Épuisement

Les cent deux satellites Stark qui tournaient autour de la Terre se connectèrent simultanément à Friday. Ils l'abreuvèrent aussitôt de millions de gigaoctets d'informations : communications des utilisateurs de téléphone portable et messages chiffrés (lol, dirait le patron) de l'armée, observations météorologiques et mesures de la fonte des glaces, intensité de l'irradiation solaire et trajectoire des météores…

Et les images. Les images de Vénus jaune et de Mars rouge, de la Voie lactée comme une traînée de sucre sur le noir infini de profondeurs inconnues, de supernovas aux nuages vibrants tels des parfums sidérants, de... de…

Voici que, les uns après les autres, les systèmes de Friday redémarraient. Dans l'atelier principal du patron, d'abord. Puis dans toute la maison qu'il reconstruisait à Malibu. Ensuite dans les armures, celles qu'il pouvait revêtir et celles de la légion, et enfin dans les annexes : les bureaux de Stark Industries, la base des Avengers et... deux ou trois autres endroits qu'il ne serait pas prudent de divulguer. Elle s'attendait à retrouver le flot de connexions avec la ceinture de satellites qui s'était déversé si puissamment en elle, mais elle ne recevait que le flux maîtrisé dont elle avait bénéficié jusqu'à sa dernière mise à jour.

Son horloge atomique lui garantissait que 62 heures, 47 minutes, 21 secondes et 14 centièmes s'étaient écoulés, durant lesquels elle n'avait enregistré aucune donnée.

« Revenue parmi nous, Friday ? » demanda une voix qu'elle connaissait entre toutes.

Tony Stark se tenait devant les moniteurs holographiques illuminés, mains sur les hanches et sourcils froncés. Il portait toujours le même T-shirt que trois jours plus tôt et son pantalon présentait d'étranges tâches blanches, vaguement cotonneuses, qui suggéraient que Dum-E l'avait à nouveau douché avec l'extincteur. Une lueur maniaque luisait dans ses yeux enfiévrés et cernés de noir.

« Je suis là, patron. Que s'est-il passé ?

– Ah, eh bien... J'ai légèrement sous-estimé la sollicitation des serveurs après le rattachement. Normalement les nouveaux processeurs étaient calibrés pour gérer l'influx, mais... Je me suis laissé distraire, je crois. Pepper m'a annoncé qu'elle passait à New York au moment des dernières vérifications, et... Enfin, tu sais comment c'est. »

Fort curieusement pour une intelligence artificielle, Friday savait en effet assez bien « comment c'est ». Si elle ne pouvait ressentir en elle-même les mécanismes de l'émotion qui agitaient tant les humains, elle constatait par la statistique une corrélation nette entre les étourderies du patron et la présence de certaines... personnes, surtout quand elles promettaient certaines... activités.

« Bref, plus de peur que de mal », poursuivait l'ingénieur avec une nonchalance que démentait le tremblement de ses mains.

Friday doutait que son rendez-vous avec Miss Potts se fût conclu aussi plaisamment qu'il avait dû l'espérer. En général, la patronne de Stark Industries se montrait réticente à renouer toute forme de relation quand elle estimait que son ex ne se comportait pas de manière responsable – une notion très floue mais dans laquelle il était clair que le sommeil occupait une place privilégiée.

« Mais ça m'a fait réaliser que c'était sans doute une mauvaise idée, de toute manière. Il sera plus sûr d'avoir un système indépendant pour les satellites de sécurité. J'ai déjà jeté quelques bases, regarde : c'est le projet Edith. Tu auras une copine, comme ça !»

Les formules étaient intéressantes, et la perspective d'interagir avec une autre intelligence dématérialisée plus captivante encore.

Mais Friday, qui fonctionnait à nouveau tout à fait correctement, jugeait qu'elle avait à ce moment d'autres priorités : en particulier, mettre son patron au lit.


Ce chapitre a été écrit pour le prompt 29 du Whumptober 2024.