer ses doubles figures.

— Les spectateurs risquent d'être un peu vindicatifs, déclara dame Séri à l'elfe noire, mais tu as l'habitude. Si jamais ils s'agitent trop, laisse la place à Elyon.

— Je ne peux pas faire mon numéro sans Nymuë, protesta l'adolescente.

— Tu es une fée, ma belle. Il serait temps d'arrêter de craindre le vide.

— La musique m'aide, insista la jeune fille. Vous avez toujours dit que nous formions un duo.

— Et bien ce soir, envisage un solo. Ce n'est quand même pas si compliqué !

Le regard d'Elyon croisa le sien, et la jeune femme lui offrit un sourire rassurant. Des rires et des applaudissements polis résonnèrent du côté des gradins ; la prestation de Brindille arrivait à son terme. La matriarche disparut dans les coulisses alors que le Kobold annonçait :

— Et maintenant, mesdames et messieurs… la troupe de La Belle Etoile !

Le rideau se leva, et, pendant une fraction de seconde, Nymuë fut éblouie. La clameur des vivats, les feux enchantés de Brindille… Elle évoluait dans un instant suspendu. Ce fut sûrement pour cela qu'elle ne remarqua pas l'arrêt brutal des ovations. Une cinquantaine d'âmes remplissaient le chapiteau, mais une seule avait suffi pour qu'il y règne un silence de mort.

L'elfe noire était habituée à susciter de la colère. Jamais encore, néanmoins, n'avait-elle été confrontée à un tel… calme. Elle voyait une même rage circuler au cœur de l'audience, une frénésie qui se dispensait de paroles. Sa peau se couvrit de chair de poule, ses muscles se raidirent ; son instinct lui ordonnait de s'enfuir à toutes jambes. Loin, loin de ce froid mortel, de ce bourdonnement qui bientôt deviendrait cri.

À la place, elle leva son archet et commença à jouer. Elle entama une balade joyeuse, afin d'accompagner les pitreries d'Aktas et Brindille ; Elyon déploya gracieusement ses ailes.

Le premier cri vint du fond de la salle :

— Assassin !

Elle ne vit pas qui en était l'auteur. Depuis les coulisses, dame Séri lui fit signe de continuer, mais les vociférations reprirent :

— Démon !

— Égorgeurs d'enfants !

— Retournez dans le trou immonde qui vous sert de logis !

Le tumulte surpassa le bruit de son instrument. Dans l'estrade, certains villageois s'étaient levés. On la saisit par l'épaule :

— Temps de laisser la place aux autres, chuchota Tim à son oreille. Sort de la scène, miss.

L'elfe noire le suivit, cherchant Elyon du regard. La petite fée s'apprêtait à s'élancer sur son trapèze, mais son visage était rongé par l'angoisse.

La jeune femme se dirigea vers elle. Elyon lâcha aussitôt sa balançoire pour la rejoindre, malgré le mouvement de foule de plus en plus important. Certains spectateurs essayaient de grimper sur les planches.

— Messieurs-dames, gardez votre calme, tempéra Brindille. Nul besoin de faire preuve de violence, il s'agit juste de notre violoniste ! Veuillez s'il-vous-plaît rester assis et…

Il reçut une pierre en plein visage. Les rugissements envahissaient désormais le chapiteau, un capharnaüm hostile et furieux. Nymuë gémit quand une douleur vive la frappa au niveau du bras ; un des projectiles l'avait éraflé. Avec horreur, la jeune femme réalisa qu'il ne s'agissait non pas d'une roche, mais d'une arme blanche.

— Il faut partir, dit-elle en soulevant Elyon. Si on galope toute la nuit, on atteindra Baldur's Gate au petit matin.

La fée se laissa faire docilement, appuyant sa tête contre sa nuque. Nymuë voulut se frayer un chemin vers les coulisses, mais c'était peine perdue. Deux hommes s'avançaient déjà, leur couteau pointé dans sa direction. Elle serra Elyon contre sa poitrine et se précipita vers l'arrière de la scène. Très vite, elle repéra la trappe que Brindille utilisait pour ses numéros d'illusions.

— Elyon, grogna-t-elle, aide-moi un peu !

L'adolescente était lourde dans ses bras, et ne fit pas le moindre mouvement pour lui faciliter la tâche. Deux énormes mains l'encerclèrent et Aktas lui fit signe de se pousser.

— Il va falloir faire vite ! hurla-t-il. À mon signal !

L'orc banda ses muscles et les deux femmes s'engouffrèrent dans l'embouchure. Aktas s'élança à leur suite avant de verrouiller l'issue derrière eux. Les ténèbres les entourèrent.

— En-dessous ! s'écria quelqu'un. Ils sont partis par-là !

— Ça ne les retiendra pas longtemps, siffla Aktas. Venez, il faut rejoindre les plaines. J'ai repéré des cavernes à proximité des caravanes, on se cachera là.

Nymuë le suivit à l'aveugle, une main tendue vers l'avant, l'autre soutenant Elyon. La trappe aboutissait à proximité des roulottes. C'était un passage pratique pour faire circuler discrètement du matériel lors des représentations, ou même parfois des animaux exotiques. Pour le moment, l'émeute semblait cantonnée à l'intérieur du cirque. Veillant à ne pas laisser de marques de leur passage, la petite troupe se faufila parmi les caravanes. Aktas les guidait, le pas alerte et assuré, ses deux têtes surveillant à la fois leur droite et leur gauche. Au bout de quelques mètres, il leur pointa une crête rocheuse dissimulée par des arbres :

— J'ai découvert l'endroit peu de temps après les premières rumeurs de pillages, chuchota l'orc. J'ai mémorisé sa localisation en me disant que ça pourrait être utile en cas de crise. J'ai bien fait, je crois.

Il les invita à avancer, révélant une entrée derrière des planches de bois. Nymuë constata qu'il ne plaisantait pas, lorsqu'il parlait de crise ; la caverne disposait déjà de bagages, de couvertures, et de quelques lampes accrochées au plafond.

— Tim, comprit-elle. Il t'a aidé à préparer une retraite.

— Oui, confirma-t-il. Je lui ai parlé de la grotte, et il m'a donné le nécessaire pour tenir quelques jours, si nous devions en arriver là. Brindille est censé prévenir dame Séri. On lui en aurait bien parlé avant, mais elle n'aurait rien voulu savoir.

L'elfe noire hocha la tête, alors qu'il allumait une des lampes. Elle jeta un regard anxieux vers l'extérieur :

— T'inquiète pas Nymuë, c'est suffisamment profond pour que la lumière n'alerte personne. On va se limiter à une seule bougie.

— J'aurais dû prendre le parti de Tim, murmura la jeune femme. Ou j'aurais dû me déguiser. Je suis désolée, Aktas.

— Non, petite. T'as pas à t'excuser de subir les mauvaises décisions ou les mauvais traitements des autres. Si quelqu'un ici est fautif, c'est la Séri.

Il s'interrompit, et ses yeux se posèrent sur Elyon. L'adolescente n'avait rien dit tout le long de leur fuite. Nymuë suivit le regard de son camarade pour apercevoir une tâche cramoisie entre les ailes de sa petite fée.

Non, souffla-t-elle. Aktas, amène-moi du linge propre. Des herbes médicinales, n'importe quoi !

Elle allongea Elyon sur une des paillasses, contemplant avec horreur le couteau à moitié dissimulé par son justaucorps. La jeune fille respirait avec difficulté, tandis que ses yeux papillonnaient sans se poser nulle part. L'elfe noire revit la scène au ralenti : la blessure sur son bras, le jet l'ayant manqué de peu. Ce poignard lui était-il destiné ?

— Elyon, murmura-t-elle, regarde-moi. Reste avec moi. Ça va aller, tu m'entends ? On va te soigner. Je vais t'enlever la lame, te faire un bandage et ensuite, on trouvera un guérisseur. Il faut que tu gardes les yeux ouverts, mon ange, un peu plus longtemps.

— On ira voir la mer ? murmura Elyon.

— Oui, jura Nymuë. On prendra même le bateau. Et quand on aura tout exploré, on trouvera un dirigeable et on visitera le ciel. Tu pourras voler à côté.

— Tu joueras du violon ?

— Tous tes morceaux préférés. Autant de fois que tu veux. Mais Elyon, je t'en supplie, reste avec moi.

Aktas ne bougeait pas, une expression douloureuse sur le visage. Ses yeux cherchaient ceux de Nymuë, mais elle refusait d'y lire ce qu'elle savait déjà. Que la lame était enfoncée trop profondément. Que le cœur avait été touché. Que la victime avait déjà perdu trop de sang.

— Je ne voulais pas faire du trapèze sans ta musique, chuchota Elyon. Séri n'a pas voulu écouter.

— Mais je ne t'ai pas laissée, pas vrai ? Je suis venue te chercher. Alors, ne m'abandonne pas non plus.

— Moi aussi, je peux te protéger, souffla l'adolescente. J'en ai rêvé : j'ai vu un soleil couchant et un fleuve en feu. J'ai vu un ciel rempli de roches et d'étoiles. Et il y avait une ville, très grande ; certaines personnes riaient, d'autres pleuraient.

— On verra tout ça, supplia l'elfe noire. Tu verras tout ça. Mais il faut que tu restes éveillée.

— Je suis contente… que tu m'aies trouvée.

Ses tremblements s'apaisèrent ; une unique larme coula le long de sa joue. Elle avait un jour confié à Nymuë que son voyage jusqu'en Faerun avait été à la fois bref, et aussi long qu'une infinité de vies. Aux yeux des fées, le temps était malléable ; parfois même "figé". Ce n'était que sur le plan matériel que le sablier s'écoulait en continue. Selon les standards des hommes, cette traversée s'était faite en un éclair ; elle l'avait commencée au premier son de cloche et l'avait terminée au second.

Elle était arrivée en ce monde et dans la vie de Nymuë aussi soudainement qu'un souffle de vent ; et c'est ainsi qu'elle partit.


Le trajet jusqu'à Berdusk, le Joyau du Vale, prit quatre jours. Par-delà la fenêtre de sa roulotte, Nymuë n'aperçut que des champs à perte de vue. En temps ordinaire, un périple de ce genre se serait révélé d'une simplicité enfantine. Mais les routes n'étant pas sûres, les membres de la Belle Etoile avaient été forcés à de nombreux détours.

L'elfe noire tira machinalement sur les chaînes à ses poignets. Depuis l'accident de Bérégost, dame Séri l'avait fait enfermer dans une des caravanes pour "éviter toute nouvelle catastrophe". La vérité était qu'elle craignait que la jeune femme tente de l'attaquer à nouveau.

Brindille, Tim et la matriarche les avaient rejoints dans leur cachette, quelques heures après la mort d'Elyon. Le Kobold avait refermé les yeux verts de la petite fée avec tendresse.

Dame Séri était hors d'elle. Elle avait commencé par accuser Tim de ne pas l'avoir suffisamment avertie du danger. Ensuite, elle avait reproché à Brindille de ne pas avoir su arrêter le public à temps. Enfin, elle s'était tournée vers Nymuë :

— Et toi, ne pouvais-tu pas disparaître de la scène quand on te le demandait, plutôt que de constamment te pavaner ? Me voilà avec une artiste en moins. Tout ça, c'est de ta faute ma belle, et sois bien sûre qu'au moment de tes gages…

L'elfe noire avait perdu le contrôle. Saisissant le couteau près d'Elyon, elle s'était précipitée vers la matriarche. Il avait fallu la force réunie d'Aktas et Tim pour l'empêcher de lui sauter à la gorge.

— Sauvageonne, avait soufflé Séri. Il y a peut-être du vrai, dans ce qui se raconte sur les drows !

Nymuë s'était acharnée, jusqu'à recevoir un coup puissant à l'arrière du crâne. À son réveil, le soleil était haut dans le ciel, et elle était menottée à l'intérieur d'une roulotte. Elle n'en était pas ressortie depuis lors, refusant de se nourrir ou de parler à qui que ce soit. La seule personne avec qui elle avait échangé avait été Brindille, peu de temps après son réveil :

— Qu'avez-vous fait d'Elyon ? avait-elle demandé.

Le Kobold lui avait doucement touché le bras :

— Elle s'est désintégrée au petit matin. Des centaines de particules de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. J'ai tout récupéré avant que la Séri le voit ; la poussière de fée, ça a de la valeur sur le marché… Tout est là. Je pense qu'elle aurait voulu que tu les récupères. Que tu les jettes dans l'océan, quelque chose du genre.

Il avait posé près d'elle une bourse en satin violet, à laquelle elle n'avait pas accordé un regard. Il s'était ensuite éclairci la gorge :

— C'est une piètre consolation, je le sais, mais j'ai retrouvé ça aussi.

Elle avait reconnu son violon, en bon état malgré quelques rayures. Nymuë avait serré l'archet entre ses mains jusqu'à en avoir mal.

Elle se rappelait sa dernière conversation avec Elyon, l'après-midi avant la représentation. Sa conviction que la petite fée comprendrait mieux sa réticence à quitter les troubadours, une fois confrontée à la vraie nature du monde extérieur. Des larmes de rage brûlèrent ses yeux :

"Félicitations Nymuë, pensa-t-elle. Tu es une foutue prophète."

Une foutue prophète qui n'avait rien fait. Qui s'était assise, et qui avait contemplé le monde devenir un vaste chaos. Un ensemble de cris et de gestes obscurs. Et maintenant, à chaque fois qu'elle tentait de trouver le sommeil, elle entendait les voix.

Assassin, murmuraient-elles. Égorgeuse d'enfants. Au fond, tous ces gens avaient raison d'être en colère contre toi.

— Je n'ai pas voulu ça, répondait l'elfe noire. Je n'ai jamais voulu ça.

Oh, tu n'as jamais voulu grand-chose Nymuë, et c'est bien ça le problème. Tu n'aspire à rien, tu ne dis rien, tu fais le dos rond et tu attends.

— C'est la faute de dame Séri. C'est la faute de ce foutu cirque !

Et tu as été la meilleure pitre.

Les caravanes s'arrêtèrent à l'approche d'un cavalier. La voix de la matriarche lui parvint :

— Nous ne pouvons pas nous installer à l'intérieur de la ville, déclara-t-elle. Ces foutus brigands de la Guilde sont partout.

— Je les aurais cru plus proches de Baldur's Gate… réfléchit Tim.

— Il faut croire qu'ils envoient maintenant leurs laquais dans chaque cité ! Histoire de "récolter les dettes", qu'ils disent. J'ai fait affaire avec leur cheffe, il y a quelques années… Et ils refusent de nous laisser passer tant que je ne leur paye pas leur dû ! Saletés de voleurs !

— Ne pourriez-vous pas, exceptionnellement… commença Aktas.

Le sifflement de dame Séri devint strident :

— Il est hors de question que je verse la moindre pièce à ces criminels. Ils peuvent retourner moisir dans leurs foutus égouts ! Demain, je vendrai Nymuë. Ça nous fera un peu d'argent de côté, assez pour appâter le plus offrant.

Un silence accueillit son annonce :

— Vendre… Nymuë ? répéta Brindille.

— Tu l'as bien vu, rétorqua la matriarche. La pauvre fille est à moitié folle depuis la mort d'Elyon. La tête d'un drow vaut cher en un temps comme celui-ci.

Aucun membre du groupe ne protesta. Ah ! Qu'elle était belle leur famille… Même Aktas ou Brindille choisissaient de l'abandonner pour sauver leur peau. Qu'à cela ne tienne ; elle se fichait bien de ce qui pouvait lui arriver.

Le soir commençait à tomber, et ils dressèrent le camp. Dame Séri sélectionna Aktas et Tim pour l'accompagner négocier des vivres, tandis que Brindille surveillait les caravanes.

L'elfe noire se laissa glisser contre le mur de sa prison. Elle ne se sentait pas effrayée. Pas sereine, non plus. Étrangement, l'idée de sa mort prochaine lui était indifférente, presque… lointaine. Comme un problème devant être géré par quelqu'un d'autre.

C'était dommage. C'était pour le mieux. Qui s'en souciait ?

— T'es franchement la mésange la plus déprimante que j'ai jamais vue.

Nymuë sursauta ; un homme l'épiait depuis sa fenêtre. Il devait être âgé d'une trentaine d'années, un humain si elle se fiait à ses traits. Sa capuche dissimulait en partie son visage, mais la jeune femme voyait distinctement deux yeux marrons l'observer d'un air moqueur :

— Depuis quand un cirque ça se trimballe une drow, dit-moi ?

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle.

— Celui qui pose les questions. Alors, mésange, qu'est-ce que t'as fait pour finir ici ?

— Mésange ?

Avec impatience, il désigna sa robe de parade en dentelles jaunes et noires :

— Et t'as la peau bleue, déclara-t-il comme si c'était une évidence. Une mésange, quoi.

— Vous êtes poète ? ironisa-t-elle. Parce que vous avez clairement raté votre carrière.

— Et toi, t'as rien d'une mercenaire, alors épargne-moi le numéro de caïd. Qu'est-ce que tu fous là, gamine ?

— Je suis une drow. Ça n'explique pas les chaînes, selon vous ?

— Bah, un elfe noir habituellement ça a des armes. Toi, t'as un violon.

Elle le dévisagea, notant ses vêtements de cuir robustes et les dagues à sa ceinture :

— Et vous, vous avez tout l'attirail du voleur.

L'inconnu lui sourit de toutes ses dents :

— Déprimante, mais futée, apprécia-t-il. Tu sais ce que je pense, mésange ? T'es musicienne dans cette troupe de dégénérés. Et t'as fait un truc qui n'a pas plu à la Séri, d'où ta mise aux fers. Ce qui veut donc dire que, toi et moi, on peut s'entendre.

— Je me moque de vos affaires. Tirez-vous d'ici, ou j'alerte Brindille.

— Ton pote Kobold est parti faire un somme.

— Brindille n'irait jamais dormir alors qu'il est de surveillance.

— Il est parti faire un somme, à l'aide de ma masse.

"Et c'est lui qui traite les autres de dégénérés", songea-t-elle. L'homme sorti une pipe de sous sa cape, qu'il alluma avec nonchalance :

— Paraît que la Séri veut vendre une drow sur le marché noir. Paraît que le type qui veut l'acheter lui fera regretter d'être venue au monde.

— Comment savez-vous ça ? interrogea Nymuë.

— Trésor, c'est moi le marché noir. Moi, et mes petits camarades.

Leurs regards s'affrontèrent à travers les barreaux de la caravane. Il poursuivit :

— Ton absence de réactions me fait comprendre que t'étais déjà au courant. D'où la déprime, je suppose.

— Vous faites partie de la Guilde, conclut tranquillement la jeune femme. Séri est endettée jusqu'au cou, mais vous savez qu'elle refusera fermement de vous payer. Donc, vous êtes venus la voler.

— Je pourrais fouiller ces roulottes jusqu'au petit matin, approuva l'étranger, mais ce serait une perte de temps. De plus, j'ignore quand tes petits copains reviendront. Je pourrai aussi faire appel à quelqu'un sachant précisément où se trouve ce que je cherche ; et libérer cette personne par la même occasion.

— Pas intéressée, répondit-elle.

Nymuë reporta son attention sur le mur devant elle. Contrairement à ce qu'elle avait espéré, l'homme n'interpréta pas cela comme un renvoi. À la place, il l'examina :

— En ce monde, mésange, on a deux choix.

— Mourir ou survivre, rétorqua l'elfe noire. Merci poète.

— Tu ne peux pas esquiver tous les coups qu'on te portera. Tu ne peux pas éviter les blessures. Quoi que tu fasses, tu finiras dans l'arène. La seule décision qui te reste, c'est de prendre ou non les armes.

La jeune femme continuait de fixer droit devant elle, mais sa tête était légèrement penchée : elle écoutait. Le voleur fit glisser une de ses dagues à l'intérieur de la caravane.

— Je ne sais pas par quoi t'es passée, et je ne doute pas qu'une partie de toi ait très certainement envie de mourir. Moi-aussi, je l'ai souhaité à une époque. Mais mon expérience me fait dire qu'on ne menotte pas quelqu'un qui a complètement cessé de se battre.

— Je pourrai vous poignarder avec ce couteau, lança-t-elle sur le ton de la conversation.

— T'es marrante.

Nymuë réfléchit un instant. Considérait-elle sérieusement les paroles de cet inconnu ? Pour quelle raison devrait-elle "prendre les armes" exactement ?

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Pourquoi, quoi ? répliqua l'autre.

— Pourquoi avez-vous souhaité mourir, autrefois ?

Il reprit une bouffée de sa pipe, avec moins d'assurance. Sa réponse fut un murmure :

— Ma femme et ma fille. Elles sont tombées malades. On avait pas assez d'argent pour un guérisseur.

— Personne n'a accepté de vous aider ? s'enquit Nymuë.

— Tous les putains de prêtres de Baldur's Gate m'ont envoyé balader. J'ai promis mes services à quiconque m'écouterait, mais dans cette vie, si t'as pas de pouvoir ou d'argent, c'est comme être muet. Elles sont mortes au bout d'une semaine d'agonie.

— Et pourquoi êtes-vous resté dans l'arène ? l'interrogea-t-elle. Pourquoi avez-vous choisi de continuer ?

— Ça, mésange, ça ne regarde que moi.

Tendant la main, l'elfe noire attrapa son poignard. Un cliquetis lui fit comprendre que l'étranger attendait précisément ce signal pour lui ouvrir :

— Bon choix, gamine. Moi, c'est Revan.

— Je m'en moque.

— C'est pas la gratitude qui t'étouffe !

— Je ne vous aide qu'à une condition, exigea Nymuë. La Guilde est établie à Baldur's Gate. Après votre petit cambriolage, vous m'amenez là-bas. Saine et sauve.

— Tu m'as pris pour un putain de garde-champêtre ?

— Je vous prends pour quelqu'un qui n'a pas beaucoup d'options.

— Ah ! Encore plus pénible que le Zentharim. Et moi qui pensait avoir négocié avec tous les trous-du-culs que ce monde ait porté…

Il défit ses menottes, et Nymuë le rejoignit à pas hésitants. Quand Revan ôta son capuchon, celui-ci dévoila un immense sourire :

— T'es une sacrée trouvaille, mésange.


Notes de fin :

Et voici... Je n'ai pas fait mystère du sort d'Elyon dans les chapitres précédents, je pense donc que la scène du cirque ne vous surprend pas. Cela restait important, toutefois, de vous montrer les circonstances de sa mort. Ce chapitre m'a également permis de vous introduire Revan, le mentor de Nymuë à Baldur's Gate, dont j'ai beaucoup aimé rédiger les dialogues. J'espère que ce personnage vous a plût, car nous le recroiserons à l'avenir.

Dans mon découpage de chapitres, j'ai décidé de terminer mon Acte I plus tôt que celui du jeu. Officiellement, l'Acte II démarre quand nous arrivons au territoire de la malédiction des ombres. D'un point de vue narratif, j'ai trouvé ça plus pertinent de le couper juste après la fête des tieffelins. Le prochain chapitre sera donc le dernier de l'Acte I tel que je l'ai défini : pour fêter ça, j'ai prévu quelques petits bonus.

Je vous remercie pour votre lecture et vous souhaite une excellente semaine !