Auteur : Nat, qui non seulement existe encore mais en plus écrit toujours ! Incroyable.
Disclaimer : Maedhros, Maglor, Elros et Elrond ainsi que le monde et l'histoire générale dans lesquels ils évoluent n'appartiennent qu'à Tolkien. Je ne fais que remanier le tout pour m'amuser un peu avec mes textes et mes personnages préférés.
Warnings : …Il y a un orage. Et une discussion beaucoup trop longue. Je crois que c'est à peu près tout.
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Nuit d'orage
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Ce furent les grondements du tonnerre qui réveillèrent Maglor au beau milieu de la nuit. L'orage qui avait alourdi l'air toute la journée se déchaînait enfin, ses roulements menaçants se répondant d'est en ouest et se répercutant sans trêve autour de la colline d'Amon Ereb. Le ménestrel se redressa sur ses oreillers. Un battement plus violent que les autres éclata au-dessus de la citadelle et acheva de l'extirper de ses songes vaporeux. Sa main pâle écarta le dais de son lit, lui donnant vue sur le ballet frénétique des ombres et des lumières orageuses qui tournoyaient furieusement dans la pièce obscure. Maglor cligna des yeux à plusieurs reprises, troublé par cette danse éblouissante. Il avait négligé de tirer les rideaux de sa fenêtre et celle-ci ouvrait à présent sur un puits de ciel ténébreux déchiré d'éclairs aveuglants. La flamme blanche de l'un ne s'était pas éteinte qu'une autre déjà lacérait la nuit et griffait les lambeaux des sombres nuées voilant les étoiles. Et toujours, toujours les craquements furibonds du tonnerre ébranlaient l'air et les pierres, les échos sourds de leurs martèlements tourbillonnant avec rage dans les landes désolées.
Un instant, un court instant, Maglor se revit petit enfant dans des terres lointaines, terrifié par l'orage qui tonnait – tant de bruit, tant de méchants bruits qui frappent et qui blessent ; pourquoi les cieux étaient-ils si furieux, Nelyo, pourquoi, et cet idiot de Tyelko qui dansait sous la pluie battante… !
L'elfe lâcha le voile qui glissa en place dans un froissement soyeux. Il respira lentement, coupé du chaos des éclairs, tâchant d'apaiser les battements effrénés de son cœur affolé par la colère de la nuit. Ce n'était qu'un orage, un simple orage. Il aurait dû s'y attendre. L'été qu'ils subissaient était inhabituellement chaud et sec, même pour ces terres du sud, et plusieurs feux de forêt s'étaient déclenchés au cours de la saison. La vague de chaleur s'était encore aggravée depuis le début de la semaine ; et même les épais murs de la forteresse peinaient à conserver un peu de fraîcheur. Maedhros, qui abhorrait pourtant d'exhiber ses cicatrices, s'était résigné à troquer ses éternelles tuniques à manches longues contre d'autres plus adaptées à la touffeur de l'air. Et il avait fait si chaud, tout au long de la journée, que même l'infatigable Elros avait renoncé à courir partout. On l'avait vu longer les murs de pierres à la recherche d'ombre tandis qu'il se rendait à l'entraînement ; et le maître d'arme avait dû le sermonner lorsque le garçon s'était, dès avant son passage dans la lice, appuyé sur sa latte matelassée comme il l'aurait fait d'un bâton après une marche harassante. Assis par terre près de son frère, Elrond avait bouillonné en silence sous le ciel vide. Il s'était entêté à refuser tous les adversaires qu'on lui avait opposés jusqu'à ce que son instructeur, excédé, n'écourtât son exercice en le chassant de sa vue. Le jeune semi-elfe s'était montré anormalement irritable, lui qui était pourtant d'une nature douce et bienveillante. Il n'avait pas été le seul. Elfes comme bêtes avaient été à cran tout le jour, énervés par la tension écrasante qui avait rendu l'air irrespirable.
Il n'y avait rien de surprenant à ce qu'un orage éclate, vraiment, et Maglor devrait être reconnaissant d'entendre son fracas se déchaîner tout autour du château. La pluie qui tambourinait là-dehors ne manquerait pas d'apporter un regain de fraîcheur plus que bienvenu, et toute la tension accumulée au cours des dernières semaines s'allègerait enfin.
L'orage tournait autour de la colline fortifiée et refusait obstinément de s'en éloigner. Un coup de tonnerre assourdissant craqua soudain avec violence et se répercuta longuement dans la nuit. Maglor tressaillit. Son sang ne fit qu'un tour, le battement de l'orage suppléant celui que son cœur avait manqué. On s'agita aux étages supérieurs ; le fracas avait dû réveiller la moitié de la citadelle. La foudre était tombée quelque part, proche, bien trop proche. Peut-être y avait-il eu des dégâts. Eclairé seulement par le foudroiement blafard des éclairs, le ménestrel traversa sa chambre et passa un ample manteau par-dessus la légère robe de coton qui lui servait de vêtement de nuit. Puis, sans prendre la peine de s'encombrer d'un chandelier, il s'aventura dans le couloir obscur. Le tonnerre grondant lui parvenait étouffé par l'épaisseur des murs, et le musicien accueillit les ombres rassurantes du couloir avec soulagement. Il ne se laissa cependant pas le temps de les apprécier. Il lui fallait s'assurer au plus tôt qu'aucune tour du château n'avait été atteinte et qu'aucun incendie n'en menaçait les dépendances. Maedhros –Nelyo !– avait manifestement eu la même idée : il quitta sa propre chambre à l'instant où Maglor la dépassait. Le grand seigneur elfe salua son frère d'une légère inclinaison de la tête. Les zébrures étincelantes qui écorchaient le ciel embrasèrent une seconde son visage et le reflet interrogateur de ses yeux clairs avant qu'il ne refermât sa porte, et Maglor lui répondit par un pauvre sourire qui trahissait sa nervosité.
« La foudre m'a réveillé en tombant, mon frère. Je suis navré de constater qu'elle n'a pas épargné ton sommeil non plus.
-Je ne dormais pas, souffla Maedhros de sa voix abîmée. »
Il n'avait même pas pris la peine de se changer, remarqua alors Maglor, s'étant contenté de retirer sa tunique et de délacer le col de sa chemise. L'odeur légèrement âcre de l'encre lui collait aux doigts et la raideur fatiguée de ses épaules révélait ses heures de travail nocturne. Il fit jouer sa main gauche pour en chasser les crampes et la posa dans le dos de son cadet, apaisante, l'entraînant doucement dans le couloir. Il poursuivit sans hausser le ton, certain que son frère l'entendrait :
« J'ai vu l'éclair frapper la terre à l'est, mais je doute qu'il ait touché une tour ou les remparts. Nous aurions senti le bâtiment trembler si cela avait été le cas, et je me demande si la foudre n'a pas atteint l'affleurement rocheux qui borde la colline.
-Le pic est moins haut que nos tours, lui opposa Maglor, et Curufin prétendait que la foudre frappe toujours le point le plus élevé. »
Elevé, et de préférence métallique, se souvint-il. C'était pour cette raison que Curufin avait fait installer une longue tige d'acier au bout de ce même promontoire rocheux, mais une tempête à la violence inouïe l'avait arrachée du roc l'hiver suivant leur échec au Sirion. Personne ne s'était soucié de la faire réparer. Maglor regrettait à présent cette négligence.
« …Assurons-nous donc qu'elle n'ait pas frappé le donjon, conclut Maedhros en guidant son frère dans le couloir. »
Ils avaient presque atteint l'escalier lorsque, passant devant la porte de la chambre des jumeaux, le ménestrel fronça soudain les sourcils. L'orage s'acharnait à tourner autour d'Amon Ereb, et les craquements assourdissants du tonnerre lui parvenaient avec une précision renouvelée. Un courant d'air frais, glissant sous l'épais panneau de bois, vint agiter l'ourlet de sa longue robe. Maedhros dut également le percevoir, car il s'immobilisa un instant. Les deux frères échangèrent un regard. Maglor indiqua la porte d'un léger mouvement de tête, ses longs cheveux noirs glissant en cascade sur ses épaules. Maedhros hocha la tête en réponse. Sa main unique quitta le dos de son cadet pour lui presser l'épaule une seconde, écartant délicatement les boucles sombres de sa chevelure. Puis il s'engagea dans l'escalier obscur et disparut.
Resté seul, le harpiste laissa échapper un soupir. C'était bien là tout ce qui manquait à sa nuit. Les garçons avaient certainement oublié de fermer leurs fenêtres, laissant la pluie inonder leurs tapis et abîmer leurs meubles. Il se demanda un instant pourquoi les jeunes métis n'avaient pas réagi en entendant l'orage se déchaîner, mais peut-être son fracas étourdissant n'avait-il pas suffit à les réveiller. Ils n'avaient jamais fait grand cas des caprices du temps et des cieux, même lorsqu'ils étaient encore si petits qu'il leur fallait se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre les poignées des portes ; et les plus violentes tempêtes hivernales les berçaient comme des chansons de nourrice. Maedhros supposait que les mugissements du vent leur rappelaient, inconsciemment, la ronde agitée des marées qui avaient rythmé leurs premiers sommeils. Maglor supposait qu'il disait vrai. Après tout, lui-même n'avait jamais si bien dormi en Terre-du-Milieu qu'à Belegost où les pics des artisans nains façonnaient la roche et martelaient l'acier.
Secouant ses pensées d'un mouvement de tête, Maglor ouvrit la porte avec précaution, plus par habitude que par réelle nécessité : si les hurlements furibonds de l'orage n'avaient pas suffit à arracher les jumeaux à leurs songes, il était peu probable que le grincement des gonds y parvint. Eux non plus n'avaient pas fermé leurs volets ni tiré leurs rideaux, et dans leur chambre régnait le même chaos d'ombres et de lumières que dans celle de leur père adoptif. Les éclats du tonnerre s'y répercutaient avec une violence accrue ; mais cela, constata l'arrivant au premier coup d'œil, ne semblait pas gêner Elros outre mesure. Etendu en travers de son matelas, une jambe par-dessus son drap et la tête à côté de ses oreillers, le semi-elfe dormait à poings fermés. Une fraction de seconde, le ménestrel considéra avec perplexité le calme de sa respiration et l'expression paisible de son visage aux yeux fermés. Entendait-il le bourdon lointain de l'orage résonner dans ses songes, ou s'était-il évadé en un lieu où les orages n'existaient pas ?
Négligeant momentanément l'urgence de la fenêtre à fermer, Maglor s'avançait pour le border comme lorsqu'il n'était encore, il n'y avait pas si longtemps de cela, qu'un tout petit bout d'elfe agitant sa petite épée de bois, quand son regard tomba sur le lit d'Elrond. Le lit vide d'Elrond.
Les yeux de Maglor firent promptement le tour de la pièce et il découvrit, sans grande surprise, le noctambule assis sur le rebord de l'une des fenêtres. Taillé aussi bas qu'un banc et agrémenté de nombreux coussins moelleux, ce rebord avait depuis longtemps été adopté comme l'un des lieux de lecture favoris des jumeaux. Toujours y traînait quelque couverture, et toujours la traverse de la fenêtre supportait-elle quelque ouvrage en cours de lecture emprunté à la bibliothèque de l'un ou l'autre de leurs tuteurs. La couverture couvrait présentement les épaules d'Elrond, confortablement calé parmi ses coussins, et le livre ouvert sur ses genoux était un recueil de poésie noldorine ; mais ce n'était pas le manuscrit qui accaparait son attention. Les bras croisés sur la tablette de la fenêtre, le menton sur ses coudes et son regard étincelant perdu dans la nuit striée d'éclairs, le jeune métis contemplait la colère du terrible orage – par la fenêtre restée ouverte. Le vent lui battait aux tempes les mèches lâches de ses longs cheveux dénoués, mais il n'esquissait pas le moindre geste pour se mettre à l'abri. Maglor franchit en quelques enjambées nerveuses l'espace qui les séparait, son mécontentement s'ajoutant au malaise causé par la tempête pour assombrir son humeur. Il n'était pas étonné de trouver Elrond éveillé au cœur de la nuit, le garçon souffrant d'insomnies récurrentes depuis quelques temps – le guérisseur accusait les phases de la lune. Mais passer sa nuit à lire à la lumière des étoiles était une chose, le faire devant une fenêtre ouverte en plein orage en était une autre.
« Enfin Elrond, s'agaça Maglor en refermant précipitamment les battants de bois et de verre, tu n'as pas eu l'idée de fermer ta fenêtre lorsque tu as vu la pluie se mettre à tomber ? Ou attendais-tu d'attraper la fièvre pour te mettre à l'abri ? »
Si Elrond sursauta, Maglor manqua d'en percevoir le mouvement. Le jeune semi-elfe leva vers lui un visage confus. Le gris nuageux de ses yeux reflétait les éclats scintillants des éclairs qui dansaient au-dehors, aveuglants.
« Mais la pluie ne tombait pas à l'intérieur, se défendit-il, j'y faisais attention. »
Aussi invraisemblable que cela pût paraître, il fallait reconnaître qu'il disait vrai. Ni la traverse ni l'appui de la fenêtre n'étaient mouillés.
« Peut-être, lui concéda Maglor de mauvaise grâce, mais j'aimerais qu'à l'avenir tu saches te montrer plus raisonnable.
-Mais pourquoi ?
-Parce que je n'ai aucune envie de te voir malade, Elrond. Laisser ta fenêtre ouverte, par une averse pareille ! Qu'aurais-tu fais, si les vents avaient soudain tourné ? Tu n'aurais jamais eu le temps de la refermer avant de te retrouver trempé ! »
Le garçon se détourna avec une moue boudeuse et reprit sa position initiale, le menton posé entre ses bras croisés sur l'appui de la fenêtre. Il pressa son front contre la vitre, son regard de pluie se perdant dans les nuées du ciel bouché.
« La pluie n'allait pas tomber à l'intérieur, insista-t-il. Je vous ai dit que je faisais attention. »
Il ne fallait pas s'appeler Fëanor pour deviner que cette conversation allait s'embourber s'ils tentaient de la poursuivre, aussi Maglor préféra-t-il s'occuper d'Elros au lieu de lui répondre. Il dégagea le drap prisonnier sous la jambe du garçon, l'en recouvrit, et souleva doucement sa tête pour réinstaller ses oreillers, lui épargnant ainsi des raideurs dans la nuque à son lever. Peut-être dérangé dans son sommeil par ces légères manipulations, Elros marmonna quelques non-sens à propos d'une île étoilée, mais il ne se réveilla pas. Maglor écarta les mèches brunes qui lui barraient le front – il préférait garder ses cheveux courts, ces derniers temps. Le harpiste le regarda un instant. Il avait l'air si tranquille, endormi. Maglor lui-même se sentait moins agité, maintenant que la fenêtre fermée contenait le vacarme enragé de l'orage. Ce dernier tonnait toujours, son grondement constant ne cessant pas un instant de rouler au-dessus de la citadelle, mais au moins le ménestrel avait-il à présent l'illusion qu'il les agressait moins.
Maglor reporta son attention sur le second des jumeaux, toujours absorbé par la contemplation des cieux démontés, son visage encore juvénile illuminé par les éclats de la foudre crépitante. Le musicien s'approcha en silence et prit place à l'autre bout du rebord, arrangeant confortablement les coussins dans son dos. Elrond ne lui adressa ni mot ni regard, mais il replia ses jambes pour lui libérer plus d'espace. Il avait grandi. Ils avaient tant grandi, tous les deux, au cours de l'année passée ; ils seraient bientôt presque aussi grands que lui. Maedhros en plaisantait parfois, feignant de les mesurer avec sa main et leur adressant quelques-unes de ses taquineries pince-sans-rire. Elros lui rétorquait qu'ils essayaient de le rattraper. Elrond n'en présumait pas tant.
« Tu devrais dormir, tinunín, soupira Maglor –et le garçon tendit l'oreille au surnom enfantin. »
Le semi-elfe secoua la tête. Un éclair fulgurant déchira la nuit, les éblouissant tous deux, et le tonnerre qui suivit les assourdit un instant.
« Je sais, mais je n'arrivais pas à dormir, avoua Elrond lorsque les échos s'en furent se perdre dans les grondements sourds du ciel agité. Mon esprit tournait en rond. J'avais besoin de me concentrer sur quelque chose, alors… »
L'une de ses mains brunies par le soleil de l'été désigna d'un geste vague le recueil de poésie ouvert sur ses genoux, mais son regard de pluie demeura ancré sur le ballet lancinant des flammes blanches qui lacéraient les cieux. Maglor inclina la tête, les épaisses boucles noires de sa chevelure encadrant son visage soucieux.
« Est-ce l'orage qui trouble ton repos ? questionna-t-il doucement.
-Non, répondit le garçon, ça ne me dérange pas. J'aime qu'il y ait des orages quand je suis en colère. »
Il se mâchonna la lèvre inférieure et ajouta :
« Je crois que ça me calme. »
Maglor haussa un sourcil inquiet en direction des lourds nuages noirs que la foudre lacérait sans trêve. Il resserra autour de lui les larges pans de son long manteau, maigre bouclier contre la fureur des cieux, et se persuada de fermer ses oreilles aux battements effrénés qui tourmentaient la nuit.
« J'avais effectivement remarqué ton irritation, commenta-t-il d'un ton aussi détaché qu'il lui était possible. Je l'aurais volontiers mise sur le compte de la chaleur qui nous accablait tous, mais ce serait manquer l'essentiel, je le crains. »
Elrond se crispa, un éclat colérique déchirant ses yeux de pluie.
« Maître Ormatar est venu vous voir, n'est-ce pas ? »
Maglor confirma d'un hochement de tête silencieux. Il ajouta :
« J'ai cru comprendre que l'entraînement ne s'était pas très bien passé, cet après-midi.
-Ça ne se passe jamais bien, gronda le semi-elfe en pressant son front contre la vitre comme s'il désirait passer à travers.
-Ormatar m'a informé qu'il t'avait congédié parce que tu refusais de prendre part aux assauts, précisa le ménestrel de sa voix douce. Il m'a dit que cela faisait plusieurs semaines qu'il constatait ton manque d'implication et l'accumulation de tes retards au début de ses leçons, mais que tu n'étais encore jamais allé jusqu'à le défier si ouvertement. Cela ne te ressemble pas. »
A cela Elrond ne répondit rien, laissant l'orage tonner pour lui. Maglor tendit la main pour saisir une longue mèche de cheveux lisses et bruns, et la glisser délicatement derrière l'oreille pointue, un peu courte, de son enfant.
« Peut-être voudrais-tu m'expliquer ce qu'il s'est passé ? »
Un instant, le jeune métis parut sur le point de se rebiffer. Il plissa les yeux, mâchoires crispées. Dehors, le vent sifflait furieusement en tournant sur lui-même, indécis, ne sachant plus dans quelle direction diriger ses élans déchaînés. Qu'importe, pourvu qu'il entraînât l'orage loin de la forteresse, l'enjoignit en pensées Maglor ; mais le vent semblait trop confus pour se décider.
Enfin, Elrond se détacha de sa vitre d'un geste brusque, soufflant de frustration contenue.
« Ce que ça m'énerve, siffla-t-il entre ses dents, quand je suis en colère et que vous ne comprenez pas pourquoi parce que je ne vous dis rien ! »
Un éclair aveuglant ponctua son exclamation agacée, déchirant la nuit, soulignant l'espace d'une seconde les formes torturées des lourds nuages noirs qui roulaient sous le vent. En un instant, le grondement du tonnerre fut sur eux. Maglor sentit son cœur s'affoler à nouveau, résonner jusque dans ses oreilles, son battement effréné se confondant avec celui, assourdissant, de l'orage. A côté de lui, Elrond prit plusieurs profondes inspirations, son regard scintillant ne quittant pas la valse saccadée des ombres et des lumières qui se déchaînaient au-dehors. Son expression tendue s'apaisait peu à peu, et le musicien inclina doucement la tête vers lui, attentif.
« Peut-être que me dire quelque chose pourrait être un début de solution ? Qu'en penses-tu ? »
Le jeune semi-elfe garda son regard obstinément fixé sur le ciel nocturne tourmenté. Sa bouche conservait son pli buté, mais celui au coin de ses yeux s'adoucit un peu, signe qu'il réfléchissait à la proposition en dépit de sa mauvaise humeur. Il ne prononça pas un mot, cependant.
« A moi, ou à Maedhros, précisa encore Maglor, si tu te sens plus à l'aise avec lui. »
Elrond demeura silencieux. Se détachant enfin de l'orage qui l'avait jusque là accaparé, il baissa les yeux vers le livre ouvert sur ses genoux. Ses yeux gris, privés de l'éclat cinglant des éclairs, en parurent presque ternes. Il tourna une ou deux pages sans y prêter vraiment attention, juste pour s'occuper les mains, tandis qu'il s'efforçait de démêler ses pensées et ses sentiments tumultueux. Maglor attendit. Les minutes s'écoulèrent avec lenteur, bruyamment égrenées par les roulements fracassants du tonnerre, jusqu'à ce qu'Elrond se décidât enfin à murmurer :
« Maître Ormatar était vraiment fâché, cette fois, n'est-ce pas ? »
Maglor ne put que confirmer en silence, hochant la tête. Il déglutit et précisa, espérant que sa voix ne trahirait pas sa nervosité :
« Il est très déçu par ton comportement, Elrond. Je doute qu'il consente à reprendre ton entraînement, à moins que tu ne lui présentes tes plus sincères excuses. »
Le jeune métis intégra lentement l'information. Sourcils froncés, il s'appliqua à lisser l'angle écorné d'une page de son recueil de poèmes.
« Bon, finit-il par chuchoter d'un ton à la fois gêné et soulagé. C'est aussi bien comme ça. Je ne voulais pas y retourner, de toute façon. »
Son regard de pluie coula prudemment en direction du ménestrel, scrutant son expression, jaugeant ses réactions. Derrière l'eau grise, agitée, de ses iris Maglor perçut, pour la première fois depuis des années, une forme de réserve qu'il peinait à identifier. Le ménestrel haussa les sourcils. Il hocha de nouveau la tête et parla avec calme, pesant ses mots pour ne pas brusquer le garçon :
« Est-ce que ton maître d'arme a dit, ou fait, quelque chose qui t'a mis mal à l'aisedurant l'entraînement ? Quelque chose qui t'a inquiété ? »
Quelque chose qui t'a rappelé le massacre du Sirion, songea Maglor sans oser le prononcer, préférant se persuader qu'il n'en était rien et que l'appréhension qui lui nouait les entrailles n'était due qu'à l'orage. Face à lui, Elrond baissa les yeux sur son livre de poésie. Il prétendit, une minutes ou deux, y concentrer son attention comme s'il y cherchait ses mots.
« Maître Ormatar a dit que nous avions passé l'âge de jouer avec des épées de bois, expliqua le garçon à voix basse, d'un ton hésitant. Il pense que nous sommes prêts à laisser nos vieilles lattes pour apprendre à manier des lames d'acier.
-Un avis que tu ne me sembles pas partager, observa Maglor de sa voix douce, entre deux roulements de tonnerre. »
Elrond écarta la remarque d'un haussement d'épaules, et la couverture qui les recouvrait glissa sans qu'il ne parût s'en apercevoir.
« Elros est… enthousiaste, poursuivit-il. Il ne passe pas une journée sans réclamer nos nouvelles armes, nos vraies armes. Il est fier qu'on nous considère enfin comme de futurs jeunes hommes. Il dit que nous ne sommes plus des petits garçons et qu'il était temps qu'on nous laisse entrer dans la cour des grands. »
Le jeune métis se détourna pour observer, à travers la pénombre rassurante, son jumeau qui dormait toujours paisiblement, imperturbable, inconscient de l'agitation du ciel déchaîné et de la conversation assourdie que son frère et son père adoptif tenaient à demi mots. Un éclair blafard illumina vivement le froncement de sourcil inquiet d'Elrond, et Maglor vit sa poitrine se soulever lourdement. Un profond soupir lui échappa, perdu dans le vacarme du tonnerre qui craqua au-dessus d'eux.
« Il dit que je dois grandir, mais c'est lui qui continue à jouer, gronda le garçon entre ses dents. Il aura juste un jouet plus dangereux, c'est tout. »
Maglor inclina la tête, le rideau de ses cheveux noirs encadrant son visage pâle.
« As-tu peur que ton frère te blesse durant l'entraînement ? »
Elrond reporta son attention sur son livre. Il réfléchit à la question, se mordant les lèvres pensivement. Enfin, il secoua la tête.
« Non. J'ai peur qu'il soit blessé. »
Il hésita, une seconde, avant de préciser :
« J'ai peur de le blesser. »
Il se tut, refermant délicatement le recueil de poèmes, comme s'il craignait de l'abîmer par ce simple geste. Maglor sentit son cœur se serrer. Le silence qui s'établit entre eux lui semblait plus assourdissant que les éclats de l'orage. Il hocha de nouveau la tête et parla avec calme, pesant ses mots pour ne pas brusquer le garçon :
« Moi aussi, j'esquivais les entraînements, tu sais. Me cacher dans la bibliothèque pour composer des poèmes était autrement plus attrayant que de frapper mes frères avec des morceaux de métal claquants. »
Elrond releva les yeux, lui adressant cette fois un regard discret mais intéressé. Maglor poursuivit doucement :
« C'était en un autre temps, tinunín, quand le monde était un endroit plus paisible. »
Sa voix s'éteignit tristement. Il aurait pu évoquer l'interminable guerre dont ils repoussaient péniblement la défaite année après année, la nécessité de savoir se battre pour survivre, de se défendre face aux armées d'Angband qui gagnaient inexorablement du terrain. Il aurait pu, aussi, rappeler au garçon son statut ; répéter que Maedhros et lui étaient responsables des jumeaux et tenus de leur offrir une éducation convenant à leur rang et adaptée au monde dans lequel ils vivaient ; ajouter qu'Elros et lui étaient enfants de princes et amenés à diriger un jour leurs propres gens, y compris au combat, que ce soit auprès d'eux ou du Haut-roi. Il aurait pu, mais il n'en avait pas besoin. Elrond savait tout cela.
Le jeune semi-elfe se détourna, un éclair de frustration au fond des yeux. Reprenant sa position initiale, il croisa les bras sur l'appui de la fenêtre et pressa de nouveau son front contre la vitre froide, reportant son attention sur l'orage.
« Vous voyez, marmonna-t-il entre ses dents, même quand je vous parle vous ne comprenez pas. »
Le regard de Maglor glissa également vers les cieux furibonds. Ils restèrent un long moment immobiles et silencieux, de part et d'autre de la fenêtre, le tonnerre grondant autour d'eux, les éclairs jetant furieusement leurs ombres sur le sol sans couleur. L'orage gagnait en intensité. Maglor le laissa se déchaîner, impuissant à apaiser les forces invisibles qui le gouvernaient. Il replia ses genoux contre sa poitrine et les entoura de ses bras, frémissant malgré lui aux éclats violents des nuées tempétueuses. Il sentait, dans son dos, le moelleux des coussins amortir la masse stable et solide de l'épais mur de pierre tandis que les cieux mouvants s'agitaient de l'autre côté de la vitre protectrice. Il attendit un semblant d'accalmie pour reprendre la parole.
« Je comprends au moins que tu ne veux pas combattre ton frère. Et je ne t'en blâmerai pas. »
Elrond cilla vivement. Ce pouvait n'être dû qu'à un jeu d'ombres, mais il sembla à Maglor que sa mâchoire se relâchait enfin. Le garçon se mordilla les lèvres, pensif, clignant des yeux au rythme effréné des éclairs qui déchiraient le ciel. Le musicien le regarda en silence, fasciné par les lumières dansantes, étranges et éthérées, qui s'allumaient et s'éteignaient dans ses yeux de pluie à mesure que l'orage grondait sa colère. Il lui fallut un moment, perdu comme il l'était dans sa contemplation, pour s'apercevoir qu'Elrond l'observait de nouveau du coin de l'œil. Maglor l'encouragea d'un geste et le métis admit à mi-voix :
« Je ne veux pas apprendre à tuer, Maglor. Je veux apprendre autre chose. Je veux apprendre à guérir. »
Maglor fredonna un assentiment, de deux notes longues et basses qui vibraient dans sa poitrine. Abandonnant le soutien confortable du mur, il se rapprocha de son fils pour saisir sa couverture tombée et l'en recouvrir à nouveau. Sa main s'attarda sur l'épaule un peu tendue du garçon, la pressant doucement.
« Elrond ? Je peux te proposer quelque chose, si tu consens à l'effort que je vais te demander en contrepartie. Un compromis, si tu acceptes de retourner à l'entraînement, et de t'y impliquer. »
Le semi-elfe plissa les yeux. Il semblait toutefois attentif, et Maglor poursuivit :
« Cela fait longtemps que maître Alleras n'a pas eu l'occasion de prendre un apprenti, et je crois qu'il apprécierait de partager son savoir avec toi. Si cela t'intéresse, mon guérisseur peut te donner quelques leçons. »
Le regard d'Elrond s'éclaira, bien que cette fois-ci aucun éclair ne se reflétât dans l'eau grise de ses yeux.
« Des leçons de biologie ? Ou de botanique ? Je connais déjà les bienfaits de quelques plantes, je les ai appris dans des livres.
-Je ne sais pas. Ce qu'il jugera bon de t'enseigner, je suppose, si nous parvenons à nous arranger sur ces leçons, comment les adapter aux horaires de tes autres apprentissages et à ceux de maître Alleras, ainsi que sur…
-La contrepartie. L'entraînement avec maître Ormatar. J'ai compris. »
Le jeune métis demeura un instant silencieux tandis que l'orage tonnait à l'extérieur. Les vents avaient finalement tourné, envoyant la pluie marteler les vitres de la fenêtre. Le roulement sourd, menaçant, qui avait saturé les cieux toute la nuit s'approcha en s'intensifiant. Le musicien s'appliqua à maîtriser le rythme de sa respiration, comme lors de ses exercices vocaux, laissant à Elrond le temps de prendre sa décision.
« J'accepte, gronda le garçon à voix basse. »
Maglor s'apprêta à dire quelque chose, mais un brusque coup de tonnerre, plus violent que les précédents, lui coupa la parole. Il se crispa. Elrond le sentit, et leva vers son père adoptif un regard interrogateur. Pour la première fois, il sembla prendre conscience de sa nervosité. Le ménestrel desserra aussitôt son emprise sur son épaule. Il lui caressa doucement le haut du bras, autant pour le rassurer que pour s'excuser. D'un geste vague, il désigna la nuit déchirée d'éclairs.
« La journée a été longue et je suis fatigué, le bruit me rend nerveux. »
Un nouveau battement sourd résonna furieusement dans la nuit agitée et fit trembler le sourire fébrile de Maglor. Elrond se détourna d'un air coupable, gêné comme s'il avait ouvert une porte sur une salle qu'il n'était pas supposé visiter.
« …Oh, fit-il simplement. »
Maglor lui pressa de nouveau l'épaule, délicatement.
« La nuit est déjà bien avancée, Elrond, et tu devrais essayer de dormir, maintenant. Nous reprendrons cette conversation quand il fera jour. Je parlerai de toi à maître Alleras demain matin et, demain après-midi, tu iras voir Ormatar avant l'entraînement pour lui présenter tes excuses. »
Elrond, qui avait acquiescé aux premières phrases, se rembrunit à l'évocation du maître d'armes. Il hocha cependant la tête en dépit de sa moue, et Maglor salua silencieusement sa bonne volonté.
« Je t'accompagnerai, si tu veux. Si cela peut t'aider. »
Le garçon approuva de nouveau, lui adressant un regard reconnaissant. Maglor glissa ses doigts dans les cheveux lisses du semi-elfe, replaçant derrière ses oreilles les longues mèches brunes que ses mouvements de tête répétés avaient dérangées.
« Va te reposer, à présent. »
D'un geste, il lui désigna son lit vide. Elrond acquiesça. Maglor lui sourit, une dernière fois, lissa la couverture qui lui couvrait les épaules, et se leva. Il s'assura qu'Elros était toujours confortablement installé et profondément endormi avant de quitter la pièce. Alors qu'il passait la porte, Elrond le rappela.
« Maglor ? »
Le ménestrel se retourna, l'interrogeant du regard. Le garçon avait posé son livre de poésie sur le rebord de la fenêtre et s'était levé pour fermer les rideaux. Il tirait d'une main le lourd pan de velours sombre et, de l'autre, désignait la nuit obscure et agitée de l'autre côté de la vitre.
« L'orage s'en va.
-Les étoiles n'en veilleront que mieux sur ton sommeil, lui répondit doucement Maglor. »
Elrond sourit. Maglor inclina la tête lorsque le semi-elfe répéta sa salutation, et le ménestrel referma la porte avant d'entendre le prochain éclat du tonnerre. Le calme du couloir l'accueillit avec ses ombres familières, immobiles et silencieuses. Aucun son ne lui parvenait des étages supérieurs, hormis le grondement étouffé de l'orage qui s'attardait au-dessus de la citadelle. Il ne voyait aucune lumière filtrer sous la porte des appartements de Maedhros. Soit le seigneur d'Amon Ereb était encore en bas à s'occuper de quelque affaire qui retenait son attention, liée ou non à l'orage, soit il s'était enfin retiré pour ce qui restait de la nuit. Maglor ignorait combien de temps il était resté dans la chambre des jumeaux à discuter avec son fils, mais il se doutait que son frère aîné l'aurait envoyé chercher s'il avait nécessité son aide. Il ne l'avait pas fait, aussi le musicien se dirigea-t-il directement vers sa propre chambre. Il était temps pour lui de prendre également un peu de repos, s'il espérait pouvoir être un tant soit peu efficace le lendemain.
La première chose qu'il remarqua en pénétrant dans la pièce fut la veilleuse allumée sur son secrétaire. Une note avait été déposée en évidence dans son cercle de lumière, rédigée au dos d'un de ses brouillons de chanson et portant l'écriture appliquée de Maedhros. L'orage n'avait causé aucun dégât à la citadelle et à ses dépendances, l'informait-il succinctement, et son frère cadet pouvait dormir tranquille. Il lui demandait également de voir avec le forgeron s'il lui était possible de réparer les installations anciennement mises en place par Curufin pour les protéger de la foudre, par simple mesure de précaution. Ils n'en avaient pas eu besoin jusqu'à présent, mais cela pourrait venir et ils n'avaient que trop tardé à s'en occuper. Le ménestrel ne pouvait que partager cet avis, ce qui ne l'empêcha pas de laisser échapper un soupir fatigué. La journée du lendemain serait bien remplie.
Maglor reposa la note et souffla la veilleuse. Il retira son manteau, qu'il déposa sur le dossier de son fauteuil, et s'approcha de la fenêtre pour en fermer les rideaux. Il demeura un instant debout devant la vitre, le regard perdu dans l'obscurité silencieuse de la nuit. Une pluie fine pianotait encore délicatement sur la forteresse et ses campagnes, mais sa discrète mélodie ne tarda pas à s'estomper.
Elrond avait raison. L'orage avait cessé.
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Pour l'anecdote, j'avais commencé ce texte durant une nuit d'insomnie, dans le simple but de décrire un orage parce que j'aime les orages. Puis le thème du texte a légèrement dévié.
Merci d'avoir pris le temps de le lire, bonne semaine !
