Chapitre 1: La voix des justes

Le ciel de Shiganshina était d'un bleu éclatant ce jour-là, contrastant cruellement avec les événements qui allaient s'y dérouler. Annelise Plom sortit du modeste foyer de son dernier patient, réajustant machinalement sa tresse en épi de blé. Ses doigts tremblèrent légèrement en fermant la porte derrière elle, non à cause de la fatigue, mais parce qu'une étrange sensation d'appréhension pesait sur ses épaules et lui démangeait la nuque, une inquiétude sourde qu'elle ne parvenait pas à identifier.

Les rues du district étaient animées comme à l'accoutumée, les rires des enfants résonnant dans les ruelles, se mêlant aux cris des marchands et aux conversations des passants. Annelise inspira profondément, tentant de chasser l'étrange malaise qui pesait sur elle. Son esprit était déjà accaparé par des préoccupations plus immédiates : elle devait rejoindre le dispensaire au plus vite pour assister le docteur Jaeger, tout en cherchant une solution pour soulager Laure, sa sœur cadette, dont les douleurs chroniques s'intensifiaient de jour en jour. La concoction d'un nouveau remède pourrait peut-être enfin lui apporter un peu de répit.

C'est alors qu'un fracas assourdissant déchira l'air, un bruit si puissant qu'il fit vibrer les pavés sous ses pieds. Annelise s'immobilisa, le souffle coupé, son regard instinctivement attiré vers les imposants remparts du Mur. Une fissure béante se dessinait là où il n'aurait jamais dû y en avoir. Et puis, elle le vit.

Un visage monstrueux émergea de l'ouverture dans le mur, ses traits difformes, horriblement humains dans leur grotesque exagération, figés dans une expression neutre. Ce Titan colossal, d'une hauteur inimaginable, se dressait bien au-delà des remparts, ses yeux d'un rouge ardent balayant la ville en contrebas. L'espace d'un instant, Annelise se sentit incapable de bouger, pétrifiée par l'horreur et l'incompréhension. Le monde sembla se figer autour d'elle, chaque bruit, chaque mouvement devenant lointain, irréel. Ce n'était pas possible. Les Titans n'étaient qu'un cauchemar lointain, enfermés au-delà des murs depuis un siècle. Mais le colosse qui se tenait là, dominant Shiganshina de toute sa hauteur, balayait d'un seul coup ce sentiment de sécurité factice.

Puis, dans un souffle de vapeur, le Titan disparut, laissant derrière lui une porte béante, offrant un passage aux créatures de cauchemar qui se tenaient au-delà du mur. Annelise, encore secouée, entendit alors le bruit lourd et menaçant des pas de Titans. Ces bruits résonnaient, se rapprochant inexorablement, amplifiant la terreur qui envahissait déjà les rues.

Un hurlement perça l'air, puis un autre, et encore un autre. Des gens fuyaient dans toutes les directions, le chaos s'emparant des rues autrefois paisibles. Le sol trembla sous les pas des Titans qui approchaient, écrasant sans effort tout ce qui se trouvait sur leur passage. Annelise, enfin libérée de sa torpeur, sentit son cœur s'emballer. Il fallait qu'elle rentre. Il fallait qu'elle retrouve ses sœurs.

Ses pieds se mirent à courir avant même que sa pensée ne se forme entièrement. Elle bouscula des corps affolés, évitant de justesse des chariots renversés et des débris qui tombaient du ciel. Les cris de douleur et de terreur se mêlaient à ceux des enfants appelant leurs parents, des soldats hurlant des ordres dans la confusion. Le sang tâchait les pavés sous ses pieds, et les corps gisaient déjà là, des silhouettes brisées et méconnaissables.

Elle atteignit finalement sa maison, haletante, les poumons en feu. Le portail était ouvert, à peine accroché à ses gonds. L'intérieur était plongé dans une obscurité inhabituelle, comme si la maison elle-même retenait son souffle, terrifiée par ce qui se passait à l'extérieur.

« Laure ! Camélia ! » appela-t-elle, la voix brisée par la peur. Pas de réponse.

Annelise s'élança à l'intérieur, son cœur battant à tout rompre. Elle se précipita vers la chambre qu'elles partageaient toutes les trois, et l'horreur de la scène qu'elle découvrit la frappa comme un coup de poignard.

Laure était étendue sur le sol, immobile. Son corps frêle, semblait encore plus petit, plus vulnérable. Une large poutre, arrachée du plafond lors de l'impact du Titan, l'avait écrasée. Ses cheveux châtains, si semblables à ceux d'Annelise, étaient maintenant maculés de sang. Elle ne respirait plus. Ses yeux, encore ouverts, fixaient le vide avec une expression de peur figée.

Un cri muet déchira l'âme d'Annelise alors qu'elle s'effondra à genoux près de sa sœur. Ses mains tremblantes caressèrent doucement le visage froid de Laure, mais elle savait déjà que tout espoir était vain. La douleur qui la submergea fut immédiate, implacable. Laure, sa petite sœur, n'avait que dix-huit ans. Les souvenirs affluèrent en un torrent cruel : les éclats de rire complices, les rêves murmurés à la nuit tombée, le regard déterminé de Laure, toujours en quête d'approbation, et la promesse faite à leur mère de veiller sur elle. Cette promesse, désormais brisée, l'écrasa sous le poids de sa propre impuissance. La douleur qui la traversa fut plus aiguë que les coups de son père dans son enfance, plus lancinante que la faim qui la rongeait autrefois. L'odeur métallique du sang et la poussière s'infiltrèrent dans ses narines, la ramenant brutalement à la réalité. Elle voulait hurler, pleurer, mais le temps pressait, et elle n'avait pas ce luxe.

« Camélia... » murmura-t-elle, se redressant difficilement. Elle chercha frénétiquement sa deuxième sœur dans la pièce.

Camélia était là, recroquevillée dans un coin, tremblante, les yeux écarquillés par la terreur. Dans son regard, Annelise vit le reflet de sa propre douleur, une souffrance partagée qui les liait encore plus profondément. Ses bras étaient enroulés autour de ses genoux, elle qui, d'ordinaire, paraissait si forte avec sa grande taille pour ses quinze ans et son caractère affirmé. Mais à cet instant, elle n'était plus qu'une enfant terrifiée, cherchant désespérément à se fondre dans l'obscurité, à échapper à l'horreur qui les entourait. Annelise se précipita vers elle, la saisit avec une douceur mêlée de fermeté, et la serra contre elle, comme pour lui offrir un refuge dans ce monde qui s'effondrait.

« On doit partir, Camélia, on doit partir maintenant ! » lui souffla-t-elle à l'oreille, sa voix brisée par l'urgence et la douleur. Oui, mais partir où ? La panique commença à gagner Annelise, mais en sentant la présence de Camélia contre elle, elle se rappela qu'il fallait impérativement la sortir de là. Elle ne supporterait pas de perdre sa dernière sœur. Se forçant à réfléchir calmement, une idée lui vint : le fleuve, c'est là qu'il faut aller.

Camélia, bien plus grande qu'Annelise à seulement quinze ans, était difficile à soutenir, mais la détermination farouche d'Annelise à sauver sa petite sœur lui donna la force de la remettre debout. Ensemble, sans oser un regard en arrière vers le corps sans vie de Laure, elles quittèrent leur maison en courant. Ensemble, elles coururent à travers les rues dévastées de Shiganshina, main dans la main, se frayant un chemin à travers les débris, les flammes, et les hurlements désespérés des autres fuyards. Le ponton apparut enfin devant elles, une planche de salut au milieu de cet enfer.

Les navettes étaient déjà prises d'assaut, des soldats luttaient pour maintenir l'ordre, criant des ordres pour faire monter les femmes et les enfants en priorité. Mais la panique avait transformé les hommes en bêtes désespérées, tentant de forcer le passage, même au détriment des plus vulnérables. Annelise comprenait cet instinct de survie brut, mais à cet instant, son propre instinct était plus primitif encore, focalisé sur une seule chose : protéger sa sœur.

Lorsqu'un homme, rendu fou par la peur, attrapa les cheveux de Camélia pour s'emparer de sa place, une rage féroce, presque animale, s'empara d'Annelise. Sans hésiter, elle lui asséna un coup de poing d'une violence inouïe qui fit craquer sa mâchoire. Tandis que l'homme titubait, elle cracha : « Dégage, connard. » Ignorant la douleur fulgurante dans sa main gauche, elle reprit aussitôt sa place dans la file avec Camélia, prête à tout pour assurer leur survie.

Elles atteignirent finalement une navette à l'instant où elle levait l'ancre. Un soldat tendit la main pour les aider à monter, et Annelise hissa Camélia à bord avant de grimper elle-même, haletante et épuisée. La navette était surchargée, les passagers entassés les uns contre les autres, mais c'était leur seule chance de survie.

Alors que la navette s'éloignait du quai, Annelise regarda une dernière fois en arrière. La silhouette du Titan gigantesque avait disparu, mais son œuvre de destruction était partout. À travers les nuages de poussière, le sol trembla à nouveau, et elle vit, au loin, une autre abomination. Une immense créature recouverte de plaques osseuses se ruait vers le Mur Maria, son corps imposant et musculeux se mouvant avec une vitesse terrifiante.

Les yeux d'Annelise et de Camélia s'écarquillèrent de terreur en voyant la créature massive s'élancer contre la porte du Mur avec une force dévastatrice. Le fracas de l'impact résonna jusque dans la navette, secouant l'embarcation comme si elle-même avait été frappée. En un instant, le mur céda sous la puissance brute du monstre, créant un nouveau passage béant pour les Titans qui affluaient de Shiganshina, avides de destruction. Annelise, le cœur battant à tout rompre, serra Camélia encore plus fort contre elle. Sentant la panique de sa sœur monter, elle lui murmura avec une fermeté presque désespérée : « Ferme les yeux, Camélia. Ne regarde pas. »

Les eaux du fleuve les emportaient loin de ce cauchemar, mais Annelise savait qu'elle ne pourrait jamais réellement fuir ce qu'elle venait de vivre. C'était le début de la fin, et plus rien ne serait jamais comme avant.

Annelise se réveilla en sursaut, haletante, le cœur battant à tout rompre. Encore ce cauchemar. La chute du Mur Maria et la mort de Laure revenaient sans cesse hanter ses nuits, ses souvenirs tournant en boucle comme une plaie qu'on ne pouvait refermer. Le premier éclat de lumière du jour perça à travers les rideaux usés, annonçant l'aube. Elle tourna lentement la tête vers l'horloge qui indiquait 6h20. Il était temps de se lever.

Cela faisait maintenant trois mois que le Mur avait cédé et que le district de Shiganshina avait été anéanti. Depuis ce jour, Camélia n'avait pas prononcé un seul mot. Annelise se tourna vers sa sœur, qui dormait encore profondément à ses côtés. Après l'arrivée des réfugiés, l'armée avait procédé à un recensement, répartissant les survivants dans les rares logements disponibles. Les enfants orphelins et les privilégiés étaient prioritaires. Grâce à ses compétences médicales, Annelise avait pu obtenir un petit logement pour elle et Camélia.

Leur domicile, bien que modeste, comportait deux pièces : une chambre étroite et une pièce principale servant à la fois de bureau et de cuisine. La chambre, trop petite pour accueillir deux lits, obligeait les deux sœurs à dormir ensemble, comme elles le faisaient autrefois. Mais cette fois, Laure n'était plus là pour partager cet espace exigu. Le souvenir de sa sœur défunte, niché dans un coin de son esprit, pulsait douloureusement chaque matin. Annelise inspira profondément et, en ignorant cette souffrance lancinante, se leva pour se préparer.

Le parquet sombre de la chambre gémissait sous chaque pas, son craquement résonnant comme un écho du passé, ajoutant une note de tristesse à l'ambiance déjà pesante. Les murs, autrefois d'un blanc immaculé, avaient viré au jaune brunâtre, marqués par les années de négligence et de souffrance. Chaque fissure, chaque tache racontait une histoire de privations et de combats silencieux. Annelise se dirigea lentement vers le coin lavabo, dissimulé derrière un rideau épais à l'arrière de la chambre. Ce coin, simple mais essentiel, se composait d'un lavabo blanc, surmonté d'un miroir terni par le temps. Juste à côté, une grande bassine en bois servait de baignoire. C'était là que, chaque soir, Annelise et Camélia prenaient leur bain, le rituel marquant la fin de journées souvent harassantes. Elles y nettoyaient aussi leur linge, l'eau savonneuse emportant avec elle la poussière et les soucis accumulés. Elle se brossa les dents, puis peigna ses longs cheveux bruns, luttant pour démêler les boucles qui lui tombaient jusqu'aux fesses. Après les avoir attachés en une tresse en épi de blé, des mèches rebelles s'échappant ici et là, elle contempla son reflet. Ses yeux, d'un brun presque noir, étaient marqués par la fatigue, témoignant de ses nuits agitées. Elle s'efforçait de rester constamment occupée, s'investissant corps et âme dans son travail pour éviter de penser à Laure et à son corps sans vie.

Un sourire fugace effleura les lèvres d'Annelise alors que ses pensées dérivaient vers Laure. Elle imagina sa sœur, pleine de vie, entrant sans prévenir, écartant le rideau avec une joyeuse insouciance, peu importe comment Annelise était vêtue. Laure venait toujours avec une histoire à raconter, les derniers potins du quartier ou simplement une plaisanterie qui faisait rire aux éclats. Ces souvenirs étaient doux-amers, une étreinte chaleureuse du passé désormais hors de portée. Annelise secoua doucement la tête, repoussant la vague de nostalgie qui menaçait de l'envahir.

Elle enfila un pantalon noir taille haute, ajusté à sa silhouette, et un haut blanc aux manches mi-longues, qu'elle rentra soigneusement dans la ceinture. Glissant le bas de son pantalon dans ses bottines usées mais robustes, elle prit une profonde inspiration, s'ancrant dans le présent. D'un pas décidé, elle se dirigea vers la deuxième pièce, prête à affronter une nouvelle journée.

Cette pièce principale, sombre et austère, n'était éclairée que par une unique fenêtre, dont la lumière peinait à pénétrer les murs épais de la vieille bâtisse. La pénombre qui régnait donnait à l'endroit une atmosphère oppressante, malgré les efforts d'Annelise pour le maintenir propre et bien entretenu. Le sol était recouvert du même parquet sombre que la chambre, émettant le même craquement sous les pas. Les murs, peints d'un blanc délavé tirant sur le jaune brun, portaient les marques du temps, mais Annelise avait pris soin de les nettoyer régulièrement, afin de préserver un minimum de dignité dans ce lieu de vie et de travail.

À gauche, se trouvait ce qu'Annelise appelait son « coin soin ». Un bureau en bois massif, usé par les années, était installé près du mur, accompagné d'un divan simple mais confortable où les patients pouvaient s'asseoir ou s'allonger pendant qu'elle les examinait. Sur le bureau, étaient soigneusement rangés divers instruments médicaux, quelques fioles de remèdes et des rouleaux de bandages. Le tout était organisé avec méthode, reflet de la rigueur d'Annelise dans son travail.

À droite de la pièce, un petit espace était réservé à la cuisine. Un modeste plan de travail en bois, sur lequel reposaient quelques ustensiles, faisait face à un coin gaz où trônait une vieille cuisinière. Juste à côté, une petite table en bois, pouvant à peine accueillir deux personnes, servait à la fois de surface de préparation et de lieu pour les repas. Bien que modeste, cet espace était essentiel à leur quotidien. C'est ici qu'Annelise préparait non seulement leurs repas frugaux, mais aussi les remèdes qu'elle distribuait à ceux qui venaient chercher son aide.

Malgré la simplicité et l'austérité du lieu, Annelise avait réussi à en faire un espace fonctionnel, presque accueillant, en y mettant tout son cœur. Chaque coin, chaque meuble avait son utilité bien précise, chaque objet était à sa place, témoignant de son désir de contrôle et d'ordre, au milieu du chaos que la vie avait imposé à elle et à Camélia.

Allumant le gaz, Annelise mit de l'eau à chauffer dans une bouilloire pour préparer du thé, un réconfort simple avant de commencer une nouvelle journée de labeur. Elle se perdit un instant dans la contemplation de la rue par la fenêtre. Un enfant en haillons vendait des journaux, son visage marqué par la faim. L'arrivée massive des réfugiés avait appauvri la population, et même les plus jeunes devaient désormais contribuer à la survie de leur famille. Le manque de nourriture était palpable, et Annelise elle-même avait perdu du poids. Ses joues, autrefois pleines, s'étaient creusées, et malgré ses efforts pour nourrir au mieux Camélia, cette dernière avait également maigri.

Soudain, la porte d'entrée s'ouvrit violemment, claquant contre le mur. Une chevelure blonde tourbillonna dans la pièce alors que Lisa, comme à son habitude, déboulait sans prévenir. La jeune femme tirait bruyamment une chaise avant de s'y asseoir, les bras croisés, visiblement furieuse.

Lisa était petite et trapue, avec des épaules carrées et une force physique qui ne trahissait pourtant en rien sa féminité. Ses cheveux courts et fins, balayés par une brise légère, ajoutaient à son allure déterminée. Ses yeux bleus, vifs et intelligents, trahissaient l'émotion qui la traversait. Annelise la considérait comme une sœur. Elles se connaissaient depuis l'enfance, Lisa étant souvent entraînée par Annelise dans toutes sortes de bêtises. Elles avaient grandi ensemble, presque inséparables, jusqu'à ce qu'Annelise doive déménager à Shiganshina avec ses sœurs après la mort de leur mère. La séparation avait été douloureuse, mais leur amitié avait survécu, nourrie par des lettres régulières et des retrouvailles intenses après la chute du Mur Maria.

Avec un sourire en coin, Annelise ne put s'empêcher de lancer sur un ton ironique : « Alors, qu'est-ce qui t'a mise dans un état pareil ce matin ? »

Lisa, toujours bouillonnante, répliqua : « Mon père, encore une fois. »

« Non ?! » feignit d'être surprise Annelise, bien qu'elle connaisse déjà la réponse.

Le père de Lisa, un fervent adepte du Culte du Mur, était souvent à l'origine de ses tourments. Obsédé par l'idée de « sauver » sa fille de ses prétendus « péchés », il ne parvenait pas à accepter son orientation sexuelle. Lisa avait grandi sous le poids du rejet, se croyant « impure » et « indigne », mais avec le temps, elle avait appris à s'aimer telle qu'elle était, devenant une femme forte et résiliente. Pourtant, Annelise savait que, malgré sa façade de force, les blessures infligées par le rejet constant de son père n'avaient jamais vraiment cicatrisé.

« Étonnant, n'est-ce pas ? Moi, la fierté de mon père, » dit Lisa, sa voix teintée d'une ironie amère qui trahissait une profonde douleur.

Absorbées par leur conversation, ni l'une ni l'autre n'entendirent Camélia entrer discrètement dans la cuisine.

« Cam ! » s'exclama Annelise en utilisant le surnom affectueux qu'elle donnait à sa petite sœur. « J'ai fait du thé, et un patient sympa m'a donné des gâteaux hier. Tu en veux ? »

Camélia hocha la tête en silence, ses gestes lents et mesurés. Pendant qu'elle mangeait sans un mot, Lisa et Annelise échangèrent un regard lourd de tristesse. Le traumatisme de la mort de Laure avait laissé une empreinte indélébile sur Camélia, la réduisant à un mutisme que ni le temps ni l'amour de sa sœur ne semblaient pouvoir briser.

« Cela ressemble à un souffle au cœur, » expliqua Annelise au grand-père d'Armin. Le petit garçon blond, ses yeux bleus remplis d'inquiétude, fixait la jeune femme, cherchant des réponses rassurantes.

« Ce n'est pas catastrophique, ne vous inquiétez pas, » ajouta-t-elle d'une voix douce. « Il faudra simplement éviter les tâches trop fatigantes et ne pas trop solliciter votre corps. »

Le grand-père, bien qu'affichant un sourire, soupira en posant une main affectueuse sur la tête d'Armin. « Je comprends, mais je n'aurai pas les moyens de suivre vos conseils... Je dois continuer à travailler. »

« Je vous recommande de venir me voir chaque semaine, » suggéra Annelise avec une douceur empreinte de fermeté. « Je veux m'assurer que cela n'évolue pas dans le mauvais sens. »

Le grand-père, un peu hésitant, répondit avec une pointe d'embarras, « Mais… je n'ai pas les moyens de payer pour autant de consultations. »

Annelise hocha la tête, compréhensive. « Ne vous en faites pas, » dit-elle calmement. « Je ne fais pas ce métier pour l'argent. Aujourd'hui, rien ne rapporte vraiment, de toute façon. » Depuis qu'elle avait repris ses fonctions de médecin, Annelise avait choisi de ne pas imposer de tarif fixe. Elle savait que se soigner était devenu un luxe inaccessible pour beaucoup, alors elle laissait chacun contribuer selon ses possibilités : un peu d'argent, quelques pommes de terre, un livre… Et même si quelqu'un n'avait rien à offrir, elle le soignait tout de même.

Le grand-père, visiblement touché par ses mots, la regarda avec une profonde reconnaissance. « Vous êtes une bénédiction en ces temps difficiles, » murmura-t-il, ému.

Annelise les raccompagna jusqu'à la porte, un sourire bienveillant éclairant son visage. « Prenez soin de vous, » dit-elle en guise d'au revoir. « À la semaine prochaine. »

Elle les observa s'éloigner, son regard suivant le grand-père et Armin jusqu'à ce qu'ils disparaissent au coin de la rue. Refermant doucement la porte, Annelise sentit une satisfaction tranquille l'envahir. En ces temps sombres, choisir de tendre la main aux autres était une décision qu'elle ne regrettait pas.

La journée touchait à sa fin, et Annelise, épuisée mais satisfaite de son travail, se préparait à s'installer à table avec Camélia. Sa sœur, silencieuse comme à son habitude, avait préparé le repas pendant qu'Annelise recevait ses derniers patients. Alors qu'elles étaient sur le point de commencer à manger, la porte d'entrée s'ouvrit brutalement, claquant contre le mur avec fracas. Lisa fit irruption dans la pièce, comme elle en avait l'habitude.

Annelise esquissa un sourire, prête à faire une remarque. « Dis donc, t'as pas l'impression que mon mur est déjà assez fissuré sans que… » Elle s'interrompit en voyant l'expression sur le visage de Lisa.

Le sourire d'Annelise s'effaça aussitôt. L'horreur dans les yeux de son amie ne laissait aucun doute : quelque chose n'allait pas.

Le cœur d'Annelise s'accéléra, une vague d'adrénaline chassant sa fatigue. Elle se leva brusquement, sa chaise raclant le sol dans un grincement aigu. "Que se passe-t-il ?" demanda-t-elle, la tension palpable dans sa , le souffle court, lutta pour trouver ses mots. "C'est ma mère... Elle est très malade. Ça s'est déclenché tellement vite. Hier, ce n'était qu'un rhume, mais aujourd'hui..." Elle s'interrompit, visiblement submergée. "Elle a une forte fièvre, des frissons incontrôlables, et elle délire. Son corps est couvert de sueurs froides, et elle peine à respirer."Tandis que Lisa énumérait les symptômes, Annelise sentit une froide détermination l'envahir. Ses pas la menèrent instinctivement vers son coin réservés aux remèdes, ses doigts effleurant les flacons avec une familiarité née de années de pratique. Elle cherchait un remède spécifique, un antibiotique rare qu'elle fabriquait elle-même à partir de contact froid du verre sous ses doigts fit ressurgir un souvenir vivace. Le visage grave du docteur Jaeger se matérialisa dans son esprit, aussi clair que s'il se tenait devant elle.

« Tu vois, Annelise, ces livres renferment de nombreux moyens de soigner les gens, » lui avait-il dit en lui présentant l'un des volumes. Curieuse, la jeune fille avait pris le livre avec précaution, l'inspectant avec douceur et une soif de connaissance évidente.

« Alors, il faut les montrer à tout le monde, pour pouvoir sauver le plus de personnes possible ! » avait-elle répondu avec l'innocence de ses 14 ans.

Le docteur Jaeger avait soupiré avant de lui répondre, d'un ton grave : « Si c'était si simple... Ces livres sont illégaux. Quiconque se ferait prendre avec l'un d'eux serait pendu, ou pire... »

Choquée, Annelise avait immédiatement rendu le livre à son mentor. « Mais c'est injuste ! Pourquoi priverait-on la population de ces connaissances ? » s'était-elle indignée, incapable de comprendre la cruauté du monde dans lequel elle vivait.

Le docteur Jaeger était alors resté silencieux, plongé dans ses pensées, comme transporté dans une autre époque. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était empreinte d'une gravité nouvelle. « Si tu veux bien m'assister, tu devras connaître ces livres par cœur. Aucun indice ne doit laisser penser que tu possèdes ces connaissances médicales avancées. Même si cela signifie que tu devras, parfois, laisser mourir des gens. Car si le gouvernement découvre ce que tu sais, qui sait ce qu'ils te feront subir, à toi et à ta famille. »

Annelise, rebelle et fougueuse, avait rétorqué avec une pointe d'exaspération : « Alors à quoi bon m'emmerder à apprendre ces livres, si je ne peux pas m'en servir ? »

Le docteur Jaeger avait souri tristement, le regard à nouveau perdu dans ses pensées. « Va savoir, » avait-il murmuré, laissant la jeune fille face à des questions sans réponse.

« Annelise ? » appela Lisa, tirant Annelise de ses pensées. Revenant brusquement à la réalité, Annelise hésita, sa main suspendue au-dessus des échantillons d'antibiotiques. Devait-elle vraiment mettre sa vie en danger, et par la même occasion, celle de sa petite sœur ?

Elle tourna lentement la tête vers Camélia, toujours assise à table, ses grands yeux emplis d'inquiétude et de questions muettes. Camélia, sa petite sœur, sa responsabilité, sa raison de vivre. Pouvait-elle vraiment risquer leur sécurité ?Une colère sourde monta en elle, alimentée par des années de frustration et d'injustice. Les battements de son cœur résonnaient dans ses oreilles, chaque pulsation semblant lui poser la même question : allait-elle devenir comme ces gens qui ferment les yeux, qui acceptent docilement l'inacceptable par peur ?Non. La décision cristallisa en elle, aussi claire que le jour. Annelise ne pouvait plus supporter de trahir ses principes. Les lois de ce monde transformaient ces pratiques en secrets interdits, mais elles n'étaient pas justes. Elle refusait de devenir un mouton, de laisser la peur dicter sa conduite et de sacrifier ce en quoi elle croyait. Et plus que tout, elle refusait de donner cet exemple à Camélia. D'un geste décidé, Annelise saisit le flacon d'antibiotiques. Elle se tourna vers Camélia, son regard intense transmettant la gravité de la situation. "Je vais avec Lisa. Tu ne dois pas savoir ce qu'il y a dans ce flacon, ni ce qui va se passer là-bas. Pour toi, personne n'est tombé malade, et tu ne sais rien. Compris ?"Camélia, percevant l'importance du moment, hocha solennellement la tê reporta son attention sur Lisa, son expression grave et déterminée. "Ça vaut aussi pour toi. Sache que je prends un risque énorme, pour moi et pour Camélia. Personne ne doit me poser de questions, et vous devrez suivre mes consignes à la lettre."Lisa acquiesça, un mélange de gratitude et d'appréhension dans les serra le flacon dans sa main, sentant le poids de sa décision. Alors qu'elle franchissait le seuil de la porte, suivie de près par Lisa, elle murmura entre ses dents : "Foutue fièvre typhoïde ."

Après avoir soigné la mère de Lisa, Annelise leur prodigua un conseil crucial, sa voix empreinte de gravité. "Filtrez soigneusement votre eau," insista-t-elle, expliquant le lien entre l'eau contaminée et la propagation de la maladie. Ses yeux, reflétant une inquiétude profonde, trahissaient la conscience du danger imminent d'une pandémie si ces précautions étaient négligé nuit-là, animées par un sens aigu du devoir, Annelise et Lisa s'attelèrent à la création d'affiches d'alerte.

Leurs mains travaillaient avec une détermination silencieuse, traçant des messages simples mais percutants : "Filtrez votre eau pour préserver votre vie." Chaque trait de crayon portait le poids de leur secret et l'espoir de sauver des vies. À l'aube, alors que la ville s'éveillait à peine, des silhouettes furtives glissèrent dans les rues. Les affiches apparurent comme par magie sur les murs, signées d'un mystérieux "Médecin du peuple". Ce pseudonyme, choisi avec soin, devint rapidement le sujet de toutes les conversations, un symbole d'espoir dans l'adversité.Ce n'était que le début.

Au fil des semaines et des mois, de nouvelles affiches fleurirent régulièrement, abordant divers aspects de la santé et de la prévention. Chaque message était attendu avec une impatience croissante, devenant un phare de sagesse dans ces temps incertains. Les habitants, d'abord intrigués, puis reconnaissants, commencèrent à suivre ces conseils avec une ferveur l'ombre, Annelise et Lisa poursuivaient leur mission, leur complicité renforcée par ce secret partagé. Chaque nouvelle affiche était une victoire silencieuse, une façon de protéger leur communauté sans compromettre leur sécurité ni celle de Camélia. Leur satisfaction grandissait à mesure qu'elles observaient les changements positifs autour d'elles, sachant que leurs actions, bien qu'anonymes, faisaient une réelle diffé "Médecin du peuple" devint une légende vivante, un gardien invisible veillant sur la santé de tous. Et tandis que les spéculations allaient bon train sur son identité, Annelise et Lisa continuaient leur œuvre, portées par la conviction que parfois, les plus grands actes de bravoure sont ceux qui restent dans l'ombre.